LETTRE DE SYLVIA A CESAR AUGUSTE
(( Je t'écris de la rive de Carthage. J'ai touché le sable brûlant de l'Afrique, région moins dangereuse que la délicieuse Italie. Une galère de Syracuse m'a transportée ici. Ce navire a continué sa route pour Alexandrie et la mer Tyrienne; il devait ramener en Orient mon esclave bien-aimée; mais Énoé, l'affranchie, n a jamais pu quitter les bras de Sylvia. Cette belle Juive a fait l'admiration de tous ceux qui nous entouraient sur le port. Prête à me laisser, au moment où le pilote invoquait Neptune, elle s'est écriée: « Périsse ma liberté s'il « faut qu'elle me coûte la moitié de mon cœur ! ... » Et puis, la voilà qui s'est mise à mes pieds et qui m'a regardée d'un œil suppliant; et moi, je l'ai soulevée dans mes bras; nous avons pleuré,., et le navire est parti.
(( César, je te recommande Jérusalem, la ville d'Enoé. Je* rusalem a un temple élevé et consacré par la sagesse au Dieu universel. Assurément le divin Platon l'avait visité*
« Moi, j'ai voulu voir Carthage, grande et triste comme une reine vaincue et qui pleure au bord de la mer. Assise entre l'Occident et l'Orient, elle écoute en silence le bruit que Kome fait dans l'univers; elle n espère plus, elle n'attend
plus, .. mais sans cesse elle regarde à l'horizon. Oh ! combien 1 d'autres comme elle laissent errer çà et là leurs regards dé- 1 soles ! Bien que le temps et le travail aient beaucoup réparé à I Cartilage, on trouve ici, cependant, à chaque instant, des! traces profondes de la colère romaine. Eh! quelle si grande! haine animait les deux villes? Pourquoi tout ce sang et toutes I ces flammes?... L'empire des mers?... la conquête, ladomi-l nation, des provinces, des trésors, des triomphes?... Dieux! immortels, il est des fléaux pires que les trois fléaux connus I de la terre; ce sont les hommes avides et turbulents. Deux I villes florissantes veulent-elles s'égorger l'une l'autre, soyez J sûrs qu'elles ont chacune deux ou trois citoyens ambitieux I qui les excitent en secret.
« — Dis-moi, Cornélius Scipion, dis-moi, que t'avait fait, I à toi, la ville delà reine Didon? Tu vengeais ta patrie?. . . Ah! Cornélius, dis plutôt que tu te préparais le grand triomphe et que tu rêvais le surnom d'Africain. Va, bien que tu sois mon aïeul, et bien que je sois Romaine, en voyant la tristesse de Carthage, mon cœur a gémi profondément.
« César, la maison que j'habite est siiuée sur le penchant d'une colline, à quelques milles de la ville; elle domine la vaste mer. N'as-tu pas remarqué que presque toujours les affligés cherchent les grands horizons? Pour moi, j'étouffais dans Piorae. — La côte africaine étincelle au soleil comme; une coupole d'or, et le soir elle se couvre de voiles bleuâtres, , pareils à ceux d'une veuve près d'un mausolée. Quelques palmiers balancent leurs feuilles à Tentour de ma demeure, et j'entends d'ici le murmure d'une eau cristalline qui sort d'un rocher; rare et douce rencontre sur ces rives désolées»
Quelquefois des cavaliers numides passent au bord de la mer, 3t suivent les sinuosités du rivage en chantant des hymnes dont le langage mystérieux n'est connu que des vieillards habitant les montagnes. Pour moi, j'écoute ces sons monotones avec un secret ravissement; et voilà que souvent j'évoque le j passé et que je me crois une femme tyrienne arrivée d'hier sur les vaisseaux de la grande reine.
« — Oui, César, j'irai sur les hauteurs et dans les vallées qui m'environnent ; je chercherai les profondeurs des bois ; je visiterai les grottes sacrées et les ruines des temples ; je suivrai de loin le bruit des clairons et les aboiements des grandes meutes; j'écouterai le tintement des pas des chevaux; je me mêlerai à la suite de Didon... je la verrai, belle et lière comme Diane, entourée de ses lévriers; je m'approcherai de son coursier écumant, et tandis que tous ceux qu'elle a conviés seront à la poursuite du sanglier, moi, je toucherai de la main la tunique éclatante de la royale chasseresse, et je lui dirai à voix basse :
(( — Reine, je sais ton secret... Si tu es pâle, si tes yeux sont distraits, si tu interromps tout à coup un discours comij mencé, la cause m'en est connue. Je te plains. . . mais, va, ne cherche point à guérir du mal qui t'a gagnée. . . mieux vaut encore mourir à ton âge, avec la fleur de ta beauté, que d'aller mendier, à tous les autels, quelques années de vie encore, et l'oubli d'une haute passion, et la glace de l'âge, et les ennuis, et les cheveux blancs. — Je sais ton déplorable amour, ô Didon!... je t'envie, cependant, et je te trouve heureuse, car il viendra un poëte qui te chantera dans son livre, et dont tu seras la plus chère pensée... »
Ht) LES NUITS DE ROME
a César, reçois cette lettre avec ta bienveillance accoutumée; lis-la dans un moment de repos, quand ton âme est plus à elle-même qu'aux affaires de l'empire; ensuite, je te prie de la brûler. Le feu du trépied est un confident discret. Je crois, d'ailleurs, que les cendres de cette lettre amie ne seront pas l'encens le moins pur que tu puisses offrir aux dieux immortels.
« Je te salue. »
LETTRE DE CÉSAR AUGUSTE A SYLVlA
« Si tu portes envie à l'infortunée Didon, moi je me souhaite aujourd'hui la mort de Jules, N'y a-t-il donc pins un seul conjuré dans l'empire? Sera-t-il impossible de trouver un Cimber, un Casca, un Brutus, un Cassius, ou le poignard de tout autre?... Oh! ma fille, quelle coupe amère tu m'as) laissée ! . . . Je suis resté solitaire et triste comme un aigle blessé sur une roche des Alpes. J'ai erré, j'ai cherché, j'ai ? demandé avec larmes.. . nul ne m'a répondu ; Sylvia, tu pas-! sais la mer. Dis-moi que je n'avais pas assez de tendresse; pour toi, afin que je puisse m'accuser... car te savoir ingrate • serait plus amer encore à mon âme.
« Que fais-tu donc sur la terre d'Afrique? Ah! l'insensée! [ tu es un de ces malades à qui rien ne manque, ni maison à la campagne, ni médecins, ni soins fraternels, rien au monde, 1 sinon la volonté de guérir. Crois -tu avoir si bien voilé ton ' secret, que mes yeux ne l'aient surpris?... Belle patricienne, ma fille, il y a longtemps que tu m'as tout dit sans m'adresser une parole. Va, je ne te demanderai pas un nom, je ne
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; te questionnerai pas sur son âge, son rang ou sa figure ; tu as bien raison ; car je sais mieux que toi toutes ces choses de ton cœur. Sylvia, tu es semblable à ces beaux agneaux que je fais élever dans mes pâturages de la Campanie; quand on s'approche d'eux, ils vont cacher leur tête parmi les hautes herbes ou dans le tronc d'un vieil arbre, et là, ils se croient invisibles. 0 faible et timide que tu es, malgré ta grande âme!
u II en est temps, ma fille, reviens sur la terre d'Italie. La solitude est mauvaise à la passion insensée ; la solitude est remplie de visions fiévreuses. Pour toi, surtout, le sol de Carthage est brûlant et l'air y est empoisonné. N'ajoute rien à l'histoire de Didon... Va, ce quatrième livre de Y Enéide est complet ; il est assez beau de tristesse et de malheurs. . .
« Oh ! fatale fut la journée où je te conviai à venir l'en- | tendre chez Octavie, ma sœur !
« Reviens, Sylvia ; nous irons ensemble passer l'automne à Baïes, où je te promets qu'il ne sera pas question un moment des affaires de l'empire. Tu n'y verras pas arriver une seule lettre du sénat; les consuls n'y viendront jamais, et jamais Mécène, que tu n'aimes point, n'y sera convié. Ses phrases arrondies en périodes et son accent affecté me fatiguent autant qu'ils te déplaisent. Moi-même, j'ai besoin de repos ; Antonius Musa m'a prescrit l'oisiveté, si je ne veux aller bientôt rejoindre les ombres pâles de mes aïeux. Mais ton retour, ma fille, ranimera l'étincelle de ma vie ; la joie est facile à donner à ceux qui nous sont chers, surtout quand on est Sylvia, et quand l'âme [qui attend Sylvia est César Auguste.
(( Je fais partir une galère de Naples pour qu'elle te ramène en Italie, J'ai voulu que sa proue fût couronnée de fleurs, et j'ai confié au pilote une petite statue de Neptune qui me fut toujours favorable.
« Je te recommande à tous nos dieux amis. »
Or, le premier mois d'automne était venu ; il y avait en la ville de Rome une grande agitation. C'était par un beau soir, au moment où le soleil jetait ses longs rayons obliques sur les frises des temples. Celui de Vesta surtout resplendissait à son faîte comme si on l'eût revêtu de lames d'or. Une foule immense se mouvait autour des colonnes circulaires, et l'on voyait à tous moments sur l'escalier de marbre monter et descendre des prêtres-augures en robes blanches et le front chargé de couronnes vertes. Un grand nombre de sénateurs et de chevaliers romains passaient et repassaient sous le péristyle sacré, et leurs clients les suivaient. Les édiles donnaient des ordres réitérés à des esclaves Barbares ; le grand prêtre de Jupiter Capitolin venait d'arriver; la cérémonie était grave et solennelle.
Il vint aussi un chevalier revêtu d'une tunique de lin, et par-dessus laquelle était jeté un manteau dont les grands plis retombaient jusqu'au pavé ; ses cheveux descendaient sur ses ; épaules, et un cordon de pourpre ceignait sa tête; il avait le visage pâle et les traits fins et réguliers comme les profils grecs; il marchait lentement, et regardait autour de lui d'un
air rêveur, sans dédain, mais sans curiosité. Quand il fut arrivé au bas du large escalier du temple, il demanda au préteur qu'il rencontra la cause de cette grande agitation; celui-ci répondit :
— C'est une patricienne qui entre aux vestales ; voici les consuls qui arrivent, et voici César.
Le préteur se hâta d'aller remplir son service; l'inconnu au visage pâle s'appuya contre le piédestal d'une statue, et regarda passer l'empereur et sa suite. Comme il s'était placé à l'écart et dans un lieu isolé, César le reconnut, et lui jeta de la main un salut d'amitié, puis il lui fit signe de se retirer. Le Romain ne put deviner la cause de cet ordre, seulement il remarqua une agitation nerveuse sur la figure d'Auguste, dont les yeux semblaient le suivre ; alors il s'éloigna de quelques pas du grand escalier de marbre, et il interrogea une femme du peuple ; celle-ci répondit plus longuement que n'avait fait le préteur.
— Celle que tu vois près d'entrer sous le portique du temple, à côté du divin empereur, c'est la descendante et l'héritière de la famille Claudia, dont l'origine date d'Ancus Martius, roi des Romains. Cette jeune fille est si riche qu'elle pourrait acheter toute la campagne de Naples; elle est douce comme les colombes et magnifique comme la reine Cléopâtre. Un jour elle me fit donner six pièces d'argent parce qu'elle me rencontra portant de l'eau du Tibre sur ma tête, et parce que j'étais fatiguée: je ne lui avais rendu aucun service. On dit qu'elle a des chagrins profonds, toute jeune et toute belle que tu la vois; les dieux sont injustes souvent! Quoi qu'il en soit, cette patricienne, amie de César et de Livie, renonce à sa
iberté et se consacre à l'entretien du feu sacré. Regarde, voilà la grande vestale parée de ses bandelettes de pourpre et d'or, qui ouvre la porte du temple et qui vient chercher Sylvia.
— On dit que Sylvia meurt d'amour, ajouta une voisine dans la foule : quand Vénus poursuit nos jeunes fdles, elle les tue. Celle-ci a bien fait d'implorer Vesta, le feu sacré détruira l'autre...
Le chevalier romain ne mêla point sa parole aux discours de ces femmes : il retomba dans sa rêverie ordinaire et se souvint d'avoir rencontré, une ou deux fois peut-être, cette Sylvia chez César, au Palatin. Il se dit, il pensa que si les forces ne lui manquaient, il écrirait un poëme sur le drame qui se déroulait devant lui en ce moment, et puis il murmura quelque vers grecs, attribués à Sapho.
Comme la grande porte du temple venait de se refermer sur la nouvelle vestale, il vit le cortège descendre l'escalier; il s'avança jusqu'au premier degré, et César Auguste, passant en ce moment, lui prit la main et lui dit :
— Virgile, je pars demain pour Naples, je t'y attendrai. César se retira avec précipitation, et le peuple remarqua
qu'il avait plusieurs fois porté le coin de sa toge sur ses yeux, comme pour essuyer quelques larmes. Virgile reprit son chemin à pas lents, selon sa coutume, et il alla rêver de poésie sous les grands ombrages des jardins de Mécène.
Elle est au sein des flots la jeune Tarentine, Son beau corps a roulé sous la vague marine. (André Chénier.)
— Tes jours, ô Danaé, sont semblables à ces feuilles de oses que le vent matinal apporte au courant du Tibre. Elles /ont, elles vont au fil de l'eau, les feuilles légères, et se perlent dans la mer. Mais le rosier qui ne les a plus n'en est )oint attristé; il est jeune, il est vigoureux et il se couvre de iouvelles fleurs. — Toi, tu es insouciante de tes heures, îomme lui de ses feuilles. Tu en as beaucoup à perdre dans
le présent et dans l'avenir.,. Ton passé existe à peine... Quel est ton âge, Danaé?...
— Je puis te le dire, Sabinus Vindex; je suis de celles qui sourient à toutes les aurores nouvelles. Il y a aujourd'hui dix-sept années que je suis fille de Corvinus Gimber, citoven
|^ romain et de la classe plébéienne, hélas !...
— Tu as beau faire, Danaé, tu ne me persuaderas jamais que tu es ingrate envers les dieux immortels. Ils te firent belle comme la Sabine Hersilie, enlevée par le divin Romulus; ils te donnèrent pour père le plus honnête des citoyens. Tu es la plus aimée de toutes les filles de ton quartier ; toutes les mères envient le sort de ta mère, bien qu'elle soit morte, et je connais plus d'un jeune patricien qui cherche à te rencontrer quand tu reviens du Tibre, une amphore sur la têle et chantant tes cnansons.
p — J'ignore ce que pensent de moi les patriciens, mais je suis certaine que nul d'entre eux n'a touché ma main, et ne m'a adressé une parole d'amour.
— Je le crois aussi, Danaé. Si tu es belle, tu es fière, tu es réservée dans tes regards et tes manières. D'ailleurs, tu connais la jeunesse patricienne d'aujourd'hui... Depuis que Rome a des maîtres, la statue de la Pudeur s'est voilé le visage... et certes, ce ne sera pas le vieil empereur Tibère qui vengera jamais cette déesse outragée. On le dit malade dans son île de Gaprée, le monstrueux ivrogne ! . . .
— Àh î Sabinus Vindex, je t'ai supplié souvent de calmer les tumultes de ta colère... Ton sang républicain est indomptable... Tu n'as donc plus aucun souci de ma peine? Si on te dénonçait à César!...
