‹ Les nuits de RomeChapitre 3 sur 22 · SYLV1A · texte numérisé non relu

SYLV1A

Celle qui retenait des jardins de Jules César Mlués sur le Tibre, celle qui passait dans sa litière portée par des esclaves éthiopiens, cette jeune fille escortée d'un intendant, monté sur un cheval des Gaules, cette Romaine, était une descendante de la famille Claudia, et elle portait le nom de Sylvia.

Elle revenait à sa maison de la ville, vers la chute du jour; la chaleur étant excessive cette année-là, Sylvia avait coutume

de se promener au bord des eaux sous les ombrages sacrés légués au peuple romain par le divin Jules. Elle rencontra I quelques chevaliers qui partaient pour Préneste, et qui la I saluèrent; mais elle vit à peine leur salut; peut-être même détourna-t-elle la tête du côté opposé. Il passa un prêtre de 1 Cybèle, et cet homme la regarda avec des yeux ardents ; la jeune fille tira le rideau de sa litière ; les prêtres de Cybèle étaient mal famés dans l'Italie. Oui, mais il vint une femme du peuple portant une amphore sur la tête, et paraissant harassée tous ce poids ; Sylvia dit à un de ses esclaves qui la suivaient d'aider la plébéienne à transporter jusqu'à sa de" meure de l'eau du Tibre, et elle lui donna de sa belle main une pièce d'argent. Voyant sa grâce et sa bonté, la pauvre Romaine lui dit :

— Si ta mère vit encore, ô jeune patronne, elle doit être assurément plus hère de toi que Cornélie ne l'était de ses fils, les deux Gracqties immortels. Je suis pauvre, mais sois sûre que je sacrifierai, en ton honneur, un coq à Esculape, et que j'offrirai pour toi deux ramiers à l'autel de la Pudeur.

La patricienne répondit :

— J'accepte tes vœux. Celles qui vont en litière ont souvent à envier le sort de celles qui vont pieds nus...

Elle lui fit donner en même temps six autres pièces d'argent par NorbanuSj son intendant, puis elle dit à ses porteurs de hâter le pas. La femme plébéienne ne se soucia plus de sa cruche d'eau : elle la prit des mains de l'esclave, elle l'abandonna sur la rive, et se rendit au quartier du ïévéron, afin de se réjouir avec les siens. Or cette femme était une de celles qui faisaient profession de laver les tables et le pavé

des boutiques ; elle avait l'oreille fine, la parole facile et l'esprit insinuant. On la nommait Cartilla.

En rentrant dans sa maison, Sylvia reçut des mains de son affranchi une lettre scellée d'un cachet qui représentait un sphinx. Elle se hâta de la lire, reconnaissant quelle était de César-Auguste; puis elle répondit celle que voici :

« Il y a bien des gens qui te diraient à ma place : tes désirs sont des ordres. Pour moi, César, je suis heureuse de ton offre, mais je réfléchirai avant d'accepter. J'ignore pourquoi tu reprends ton sphinx; la tête d'Alexandre dont tu le servais pour cachet, était plus digne de toi. Le sphinx est la ruse perfide... Scelle tes lettres avec ton premier cachet, César. Ephestion et moi nous t'en supplions.

« Je te salue. »

La nuit étant venue, Sylvia se retira dans l'appartement secret de sa maison ; elle était fatiguée du poids de sa journée, bien qu'elle n'eût marché qu'en litière, et qu'elle se fût assise longtemps sur un tapis de peau de léopard à l'ombre des sycomores; elle était brisée de lassitude, la faible et mince jeune fille... C'était la maladie ordinaire des patriciennes, en ces temps-là. Elle dit donc à Enoé, son esclave bienaimée :

— Ma belle Juive, si ta loi ne te défend pas d'accomplir 1 les devoirs de ta charge le jour que tu appelles le sabbat, je 1 te prie de me préparer le bain et la collation.

