‹ Les nuits de RomeChapitre 16 sur 22 · ÉMILIA, CÉSAR · texte numérisé non relu

ÉMILIA, CÉSAR

ÉM1IJA.

Le dictateur ! . .

CÉSAR

Comment, ma douce Émilia, déjà levée, ou bien éveillée si tard! la belle aurore, ta sœur, n'a pas encore jeté le plus petit rayon à Jupiter Capitolin. La nuit est noire comme un sépulcre ; il n'est que deux cboses qui font veiller au gyi nécée les jeunes filles de ton âge : le travail des voiles pour I les dieux ou pour leur mère, ou bien une amoureuse rêverie. I Où est ton métier à broderie, Émilia?... peut-être tesera-t-il j plus facile de me montrer ton rêve... Ne ressemble-t-il pas à i un jeune patricien?... je l'ai laissé buvant du vin de Falerne de dix feuilles, chez Lépidus. C'est un généreux jeune homme; j mais en vérité, s'il t'aime, il prend un chemin dangereux j pour venir jusqu'à toi. Depuis une heure seulement, j'ai la certitude qu'il veut me tuer, lui et quelques conjurés obscurs dont on n'a pu me dire les noms. Ce n'est pas de Pomponius i que je tiens ces renseignements. J'ai des amis plus intelligents que le digne sénateur. — Te voilà bien pâle, Emilia ! I II ne faut pas te jeter ainsi dans l'épouvante, ma fille. Je suis venu ici t'apporter la grâce de Sextus, afin de calmer les craintes que les nouvelles de demain t'inspireraient. Je pardonne à Sextus Pompée, mais je le bannis de Rome pour deux l'ans... — deux ans de pleurs, Émilia, je le sais. Eh ! crois- tu

ma fille, que le dictateur ne soit pas souvent en guerre avec César?.. . J'ai bien assez puni ! je voudrais bien briser les verges... mais si on brise ma vie, et si on couvre Rome de feu et de sang!...

ÉMILIA

Père de la patrie, mon père, écoute-moi. Je te jure, par Jupiter et par ton laurier, que Sextus Pompée ne conspire pas contre toi.

CÉSAR

C'est lui qui te l'a dit, sans doute. Mais, ma fille, Sextus est jaloux de ton amour ; et quel jeune homme ne cherche pas à se grandir jusqu'à l'héroïsme aux yeux d'une femme qu'il adore? Si jamais l'artifice était pardonnable, peut-être serait-ce dans cette occasion. Chère et douce Émilia, où donc as-tu rencontré Sextus?.. . L'entrée de ma maison ne lui est point interdite ; mais ce jeune orgueilleux n'en a jamais voulu franchir le seuil ; . .

ÉMILIA

Il m'a adressé un message.

CÉSAR

Et lu lui as répondu par un esclave de Pomponius, nommé Érix, qui lui a porté des tablettes, cette nuit même, à la table de Lépidus. Ah ! jeunesse, jeunesse emportée, parce que tu as des ailes et que tu vas vite, tu t'imagines qu'on ne peut te voir et t'arrêter au passage?... Ma fille, Calpurnie, ta mère adoptive, ignore ces choses et je ne les lui dirai pas ; elle s'alarmerait trop sur notre Émilia. J'irai offrir, pour toi, un de ces jours, un sacrifice à Minerve, qui est la prudence et la sagesse.

E11I LIA 347

ÉMILIA

0 mon père î mon âme est bien orageuse, et tu ignores toutes ses angoisses...

CÉSAR

Je suis prêt à écouter 'ma fille... et prêt à beaucoup pardonner...

ÉMILIA

Et tes ennemis t'accusent d'inflexibilité î... césar .

Je t'ai déjà dit que le dictateur et Jules sont deux hommes qui se disputent sans cesse. Grâce, dit l'un ; justice sévère, dit l'autre. Parle, ma fille ; c'est Jules qui écoute.

ÉMILIA

Eh! qu'ai-je à te révéler, sinon que Sextus Pompée n'entrera jamais dans une conspiration contre toi ?.. . — S'il me l'avait juré, le croirais-tu, César ?

CÉSAR

S'il me le jurait à moi-même, je le croirais beaucoup plus.

POMPEE, se découvrant.

Je t'en fais le serment, César !

CÉSAR

Justes dieux ! au gynécée d'Émilia!... Je puis te frapper à l'instant par la hache du licteur...— Pompée, viens-tu prostituer la maison du dictateur? Cette jeune fille est mon en- Fant d'adoption et celui de Calpurnie ; c'est l'honneur de mon foyer domestique... Sextus ! Sextus! le sais-tu?...

POMPÉE

Comme il est vrai qu'on t'a immolé mon père sur la terre d'Egypte, il est vrai que j'ai respecté ta fille comme une idole. — Frappe, si tu veux.

CÉSAR

Non; Sextus sortira sain et sauf de cette maison. Et demain, peut-être, il voudra tuer César.

POMPÉE

Tu ne le crois pas, ou bien tu es le jouet ridicule des délateurs que tu payes.

CÉSAR

Ose dire qu'on ne conspire pas dans Rome contre moi, le père de la patrie?

Ose dire que je suis du nombre des conjurés?. . .

CÉSAR

Va donc, Pompée, et fais-moi la guerre; assemble des lé- ;

gions, afin que je te conduise à Pharsalë.

POMPÉE

Adieu, César, souviens-toi que les astres finissent tous par se coucher dans l'océan. Adieu, Émilia ; je te laisse la moi- ; tié de mon âme.

ÉM1LIA

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