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— Cette inquiétude est douce à mon âme, Danaé ; et pour te voir occupée un peu de Vindex, Vindex irait volontiers chercher des dangers tous lesjours..Jll faut donner beaucoup aux femmes, dit-on. Ce sont des oracles ruineux; si l'autei. n'est chargé de présents, l'oracle reste sérieux et muet. Pour moi, Danaé, je livre ma vie à qui la voudra pour un de tes sourires, une de tes paroles amies.
— Sabinus, si je parle peu de mon amour...
— Eh bien ! Danaé...
— C'est que mon amour me parle beaucoup intérieurement. Mais voici ma sœur Césonie qui vient nous retrouver au bord du fleuve. Elle sait nos rendez-vous du soir, et c'est une confidente tendre et discrète. Ce qui m'afflige, c'est la tristesse profonde qui souvent se répand tout à coup sur son front ; le sourire de ses regards et de sa bouche a beau rayonner, on voit toujours le nuage. Quelle est la peine de Césonie? Adresse-lui la parole le premier, Sabinus.
— Ta sœur et moi, Césonie, nous disions en te voyant venir : Voici l'amie de nos amours.
— Et moi, venant à vous, je me disais : Voilà les deux beaux ramiers que je protège, qui se sont rencontrés sur la rive du Tibre. Le hasard est un dieu puissant! Quand vous voyez Danaé, il y a bien des sesterces à parier que Sabinus Vindex va sortir de terre, ou descendre des nuages.
— Notre Césonie est ce soir d'une gaieté inaccoutumée. A quel temple a-t-elle porté des colombes ou des chevreaux, aujourd'hui?
— A celui de Castor.
— Mais c'est le dieu qui préside aux courses de chars !
Est-ce que ma sœur veut donner des jeux au peuple romain?
— C'est aussi le dieu qui préside aux amitiés fraternelles, Danaé.
— Oh ! que Césonie est une âme douce et élevée !
— Quand Sabinus Vindex me parle ainsi, j'ai toujours peur qu'il me remercie.
— Cesonia mea, pourquoi imaginer que Sabinus n'admire en toi que la sœur de Danaé?... Pourquoi ne pas te compter aussi pour beaucoup dans sa tendresse?...
— Pourquoi, Danaé?... Tu as dit pourquoi?...
— Ma sœur, je l'ai dit.
— Eh! demande donc à Diane pourquoi elle fête avec tant de joies ses grands lévriers... La chasseresse veut atteindre le chevreuil...
— En vérité, Césonie, ton discours m'afflige, et je te jure par les mânes de ma mère et par le temple de Jupiter. . .
— Quel serment vas-tu faire, imprudent ! Tu ne sais donc pas qu'un serment est une chaîne, une chaîne facile à briser, mais dont il reste toujours au pied un chaînon incommode. Cependant, voyons, que vas-tu me jurer?
— Tu m'as effrayé, belle Césonie !
— Voilà un farouche citoyen romain. Les avis d'une jeune fille lui font jeter l'épée et le bouclier. Qu'allais-tu me jurer, Sabinus Vindex ?
— Tu as donc grande envie de le savoir?.. Et si je brise ma chaîne dans la suite, ô Césonie...
— Eh bien! le chaînon te suivra toujours, et ce sera ton remords.
CESONIE ET DANAE 110
— Et tu seras vengée, Romaine?
— Sans doute.
— Et consolée aussi?
— Non... Qu'allais-tu me jurer, Sabinus?
— Faut-il le lui dire, ma Danaé?
— Ma sœur est de celles à qui les dieux ont oublié de donner un royaume. La couronne du roiTigrane lui revenait de droit par héritage ; quand Césonie désire, elle commande; quand elle commande, nul ne résiste. Sa parole et ses beaux regards saisissent le cœur. Je te conseille, Sabinus, d'avouer à ma sœur ce que tu as grande envie de ne lui point cacher,
— J'obéirai. Voici donc mon serment : Je jure à Césonie que l'amitié que je lui porte est toute désintéressée ; qu'elle est Césonienne tout entière*
— Ajoute encore : et qu'elle survivrait dans ton cœur a ton amour pour ma sœur, si cet amour pouvait jamais s'éteindre !
— Je le jure par Jupiter et les mânes de ma mère;
— Voilà qui est héroïque, ô Sabinus ! Tu es un vrai Ro^ tnain de la république. Mais déjà l'étoile du vesper commence à descendre, et déjà les ombres envahissent la campagne latine. Mes amis, c'est l'heure où mon père fatigué revient des champs sabins. Il aime à trouver ses deux filles sur le seuil de la porte; Ce sont là ses moments de fêtes à lui, ce sont ses plaisirs^ ce sont ses jeux triomphaux... Oli! retournons à la maison du père; préparons le bain^ les vins réparateurs des forces, les pains cuits sous la cendre et le repas du soir; qu'est-ce qu'une jeune fille qui prend en oubli les devoirs du foyer?
Qu'est-elle autre chose qu'une plante parasite dans le jardin de la famille? Allons, mes amis, remontons les bords du Tibre, et jetons à ses courants les ennuis de la journée, afin qu'il les emporte dans la vaste mer. Entendez-vous les clairons et les buccins ? Ce sont les légions prétoriennes qui rentrent dans leur camp... Elles entourent Rome pendant son sommeil; elles la gardent avec sollicitude... Oh ! César est le père de la patrie ; s'il ne veille pas lui-même sur elle, s'il habite son île, soyez sûr qu'il n'oublie pas ses enfants pour cela, car il dit aux épées et aux javelots : « Dressez-vous autour d'eux et même contre eux. » Tibère César est un doux empereur, et je suis sûre que Sabinus Vindex ne me démentira point.
— En vérité, Césonie, tes paroles sont graves comme l'harmonie du vent dans les grandes forêts. Tu es sage, tu es belle, tu es dévouée en amitié. Que Rome t'honore; je suis le premier à m' incliner devant toi.
— Sabinus, Sabinus, ménage ton encens. . . il est une autre idole... — Mais retournons à la ville.
Ils reprirent le sentier qui longeait les rives du fleuve, revenant à Rome à pas lents, les deux jeunes filles s'appuyant sur l'épaule l'une de l'autre, pareilles à un groupe de Corinthe, et Vindex les suivant enveloppé de sa robe blanche et la main droite cachée dans les plis de celte robe. Il marchait
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silencieux, mais la tête haute et l'œil vigilant. Sa main voilée serrait fortement la poignée d'une large épée ; et souvent une ombre venant à glisser derrière les grandes broussailles de la rive, cette main s'agitait brusquement et repoussait ensuite le fer avec lenteur. Plusieurs fois Danaé tourna la tête et sourit à son amant, et plusieurs fois Césonie pencha la tête et soupira. Les eaux du Tibre étaient hautes, c'était le temps des grandes pluies. Cependant la nuit, sereine ce soir-là, avait chassé tous les nuages au couchant, en sorte que des montagnes d'or et de pourpre semblaient s'élever du côté d'Ostie. Pas un oiseau fatal ne passait dans les airs; les chevriers chantaient au loin, et toutes les étoiles souriaient sur les tombeaux et les petits temples de la campagne romaine. Voilà qu'une barque latine, et à un seul rang de rames, remontait le courant. Plusieurs fois Vindex jeta sur elle un regard inquiet, mais elle nageait au milieu du fleuve.
Arrivées à la hauteur des jardins de Jules César, lesjeunes filles dirent à Sabinus, leur ami :
— Nous voici aux portes de Rome... Si tu ralentissais le pas, Vindex ! Tu sais combien les matrones du quartier Transtévérin ont l'œil ouvert à l'entrée de la nuit! .. Ce sont des
; oiseaux du soir bien clairvoyants !
— Danaé, répondit Vindex, une matrone a la langue moins prompte et moins meurtrière que la main d'un affranchi... César Tibère a bien des renards qui rôdent pour lui de ce côté de la ville !
En ce moment parut un centurion prétorien. Comme il marchait vers le fleuve, le bord de son manteau effleura le bras de Césonie. Celle-ci tressaillit, et le centurion la regarda
en souriant, puis il jeta les yeux sur Danaé et dit en langage dorique :
— Qui voit l'une voit l'autre.
Les dieux infernaux voulurent que Vindex comprit ce dialecte qu'on parlait à Rhodes où il avait séjourné. Il répondit au centurion :
— Et qui les voit toutes les deux voit l'honneur de Rome.
— Jeune homme, dit le centurion, es-tu Grec?
— Es-tu Romain? reprit Vindex, qui détestait les prétoriens.
Alors le centurien lui dit en latin :
— Garder une femme c'est beaucoup, mais en garder deux, c'est héroïque !
Sabinus Vindex répondit :
— Ce que j'ai protégé est toujours resté sous mon bouclier.
— Serais-tu un molosse hargneux? dit le prétorien*
— Serais-tu un loup affamé ? répliqua le jeune homme, i Comme deux éclairs les glaives furent tirés... et déjà le
centurion avait senti la pointe de Vindex...
Les deux jeunes filles jetèrent un grand cri, et l'écho d'un monument funèbre le porta à quelques soldats épars sur les rives du fleuve. Ceux-ci accoururent, et voyant le centurion j blessé, ils rugirent de colère. Sabinus Vindex jugea que le péril était grand pour Césonie et Danaé : il éleva son épée, invoquant les dieux de Rome. Puis^ couvrant les deux jeunes filles de son bras et de sa poitrine, il marchait à reculons tenant tête aux prétoriens, et rendant éclair pour éclair, imprécation pour imprécation. Cependant le sentier qui bordait
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le fleuve touchait presque les eaux ; il y avait danger pour Danaé et Césonie de s'avancer ainsi avec trouble. Sabinus se prit à crier :
— Arrêtons-nous là, et que les dieux fassent le reste !
Il dit, et reçoit un coup de pique dans le bras gauche ; c'est alors qu'il lance son épée foudroyante et qu'il la fait tourner comme une roue. On eût dit un cercle flamboyant autour des jeunes filles que protégeait ce glaive homérique. Elles étaient tombées aux pieds de Vindex, et lui d'une main leur serrait les mains et de l'autre couvrait de sang ses adversaires. Les cris suivaient les blessures, et la mort étouffait les cris. Ainsi durait ce combat. Sabinus ignorait les coups qu'il avait reçus ; son âme oubliait le corps vulnérable, son âme tout entière était à la pointe de son épée et la guidait aux morsures mortelles. C'était le lion hérissé de flèches et déchirant les chasseurs. Tout à coup il ne voit plus qu'une femme à ses pieds. Il jette un cri pareil à la clameur de la mer; il saisit la jeune fille qui lui reste, et avec elle il s'élance vers le fleuve pour ressaisir l'autre que la barque fatale, la barque traîtresse emportait... Mais les forces lui manquent, et il tombe défaillant, perdant des flots de sang.
— Il est mort! dirent les prétoriens.
— Elle est morte ! reprirent-ils aussi après avoir touché la jeune fille.
Alors ils regagnèrent leur camp, emportant leurs blessés. Et le Silence revint s'asseoir aux rives solitaires, une main étendue sur la plaine, et l'autre placée devant sa bouche. Les eaux entraînèrent des lambeaux de tunique et un peu de sang; les fleurs se relevèrent sur leur tige, et le vent frais de la
nuit continua à soupirer dans les lentisques et les cèdres I échevelés. Peut-être qu'une ombre errante et sortie du tom- I beau voisin visitait la campagne aux clartés de la lune ; peut- I être vint-elle à passer près du fleuve, et s'arrêta un mo- I ment, blanche et svelte, devant les deux corps étendus, I dont les eaux caressaient la chevelure; peut-être que cette i ombre gémit, se souvenant de ses amours orageuses autre- I fois, dans la vie.
0 jeunesse! quelle destinée est la tienne ! tantôt couronnée 1 de myrtes et tantôt le fer a la main! Jeunesse ardente comme i la flamme du ciel, à quoi bon tant de formidables emporte- i ments? Tu vas toujours au-devant des malheurs, comme s'ils I n'avaient pas des ailes pour venir à toi... Ah ! combien d'amis qui m'étaient chers ont eux-mêmes empoisonné leurs i coupes de fêtes !
La nuit avait atteint le plus haut point de sa course, et les ; rayons des étoiles descendaient en longs fils d'argent sur la terre bleuâtre et sur les eaux limpides. Les pâtres ne chan- 1 taient plus aux collines voisines, et pas un grelot ne remuait ! dans les parcs des troupeaux endormis. Le Tibre murmurait seul sa plainte éternelle. Près de son oncle, une femme assise à côté d'un corps étendu, fixait des yeux immobiles sur les j yeux fermés de celui qu'elle gardait. Elle avait placé la tête : pâle du jeune homme sur ses genoux, et souvent elle tou- \ chait son front, sa bouche et son cœur. Cette femme était i saisie d'un frisson mortel. A la voir ainsi penchée sur le visage ' qu'elle aimait, on l'eût prise pour l'Espérance à son dernier sourire; car sa vie tenait à un soupir qu'elle attendait...
11 vint ce gémissement; il vint ce souffle si ardemment épié
sur les lèvres du jeune homme décoloré. Alors cette femme tendit les bras à toutes les étoiles du ciel, et son regard était inexprimable de tristesse et de joie. Mais se levant avec précaution et posant sur l'herbe la tête du blessé, elle s'approcha du Tibre, recueillit deFeau dans ses mains et vint ensuite la répandre sur les yeux et le visage tachés de sang. Elle lava aussi les blessures du bras et de la poitrine; elle les enveloppa de ses voiles déchirés; enfin,, reprenant sur ses genoux la belle tête du jeune Romain, elle l'appela par son nom. Et celui-ci, les yeux fermés, répondit :
— Suis-je descendu chez les ombres pâles?... Ai-je quitté la vie?...
Et le souvenir du combat ne lui revenant pas encore, il jeta ainsi quelques mots sans ordre. Cependant ses idées, comme des vapeurs éparses çà et là, se rejoignaient entre elles, une à une, et lentement il sortait d'un songe douloureux. Tout à coup une lueur du passé lui fut rendue, car il voulut se lever et s'écria :
— Danaé!
Or, nul ne répondit à ce cri, mais la bouche qui baisa son front et la main qui serra sa main étaient la bouche et la main divines de Césonie.
— Rome ! ma mère et ma déesse, je te vengerai d'un vieillard obscène et d'un maître inflexible ! Rome! le laurier de la liberté refleurira sur ton Capitole ! Rome ! je chasserai le Tarquin...le vieux Tarquin de Lucrèce!...
— Si mon frère, reprenait la douce Césonie, veut écouter le langage de la prudence, je lui conseillerai de calmer les instantes colères de la fièvre qui le dévore. Voilà tout un mois que nous espérons le retour de sa santé... Nous avons passé bien des nuits auprès de son lit. . . Nous avons sacrifié bien des agneaux noirs et bien des coqs de Campanie sur l'autel d'Esculape; nous avons composé bien des philtres avec les plantes salutaires qu'une Thessalienne nous a apportées... Tant de soins, tant d'angoisses, tant de vœux secrets et publics n'aurontils donc pour fin dernière que les funérailles de notre frère bien-aimé? Les dieux seraient impitoyables ! . . . Plus impitoyable serait Sabinus Yindex, ce noble cœur que nous chérissons. — Mon père, ô Sabinus! est descendu dans la tombe, emporté par la violence de sa douleur. . . Mon père était vieux, et le chagrin qui se prend aux cheveux blancs a bientôt terrassé un vieillard. . . Hélas ! me voilà seule en la ville de Rome et dans l'univers!... Si Sabinus me quitte, à qui raconterais-je mes inquiétudes du jour et mes songes de la nuit?... Ah ! Cesonia! Cesonia! ton refuge désormais, ton espoir, ton amour, c'est une urne funéraire... — Eh bien! Sabinus, irons-nous porter nos offrandes votives à Jupiter Sauveur?...