A quoi la jeune fille de Judée répondit :

— Je suis à Rome et j'obéis.

— Avec répugnance, Enoé?

— Non, avec tristesse.

— Que tous les dieux me gardent d'affliger la douce créature que ma mère m'a léguée par sou testament, comme un trésor d'innocence et de fidélité; appelle Midra, ô ma chère Enoé.

La Juive obéit, et voilà qu'une grande et forte Gauloise s'en vint préparer l'eau tiède, les huiles et les essences. Cette esclave des Gaules remplissait son service avec une méthode et une exactitude qui désespéraient Sylvia.

— Vraiment, disait-elle, la Gaule est irréprochable en tout point; elle est calme et sereine comme l'eau d'un bassin. Est-ce que le souffle du vent ne viendra jamais rider cette belle onde tranquille? Souvent il m'arrive, Midra, de vouloir te quereller pour la trop haute perfection de tes œuvres. Que veux-tu? Je suis faite ainsi... mon corps est faible, ma santé délicate... mais j'ai l'âme fiévreuse, tourmentée... et voulant sans cesse s'échapper... la folle! comme si elle se sentait deux ailes.

Énoéî est-ce que les âmes en ont en effet? tes livres juifs en parlent-ils? Oh! combien de lois m'as-tu vanté tes livres !

— Douce patronne, répondit la Juive, ces livres merveilleux semblent avoir été écrits pour toi; ils calmeraient ta tète et ton cœur.

— Je veux les lire; traduis-les-moi en langue latine... la plus belle des langues, Énoé...

— Après celle de David et d'Ezéchiel, peut-être...

— Oh ! non ! tu n'as donc pas entendu le quatrième chant de V Enéide1?...

— Comment veux-tu que moi, une esclave?...

— Tu as raison, je suis une insensée.. .

Sylvia baissa la tête et se mit à rêver. Didon et Énée passèrent sans doute devant elle, car elle avait le regard fixé sur le marbre de la muraille comme sur un miroir magique; mais, la Gauloise ayant annoncé que le bain était prêt, la jeune patricienne s'éveilla, pour ainsi dire, et, quittant la rive de Carlhage, elle descendit dans l'eau cristalline d'une mer entourée de jaspe et de porphyre; ses membres délicats, enveloppés de fin lin, s'étendirent avec mollesse, et sa respiration parut moins oppressée. Midra prit alors, dans un coffret d'argent ciselé, de l'huile de Mitylène parfumée avec des herbes du Liban, et elle humecta de cette liqueur la magnifique chevelure de Sylvia. Comme un jeune lis, penché et languissant au soleil de midi, se relève sur sa tige et se balance orgueilleusement dès que viennent les brises du soir, ainsi la belle patricienne se ranima aux senteurs des essences orientales et au contact de l'eau douce et ambrée; elle fit allumer toutes les lampes delà salle de bain, puis elle invita Énoé à s'asseoir auprès du bassin, et, congédiant la Gauloise par un signe d'amitié, elle parla ainsi :

— Je t'aime, ma douce fille de Jérusalem, malgré ton culte et ton origine... Tu sais que Rome est dédaigneuse î je t'accorde même qu'elle est souvent injuste et sans pitié pour le reste du monde. Ta nation, par exemple, est entachée à ses yeux d'une sorte de souillure, d'une fatalité malheureuse, si tu veux; il faut pardonner cela à Rome: les grandes reines sont vaniteuses. Quant à moi, je t'aime comme si tu étais née à Baies ou dans la Campanie; lu vois avec quelle précaution je cherche toujours à te parler... je n'ordonne ja-

mais, Énoé; je demande, souvent je prie... Ah! c'est presque de la faiblesse; une patricienne! mais aussi tu as des yeux rêveurs, tu as un front éclairé comme par un beau rayon de la lune; tu réfléchis, tu es grave, tu parles bas, tu soupires quelquefois, tu es mystérieuse dans tes discours autant que par ton silence; tu semblés toujours attendre... et jamais tu ne vois venir... tu as des frayeurs subites et étranges; si on te conte une histoire, tu rêves à une autre sans doute, et que tu sais beaucoup mieux, et que tu ne raconteras pas à ton tour, cependant... Enfin, Énoé, tu es l'amie de mon cœur, et j'ignore pourquoi c'est toi plutôt qu'une autre.

