LETTRE DE SYLVIA A CE SA II -AUGUSTE
(( Je t'ai vu si heureux hier, César, que je n'ai jamais eu la force de te détromper, La douce pitié est quelquefois artificieuse, comme une mère assise auprès de son fils malade, et qui devant lui se fait violence pour sourire, et qui le trompe pour ne pas l'effrayer. Ainsi, moi je t'ai laissé respirer quelques parfums d'espérance, car ta tristesse m'avait paru si profonde, ô mon tuteur! Et ce que j'ai fait hier, qui me le reprochera? L'empereur, persuadé de mon consentement, est sorti de ma maison, l'âme sereine, le visage éclairé par un rayon de joie; il a traversé la ville en saluant le peuple avec amour, il est entré au sénat, il s'est assis dans sa curule, calme et majestueux, comme Jupiter parmi les siens;
puis il a parlé, et toutes ses paroles étaient harmonieuses ei| pacifiques; on a amené devant l'auguste assemblée plusieurs; conjurés, enfants perdus et souffrants, âmes orageuses invo-j quant le feu et le fer à défaut de la sagesse; on les a introduits dans l'enceinte des toges vénérables, et, voyant là sourire de César, ils ont espéré ; et c'est alors que les pères conscrits ont délibéré avec impartialité, et c'est alors que, la pari du malheur étant faite, comme celle de la faute, la sentence la plus douce a été prononcée. Mais aussitôt tu t'es levé, César, et, étendant la main vers la statue du divin Jules, tu as fait grâce pleine et entière à de pauvres conspirateurs, ne voulant pas que ton injure privée troublât un moment la pah et l'harmonie de l'univers.
« Tel fut l'événement d'hier au sénat, telle a, été la joie et l'admiration générale. Oh! mon tuteur magnanime, je té rends grâce aussi; ma maison t'avait porté bonheur; tu enj étais sorti donnant la main à la Clémence.
« Voilà pour ce qui te regarde; mais moi... je te supplie] de m' écouter avec la même bienveillance qui te rendait hier; les délices du monde.
« Je te le disais un jour, au théâtre de Pompée. Nous avons: tous sur le visage un masque comme ces acteurs. Tu me ré-, pondis : « Le tien est transparent, Sylvia.n Et moi je repris ù « Le regard de l'empereur va peut-être jusqu'aux extrémités « de l'univers, mais il s'arrête à la surface de mon âme. » Cette phrase parut t'affliger, je baissai la tête; toi, tu te retournai du côté de Livie, et avec Horace et Agrippa, vous parlâtes de l'art grec appliqué au théâtre latin. Aujourd'hui je te rappelle ces choses pour que tu saches bien que je souffrais alors. Ce
que j'ai dans le cœur depuis longtemps est un chagrin profond; ce serait folie de lui chercher un remède : les jeunes filles de mon âge ne se plaignent pas en vain... Pour que le narcisse né d'hier languisse sur sa tige, il faut qu'un ver l'ait piqué à sa racine. Pour moi, je sens que ma vie s'en va...
(( Ne me demande pas un nom; je resterais silencieuse et impénétrable. Ne me dis pas non plus qu'avec mon âge, ma beauté et ma fortune, tout peut s'arranger. Je répondrais à ta douce voix que le sort de Sylvia est fixé; pour elle une porte d'airain s'est fermée, et sur cette porte sont écrits ces mots irrévocables : Tu nés pas aimée.
a Toute autre femme de Rome ou de la Grèce eût brûlé depuis deux ans autant de victimes qu'il y a d'autels dans l'empire; toute autre eût visité les temples depuis les Colonnes-d'Hercule jusqu'aux sables du Gange; moi, je n'ai invoqué ni Junon, ni Diane, ni Proserpine, ni Vénus irritée; je n'ai consulté ni les prêtresses d'Eleusis, ni la Sibylle. . Mais, dans le silence de ma maison, j'ai invoqué la Sagesse et la Pudeur, ces déesses oubliées, et celles-là m'ont dit : « Tune « guériras pas, car le poison est dans ton cœur; mais tu mar- « cheras forte et résignée jusqu'au tombeau de ta famille, et (( ton urne funéraire sera honorée des matrones et des ves- (( taies. )>
« Vois, César, quelle confiance j'ai en toi ; je te dis de ces choses que les mères seules ont coutume d'entendre; c'est que tu es l'amour de la terre, le pontife et l'empereur, surtout le familier de mon cœur. En recevant cette lettre, ton noble visage pâlira, tu passeras la main sur tes yeux, et ta main peut-être sera mouillée; et, en te voyant ainsi, quelques
graves sénateurs, Mécène ou les consuls trembleront pour le sort de la chose publique, et t'interrogeront sur la guerre im-l m inente ou sur les réponses augurales... terreurs ordinaires des hommes publics dont le cœur s'est pétrifié sous le vent de l'ambition ; ils songeront aux légions, aux proconsuls, aux harangues, aux flottes armées, au trésor public, à tout, hormis à une pauvre âme désolée qui gémit sa plainte dans un coin de Rome, et dont toi, tu distingues bien la voix douloureuse, ô mon père !
« Grâce donc te soit rendue, et pour tes soins passés, et pour ta compassion présente; il ne t'a pas été donné de me sauver... Qu'importe? tu n'en es pas moins venu sur mon chemin, d'un pas précipité et les bras ouverts, comme aurait fait Priam pour une de ses filles. Aussi je t'offrirai tout le parfum de cette belle fleur qui ne se flétrit jamais, la reconnaissance; je te donnerai tous les noms chers à ton cœur, el chers aux Romains; je t'appellerai Octave, Auguste, dicta teur, pontife, dieu pacifique de l'univers ; mais non, je m mettrai à tes genoux, je prendrai tes mains dans mes mains, je regarderai avec ravissement ta tête sacrée, et je te dirai : ami et père !
« Quand tu recevras cette lettre, je serai déjà loin de Rome; j'aurai pris la voie Appienne, ou la voie Flaminienne, ou tout autre chemin; il te serait facile de le découvrir. Tu pourrais, si tu voulais, envoyer un préteur et des soldats pour m 'atteindre, me ramener dans ma maison : ce serait arbitraire; n'importe, tu le pourrais, lu es l'empereur; mais tu ne le feras pas, toi, magnanime.
« Que tous les dieux te protègent, et, quand tu seras triste
et chagrin, songe à notre amitié, César; l'amitié est l'étoile du matin et du soir.
« Je te salue.