— Nous irons, Cesonia mea; et de là nous entrerons dans le temple de Jupiter Vengeur.,. Danaé à Capréeî... Danaé, ma Danaé... aux lupanars de ce bouc impérial !.. . Car ils l'ont portée dans l'île infâme, ô Romaine!... un rameur de la galère l'a avoué à un tribun du peuple... Ils l'ont emportée, les vautours impurs ! . . . et les dieux immortels ne les l'ont pas foudroyés!... Mais dis-moi, fille de Cimber, à quoi s'occupent dans l'Olympe les dieux tutélaires du Latium?...
CESONIE ET DANAÉ 127
En vérité, je doute des dieux, et je commence à croire que la vertu et le courage sont les deux seules divinités puissantes et adorables.
— Prends garde, Sabinus... Si le collège des pontifes, si les prêtres de Cybèle, ou même les augures, apprenaient qu'un tel discours est sorti de ta bouche, mieux te vaudrait tomber au milieu des léopards du grand cirque. — Les douleurs de ta poitrine blessée sont-elles moins vives, mon frère?... Irons-nous porter nos colombes sur les autels de la Pitié?
— Nous irons, Gesonia mea... Mais nous irons sacrifier aussi au temple de la Pudeur, afin d'apaiser la déesse irritée par le vieillard.. 0 sœur de Danaé! ta voix virginale et ton chaste regard lui rappelleront celle qui visitait son sanctuaire, et qu'on a traînée aux saturnales capréennes !
— Sois sûr que mon âme suivra ton âme, jeune homme. Aux temples comme au seuil du palais de César, tu me trouveras. Ma main de Romaine saura tenir l'épée comme elle sait offrir les victimes. Mais les temps ne sont point accomplis, et les vengeances hâtées sont des pièges où se prennent toujours les conspirateurs. Attends ta guérison! tes amis et moi nous t'en supplions.
— C'est que si le vieillard allait mourir de maladie, ou d'une autre main que de la mienne. . . Ah ! mes dieux me doivent bien sa tête abominable!... Je la disputerais à Cerbère, ô Danaé !
Et s'asseyant sur son lit, ce jeune homme cachait sa tête dans ses mains et versait de larges pleurs. Belle comme Pallas et jeune comme Hébé, la Romaine Cesonia s'approchait
alors, et tenant une coupe d'Étrurie, elle l'offrait au malade, | et elle disait :
— Mânes .de la mère de Sabinus Vindex, je vous adjure de venir vous placer entre lui et la douleur! Apollon, dieu des plantes salutaires, persuade-lui déboire ce breuvage! Et toi, déesse qui n'as point encore d'autel dans l'univers ingrat, Espérance, divinité des cœurs blessés, des malades et des captifs, oh! descends des deux, et te plaçant au pied du lit de notre ami, viens sourire à son visage pâle et convulsif ! Enfin, Sabinus, si j'ose me nommer après les dieux, je te conjure de faire aussi pour moi ce que tu ne peux refuser aux immortels. Prends cette coupe et bois ce breuvage avec l'oubli de tes maux. 11 est une autre puissance que j'invoquerais encore si je ne craignais de déchirer ton cœur...1 Danaé voudrait te savoir docile à mes conseils ; elle t'en supplierait avec moi.
— Donne! ah! donne! s'écria le malade. Serait-ce une coupe de fiel, je la viderais pour Danaé..., et pour toi aussi,; Cesonia nostra.
— Pour moi? reprit Césonie en secouant la tête. Mais, Sabinus, tu l'as dit, et j'ai toujours révéré ta parole.
— Oui, pour toi ! répondit Vindex ; car tu es douce et bienfaisante entre toutes les filles de Rome; tu es belle et digne : tu es la vivante image de notre Danaé. — Mais dis-( moi, ma sœur, ne vois-tu pas venir, du côté de la voie Ap-* pienne, quelques jeunes hommes montés sur des chevaux? Sous prétexte de les essayer pour les courses, ils doivent sj diriger vers cette maison hors des murs; et confiant leurs coursiers à des esclaves de Thessalie, ils monteront jusqu'ici
CÉSONIE ET DAKAÉ 129
furtivement. Nous avons à parler d'affaires sérieuses. Nous serons sérieux, Romaine! tu pourras rester à ce conseil. Tu as une âme trempée aux sources des vieux Latins, et tu as un esprit éclairé par la Sagesse, qui est Minerve. — Ne vois-tu pas venir mes amis ?
— Ta voix les a sans doute appelés, répondit Césonie, car fis les voici qui descendent de leurs coursiers près du bois sacré
et du temple voisin. Ils saluent le seuil de la porte du dieu, et ils se dirigent vers cette maison. Que nos lares leur soient propices !
— Va, Cesonia mea; va et les introduis. Ce sont là vrai-
ment des Romains
Or, le premier qui entra dans la maison habitée par Sabinus Vindex fut Quirinus, homme consulaire, dont Tibère convoitait les richesses. Celui-ci fut suivi de Cneius Lentulus, l'augure, coupable d'avoir interprété faussement un songe de l'empereur; vinrent ensuite Pompée et Pollion ; le premier patricien, de race presque divine; le second, plébéien, mais aimé et honoré de tout le peuple romain par sa vertu et par son adresse dans le stade. Un Rhodien parut bientôt. Il avait été autrefois, à Rhodes, l'hôte de Tibère, qui avait outragé sa femme et ses dieux domestiques. Enfin, deux ennemis jurés de la tyrannie suivirent le Rhodien : c'étaient Messala et surtout Cassius, dont le nom et le visage rappelaient son grandpère, mort aux champs de Philippes avec la liberté.
Vindex, les voyant autour de son lit, sentit une joie inespérée lui gagner le cœur ; il se dressa comme une ombre devant des enchanteurs, et voilà qu'une rougeur subite vint animer ses joues amaigries et décolorées ; il tendait à chacun une main fébrile, et son humide regard allait et venait, cherchant les regards de ses amis. Comme la parole manquait à ses lèvres tremblantes, la belle Césonie rompit le silence la première.
— Romains, dit- elle, celui que vous voyez sur sa couche est un convalescent à qui il reste encore de graves blessures ; nous lui épargnerons donc les longs discours. Sabinus est notre ami le plus cher.
— Césonie, répondit Cneius Lentulus, l'augure, je connaissais ton père, ce digne citoyen, et toi-même je t'ai vue enfant jouer souvent au langage des fleurs sur l'escalier du temple de Mercure; tu étais belle et sage entre toutes les petites Romaines tes amies, et tu n'as pas démenti les promesses de ton enfance. Sois sûre, ô ma fille, que nous veillerons à la santé de Vindex.
— Fassent les dieux! dit Césonie.
Et tous la regardèrent avec un sourire d'admiration et d'amitié. Plusieurs alors s'assirent sur le cubicalum du malade, et d'autres se tinrent debout, croisant les bras, et pareils aux statues qu'on voyait dans le sénat.
— Mes amis, dit Pompée, une même pensée nous anime; nous n'avons qu'un but, nous ne délibérerons pas; il ne nous reste plus qu'à nous entendre sur le jour, l'heure, le lieu et le moyen. Nous servirons-nous du fer, du lacet ou du poison?
CESONIE ET DANAE 131
— Le fer! dirent presque toutes les voix.
— Le poison! dit l'augure.
— Voilà bien le prêtre rusé et timide ! reprit Pollion, ce jeune homme qui n'avait point encore parlé. Et s'il prend fantaisie à l'ivrogne impérial de donner sa coupe à vider à un sénateur ou à un esclave, que deviendra le poison?... Amis, croyez-moi, le fer tient toujours ce qu'il a promis. Quant à mon poignard, je vous jure qu'il est intelligent et bien trempé. La république le placera dans le temple de la Victoire.
— Oui! dit le malade; et toi, fille de Corvinus Cimber, apporte-nous donc les lames cachées dans le sacrarium de ma maison. Je les ai mises sous la garde des dieux de mon père!
Un moment après, la Romaine Cêsonie rentrait dans la chambre des conjures, portant dans ses belles mains un faisceau d'épées courtes et à deux tranchants, et de poignards aux manches ciselés*
— Voici, dit Cassius, les meilleurs arguments du Forum romanum contre la tyrannie.
Et, comme aurait fait son aïeul, ce jeune homme saisit le faisceau d'armes et le plaça sur le lit de Vindex. Celui-ci tressaillit au cliquetis du fer; le lion se réveillait. Parmi les glaives, il en choisit un plus large que les autres et dont la poignée était couronnée de feuilles de chêne. Ce fer lui avait été légué par son père qui le tenait de son père$ vétéran de la république. Sabinus Vindex regarda cette épée avec des yeux prdents et en silence. On fit cercle autour de son lit, et chacun attendit ses paroles. Lui, le malade, pencha la tête, et
l'on vit deux grosses larmes rouler sur la lame du glaive sacré; puis on entendit ces mots ;
— Je te salue, loi qui vengeras Rome et mon âme, ces deux sœurs que dévore la douleur! je te salue, toi qui peux, d'un seul coup, affranchir le monde et rompre le lacet infâme qui retient Danaé. Quelle est ta puissance! Tu es presque divine, ô mon épée ! Va, et comme tu n'as point menti dans la main de mes pères, sois dans la mienne l'éclair et la foudre! — Amis, choisissez parmi les autres; toutes ces lames sont latines.
Alors on vit les bras des jeunes hommes s'avancer tous à la fois, se poser sur le lit de Vindex et s'élever ensuite et en même temps armés d'un fer. Il restait un poignard; Sabinus regarda Césonie, et celle-ci éteudaut la main sur l'arme vengeresse, l'enleva comme un bouquet de fleurs.
— Danaé, ma sœur, s'écria-t-elle, je tiens la clef de ta prison !
Vindex jeta sur elle un de ces regards de reconnaissance et de tendresse, tels que les peintres divins ne les ont jamais imités. On invoqua les dieux infernaux : la juste Euménide, Minos qui pèse la vie, l'inexorable Styx, et même Mercure, conducteur des ombres. Un rameau de cyprès fut trempé dans l'eau lustrale ; puis des coupes furent remplies d'un vin précieux, et l'on procéda aux libations. Les grands dieux furent adjurés à leur tour, et quand vint celui de la Fortune de Rome, Pollion dit ces mots :
— Déesse, ne sommeille plus auGapitole! assez longlemps nous avons gémi... Vois nos fronts chagrins et nos yeux
CESONIE ET DA1NAE 133
rouges des pleurs de la honte et de la colère ! et pourtant Carthage est notre colonie, et le Parthe et le Dace sont bien loin!... Déesse qui nous fis victorieux, à quoi nous sert l'univers dompté, si nous marchons sous les verges d'un maître? Reprends nos conquêtes, ô Fortune, l'Orient et ses rois, nos tributaires en tiare ; reprends l'Occident où finit le monde, les Gaules guerrières, la Germanie glaciale; reprends tout le labeur des consuls et des légions, et ne nous laisse que le Latium de nos pères, pourvu que les rostres soient libres et le sénat romain vertueux. Déesse ! je te consacre ce fer pris sur le double autel de l'amitié et de la liberté !
— Et nos similiter, Fortuna! reprirent tous les autres. Sabinus Vindex reçut de chacun le baiser fraternel, et il
les assura tous que le jour du départ furtif pour Caprée serait fixé dès qu'il aurait assez de force pour frapper de l'épée. Au moment d'embrasser l'augure Cneius Lentulus, il crut voir quelque hésitation sur son visage, et lui dit :
— Notre ami a-t-il quelque confidence à nous faire?
— Aucune, répondit Lentulus.
— Alors, reprit Vindex, c'est peut-être l'augure qui veut parler ! . . .
— Que te dirait-il? répliqua celui-ci ; tous les signes sont favorables, et même voici que le tonnerre gronde à la droite de ta maison.
Vindex écouta un moment la voix de la foudre dans le lointain, et il se prit à sourire.
— Ah! dit-il, voilà ce qui manquait à la conjuration de
Muréna sous César Auguste !
L'augure sourit à son tour, et Césonie, qui le regardait, crut distinguer une fausseté dans le coin de sa bouche.
Celle que vous voyez sur la mer et qui regarde à l'Orient les rives de la Campanie et à TOccident les flots verts et déroulés sans bornes ; celle qui semble s'être enfermée dans une ceinture de rochers âpres et anguleux, et qui brille à l'aurore comme un navire arrêté, c'est l'antique Caprea. Elle avait douze villas impériales portant les noms de douze divinités. C'était la villa de Cérès, aux colonnes blondes et légères comme des palmiers; c'était la villa de Junon, où les merveilleux poissons du Gange nageaient dans des mers de porphyre; c'était surtout la villa de Jupiter, qui s'élevait sur le plateau occidental de l'île, couronnée d'une frise vermeille et entourée d'un bois de cèdres odoriférants. Elle avait à sa droite la tour du phare, dont la lumière éternelle se reflétait sur l'eau immense comme le soleil de la nuit; elle avait à ses pieds des salles de bains où la mer entrait, bleue et transparente à tel point, que le pavé de mosaïque ne perdait pas> sous les flots, une seule de ses peintures. Les délices du monde^ c'était la villa de Jupiter ! César Auguste avait aimé Caprée, qu'il appelait la ville de l'oisiveté; il l'avait acquise des Napolitains, et il leur avait donné en échange l'île d'Enarie. On sait qu'il la visita pendant sa dernière maladie, voulant lui dire adieu comme à une amie qui toujours lui avait été douce et fidèle. Auguste se consolait à Caprée de ses
CESONIE ET DANAÉ 155
enfants et de l'empire; à la vue des flots paisibles, aux senteurs enivrantes des bois, aux soupirs des brises sereines, il respirait plus à l'aise, et, se souvenant de son ami Virgile, il chantait ses vers, et souvent il vit son ombre pâle glisser dans les feuillages. Auguste, à Caprée, fut un sage et un poëte... Aussi, à la nouvelle de sa mort, arrivée de Campanie, les échos de Caprée versèrent de longs pleurs.
Oh ! douleur ! pourquoi le saint héritage des pères est-il souillé si souvent?... et d'où vient que le successeur se souvient si peu delà majesté de l'aïeul, de sa vertu et de ses funérailles où pleurèrent tant d'amis? — Humanité, parmi tant de lois, fastes et néfastes, que tu t'es données, il n'en est donc pas une seule contre l'héritier impie?