— Et moi, dit Énoé, je l'ai deviné.

— Parle donc, habile prophétesse.

— Ge que tu aimes en moi, ma patronne, c'est ta propre image; je te ressemble par la tristesse; mon âme est un miroir où tu t'es vue; ce portrait que tu viens de faire, c'est le | tien : tu es ton peintre, ton historien et ton poêle.

— Ce que tu viens de dire est peut-être plus vrai que je i ne l'aurais pensé; est-ce que nous mourons du même mal, Énoé!

Sylvia regarda son esclave ; celle-ci leva les yeux à la voûte de la salle. Il y avait à ce dôme une peinture d'Apollodore, qui représentait une Diane lançant son javelot et fuyant dans la forêt. La patricienne, à son tour, porta son regard de ce côté, et voilà que, sortant de l'eau son bras blanc et arrondi, elle désigna du doigt la divinité, en s'écriant :

— Tu as raison, chasseresse! oh! tu as bien raison... C'est au sommet des rochers, dans les profondeurs des bois, c est à travers le désert âpre et dangereux qu'il faudrait tou-

jours s'enfuir. .. Cette vie de Rome est enivrante jusqu'au délire... elle tue.

— Patronne, dit Enoé, est-ce que je te ressemble encore par cette fatale exalt-ition? C'est la première fois que je te vois ainsi...

— Ce sera la dernière, reprit Sylvia avec un calme commandé. Parle-moi de ton pays. A Jérusalem, les femmes sont-elles toutes belles et timides comme toi?

— Les femmes de Jérusalem adorent le vrai Dieu selon la foi de nos pères ; et, quand elles reviennent du temple dans leurs maisons, elles filent le lin ou enseignent les enfants.

— Elles ne vont donc jamais au cirque, ni au théâtre, ni à aucune assemblée où l'on puisse applaudir ou être applaudie?

— Elles n'ont ni théâtre, ni cirque, ni assemblée où le cœur et la tête puissent se troubler.

— Jérusalem est une ville triste, austère, malheureuse...

— Jérusalem est une ville sainte. La vie y est sereine comme le lever du soleil sur la mer de Sidon. Patronne, crois-tu au bonheur dans les voluptés, comme tes Romains?

— Assurément non; et tu vois, Énoé, quelle solitude est la mienne. Je vis aussi retirée que si j'habitais la Sabine.

— Et ton âme, patronne?

— Oh ! quant à mon âme, je sens bien qu'elle souffre et que rien ne peut la satisfaire. C'est une colombe attachée par un fil; je crois qu'il faudra le rompre.

— Mourir, Sylvia!

— Quand la fatigue est excessive, on tombe sur le chemin. C'est tout simple.

Oc2 LES NUITS DE ROME

- — Tes dieux sont impitoyables, Romaine.

— Souvent j'ai été tentée de le croire. Pourtant ce sont les mêmes dieux que ma mère a honorés, les dieux du Latium, ma patrie; ceux qui ont guidé nos aigles à la conquête de l'univers; ceux qu'adore César; ceux du grand poëte de l'Italie. . . Oh ! je ne quitterai jamais ces dieux-là.

— Hélas ! hélas ! reprenait Enoé, faut-il que des mains si pures offrent de l'encens à Moloch et à Baal?

— Voilà, dit Sylvia, des noms inconnus dans l'Olympe d'Homère. Je t'assure, Enoé, que jamais dame romaine n'a visité les temples de ces divinités.

— Patronne, tu as beau sourire, ta gaieté ressemble à ces pâles rayons qui percent la nue avant l'orage. Ils ne font que rendre plus sombres les profondeurs du tableau.

— Quand Énoé parle ainsi, je soutiens qu'elle est plus habile et qu'elle a plus de science qu'Antonius Musa, le médecin de César-Auguste et le mien.

— Ah! médecin insensé!...

— Que veux-tu? ils commencent et finissent tous de même. . . Le corps ! le corps ! Oui, et un beau jour 1 'âme s'enfuit, impatientée de ce qu'on ne songe jamais à elle.

— Par l'amitié sainte que tu m'as vouée, reprit la Juive, ■ par le tombeau de Claudia, ta mère, et par la majesté du i temple de mon dieu, qui est le tien aussi, oh! je t'adjure, Sylvia, de me révéler la cause de ton chagrin rongeur.

— Enfant des bords du Jourdain, dit la Romaine, sois affranchie de la servitude; va, retourne aux murs sacrés de Jérusalem, rentre au foyer de ton père, et dis-lui qu'une dame de la ville de Rome s'est déclarée ton amie et ta sœur; cm-

porte des vases de Corinthe, des tuniques de Milet, des boîtes d'essences, des manteaux avec leurs agrafes d'or; sois riche, libre et heureuse... Plains-moi, surtout aime-moi toujours, mais ne m'interroge jamais sur la blessure de mon cœur.

— Qu'il soit fait selon ta volonté, répondit Énoé. Je retournerai sur la terre d'Israël, je dirai comment des pirates m'enlevèrent et me vendirent sur les côtes d'Italie ; comment ta mère Claudia m'acheta et me légua à sa fille bien-aimée; je raconterai tes douces vertus; je parlerai de ta beauté, pareille à celle de Rachel ; et, ravis d'admiration, tous les miens loueront le Seigneur et lui demanderont de se révéler à toi, qui es la plus pure d'entre les femmes d'Occident. Sylvia, Lu es semblable au ramier solitaire, qui vient soupirer dans les lentisques du parc du Liban, ce jardin de Salomon. Bienheureuse ma nation, si tu viens un jour à Jérusalem écouter les docteurs enseignant la loi et les prophètes annonçant le Messie qui régnera sur toute la terre, car alors tu diras : Je sais de tes filles, ô Sionl

— Vous aurez un roi qui régnera sur toute la terre? et César? et les héritiers de César?

— TIs baiseront les sandales d'or de notre roi universel, et ! ils n'oseront contempler les splendeurs de sa tiare.

— Si tu n'étais l'amie de mon enfance, j'aurais peur de toi, te croyant atteinte de folie.

— Patronne, ce qui est folie à Rome est sagesse à Jérusalem .

— Et ce qui est sagesse au temple de Jérusalem...

— Oh! de grâce, arrête-toi... Ce serait blasphémer.

— Cette belle Juive, disait en elle-même Sylvia, est, on le

voit bien, une âme éclo^e aux rayons de l'Orient; certes, elle est sincère dans son adoration devant les poëtes de son pays; sa religion est un amour. Qu'importe le nom de son dieu? elle croit parce qu'elle aime. C'est une créature tendre, souffrante et enthousiaste... C'est ta sœur, ô Sylvia! Oui, je parlerai d'elle à César... peut-être en sa faveur adoucira-t-il le sort des Juifs à Jérusalem.

Puis elle regarda Énoé, qui, en ce moment, priait pour elle, les bras croisés à la manière des Orientaux, et la figure tournée du côté du levant. Et, comme on lui demandait ce qu'elle faisait ainsi, la Juive répondit :

— J'implore le grand médecin pour l'autre moitié de moi-même que je laisserai souffrante sur la terre d'Italie.