Vers le coucher du soleil, dans le mois de Maia, celui qui serait parvenu à s'introduire dans les jardins de la villa de Jupiter aurait pu voir un homme d'un âge mûr et revêtu d'un laticlave écarlate, se promenant seul et les yeux baissés vers la terre. Il fut bientôt rejoint par un autre homme moins âgé et portant le manteau grec. Celui-ci était Chariclès, médecin de l'empereur; l'autre, le devin Thrasylle. Le Grec lui parla bas et en souriant, selon sa coutume ; Thrasylle ne répondit que par un signe de tête, et il le suivit, ayant l'air plus préoccupé que rêveur. Ils arrivèrent au grand vestibulum qui distribuait les salles basses qu'on nommait sellaria. Les deux derniers rayons du soleil montaient de la mer à l'horizon comme deux immenses gerbes d'or, en sorte que les salles basses qui regardaient le couchant en étaient toutes illuminées. La mer, unie et claire, reflétait les formes des statues et les peintures des murailles extérieures. De temps
en temps un léger souffle du vent vespertinus venait jeter un long pli sur l'onde, et alors tous les reflets tremblaient dans la mer, et les frises et les colonnes du palais y étaient mouvantes. En passant sous un portique, Thrasylle jeta un coup d'œil rapide sur l'étendue marine, et il dit :
— Le dieu Phœbus se couche bien beau ce soir !
— Connais-tu son amante Thétis? reprit une voix.
Le devin tressaillit; il se retourna vivement, et il vit le nain familier de César 1.
— Si tu ne la connais pas, toi qui devines tout, devrais-tu du moins savoir qu'elle est arrivée dans notre Olympe.
Le devin se contenta de sourire au nain, aussi gracieusement que sa bouche, contractée par la réflexion, put le lui permettre; et le nain monstrueux le suivit en jetant de grosses oranges aux voûtes des galeries et en les recevant dans ses mains. Arrivés à une salle de bain éclairée par les dernières lueurs du jour et par d'immenses flambeaux, les amis de l'empereur s'arrêtèrent sur le seuil. Des jeunes filles en tuniques courtes jetaient des essences et des feuilles de lotus et de menthe dans le grand bassin carré où l'on descendait par des escaliers de marbre vert. Au milieu de ce bassin d'eau vive, et couché sur une curule de jaspe, la tête seule hors de l'onde, un vieillard souriait en écoutant la musique des sistres, des cithares et des flûtes lydiennes. Dès que Thrasylle et Chariclès parurent, la tête blanche du vieillard fit un mouvement sur l'eau du bassin, et une de ses mains en sortit pour faire signe aux instruments de se taire. Puis le vieux César dit d'une voix bien accentuée :
1 Suétone, Vie de Tibère.
CESONIE ET DANAE 157
— Thrasylle, je t'ai fait appeler pour te dire que décidément je fais venir à Caprée les livres de l'oracle de Préneste. Nous les consulterons ensemble.
— Divin empereur, répondit Thrasylle, que t'apprendrontils que tu ne saches déjà?
— Je ne serai pas fâché de m' assurer par eux-mêmes qu'ils ne peuvent rien m'apprendre. Cet oracle de Préneste ne m'a jamais trompé, ni toi non plus, Thrasylle. — Mais va ; la nuit avance et mes étoiles seront belles à consulter ce soir. Va, mon bien aimé. — Quant à toi, Chariclès, je te certifie que mes forces me reviennent toutes; j'ai reculé jusqu'à trente ans. Mais pourquoi ce nain bavard est-il ici? il effraye mes nymphes... Allez tous deux, médecin et bouffon.
Et le vieillard ne tarda point à sortir de la mer porphyrienne où il se baignait. Ses naïades posèrent sur ses épaules le fin lin. On approcha des trépieds et des cassolettes d'or où brûlaient les parfums d'usage, et, quand le corps de César fut séché, on le revêtit de sa tunique, puis de son laticlave, et l'on ceignit ses reins avec une ceinture de pourpre aux fils d'or. Les naïades confièrent le divin vieillard à leurs sœurs les dryades, jeunes comme elles, mais couronnées de chêne et de myrte. Vinrent ensuite les joyeuses bacchantes, ceintes d'une cblamyde de peau de léopard, et les Heures se donnant la main. César, entouré de cette magnifique jeunesse et soutenu par elle, arriva enfin à la salle des festins où l'attendaient le triclinitim, et les mets, et les fruits, et les vins, et les fleurs, voluptés du souper. Il se coucha à demi sur la pourpre, fit signe aux éventails de plumes de paon de lui donner de Pair, et puis ce dieu daigna manger.
Vers la fin du souper, dans ce moment d'oisiveté où l'on parle de ses affaires ou de ses plaisirs, l'empereur romain dit à une de ses nymphes :
— Leucothoë, ma Lesbienne, introduis près de moi cette jeune fille qui nous est arrivée, ce matin, par une barque venant du port d'Ostie. Tu diras aussi au licteur de se placer auprès de moi ; puis, toutes tes sœurs et toi, vous vous retirerez. Va!...
La Lesbienne revint bientôt, suivie d'une jeune fille. Celleci fut placée en face du trichnium, et elle se tint debout, immobile comme la statue du Silence. Le licteur et son faisceau étaient déjà à côté de César. Toutes les nymphes sortirent une à une en glissant comme des ombres sur le pavé de marbre. A mesure qu'elles passaient devant la nouvelle venue, elles lui lançaient un coup d'œil lascif et lui souriaient de ce rire incertain qui tient de l'ironie ou du délire. L'inconnue avait la tête haute, mais les yeux baissés ; une rougeur modeste colorait ses joues brimes et dorées par le grand soleil d'Italie ; son front était pâle et ses lèvres aussi ; elle avait les mains dans les plis de sa tunique large, et un pallium cachait à demi ses épaules fortes et arrondies; sa chevelure était noire, retenue en arrière par de petites bandes de laine rouge et croisées entre elles.
César la regarda longtemps, buvant du vin de Crète à petits coups. Le licteur était immobile; les portes de la salle bien fermées.
— Ma fille, dit enfin le doux empereur Tibère, ton nom est Césonie, n'est-ce pas? ta patrie est Home; ton père était plébéien, fils d'un centurion d'une des légions vaincues à
CÉSONIE ET DANAE 139
Philippes ; tu abhorres mes images ; tes amis sont mes ennemis ; enfin, tu vois que je sais ton histoire. L'empereur est comme les dieux : il voit tout. Même les oracles assurent que le César qui te parle est dieu. Voyons, ma belle Romaine, pourquoi avons>nous le cœur méchant et l'esprit révolté avec un si noble front, un si gracieux sourire et des yeux bleus si tendres sous des sourcils noirs?... Rare et merveilleuse beauté! que t'ai-je fait, Cesonia mea, pour me vouloir assassiner? Si c'est par vertu républicaine, je te dirai que Rome ne se plaint pas de moi; elle ne me voit jamais. Voilà neuf mois entiers que je vis retiré comme un sage dans ma villa de Jupiter. J'espérais que la conjuration de Séjan serait la dernière ! . . . Tes amis, Césonie, sont bien insensés ! Comment, vous vous embarquez à Ostie, vous vous faites jeter sur les rochers de Caprée, vous vous répandez furtivement dans mon île, vous interrogez, vous arrivez jusqu'à mes jardins, et là vous vous imaginez de chercher l'empereur pour 1 égorger, lui, le César que vous ne connaissez pas, qui vous vengeait des hauteurs des patriciens, vous donnait des jeux, même en son absence, et vous envoyait du blé de ses greniers de Sicile, dans les années néfastes!... Oh! c'est mal, Cesonia mea! — Mais je suis grave avec toi comme avec les consuls. Pardonne ; l'empire rend sérieux!. .. car ce n'est pas l'âge qui agit ainsi en moi ; mes cheveux sont blancs par je ne sais quel accident. Je lance le javelot et le disque ; je puis tendre un arc de Scythie, et il m'arrive souvent de lasser à la promenade mon Grec Chariclès, ce médecin inutile de l'empereur latin. J'ignore pourquoi on me fait passer pour malade à Rome? il est des oisifs qui ont des langues bien laborieuses ! Tu leur
diras, j'espère, que le vieillard est beau ! . . . Mais tu viens de tressaillir !.. . pourquoi? je n'ai pas eu un moment la pensée de te punir par la hache ou par le poison, ni même de te retenir dans mon Olympe que tu détestes, ô pudique enfant des bords du Tibre, va, tu retourneras à la ville.
- — Non, César î dit la jeune fille d'une voix douce et calme.
— Non? qui peut dire non, jeunesse présomptueuse? Tu voudrais donc ne pas quitter Caprée, ma fille?...
— Oui, César.
— Que les dieux immortels me préservent de contrarier tes désirs ! Aussi bien, je devais m'en douter ; les délices de la terre sont toutes autour de moi, et ma douce Césonie s'est laissé prendre le cœur et les sens aux peintures de mes salles et aux mélodies de mes musiciens. Tu ne seras pas la moins belle des nymphes qui me servent et m'adorent ; ta figure grave et tendre à la fois, ton maintien modeste, et un peu fier, contrasteront merveilleusement avec les airs lascifs et les molles attitudes de tes compagnes. Je bois à nos amours, Cesonia mea !
— César, si je reste, c'est à une seule condition.
— C'est un langage nouveau. Les rois mêmes n'ont jamais une condition à mettre dans leurs traités avec moi. Mais voyons, reine Césonie !
— Je remplacerai ici une de tes femmes. Elle sei a libre de < retourner à Rome avec un des conjurés en ton pouvoir.
— Une femme et un conjuré? voilà déjà deux conditions... 'l Je te céderais bien la femme; il en est beaucoup dont je mis lassé, et toi, tu es la belle étoile nouvelle. .. mais le conjuré ! ceci est un oiseau plus rare et qu'on tient à garder en cage,
CHS0K1E ET DASAE 111
quand ce ne serait que par curiosité. Je veux prendre le parti d'avoir une ménagerie de conjurés... Cela m'amusera. Tu baisses la tête, tu pleures, Gésonie? Ah ! des larmes à Caprée! dans ma salle de festin, des larmes!... Jamais, jamais! tu auras le conjuré.
— César, je te remercie.
— C'est ta première parole amicale. Elle sera suivie de bien d'autres. Maintenant nomme-moi les captifs que tu as rachetés au prix de ta personne.
— Pourquoi? Je les désignerai à ton affranchi.
— Non. C'est aussi ma condition absolue à moi.
— Eh bien ! l'un est Sabinus Vindex...
— Comme tu sais choisir ! . . . mais je te l'accorde.
— L'autre...
— Allons, Cesonia mea.
— L'autre est Danaé.
Ici, Tibère regarda dans le fond de sa coupe comme pour y lire le mot de l'énigme qu'il cherchait ; puis il vida à longs traits et lentement ce magnifique calice. Cependant il répétait à voix basse :
— Danaé!... pourquoi Danaé, et non Pannichis, Lesbie, Leucolhoë, Camilla, et tant d'autres?... — Ma fille, dit-il à haute voix, cette Danaé me semble bien belle ; elle est bien nouvelle à Caprée ! Voilà trois mois seulement que des pirates me l'ont amenée. Elle est de Rome... tu la connais; dis-moi son histoire. Le pirate est un oiseau de proie rapide et muet ; il enlève la colombe, il la pose sur mon rivage, et il s'envole. C'est à peine si j'ai le temps de lui demander de quelle mer il
m'arrive. Pourquoi as-tu choisi Danaé? Elle a donc aimé Yindex?... Mais ce Vindex n'est pas ton frère.
— Danaé est ma sœur, répondit la jeune Romaine.
— Dieux immortels ! s'écria César, je ne l'avais pas deviné, ni ïhrasylle non plus! — Ta sœur?... Mais, en effet, voilà ses yeux qui troublent les sens, voilà sa voix qui enchante le cœur... Toutefois elle est moins brune que toi, Césonie. C'est que tu viens du soleil du Grand Cirque et du Champ de Mars, n'est-ce pas? Oh ! les ombrages de Caprée sont des enchanteurs : ils blanchissent la peau et lui donnent un reflet pareil à la vapeur blanche de l'aurore. Tu l'éprouveras toimême, ma guerrière. — C'est chose arrêtée, Danaé me quittera... Oui ; mais si elle ne le voulait pas?
— Il est possible, reprit Césonie, que l'âme généreuse de J ma sœur...
— Tu ne me comprends pas, Romaine. Si ta sœur s'était acclimatée à la villa de Jupiter? Si elle préférait Caprée à Rome?
A ces mots, Césonie se prit à sourire de pitié et d'incrédulité. César répéta ce qu'il avait dit. La colère monta au visage r de la jeune Latine. L'empereur Tibère se sentit blessé dans sa J vanité. Il changea la conversation.
— Nous ferons venir aussi Vindex. Je veux lui faire mes' adieux.
Alors sa voix formidable appela une nymphe, et quelques^ moments après, Vindex fut introduit par deux licteurs qui' ne quittèrent point ses côtés. Ce jeune homme était pale encore de ses blessures. Son front superbe portait une longue cicatrice. 11 regarda César fixement, plus étonné qu'indigné.
Mais quand il ramena son regard autour de lui et qu'il vit Césonie, il fit un signe de tête et sourit.
— Cesonia soror ! dit-il.
— Voilà précisément ce que j'ignorais, reprit Tibère. Cneius Lentulus, l'augure, a été bien discret!... Je le paye cependant en prodigue.
— Ah î dit Sabinus Vindex d'une voix étouffée, le traître est donc notre ami l'augure?
— Ne vas4u pas lui en vouloir? reprit César. Jeune homme, quel est le devoir d'un augure et d'un aruspice, sinon de prédire l'avenir et de lire dans les profondeurs du mystère ! Celui-ci a sondé vos cœurs ; aurais-tu mieux aimé qu'il fouillât vos entrailles? Et certes, jamais devin ou pythonisse n'a dit plus vrai que Lentulus. Nous étions mal ensemble; nous voilà réconciliés. Vindex, tu diras aux Romains que je ne suis point ingrat. — Mais cessons les tristes discours devant celle qui s'avance, brillante comme la déesse Aurora .
11 dit} et au geste de sa main apparurent les blanches théories de ses nymphes. Au milieu d'elles, une divine enfant marchait seule, pareille à une reine orientale. Elle avait une tunique transparente comme le léger nuage autour de Phébé; sa chevelure relevée ressemblait à un casque noir étincelant le pierreries; elle portait à la main des bandelettes sacrées* César lui dit :
— C'est ta sœur$ Danaé. Tu ne m'avais jamais parlé d'elle; Elle a conspiré contre moi, afin de trouver un moyeu de venir te voir. C'est une tendre sœur ! Et celui-ci, Danaé, c'est celu qui t'aimait sur lesjives du Tibre. On le nomme Vindex, Sa^
14i LES SUITS DE ROME
binus Vindex. Les femmes belles manquent de mémoire quelquefois. Cette Césonie me demande ta place à Caprée pour que tu puisses suivre à Rome ce Sabinus. .. car j'ai pardonné, j'ai pardonné !... Je suis d'un bon naturel, malgré tout ce que disait contre moi, il y a bien longtemps, ma mère Livie, cette digne épouse d'Auguste *. — 11 t'est donc permis, ma Danaé, d'embrasser ta sœur et de partir avec Sabinus. Alors on vit la plus belle des nymphes s'élancer dans les bras de Césonie, et leurs cœurs battirent l'un contre l'autre, et leurs bouches se rencontrèrent avec tendresse.