Sylvia comprit alors tout ce que lui coûterait la liberté qu'elle venait de donner à Énoé. Elle soupira profondément, incertaine si la fille de Judée préférait encore sa maison de Rome aux palmes du parc de Salomon et aux portiques du temple. Ses yeux se mouillèrent de quelques larmes qui tombèrent silencieusement, comme des perles, sur la surface limpide du bassin de porphyre. Toutefois pas un mot de regret ne sortit de sa bouche. Sylvia était de celles qui se plaignent d'autant moins qu'elles sont plus à plaindre; créatures sublimes dont l'âme seule gémit, et dont on n'entend qu'une seule fois le triste et dernier accord, comme le son d'une harpe éolienne qui passerait sur nos têtes emporté par l'ouragan.

L'esclave gauloise et ses compagnes furent appelées ; elles servirent la patricienne sortant du bain, aussi gracieuse, aussi chaste que Galatée apparaissant sur les eaux d'Ionie.

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I Sylvia reçut leurs soins avec indifférence; et, quand on lui présenta le miroir pour qu'elle admirât sa coiffure et sa tunique agrafée par des nœuds de pourpre, elle regarda ses yeux mourants, abaissa aussitôt ses longues paupières, et repoussa le miroir.

Les édiles avaient parcouru la ville et visité les carrefours et les alentours des monuments publics ; l'ordre d'éteindre les foyers était donné ; tout dormait dans la ville, hormis le pauvre et l'empereur peut-être. Sylvia se retira dans le gynécée, et le sommeil, pénétrant avec les rayons de la lune jusqu'aux pieds du lit d'ivoire, vint fermer les yeux de ce beau visage, pâle et modeste comme celui de la statue de la Pudeur.

Le lendemain, vers le milieu du jour> l'affranchi Norbanus, intendant des domaines de Sylvia, vint annoncer à sa patronne qu'une litière venait d'entrer dans le prothyrum de la maison, et qu'un homme en toge demandait à être introduit. Norbanus ajouta : « Il a traversé le vestibule sans vouloir dire son nom, comme d'autres clients, et voici qu'il s'est assis sur un lit dans l'atrium. »

Sylvia répondit : « Cet homme est César. »

Puis elle se hâta d'aller rejoindre l'empereur Auguste dans l'atrium, cette grande salle pavée de mosaïque. Deux autels des Lares ornaient les angles opposés à ceux où l'on voyait deux statues de la famille Claudia. Ces marbres dataient du

<JC LEà IS U 1TS DE ROME

consulat de Lucullus, la belle époque de la sculpture. Dès que César vit entrer Sylvia, il s'avança vers elle, une main dans les plis de sa tunique, et tenant de l'autre main quelques papyrus, comme il avait coutume de faire. On sait que son sourire était expressif, que ses traits étaient fins et empreints de douceur; on sait que sa parole était claire et harmonieuse; ce fut donc ainsi qu'il aborda la jeune patricienne.

— Tu Tas dit, Sylvia. Je ne scellerai plus mes lettres avec une empreinte de sphinx; je reprendrai, pour te plaire, l'effigie d'Alexandre; mieux encore, je me servirai d'un cachet que Dioscoride vient de graver pour moi, et qui représente les traits de César Auguste. Assurément tu ne te plaindras pas de celui-là1.

— César est l'homme de l'empire en qui j'ai le plus de confiance, et pour qui j'éprouve la plus grande affection... César a été mon tuteur, et il est empereur bien-aimé des Romains.

— Voilà qui est grave et mesuré comme l'exorde d'une harangue au sénat. Sylvia, tu es l'orateur par excellence; car ta parole va droit au cœur. C'est le son d'une cythare. Cela est si vrai, qu'on finit toujours par te céder, ô la jeune sirène !

— Tu es aujourd'hui d'une grande bienveillance, César. On voit que ta santé est meilleure, ou que le peuple t'a salué par une triple acclamation, hier, au théâtre.

— Hélas ! ma santé est une femme capricieuse, dégoûtée

1 Suétone, Vie de CésadAuguste.

et folle. J'ai beau redoubler d'attention pour elle, elle s'offense ou se moque de tout. Je finirai par l'oublier. . . Mon médecin sera malade à ma place ; il vit de mes fièvres et de mes maux d'entrailles. Sais-tu à quel régime il me réduit : des dattes, des raisins secs, des laitues, du riz et du lait1.. .

— 0 vainqueur d'Àctium !... dit Sylvia.

— Oui, le triomphateur en est là; c'est pitoyable! il craint le froid et le chaud, les vents d'automne, le vin capiteux, les aliments lourds; oh! c'est une misère ! Moi qui pèse la destinée du monde , ne devrais-je pas être robuste comme le Jupiter Capitolin, dont la poitrine et les bras sont d'airain?...

— Mon tuteur est ambitieux : vivre couvert de gloire et vivre longtemps, par Hercule ! c'est beaucoup.

— Et Sylvia serait donc bien aise de me savoir dormant sous un magnifique mausolée ? Quel palais ! . . .

— Tu préfères ta maison du Palatin?... Va, César, il n'est personne dans l'empire qui fasse plus de vœux que moi pour ta conservation. Tu sais que je n'ai pas le cœur bien méchant.

— Je sais que de toutes les filles de Rome il n'en est pas une qui n'envie ton céleste visage.

— Il est triste pourtant, bien triste, ô mon tuteur. Vienstu m'apporter quelque nouvelle qui me réjouisse? Pourquoi m'as- tu demandé ce rendez-vous?

1 « Graves et periculosas valetudines per omnem vitam experlus est, )> dit Suétone. Les ordonnances de Musa réussirent : Auguste se rétablit. Il fit à Musa des présents considérables et lui donna le privilège de porter un anneau d'or comme les chevaliers.

— Sylvia est un enfant qui se plaît toujours aux questions dont il sait d'avance les réponses.

— Tu viens me parler d'un mariage, je le vois bien.

— Eh ! de quoi faut-il parler à une vierge de vingt ans, belle comme l'Aurore, et comme elle rêveuse...

— Oui, l'Aurore verse des larmes... Ta comparaison est juste, César.

— Grands dieux ! comme nous sommes poëtes, ma fille... Te plairait-il d'écouter ton tuteur?

— Il n'a qu'à dire, je suis là, assise devant lui, respectueuse, attentive; j'attends l'oracle de Delphes.

— Attentive, oui; mais soumise? ô fière patricienne! Voici donc ce que j'ai à te communiquer. Tu connais Agrippa, mon fils adopdf 1 ; tu sais qu'après le divin Marcellus, c'est lui que j'ai le plus aimé; il sera mon héritier, Sylvia; et mon héritier sera empereur; et cet empereur, si tu veux, sera ton époux, Sylvia... Ne baisse pas ta tête> ne laisse pas tes regards errer sur ce pavé de mosaïque, que tu as vu cent fois, et dont les figures de nymphes et de bacchantes ne peuvent rien te conseiller... Ne soupire pas si profondément jj comme si je t'apportais la nouvelle d'un ami perdu, ou d'une chevrette aimée, tuée par un chasseur... Non, rien à dé^ plorer^ rien dont tu doives gémir ; c'est tout simplement i

mon fils adoptif Agrippa et l'empire du monde que je mets à tes pieds de jeune fille. J'attendrai ta réponse : réfléchis; ; je vais lire ces lettres arrivées d'Orient. Les Parthes nous menacent encore. . . Ce Parthe est indomptable !

Fils de Yipsanius Agrippa, qui était consul l'an de Rome 717

— Ma réponse est prête, César.

— Alors je roule mes lettres et j'écoute à mon tour.

— Je supplie l'empereur de chercher une épouse plus digne que moi d' Agrippa.. . Je prie mon tuteur de me chérir autant que par le passé.