— Ma sœur! s'écria Césonie. Ah ! César, tues magnanime ! Et en même temps elle jeta sur le pavé un poignard qu'elle
tenait caché dans sa tunique. Tibère vit le fer et il pâlit; le son argentin de cette lame sur le marbre retentit à ses oreilles comme un sifflement de vipère. Il demanda le poignard, et quand il le tint entre ses doigts, il en piqua la pointe dans une orange, et dit à ses nymphes :
— A quoi tient le salut de la république!... — Et toi Sabinus Vindex, ajouta-t-il, n'as-lu pas aussi une lame cachée à me donner? Fais-moi ton offrande votive. Tu me diras qu'on t'a désarmé ; et moi je te répondrai qu'un bon conjuré ne l'est jamais : il est des plis infinis dans la robe et dans l'àme d'un vrai descendant de Brutus. Donne-moi ton poignard, et puis, que Danaé dispose de toi.
— Va, dit Césonie à sa sœur, tu es libre ; vous êtes libres tous deux...
— Libres! répondit Danaé; oh! oui, ma sœur, ne nous quittons plus.
1 Suétone.
CESONIE ET DAISAÉ 145
— Il le faut cependant. Voici ton fiancé, Danaé ; pars pour Rome.
En ce moment, Sabinus V index dénouait le pan de son manteau et il en tirait un petit fer mince et acéré. Il allait le jeter aussi aux pieds de César, quand il entendit Danaé prononcer ces foudroyantes paroles :
— Quitter la délicieuse Gaprée?... oh! non, ma sœur, jamais!... la vie est trop belle dans cet Olympe...
Césonie repoussa la courtisane avec une force d'athlète, et ses yeux la foudroyaient. Tombée sur le pavé, celle-ci se relevait lentement, soutenue par les libertines, ses compagnes. Elle tremblait de tous ses membres ; la fièvre l'avait saisie. C'est alors que Sabinus Vindex dit à ses dieux :
— 11 faut que je la tue !
Mais son regard rencontra le front majestueux de Césonie, et, volontairement, il laissa tomber son fer. On emporta dans des voiles de pourpre le beau corps évanoui de celle qui jadis se nommait Danaé.
Resté seul avec les licteurs et les conjurés, l'empereur romain se prit à éclater de rire avec une expression de pitié qui remua l'âme de Vindex. Ce jeune homme sentit son cœur se soulever, bondir et prêt à éclater dans sa poitrine. Son œil chercha le petit poignard tombé sur le marbre; il n'y était ; plus. Alors Tibère leva une coupe remplie de vin, et il l'eni voya à Vindex .
— Tiens, dit-il, ceci vaut mieux. — Licteurs, ajouta l'empereur, on me gardera ces deux jeunes fous dans une galerie élevée du palais. Ils m'ont bien amusé ce soir.
Et il quitta la salle du festin.
Le lendemain de ce jour, un orage passa sur l'île de Caprée. De longs éclairs Lianes se croisèrent comme des glaives, et deux vautours qui traversaient la nue furent frappés par la foudre. On entendit au loin la voix de l'Etna, et le sol en trembla d'épouvante ; on vit même un moment, la tour du phare chanceler i telle qu'un géant pris de vin.
L'empereur latin et Thrasylle s'enfermèrent dans le sacrarium de la villa de Jupiter pour consulter les livres de Préneste. Ils venaient d'être apportés à Caprée dans leur arca d'or. Le deviu regarda à plusieurs reprises le sceau de la boîte sacrée, et il reconnut ce sigillum parfaitement intact. Alors il le rompit devant César. Celui-ci, selon sa coutume dans les temps orageux, avait couronné sa tête blanche d'un laurier vert, en sorte qu'il était rassuré contre le tonnerre. Il ressemblait à un poëte antique ; il était grave, il était beau, le vieillard ! Comme il voulut toucher le premier les livres de l'oracle, il plongea sa main nerveuse dans Y arca ouverte par Thrasylle... 0 terreur! les livres sacrés n'y étaient point, et pourtant les prêtres de Préneste les annonçaient par un message au divin empereur.
Le pâle César regarda Thrasylle. Lui, immobile et la bouche
1 On sait <jue cette tour s'écroula peu de temps avant la mort de Tibère. [Voyez Suétone.)
CÉSONIE ET DANAÈ 147
enfcr'ouverte, comprit que l'heure de mourir approchait, car le maître avait peur. Tibère marchant à reculons, et ne quittant pas des yeux les grands yeux ouverts du devin, sortit ainsi du sacrarium; il appela son affranchi, et celui-ci plaça son épaule sous la main du grand vieillard, et le guida lentement jusqu'aux chambres secrètes. Là, nul ne le suivit ; une ombre exceptée, la terreur.
Or, à la fin de ce jour, la grande pluie avait cessé, le vent s'était retiré de la mer, et quelques tonnerres expiraient au lointain horizon. Si Caprée était encore couverte de brumes, le grand rideau noir des nuages s'était fendu au couchant, et l'orbe solaire plongeait rouge et fumant dans les eaux. La nuit étant venue, on vit le feu de la tour du Phare s'allumer plus éclatant que de coutume. Autour de cette flamme élevée s'amoncelaient les nues ; on eût dit un amphithéâtre aérien où venaient s'asseoir des fantômes étranges; l'univers silencieux attendait.
Au pied de la tour était un plateau de rocher poli et incliné. Cette roche dominait la mer à une hauteur immense, semblable à une muraille d'airain, taillée à pic. Lcà, on se sentait saisi par les aspirations de l'abîme. — Sur ce plateau élevé parurent un jeune homme et une jeune fille. L'un dit à l'autre à voix basse :
— C'est d'ici que l'on jette les condamnés.
— Et nous le sommes ! répondit l'autre voix, plus faible.
— Oui, reprit le jeune homme, mais la rude main, la main féroce du licteur ne nous touchera point. Nos dieux nous ont ouvert les portes de la prison.
— Allons, Sabinus, reprit la voix mélodieuse, mourons...
Il n'est qu'une issue pour sortir de Caprée... et celle-là, les prétoriens ne la peuvent garder.
— Que je meure, répondit Vindex, c'est chose juste et arrêtée... mais toi, Césonie, tu es si jeune !...
— Oui, dit la Romaine, jeune, mais blessée mortellement; allons! Et toi, mer, sois-nous plus douce que la terre !
Le jeune homme lui prit les deux mains, et une dernière fois il la supplia de retarder le moment de sa mort. La jeune fille répondit :
— Mon père avait deux trésors. L'un a été souillé; l'autre reposera sans tache au fond des flols. — Mais, regarde! ditelle à Vindex.
C'était la tête blanche du vieillard qui apparaissait à une galerie haute de la villa impériale : elle était couronnée de son laurier ; elle regardait attentivement ce qui se passait au bord de l'abîme, et, de temps en temps, elle faisait un mouvement comme pour hâter la chute des condamnés. A lavoir ainsi pâle sur le rideau noir de la nuit, on eût juré que c'était l'ombre de Tibère. Cependant Vindex s'approcha du bord; là, serrant le poing et le montrant au vieillard, il s'écria :
— Morituri te salutant !
Il s'élança dans le vide en repoussant Césonie ; mais celle-ci l'avait saisi par le bras et elle tombait avec lui. Ce fut en ce moment, ce fut entre le ciel et les ondes, qu'un cri retentit et que ces mots s'entendirent :
— Sabinus. . . Je t'aime ! je t'aimais, en secret.
Et la voix s'éteignit dans la mer. L'eau s'ouvrit et jaillit en écume ; puis elle se referma, et de grands cercles ondulèrent lentement. Longtemps la tête blanche du fantôme regarda
de loin ces ondulations, et quand la surface de l'abîme eut repris sa limpidité, Tibère sourit et disparut. -
Le lendemain à l'aurore, les flots portaient mollement au rivage de Campanie deux jeunes corps que la mort avait pâlis, et dont les bras s'étaient entrelacés. La magnifique chevelure noire de l'un des deux flottait sur ses épaules et l'enveloppait comme un manteau. Ils arrivèrent à la plage dorée au milieu de flocons d'écume et de plantes aquatiques que le vent matinal poussait sur les flots. Il semblait que la Méditerranée avait voulu rendre à l'Italie ces deux enfants, l'honneur du Latium ! Elle les porta donc sur sa rive, et bientôt elle les ensevelit sous le sable et sous les fleurs marines qu'elle jeta à leurs dépouilles sacrées.
Il y avait plus de douze ans qu'Œnobarbus Néron gouveri nait la terre. Domitius, son père, avait dit de lui au moment de sa naissance : « Il ne peut naître qu'un monstre d'Agrip- ( pineet de moi. »
Dans sa première jeunesse, Néron fut tenté de donner un démenti au présage paternel. Mais l' hypocrisie est un labeur incessant, et le fils d'Agrippine et de Domitius n'eut pas la force de garder un masque de vertu qu'adorait déjà le crédule univers.
Néron avait tué sa raère, Burrhus et Sénèque, Britannicus son frère, Octavie sa femme; — il avait violé des vestales ; — il avait mutilé le jeune Sporus, et l'avait épousé; il s'était marié lui-même plus tard, en qualité de femme, avec Doriphore, son affranchi ; il avait brûlé la moitié de la ville de Rome ; il avait dévoré de l'or ; — il avait bu du sang à loisir ; — il décimait le sénat ; — il lâchait les bêtes du cirque sur la foule. — Un de ses vœux les plus ardents était celui de Caïus Caligula; il pesait sur l'humanité de tout le poids de son vice; — il fallait qu'il mourût.
Néron était un cocher habile, un danseur intrépide; il j jouait la tragédie et la comédie avec beaucoup d'art. — Il j était d'une taille médiocre, mais qui ne manquait pas d'élé- ! gance ; — il avait les traits réguliers, le cou un peu fort, les yeux bleus, la physionomie ordinairement douce, les j cheveux très-beaux ; il les portait frisés en étage et retom- j bant en boucles derrière la tête; — ses jambes, bien faites, étaient un peu grêles ; il avait la voix sonore ; — il la travaillait et la ménageait avec un soin extrême; — sa parole était facile; — sa méthode pour dire des vers excellente. Il avait étudié la philosophie, la poésie, l'art oratoire, la peinture et la sculpture ; mais la musique fut sa passion dominante, — la musique qui adoucit les mœurs, qui élève l'âme et qui la purifie; il vécut pour elle, et n'estima que les triomphes qui lui venaient d'elle.
Oh ! c'était un grand musicien que le fils d'Agrippine, Œnobarbus Néron!
Il y avait donc plus de douze années qu'il enchantait la terre par la mélodie de sa voix et par la magie de son jeu
sur la cithare, lorsqu'il voulut mettre le comble à sa gloire en allant conquérir des couronnes à Corinthe, à Elis, à Pise, à Olympie, à Gasiopé. Et quand il revint en Italie, ce fut à Naples qu'il aborda ; il fit abattre un pan des murailles pour entrer sur un char à huit chevaux blancs attelés de front. C'est ainsi qu'il traversa la Campanie, Albe, Antium, et qu'il parut aux portes de Rome. — Là il monta sur le char qui avait servi au triomphe d'Auguste ; il était vêtu d'une robe tissée d'or et d'un manteau parsemé d'étoiles ; il avait sur la tête la couronne des jeux Olympiques; dans sa main droite, celle des jeux Pythiens. D'autres couronnes, au nombre de deux cents, étaient portées devant lui sur de riches carreaux ; ses applaudisseurs les montraient au peuple, et lui expliquaient les sujets chantés par le triomphateur. — On démolit, pour son passage, le portique du grand cirque; il le traversa ainsi que le Forum, pour se rendre au temple d'Apollon Palatin. Pendant sa marche, les victimaires immolaient des taureaux et des béliers; — les thuriféraires (embaumaient les airs d'une vapeur suave; la voie Sacrée tétait jonchée de sable fin et de fleurs; des milliers d'oiseaux recevaient la liberté, et s'envolaient, frémissant de ijoie. Arrivé à la Maison dorée, le vainqueur fit suspendre toutes ses couronnes autour de son lit impérial. Il ordonna qu'on revêtit sa statue du même costume qu'il portait en Achaïe le jour où il chantait. — Il sacrifia aux dieux pour le salut de sa voix, et il donna une fête immense à ses amis.
Oh ! c'était un grand artiste que le fils d'Agrippine, Œnobarbus Néron! c'était le divin amant de la musique... de la
musique qui adoucit les mœurs, qui élève l'âme et qui la purifie.
Voici que, pendant les heures oisives qui suivirent le jour de son dernier triomphe, il se promenait à pas lents dans ses jardins, respirant avec volupté la brise amie des grands ombrages. Le Palatin était beau, le soleil de midi le couvrait d'un réseau lumineux. — Le fils d'Agrippine contemplait à loisir cette immense étendue de portiques, de bois sacrés, de lacs et de prairies qu'il avait ajoutés à sa demeure ; il s'applaudissait d'en avoir reculé les bornes jusqu'au mont Esquilin, et même au delà des jardins de Mécène; — il souriait d'orgueil et de joie, le grand artiste ; et, de temps en temps, il s'arrêtait pour tracer quelques lignes sur le sable avec la baguette qu'il tenait à la main. Bientôt il vit venir à 11 lui sa nourrice Alexandra, qui toujours le chérissait comme jte au temps où l'enfant de Domitius était suspendu à ses mamelles. — Alexandra était belle encore, malgré ses qua- 1| rante-huit années; elle se plaisait à dire souvent qu'elle avait de plus que son cher nourrisson dix-huit moissons d'expérience.
— Ah ! s'écria-t-il en la voyant dans les jardins, voici la i femme à qui l'univers doit des autels : elle a nourri le plus mélodieux des oiseaux, car on dit que je chantais au berceau. Que me veux-tu, Alexandra? Tu parais tout effarée!... Ne'*
crains rien pour mon gosier ; il est à l'abri de la chaleur sous le lin et les feuilles de roses dont je l'ai entouré.
— Mon cher fils, répondit la nourrice, ne songe pas à chanter aujourd'hui ; mais plutôt convoque le sénat et les consuls, et songe à expédier des ordres aux légions des Espagnes et des Gaules; on les dit travaillées par la révolte. On dit même que Vindex, le propréteur, a quitté son commandement, et qu'il est revenu secrètement à Rome. Tu connais l'audacieux!...
— Je suis certain, répondit Néron, qu'il est au delà des Alpes en ce moment. J'ai reçu un message de lui1.
— Et s'il l'avait apporté lui-même, ô mon fils!
— Quelle folie! ajouta César. Et comptes-tu pour rien bette armée de délateurs que je paye si largement? Jour et mit Rome est sous ma main divine; je sais le nombre de ies soupirs et des battements de son cœur. La délation est un /aste écho qui absorbe le plus petit bruit et qui me le transjnet ; — la délation est un lynx toujours rôdant et dont l'œil )erce les murs, sonde les souterrains. Si Vindex, le propreleur, avait eu la pensée de quitter la Gaule, cette pensée ellenême me serait déjà parvenue comme apportée sur les ailes u vent. On voit bien que ma chère Alexandra ignore les raditions de Tibère, qui tant de fois me furent expliquées |ar Agrippine.
— Oh ! la digne mère que nous avions là, César !
— Je la pleure tous les jours. La mort est impitoyable...
* Vindex, propréteur dans les Gaules. 11 n'avait rien de commun avec ibinus Vindex qui conspira contre Tibère.
Voit-elle un enfant pieux et tendre, vite elle en fait un orphelin.
— Et il est des pervers qui osent accuser Néron !
— Laisse-les dire, Alexandra. J'aime encore mieux cent mille oisifs qui parlent, qu'un homme agissant.
— Ton génie se révèle tous les jours. Je commence à me rassurer au sujet de Vindex... Mais on m'a parlé aussi de Galba...
— Ah ! le vieillard Galba ! lui à qui j'ai donné le gouvernement de l'Espagne Tarragonaise, et qui, clans ce moment, raconte sans doute à ses familiers quelques bons mots de la vieille Livie Augusta, sa tante... cette femme de vertu! Allons donc, avant que le gros ventre de Galba conspire contre moi, les éléphants du cirque joueront de la flûte.
— Ton esprit est trop enjoué. Songe que tu es l'empereur.
— Je suis artiste, Alexandra.
— Mais, cependant, fout-il se rire des présages? on m'en a raconté de funestes. On dit que le cheval aslurien que tu montes de préférence s'est échappé à travers la campagne eu jetant des clameurs humaines.
— Voilà qui est étrange ! répondit Néron.
— Et ce matin même, les dieux lares sont tombés, dans je sacrarium, au moment où nous les ornions d'offrandes.,.
— Voilà qui est fatal ! s'écria le fils d'Agrippine en baissant la tête.
— Toutefois, reprit-il, ma douce nourrice, il faut que je chante ce soir avec Ménécrate et que je danse une pyrrhique
avec Spicillus le gladiateur. Je l'ai promis à mes amis, et, avant tout, je suis un artiste dévoué.
— Quelle douleur est la mienne !...
— Tu veux dire : Quelle gloire est la tienne d'avoir allaité un tel enfant ! . . .
— Oui, un enfant délicieux ! il ne pleurait qu'en chantant! ses cris étaient harmonieux. Et son sourire? c'était un rayon de l'aurore. Il était si beau, ce Néron, que les dames romaines, en me voyant avec lui, faisaient arrêter leur litière et me priaient de le leur donner à baiser.
— Continue, Âlexandra, tu me réjouis le cœur.
— Il est si tendre, ton cœur...
— Mais, je le crois. Hier encore j'ai fait grâce de la vie à un vieux sénateur qui s'est pris à tousser pendant que je disais des vers homériques.
— Ce n'est pas moi qui doute de ta magnanimité.
— Il en est assez d'autres qui en doutent, n'est-ce pas? les méchants sont en si grand nombre ! Dis-moi, Alexandra, que penses-tu de mon dernier édit contre les chrétiens? Ne me flatte point, sois sincère.
— Ton édit est juste. Les chrétiens renient les dieux immortels.
— Tu n'y es pas. Pourquoi les ai-je tous dévoués aux bêtes?...
— Parce qu'ils célèbrent des mystères occultes.
— Tu n'as pas saisi ma pensée. Tu ne vois donc pas, Alexandra, que mon édit est une nouvelle preuve d'amour que je donne au peuple romain : tous les gladiateurs qui nous, viennent des Gaules ou de la Thrace n'égalent pas un
seul chrétien en audace et en dignité dans le cirque aux lions. Les jeunes chrétiennes surtout meurent avec une grâce inimitable. On dirait de belles fleurs de lotus brisées par un coup de vent, et qui penchent la tête avec langueur. Comprends-tu?
— 0 mon amour ! tes moindres actions ont des délicatesses impossibles à imiter. Qui donc t'a doué de cette sensibilité exquise ?
— Qui?... tu le demandes, Alexandra?. . . C'est la musique. Je suis musicien; voilà le secret de ma sagesse, de ma bonté et de ma gloire.
— Que ta cithare soit donc mise au nombre des constellations ! que ta voix émeuve les tigres et les amène à tes pieds !
— Je pourrai ainsi me passer d'envoyer des chasseurs en Afrique.
— Que ta parole pacifie l'univers 1
— Magnifique idée! j'ai horreur de la guerre... Le sang versé m'épouvante. À propos^ Alexandra, as-tu vu Locuste? m'apportera-t-elle les fioles et les boîtes que je lui ai demandées?
—-Tu les auras, César. Pourquoi ces médicaments?
— Pour les maux de gorge. J'ai plusieurs de mes amis qui en souffrent; je les veux soulager. Je suis un peu médecin : Locuste est mon laborieux magicien ; son génie devine le mien; j'indique le mal, elle compose à l'instant le remède. Oh! c'est une matrone digne des honneurs consulaires. J'ai toujours regretté qu'elle ne fût pas musicienne... Quel essor l'harmonie eût donné à sa pensée!... Mais elle a la
voix fausse ; il n'y a pas moyen de réparer un si grand malheur. — Viendra-t-elle cette nuit, Alexandra?
— - Elle viendra. Je te quitte, Néron, pour aller sacrifier à Junon Lucine. Je t'ai mis sous sa garde. De grâce, mon amour, ne néglige pas mes avis. Songe à Vindex, à Galba, aux légions des Gaules et des Espagnes ; il court des bruits sinistres...
— Va, ma douce nourrice ; Rome et le monde ont besoin de Néron. Et d'ailleurs, qu'importe bonheur ou malheur?... U artiste vit partout1.
Alexandra, la nourrice, quitta le Palatin. Néron continua sa promenade solitaire.
Il y avait alors à Rome une jeune fille nommée Apollonie célèbre par sa beauté. Sa mère Flavia l'avait élevée dans la retraite, loin des mœurs corrompues de la ville. — Flavia Metella, craignant d'être encore trop voisine de Néron dans son domaine aux extrémités de la Campanie, s'était décidée à chercher un asile plus sûr pour Apollonie et pour elle dans l'île Pandataire; elle y avait vécu deux ans perdue pour l'Italie. — Le seul homme qui fut dans la confidence de sa retraite était Vindex, propréteur dans la Gaule, jeune homme allié à la famille des Metellus. — Il avait visité les deux dames romaines dans leur maison isolée, et la dernière fois qu'il
1 Paroles de Néron. Suétone.
les avait quittées, de sinistres présages étaient venus l'affliger. Avant de se séparer, Yindex et Flavia firent des sacrifices pour le bonheur d1 Apollonie. La jeune Romaine, confiante comme on Test toujours à la dix-huitième année de la vie, allait souvent rêver au bord de la mer, cherchant des retraites abritées où elle pût chanter, aux ondes murmurantes, des vers du divin Virgile. Qui l'eût rencontrée, assise sur un tamaliis ombragé de palmiers, se serait arrêté d'admiration devant ce front majestueux que Flavia Metella se plaisait à couronner d'olivier ou de verveine. Semblable à la Muse, Apollonie avait le regard animé d'un chaste rayon. Au moindre bruit, ses joues se coloraient de carmin, et le pli de sa molle tunique se gonflait d'émotion. Virgile l'Élyséen était l'amant de cette vestale rêveuse. Plusieurs fois, la jeune Apollonie avait cru voir passer dans les nuages ou sous la feuillée l'ombre pâle du chantre de Didon; plusieurs fois elle s'était arrêtée devant un cygne qui fréquentait les parages de File, incertaine si l'oiseau solitaire n'était pas l'àme du poëte, errante sur les eaux. Or, il y avait quelque ressemblance entre le visage mélancolique de Yindex et celui de l'enfant de Mantoue. D'ailleurs, Vindex était rêveur aussi ; il était de nature tendre et héroïque à la fois. Ses yeux mouraient de langueur en regardant le front pudique de la fille de Flavia, mais ils s'animaient tout à coup d'une flamme étincelante si le moindre accident rappelait Néron et la patrie égorgée. C'est pourquoi la belle Apollonie aimait le propréteur. Celui-ci, avant de repartir pour la Gaule, lui avait laissé deviner que de grandes commotions pouvaient bientôt ébranler l'empire, et il lui avait juré qu'à tout événement il la rejoindrait à l'île
Pandataire. Vindex était puissant à Rome et aux armées. Un soir, Apollonie, éprise de la beauté du coucher du soleil, était restée plus tard que de coutume à regarder les dauphins se jouer à la surface des eaux purpurines. Elle riait de leur folle joie ; elle suivait des yeux les cercles qu'ils traçaient sur le clair élément. Les dauphins rapides changeaient de couleurs selon que les rayons obliques frappaient leurs écailles. Bientôt la tète poétique d' Apollonie se perdit dans des illusions étranges: la jeune fdle crut voir sortir des eaux le cortège des dieux du soir ; des conques navales glissaient sur l'onde, des chevaux marins soulevaient des gerbes d'écume autour d'eux avec leurs croupes sinueuses et leurs pieds aux larges nageoires. Hélas! Apollonie vit même la blanche Galatée, nue et pudique, portée sur un char de nacre et de corail. La longue chevelure de Galatée retombait sur une de ses épaules : on eût dit une écharpe d'or sur de la neige ; ses beaux pieds foulaient des mousses verdoyantes d'où s'élevait une fleur de lotus qui caressait la déesse. Les vents harmonieux murmuraient autour d'elle comme des harpes ; la mer soupirait d'amour, et rétoile du Vesper souriait à l'horizon.
— 0 toi! s'écria la poétique Apollonie, déesse blanche et légère, déesse des amours pudiques, prends pitié de moi, mortelle, et fais que ma vie s'écoule dans l'ombre, aussi douce qu'ignorée !
— Voilà des vœux bien modestes pour tant de beauté ! répondit une voix mystérieuse et qui n'était pas celle de Galatée.
Apollonie se retourna avec saisissement. Elle vit un jeune
162 LES IN U 1Tb DE ROME
homme aussi beau que Ganymède et qui lui tendait les bras. Le prenant pour un dieu, elle allait se prosterner, lorsque celui-ci la releva aussitôt, et souriant de son respect, il ajouta ces paroles :
— Que fais-tu, belle Àpollonie! Ce serait à moi de baiser tes pieds; mais, va, la divinité marine que tu implores vient d'exaucer ton vœu, car elle m'envoie pour t' inviter à venir la trouver dans son palais de roches brillantes; voici la nacelle de cette grande déesse dont je suis le messager. Te plairait-il de suivre ton esclave, ô la plus belle des filles de la Campanie?
La barque touchait à la rive. Croyant obéir aux dieux, la jeune Apollonie suivit le messager inconnu, qui prit les rames et dirigea l'esquif, non pas vers la conque navale de Galatée, mais vers une galère de l'empereur romain, une galère partie de Baïa et revenant au port d'Ostie. Le navire atteignit la hauteur de l'embouchure du Tibre; il entra dans les eaux du fleuve, et vint jeter l'ancre à un mille de Rome, le même jour où Néron l'Olympien devait, après un souper familier, chanter avec Ménécrate et danser avec Spicillus.
Les premières étoiles de la nuit étaient venues se mirer dans l'eau cristalline des immenses bassins. — La maison de Néron, toute blanche de marbre, s'élevait du milieu des massifs de verdure comme un vase de parfum. Le maître attendait ses meilleurs amis ; — il leur donnait une fête privée, un sou-
per intime. L'ivresse devait ce soir-là donner la main à la confiance chez l'empereur romain. Le peuple avait eu ses jeux: trois cents gladiateurs s'étaient égorgés dans l'arène; — des galères avaient combattu des galères à la grande naumachie ; — des lions et des tigres étaient morts en grand nombre sous la corne des rhinocéros et sous la trompe des éléphants. Il s'était fait un grand carnage d'hommes et de bêtes dans la ville impériale. — Le peuple romain était content; les largesses du prince avaient suivi les jeux.
Il était juste que le fils d'Agrippine goûtât les délices des plaisirs privés ; il avait consulté Phaon. son affranchi, le successeur de Tigellin. Le beau Phaon lui avait répondu :
— Ta fantaisie sera notre loi ; l'univers n'est-il pas le domaine de Néron?
Et lui, souriant à Phaon, avait ajouté :
— Ce que j'aime surtout de toi, ô mon jeune Messénien, c'est ton aversion pour la flatterie. Ton conseilaa u tant d'austérité que ta parole a de grâce.
Le Messénien avait ordonné un souper somptueux, tel qu'il en fallait à Néron convié chez Néron. Les salles secrètes étaient gardées par les soldats du prétoire et par ceux de la cohorte de Germanie, si dévouée. Parmi les convives il en était plusieurs que l'invitation de César avait étrangement surpris ; ils n'étaient pas ses familiers, et même ils l'avaient blâmé dans plusieurs occasions. De ce nombre étaient Thraséa, vieillard austère, admiré du peuple et du sénat romain ; — Cassius Longinus, le jurisconsulte; — Isidore, philosophe cynique ; — le jeune Aulus Plautius, allié aux Césars, et qu'Agrippine avait aimé tendrement ; enfin, le noble Taurus,
sénateur, et honoré deux fois du consulat et du triomphe. Néron les avait conviés par des messages où il était dit que le nouvel Orphée voulait adoucir les cœurs irrités contre lui. En voyant ces visages étrangers au Palatin, les amis de César furent saisis d'étonnement, et^lusieurs d'entre eux dirent à Phaon, qui allait et venait dans les salles :
— As-tu bien marqué les amphores?... Nous ne boirons que du vin dont boira Néron.
Et le bel affranchi, s'amusant de leur terreur, ne laissait pas que de les embarrasser beaucoup quand il leur répondait :
— Les coupes amies et les coupes ennemies seront remplies ce soir aux mêmes sources. Locuste doit verser à boire à tous les convives sans exception.
La salle où les amis de César se rassemblaient, était une de celles que le maître de la Maison dorée affectionnait particulièrement. Elle était voisine des salles de bain. Des peintures jascives couvraient le plafond, soutenu par des colonnes de marbre d'Afrique. On y voyait Phasiphaé poursuivie par le taureau ; Diane et Endymion sous les grands ombrages ; Achille, folâtrant avec les belles jeunes filles, ses compagnes à Scyros ; Bacchus au milieu des nymphes, et mille autres sujets suaves dus au pinceau d'Amulius, cet Apelles romain, aimé de Néron.
Les lampes d'or répandaient leurs magiques clartés; le pavé de mosaïque brillait de mille couleurs, semblable à un tapis de Syrie ; les brises parfumées voltigeaient dans l'atmosphère, et de temps en temps, au fond des galeries, on entendait de longs accords de harpe, comme des voix célestes qui auraient passé sur la demeure de César.
Il parut bientôt lui, le maître de la terre. Sa tunique, de la blancheur de la neige, était un tissu merveilleux arrivé de Canuse ; elle avait pour agrafes sur les épaules deux grosses perles orientales entourées de rubis. Le fils d'Agrippine portait autour de ses beaux cheveux bouclés une simple bandelette, dont les bouts retombaient derrière la tête. Ses cothurnes étaient blancs comme sa tunique, sans un seul filet d'or et sans une seule pierre précieuse. Néron, ce soir-là, avait toute la grâce et toute la majesté d'une vestale.
Quand il entra, les familiers voulurent se jeter sur ses mains augustes pour les baiser ; mais lui, la rougeur au front et adoucissant le son de sa voix, les supplia de lui épargner ces marques de respect. 11 les embrassait en les appelant ses amis. 11 vit Thraséa qui se drapait de sa toge, et il marcha vers lui, affable et souriant. Les paroles qu'ils échangèrent furent conciliantes ; Taustère vieillard espéra un moment pour Rome et l'univers.
— Eh quoi ! se demandait-il, est-ce un retour de vertu?
Néron donna des saluts de réconciliation à Longinus, à Isidore et à Taurus le sénateur ; et puis, s'arrêtant devant le jeune Àulus, allié de sa famille :
— Quand ma mère, lui dit-il, voulait m'effrayer, elle te désignait comme mon successeur à l'empire ; elle me menaçait même de soulever les légions en ta faveur. Je dois te
I haïr... et je me venge, tu le vois, car je t'obligea m'aimer.