— Il sera facile à celui-ci de te satisfaire ; mais l'autre ! . . . ah ! l'autre est bien affligé, mais bien étonné aussi. Je t'ai souvent soupçonnée de me cacher des secrets... Le cœur des femmes est semblable* quelquefois à nos boites de parfums fermées avec grand soin, mais qui pourtant finissent par trahir ce qu'elles contiennent, tellement est suave l'essence cachée. La rêverie et la tristesse, ma fille, ne viennent pas s'asseoir auprès d'une enfant de ton âge, sans que cette tendre créature ait quelque chose à leur conter mystérieusement... et je ne sais pourquoi j'imagine que la tristesse et la rêverie ont eu une confidence sérieuse de toi... bien sérieuse, ô Sylvia .

— Quand mon tuteur me parle ainsi, je trouve l'univers heureux d'obéir à sa douce voix.

— Puis-je te demander d'imiter l'univers?

— Tu as des droits sur lui par héritage et par le sort des armes ; mais mon àme ne te fut pas léguée par le divin Jules, et tu n'as conquis que son amitié ; sa liberté lui reste, César.

— Fière comme une reine barbare ; douce et sacrée comme une vestale... Sylvia est l'honneur de l'Italie et la peine de César. Hélas! j'avais bien assez de mes chagrins domestiques, sans que l'amie de mon cœur vînt m'en donner à son tour... car tu es ma fille, toi ; Julie ne l'est plus, l'impudique!... Eh quoi! tant de malheurs sur une tête que

l'univers adore! Être l'empereur latin, porter autour de son front le laurier d'or, avoir pacifié le monde, sourire à l'Orient, pour que FOrient soit consolé ; étendre ma main vers le Sud, le Nord et l'Occident, pour que ces régions espèrent; n'avoir pas fait un rêve de gloire qui ne se soit accompli,., et pourtant ne pouvoir vider une coupe dans un festin sans y trouver du fiel; ne jamais sommeiller sans fantômes plaintifs autour de mon lit, et, quand j'écoute de la poésie ou de la musique, sentir mon cœur se briser de souvenirs... Oh ! que ne suis-je un pâtre de l'Àchaïe, un chasseur de l'Atlas, ou le dernier des citoyens romains ! Car, tu le sais, toi, Sylvia ; j'aimais d'une tendre amitié Octavie, ma sœur, et son fils... son fils, le divin Marcellus, nous l'avions élevé comme un beau lis à l'abri du vent et des feux du midi ; nous avions invoqué sur cette tête toutes les étoiles favorables... il grandissait en sagesse et en beauté, le chaste et fier jeune homme... Déjà nous le montrions à Rome et aux provinces comme le bien-aimé de Jupiter et de Quirinus ; jamais (tu dois t'en souvenir, bien que tu ne fusses qu'un enfant), jamais il ne venait s'asseoir au podium de l'amphithéâtre sans que le peuple le saluât de la voix et du geste; les sénateurs (les plus âgés mêmes) lui faisaient place à leurs côtés, malgré leur toge, et oubliant qu'il ne portait encore que la robe prétexte. — Oui, Marcellus, tu étais la destinée du j monde... et je t'ai perdu, mon fils d'adoption, et la mort est venue te prendre entre les bras de ta mère avec une violence sans égale; et cette même mort impie a frappé Octavie... car le cœur vraiment maternel se flétrit auprès du tombeau d'un enfant, et ce sont les marâtres qui veulent être conso-