Et le prenant par la main, il passa avec lui dans la salle des festins, suivi de tous les convives, qui applaudissaient.
Plusieurs tables d'ivoire étaient placées en demi-cercle devant des lits de pourpre milésienne. Il tombait du plafond de
m LES IvUIÏS DE ROME
la salle des gouttes d'essence odorante qui se dissolvaient dans l'air fluide sans mouiller les convives. Une piscine de porphyre, située au centre de l'hémicycle, contenait une onde cristalline où nageaient des poissons du Gange. Les llammifères, comme autant de soleils, répandaient leur ondoyante clarté : l'un était un Prométhée tenant dans sa main le feu ravi au ciel; l'autre, la déesse Âurora soulevant son voile d'où s'échappait la lumière pure du matin; un antre élait Mercure ailé, précédant les âmes, un flambeau à la main. Tous ces magnifiques candélabres, variés de forme et projetant des clartés diverses, avaient été travaillés par des mains grecques. Plusieurs venaient des temples des dieux, et ils n'avaient fait que changer de sanctuaire, au dire de Néron. Avant de se placer sur les lits, on éleva les coupes et on but à l'éternité de César. Il remercia par un sourire, et se j tournant vers le grave Thraséa, il lui dit :
— Ne fera-t-on pas aussi des vœux pour F éternité de ma voix? Si je la perdais! ah! que les grands dieux préservent f Rome et l'empire de ce malheur !
Puis il continua à parler à ses amis, le souper étant commencé.
— Vous voyez comme la vie est douce chez Néron. Vous j voyez l'injustice de mes ennemis, qui s'en vont semant des j bruits sinistres dans la ville, et me font passer aux yeux des j honnêtes gens pour un nouveau Saturne dévorant ses enfants ! Que les dieux immortels frappent de paralysie ces langues ; vipérines ! Pour moi, mes amis, je renonce à me venger. La musique conciliatrice me ramènera tous les cœurs. Voulezvous que je vous dise des vers grecs sur la lyre thébaine, ou
bien un chant d'Homère sur la cithare aux. sept voix? Peutêtre aimeriez-vous mieux une marche barbare accompagnée par le tympanum, avec un grand bruit d'armes et de cymballes? Et même je pourrais imiter, pour vous plaire, les cris des Th races au moment où, la hache levée, ils fondent sur
les ailles romaines Mais non ; voici une chanson satirique
dont le rhythme est nouveau; elle vous ravira de joie. Je l'ai composée contre les sénateurs moroses et les épouses entêtées de fidélité... Laissons tout cela. Il faut que je vous parle des affaires du monde. Je vois Thraséa qui s'inquiète et qui m'interroge du regard ; je vois le sénateur Taurus qui craint pour mes jours menacés. 0 les dignes amis que j'ai là! Ils ont dit de moi beaucoup de mal ; et c'est pour cela que je les regarde comme les plus sincères de mes amis. Thraséa, je te remercie î Taurus, je te rends grâce ! Et toi, Isidore le cynique, qui, dans les carrefours delà ville, vas cracher sur mes statues, je te salue, et je te jure une reconnaissance éternelle î Quant à noire allié, le jeune Aulus, que ma mère voulait me donner pour successeur de mon vivant, qu'il vienne dans mes bras ; je veux qu'il sente les battements de mon cœur. . . Mais je perds ncore le fil de mes discours. Je voulais vous parler des affaires de l'empire. Vous savez que je possède le monde tout inlier, moins les pays inconnus appelés les Indes et quelques les qui doivent se trouver au milieu de l'Océan extérieur - à )art cela, la terre est à moi. Si jamais je manque d'argent, je )uis la vendre à Jupiter. . .
— Est-ce que César a déjà vidé une coupe de trop? denanda secrètement un convive à Phaon l'affranchi.
— Non, non, répondit celui-ci ; mais il a commencé le
souper par parler de lui-même, et il n'est pas de vin plus capiteux pour Néron.
— César, dit Tbraséa, on dit que nous avons essuyé une défaite sanglante dans l'Arménie, envahie par le Parthe.
— Bon! dit Néron. Voilà Thraséa qui fait comme le vautour; il rêve cadavre.
— On prétend, ajouta Isidore, un peu échauffé par le vin, qu'au lieu de navires chargés de blé, si impatiemment attendus par le peuple, il arrive d'Alexandrie des galères remplies de sable pour l'entretien des cirques et des jardins du Palatin.
— Vraiment! reprit Néron; on dit cela?... Eh bien, Isidore, si nous remplissions de sable les bouches affamées?. .. et si nous commencions par la tienne?...
— Quaut à moi, dit le sénateur Taurus, je n'ai qu'à me louer des bontés de César en ma faveur. Mais puisqu'il nous traite ce soir en ami sincère', je lui demanderai la grâce de deux hommes consulaires condamnés à la saignée par son ordre.
— Ah ! reprit Néron, tes deux amis? ceux qui siègent à tes côtés au sénat?... J'entends! tu as raison. Ce sont deux hommes de bien. Je rétracte la saignée... on les étranglera.
A ces mots, les familiers de ^César se prirent à rire aux ! éclats; et Néron de se livrer avec eux à la folle joie. Phaou était occupé à réparer le désordre des cheveux de l'empereur, qui se roulait sur la pourpre. L'affranchi, au milieu de l'ivresse générale, lui disait :
— Est-il temps de faire entrer Hébé ?
— Agis, dit Néron.
— Convives heureux, s'écria Phaon, le divin maître de la terre remplace son Ganymède, qui est moi-même, par une Hébé, jeune et suave de beauté.
Alors on vit le rideau d'un portique se soulever, et la vieille Locuste parut, hideuse et couronnée de roses. Sa tunique, courte et ouverte sur le côté, laissait voir des jambes décharnées, tachetées de cicatrices ; ses bras, grêles et longs, s'arrondissaient autour d'une amphore; ses yeux caves lançaient une petite flamme verdâtre ; ses lèvres, pâles et minces, se contractaient et laissaient voir de longues dents irrégulières, qui armaient une bouche immense. Locuste souriait en regardant Néron ; et lui, la montrait du doigt à l'assemblée.
— Dieux immortels ! s'écrièrent les convives.
Et plusieurs voulurent sauter de leur lit et s'enfuir. Mais un geste du maître les retint sur la pourpre.
— Ah ! César... cria le jeune Aulus en se jetant dans ses bras.
— Pauvre enfant! dit Néron. Comment aurais-tu lutté contre les spectres qui assiègent la couche impériale, si tu ne
J peux envisager ma bonne Locuste?... Piassure-toi, Aulus. Celle-ci est un grand médecin ; ses remèdes guérissent tous ■les maux. — Allons, dit-il à Locuste, allons, ma jeune Hébé, 1 fais le tour des lits et verse à tous ces convives mortels l'oubli |r des chagrins. Pour moi qui suis dieu, n'ayant rien dont je
1 doive être consolé, je ne boirai pas de ton vin magique. Locuste s'avança d'un pas lent et grave; elle s'approcha de chaque convive pâlissant, et elle remplit toutes les coupes jusqu'au bord. Le silence morne dans la salle du festin n'était interrompu que par le bruit métallique de l'amphore iti-
fernale, à mesure qu'elle touchait les cratères d'or. En ce moment Néron demanda sa grande cithare, et il entonna un hymne avant de donner le signal déboire le breuvage de Locuste. Ce fut au jeune Aulus qu'il s'adressa, et il chanta ces paroles :
Va, mon enfant, la douce vie Ne vaut pas le sommeil des morts; Beauté de laideur est suivie...
L'âge après lui traîne un remords.
Va, mon enfant, bois ton calice; L'art de Locuste est merveilleux ; Clos ta paupière avec délice. . .
Les morts peut-être sont des dieux !
Enfant, précède mes convives ; Sois le Mercure de Néron ; Mets à tes pieds des ailes vives, Conduis les âmes à Garon.
Dis-lui qu'à la Maison dorée La Mort est belle tous les soirs ; Qu'elle est tantôt vierge adorée, Tantôt jeune homme aux cheveux noirs.
J'ai revêtu le vieux squelette Et de jeunesse et de beauté ; J'ai mis des myrtes sur sa tête, J'ai mis ma harpe à son côté.
Va, mon enfant, bois le calice; L'art de Locuste est merveilleux.
Clos ta paupière avec délice; Quand Néron frappe, il fait des dieux.
Le chant finissait, et la grande cithare mugit encore longtemps sous la main de César. Enfin il donna le signa], le maître divin, et toutes les coupes lurent viciées. De longs gémissements suivirent; quelques convives se cachaient la
tête dans les carreaux de pourpre, et versaient des larmes, songeant aux délices de la vie qu'ils allaient quitter. — D'autres injuriaient les dieux immortels, et frappaient du poing la table d'ivoire ; d'autres, déjà plus pâles que des ombres, regardaient de tous côtés pour voir si la Mort n'entrait pas dans la salle ; le jeune Aulus, le pauvre enfant, ne pouvait quitter les bras de l'homicide César, et il le suppliait de le rappeler à la vie. — Trois visages seulement étaient calmes et graves : Taurus, Longinus et Thraséa se regardaient comme pour s'exhorter à mourir sans faiblesse. Isidore le cynique lançait à César, à Locuste et à Phaon tout ce que sa bile avait de plus amer : — on voyait sa langue qui frémissait et qui sifflait entre ses dents, tellement étaient rapides ses imprécations et ses blasphèmes. Le festin était lugubre, et pourtant il pleuvait du plafond de la salle des fleurs et des essences aromatiques ; les flammifères jetaient une clarté plus vive, et on entendait au loin, sous les immenses galeries, les chœurs harmonieux des harpes éoliennes. Cependant, Phaon se pencha vers son maître et lui dit :
— Veux-tu que nous changions tout à coup la scène?
— Agis, répondit Néron.
Phaon reprit la parole.
— Convives heureux! s'écria-t-il, pour adoucir vos derniers moments, une belle divinité va venir s'asseoir à cette fête. Ainsi le veut César le magnanime.
L'affranchi sortit ; et quand il rentra, il tenait par la main la plus suave des jeunes filles : on l'eût prise pour la Pudeur venant consoler la terre.
César la fit placer entre lui et le jeune Aulus, déjà défail-
lant; la belle nymphe était blanche comme le marbre de Paros. Elle portait autour de ses cheveux d'ébène une couronne de feuilles vertes ; elle était semblable à la muse Calliope. Ses yeux humides et tendres regardèrent rassemblée ; son sein se gonflait et s'abaissait ; elle tremblait, la jeune fille. Néron dit aux convives :
— Félicitez-moi avant de mourir ; voici une colombe que Ton m'a apportée de l'île Pandataire.
Et, en ce moment, il éleva sa coupe en regardant Phaon, qui lui versait du vin de la Cyrénaïque, un vin choisi et marqué pour lui seul. Mais voilà qu'une main furtive s'avança et toucha rapidement le bord de la coupe impériale. Phaon se retourna vivement. L'apparition avait disparu.
Phaon arrêta le bras du maître, et celui-ci, pâle et agité d'un tremblement nerveux, cherchait du regard autour de la salle Yimpie qui venait de jeter du poison dans son breuvage. Ce fut en ce moment qu'il vit passer, comme un spectre, sur la muraille, la figure menaçante de Vindex.
— Ah ! s'écria Néron, le propréteur de la Gaule ! . . .
— Grâce ! . . . répondit la suppliante Apollonie.
Et pour expier le crime de Vindex, elle saisit le cratère impérial et but à cette coupe empoisonnée. Des cris retentirent. Il n'était plus temps : la fille de Flavia Metella, la belle vierge, tombait défaillante sur le lit du festin comme autrefois Britannicus. Sa couronne s'était détachée, et ses beaux cheveux roulèrent en boucles noires sur ses épaules.
Comme les clameurs de l'ouragan, des imprécations s'élevèrent ; la garde du prétoire murmurait, soulevée par la voix tonnante de Vindex; des bruits d'armes faisaient vibrer les
échos de marbre. La Peur toucha de sa main glacée le cœur de César. Pour apaiser le tumulte, il fit signe à Phaon, qui déclara aux convives que leur terreur était vaine , que l'empoisonnement de leurs coupes avait été simulé , que c'était un jeu de Néron.
Mais des poignards avaient étincelé dans les profondeurs de la salle, et un grand éclair ouvrit tout à coup le ciel orageux à l'occident. César se leva épouvanté; il s'enfuit, et courut s'enfermer dans les chambres secrètes du Palatin. Bientôt le silence et la nuit envahirent la Maison dorée.
Les premières clartés de l'aube étaient encore bien loin, au delà des monts Sabins; Néron, couché sur son lit et la main posée sur deux poignards, écoutait la lecture que Phaon lui faisait de divers messages venus d'Espagne. De temps en temps, il bondissait de colère et mordait le manteau qui le couvrait ; ces messages annonçaient la révolte des légions et de Galba.
— Ah ! s'écria-t-il, jusqu'à ce vieillard ivrogne ! jusqu'à ce ventre monstrueux ! . . .
Mais l'affranchi continuait la lecture sans rien changer à la dure vérité. Une seule lampe veillait auprès du lit de César. Elle était d'or massif et représentait un lion terrassé ; la flamme s'élevait de la gueule comme une langue ardente ; elle parut un moment verdâtre à Néron, qui la regardait avec
inquiétude. Il fut troublé du présage, et, détournant les yeux, il soupira profondément. Cependant, au milieu des ténèbres, on entendit marcher dans les chambres voisines. César se dressa sur son lit :
— Vois ! dit-il à Phaon. Est-ce qu'ils viendraient déjà pour m'égorger?
— Qui donc? répondit l'affranchi. De qui veut parler César?
Néron ne nomma point les prétoriens, et il fit signe de garder la porte du cubiculum; mais l'affranchi reconnut une voix amie, et il ouvrit à Locuste.
César troublé ne la reconnut pas d'abord. Il pâlit, croyant voir entrer le squelette immortel qui venait le chercher. La voix de la magicienne le rassura. Locuste avait encore sa couronne de roses sur sa tête grisâtre ; elle était ceinte encore de sa tunique grecque, ouverte à la hanche droite. Ces habits de fête lui plaisaient. Elle avait à la main une petite boîte d'or appelée pixide, contenant un poison violent comme la foudre. Elle l'apportait au maître, jugeant le péril extrême.
— Eh quoi! dit Néron, l'heure est-elle donc si fatale?... Alors Locuste lui raconta comment les prétoriens s'étaient
soulevés dans leur camp, comment tout citoyen dans la ville fermait sa maison, et comment la garde de Germanie avait quitté le Palatin.