lées. Marcellus, Octavie, je vous ai honorés par des honneurs funèbres tels que le peuple romain ne m'en rendra pas de semblables; Livie, cette digne épouse, vous a pleures, et le poète a jeté des fleurs à ton ombre, ô jeune César ! Eh bien ! il m 'arrive souvent encore de vous chercher dans ma maison de la ville, ou à celle de Lanuvium que vous aimiez, ou bien au temple de Jules, à Baies, à Naples, et dans les îles du golfe qui baigne la Campanie, partout où j'avais coutume de vous voir avec moi. — Pardonne, Sylvia ; ma douleur se réveille quelquefois comme une vipère assoupie sur mon flanc; alors il faut que je me plaigne à ceux que j'aime. C'est pourquoi je te dis que je souffre, car tu m'es chère, toi que je destinais à celui dont je viens d'honorer la mémoire. Marcellus et toi vous auriez ramené sur la terre l'âge de Rhée, ce siècle de justice et de pudeur. Et aujourd'hui, que le fils d'Octavie est dans les cieux, quand j'espère encore la moitié de ce que j'avais rêvé pour Rome, puisque tu vis, voilà qu'il ne m'est pas donné de te trouver facile à mon conseil ! . . . Qui veux-tu que je choisisse pour épouse à l'héritier de l'empire?... Ma race est souillée; Julie m'est en horreur... et lu en sais la cause. Parle maintenant, toi 'dont j'écoute les paroles comme le son d'une lyre d'Ionie.

Pendant que César se plaignait de la sorte, la blanche Sylvia, le front penché dans sa main et le bras appuyé sur un coussin de pourpre, avait répandu quelques larmes, et, quand elle releva la tête, ses grands yeux humides jetèrent un rayon qui pénétra jusqu'au fond de l'âme de son tuteur. César crut voir l'Espérance assise devant lui, avec son rire d'enfant et ses mains pleines de fleurs. 11 remercia du geste

Sylvia, comme si déjà elle avait promis. Les femmes ont des expressions de tristesse et de compassion que nous prenons souvent pour des consentements ; la douce pitié sur leur visage ressemble à la promesse, et voici la cause de nos chagrins dans la suite et de nos éternelles récriminations. Une fois pour toutes, nous devrions bien nous dire qu'elles sont tendres et ardentes comme des enfants; que l'impression agit sur elles au delà de leur volonté; et que, plus tard, elles ont raison de nier tout ce qu elles ont révélé ou consenti à leur propre insu. L'empereur César-Auguste, cet esprit vaste et profond, fut pris aux illusions des regards d'une jeune fille... Qui de nous se plaindra d'avoir été crédule?

Or il dit à sa belle pupille :

— Sylvia, tu es consolante, à mes yeux, comme le palmier et la source vive au milieu de l'Arabie ; je t'honore et je te rends grâce; si tu n'étais pas la riche héritière de la famille Claudia, je t'offrirais la plus riante maison d'été aux environs de Rome ou de Pouzzoles, ou sur la côte de Sicile, ou même dans la délicieuse Caprée, que j'ai nommée la ville de l'oisiveté. Mais toi, tu pourrais peut-être doter l'empereurj si grande est ta richesse! A défaut de trésor, ô ma fille, reçois cet anneau que j'ai porté dans toutes les guerres de mes consulats; cet anneau que j'avais à Actium, le jour où je tendis la main à mon armée navale, pour la saluer victorieuse ; cet anneau que j'avais donné à notre Marcellus et qui depuis m'est sacré; c'est un symbole d'alliance et d'éternelle affection. Adieu, l'heure du sénat est arrivée, et voici le préteur et ses licteurs qui viennent me chercher; j'ai quelques criminels à juger... Les pères conscrits condamneront

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s'ils veulent, mais moi je ferai grâce, Sylvia; l'empereur est heureux, il pardonne. Pardonner, c'est louer les dieux immortels.

Le préteur parut en ce moment sur le seuil de la porte de l'atrium, il salua César en abaissant devant lui sa baguette magistrale; l'empereur se leva, et, jetant sur son épaule le pan de sa toge bordée d'une bande écarlate, il suivit la garde et monta dans sa litière.

Ce jour-là le sénat fut émerveillé de la bonne grâce et de la douce éloquence du clément empereur.

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