César vit que le moment approchait. Il serra la main de Locuste, dont le visage décharné se pencha pour laisser tomber une larme. Locuste pleurait sur Néron ! Cependant elle prit congé du maître, et on entendit longtemps le traînement de ses pas dans ies chambres sonores. Le ciel était toujours j
chargé d'orage ; — de fréquents éclairs illuminaient subitement l'étendue de la ville éternelle, que les ténèbres recouvraient aussitôt. A ces lueurs célestes, Néron épiait Rome comme un condamné collé à ses barreaux. Phaon soulevait un rideau épais et lui montrait la cité morne et déserte. — Pas un feu ne brûlait, — le grand cirque, — le temple de Jules-César, — ceux de la Fortune et de Jupiter, les arcs triomphaux, tout était noir. Il vint de l'occident un éclair immense, l'éclair le plus étonnant qui jamais eût embrasé l'espace. Néron recula: — Rome venait de lui apparaître livide comme un vaste linceul, et puis, tout à coup, rouge de sang. Il voulut s'échapper du Palatin1 et chercher asile chez ses amis. Phaon le revêtit d'un large cucullus qui lui couvrait toute la tête. Ainsi caché sous ce vêtement, César quitta la Maison dorée; il suivit les longues galeries, elles étaient ouvertes et solitaires ; il passa dans les jardins de Servilius; il gagna les abords du Forum et frappa à plusieurs portes, se guidant aux clartés de l'orage. — Personne n'ouvrit à César. — Ce fut alors qu'il maudit le jour de sa naissance, et que, frappant du pied, il adjura la terre de l'engloutir. — Lassé de supplier en vain, épuisé de fatigue, épouvanté par les spectres, il voulut regagner le Palatin. A mesure qu'il traversait les arcades du grand cirque, voilà que les bêtes se prirent à rugir dans leurs caves profondes. L'édifice colossal en était ému ; — les échos aux larges voix se renvoyaient des plaintes effroyables. Néron s'appuya de terreur contre une borne de l'arène, et son pied glissa dans
1 Suétone.
le sang. Les mugissements des lions et des panthères ressemblaient à des pleurs ; — on aurait dit qu'ils se lamentaient, prévoyant la fin de leur maître magnifique. César se souvint en ce moment de la fête impériale ; il chercha des yeux la loge d'où il donnait le signal des jeux, et il crut voir l'ombre blanche d'un chrétien errante sur les gradins du podium. 11 détourna la face et sortit à pas précipités.
L'orient se teignait à peine d'une clarté grisâtre, quand le maître du monde rentra seul au palais. Phaon, qu'il trouva sous un portique extérieur, lui dit que des soldats du prétoire étaient venus armés jusqu'au lit impérial ; ils avaient emporté la boîte d'or contenant le poison. Phaon remit à Néron les deux poignards, et il lui proposa de sortir de Rome. Un esclave passait fortuitement. César le reconnut et lui dit :
— Va chercher le gladiateur Spicillus pour qu'il me donne la mort.
I; esclave revint en toute hâte, annonçant que Spicillus refusait d'obéir.
— Eh quoi ! s'écria Néron, n'ai-je donc ni amis ni enne-
mis
Mais Phaon le détermina à se réfugier dans une petite maison de campagne que lui, l'affranchi, possédait à quatre milles de la ville, entre la voie Salaria et la voie Nomentana. : Ils partirent suivis de l'esclave et du jeune Sporus qui les avait découverts. Néron, le vainqueur des jeux Olympiques, , était monté sur un mauvais cheval de laboureur, le premier venu que Sporus avait trouvé. — Néron se couvrait le visage
Paroles de Néron. Suétone.
avec un voile, de peur d'être reconnu. — Ils gagnèrent les jardins extérieurs sans rencontrer un seul homme. Quand ils eurent pris la voie Nomenlana, à un mille de Rome, ils entendirent des cris confus. Ces clameurs venaient du camp des légions. Bientôt ils furent forcés de traverser des bandes de soldats, éparses dans la campagne. César reconnut un tribun du prétoire à la haute crinière de son casque; et celui-ci, voyant des voyageurs qui marchaient à pas précipités, se prit à dire :
— Voilà des gens qui poursuivent Néron, ce mauvais musicien ! . . .
[/artiste impérial en mordit son voile de rage, et il toucha ; ses poignards. Au soleil levé, on atteignit la petite maison de l'affranchi. Phaon cacha son maître dans une grotte sablonneuse. La chaleur devenait étouffante ; il n'y avait là qu'une \. eau saumâtre et corrompue. Néron se pencha sur la mare et but avidement.
Un esclave cursor arriva apportant des tablettes ; — Césai les saisit. — Il lut que le sénat Pavait déclaré ennemi de la patrie, et avait décrété contre lui le supplice en usage aux temps des aïeux. On dit à Néron que ce supplice consistait à battre de verges le condamné jusqu'au dernier soupir. Epouvanté, il saisit ses deux fers et il en essaya les pointes. Tantôt il exhortait le jeune Sporus à pleurer et à se lamenter; tantôt il voulait que quelqu'un lui donnât l'exemple de mourir. Puis, rougissant de honte, il s'écriait :
— Ce que je fais est indigne de Néron. Allons, Néron, ■mime-toi !
Des cavaliers accouraient à toute bride, espérant le prendre vivant. Il les vit de loin, et il prononça un vers grec :
D'un grand bruit de chevaux mon oreille est frappée.
Puis il ajouta : « Quel grand artiste meurt en moi1 ! »
En même temps il s'enfonça un fer dans la gorge, aidé pai son affranchi.
Ainsi périt Néron l'Olympien. Les soldats du prétoire livrèrent son corps à sa concubine Acte et à Alexandra, s; nourrice, qui étaient accourues. Aidées de Phaon, elles brûi lèrent ce corps, après l'avoir lavé et enveloppé d'une étoff! brochée d'or, que l'empereur avait portée le jour des calende de janvier. Son urne cinéraire fut mise dans le tombeau d Domitius, que l'on apercevait du Champ-de-Mars. Elle fu placée sur un autel de marbre thasien.
Néron était mort. — Rome en soupira de joie; — de citoyens parurent dans les rues la tête couverte àapileus ai hommes libres. La race des Césars s'éteignait avec la vie d fils d'Agrippine. — La fortune était belle pour la liberté ; mais Rome, sans vertu, laissa faire les prétoriens et Y( corrupteur.
Qualis artifex pereo.
1 Un orage passait sur la ville. La nuit était noire; Rome ouffait sous un dôme de nuages épais. — Près du Tibre, i delà des murailles, deux hommes hâtaient le pas pour Tiver à une maison isolée avant le déchirement des nuées. e grosses gouttes d'eau tombaient tièdes sur leurs épaules. - L'un d'eux portait un flambeau contenu dans un vase
2 terre diaphane; l'autre était armé d'une petite pique auloise. — Arrivés devant une masure écrasée de vétusté, un d'eux entra seul après avoir frappé sept coups à la porte ;
l'autre s'assit sur l'escalier d'un autel couvert d'un vieu: lierre, autel consacré à une divinité oubliée. — Bientôt revin son compagnon :
Maître, lui dit-il, hâte-toi; il veut bien te recevoir.
Et tous deux passèrent le seuil de la porte, qui se refermî lourdement sur eux.
Cette vieille maison des bords du Tibre avait un vestibule encombré de ruines. Quelques arbrisseaux, quelques plantes immondes croissaient dans l'humidité du sol, entre des débris de maçonnerie. De cette salle ouverte on passait à une chambre noircie par la fumée du foyer. La voûte de cette chambre était tapissée de peaux de serpents et de crocodiles desséchées. Sur une table de marbre se dressaient quelques amphores au long cou et de grands oiseaux empaillés. Une lampe d'airain brûlait seule, suspendue par sa chaîne à la voûte. Cette lampei touchait presque à la table. Un homme aux cheveux gris, maigre et pâle, méditait devant la flamme, les amphores et les oiseaux. Sans détourner la tête, il dit aux nouveaux venus :
— Avez-vous poussé les deux barres de fer intérieures de ma porte d'entrée?
— Ainsi que tu le désires, cela est fait, répondit l'un des deux inconnus.
— 11 faut, reprit l'homme de la méditation, il faut se
garder de trois choses en ce siècle de perversité. Trois choses ;ont à craindre : le vol, l'espionnage et...
— Achève, Antonius Cupido, reprit un des deux étrangers.
— Et le mauvais payeur, ajouta Antonius.
— Assurément, reprirent les deux compagnons.
— Le mauvais payeur, dit Antonius, est la lèpre vivante le cette époque ; le mauvais payeur est le serpent venimeux le ces temps-ci; c'est la peste incarnée, c'est la ruine revêtue l'un corps humain; c'est l'abomination de la désolation, :omme disent les juifs. Le mauvais payeur est le traître des raitres, l'impie des impies. Le mauvais payeur devrait être rucifié ou broyé entre deux meules...
— 0 digne Antonius Cupido, dit le plus jeune des deux étrangers, calme ta grande âme ; tu vois devant toi un homme (ui a beaucoup perdu, énormément perdu, parce qu'il a oujours voulu payer ses dettes...
— Je te connais, Othon, reprit Antonius ; tu dis vrai ; tu s toujours voulu payer tes dettes... C'est une louable pensée, ssurément, que de les vouloir payer; mais cela suffit-il? Par )us les dieux, je te le dis, cela ne constitue point un bon ayeur. Vouloir est la moitié de l'acte vertueux par lequel on acquitte. Je sais des payeurs exécrables qui voudraient ne evoir plus un sesterce. Cela ne les empêche pas de ruiner surs pauvres créanciers. Moi qui te parle, moi qui ne posède qu'un peu de bien sur la terre, j'ai plusieurs débiteurs e très-bonne loi, de très-bonne volonté, et dont je n'ai jamais u tirer qu'un salut et des vœux. Véritables outres gonflées e vent, véritables amphores fêlées, bonnes à jeter contre la
borne d'un égout. — Mon ami Othon, tu as beaucoup dej dettes, et tu veux en contracter une encore, car tu viens mej trouver. Hélas ! hélas ! dans quel filet inextricable vas-tu t'enJ gaâer?...
— Mais, Antonius, réponds-moi ; vaut-il mieux devoir i vingt créanciers qu'à un seul ?
— Il vaut mieux ne devoir à personne, mon ami.
— 0 sage des sages, tu ne réponds pas à ma question.
— Eh! quelle réponse veux-tu? Vingt créanciers sont vingt victimes; il vaut mieux n'avoir qu'un seul créancier, dans l'intérêt de l'humanité souffrante.
** — Telle est aussi mon opinion; c'est pourquoi je suis venu te trouver. Agénor, mon affranchi que voilà, m'a vanté ton bon naturel et tes richesses.
— Ah ! mon fils, Agénor est un Grec artificieux et men teur, s'il vante autre chose chez moi que mon bon naturel.
— Antonius, dit Agénor, il est vrai que je ne connais quel ta grande âme.
— Tu l'entends, mon ami Othon, tu l'entends. Il n'a jamais vu une parcelle d'or entre mes doigts, mes pauvres doigts laborieux.
— Sans doute, dit le Grec affranchi ; mais tu sais des sources secrètes où tu peux nous conduire pour nous désaL térer ; nous avons bien soif, ô mon cher Antonius !
— La soif de l'or est louable. Ce n'est pas moi qui la coiii damnerai. L'or est la joie et la vie du monde. Mais, ô jeunesse! ne sauras-tu jamais le prix de ce métal divin, dont tu es avide comme un amant l'est des baisers d'une femme éloignée? Ingrate jeunesse, tu appelles l'or à grands cris, et
quand il est à toi, lui, ce dieu bienfaisant, tu le saisis et tu le prostitues à toutes tes folies impies. Ah! si tu savais les voluptés qu'il y a cependant à garder ce dieu, à le couver dans son sein, à renfermer, à l'enfouir, à le sceller sous trois clefs...
— Maître, dit le Grec, tu connais bien ces voluptés-là, n'est-ce pas?
— Grec, reprit Antonius en mordant sa lèvre, je cite les sages paroles d'un ami de mon père. Quant à moi, comment aurais-je l'amour de ce que je ne possède pas?
— Enfin, répondit Othon, nous ne sommes pas venus ici, cependant, pour t'offrir des richesses, ô le plus digne des citoyens ! nous sommes venus, je crois, pour Remprunter une bonne quantité de deniers d'or. Voyons, Antonius, sois doux et clément comme un triomphateur traversant la foule, revêtu
| de la pourpre; voyons, mon Antonius magnanime, que peuxtu me prêter? Je possède encore...
— Que possèdes-tu, Othon? demanda vivement le gracieux Cupido.
— Une maison aux Esquilies.
— Bon! je la connais.
— Une créance sur Flavius Cornélius, mon ami d'enfance.
— Mauvaise caution ! J'aime mieux la maison. Un ennemi «paye mieux qu'un ami; retiens cela, Othon.
— Je possède des bracelets et des anneaux de grand prix ; mon père, Lucius Othon, ami de Tibère, les avait reçus du vieil empereur...
— Où sont-ils? dit Antonius.
— Je les ai déposés chez Léocadie, la belle Lesbienne.
— Ah ! reprit en riant le rusé Cupido, c'est comme si t me donnais pour caution la perle fondue dans la coupe de la reine Cléopâtre. Une femme rendre des joyaux ! ... Va, Othon, les poissons de l'Adriatique et de la mer Ionienne te les rapporteraient plutôt. — Que possèdes-tu encore?
— Un domaine en Sicile, près de Syracuse.
— Je le connais. Il était vaste du vivant de ton père : tu l'as arrondi comme un disque. Les héritiers aiment la régularité; ils savent couper les angles d'une terre avec une promptitude et une adresse infinies. Ton domaine de Sicile est réduit des deux tiers, n'est-ce pas? Enfin, quelquefois le noyau vaut autant que le fruit. Pour moi, j'aimerais autant le fruit et le noyau. — Tu possèdes encore, dis-tu?...
— Dix paires de gladiateurs.
— Cela mange. Je n'en veux pas.
— Un lion numide et deux tigres.
— Cela mord ; garde-les.
— Une charmante esclave de seize années, venue des rives fortunées de l' Indus.
— Cela trompe; ne m'en parle pas. N'as-tu rien autre chose?...
— Mais... dit Othon, je crois qu1 il me reste encore une forêt dans la Gaule cisalpine.
— Bon ! le chêne et le pin font des galères, reprit Cupido. Je prends ta forêt. Est-ce tout?
— Ah ! j'oubliais, s'écria le jeune patricien. Je possède une collection rare de dieux égyptiens et de livres babyloniens, à l'usage des mages d'autrefois.
— Bon. Va pour les dieux égyptiens, reprit Antonius Cupido. De quel métal sont-ils, d'or ou d'argent?...
— D'argile et d'airain, reprit Othon.
— Mauvaises divinités! ajouta l'usurier en secouant la tête; jette tout cela aux enfants des écoles grecques et latines pour les divertir. Tu peux aussi leur livrer tes papyrus babyloniens; ils les expliqueront aussi bien que les mages de Bélus et de Mithra. Pauvre humanité ! fais- toi donc des idoles précieuse-, puisque tu ne peux en forger de puissantes et d'intelligentes. — Est-ce tout, Othon?
— Oui, Cupido.
— Et maintenant tu veux que je te prêle sur ces cautions, tu veux du moins que je te fasse prêter la somme de...
— 0 digne Antonius, il me faut absolument pour demain un million de sesterces.
— Dieux immortels! vous l'entendez! Un million de sesterces sur un bois de pins et de chênes, un domaine ruiné, des bracelets passés aux bras d'une maîtresse, une maison dont le toit craque peut-être, une créance d'ami, des gladiateurs affamés, des tigres et un lion, une petite esclave, des dieux égyptiens et des papyrus de Babylone. Un million de sesterces! — Je te donne, mon noble patricien, un million d'actions de grâces.
— Cupido, dit Agénor l'affranchi, si le domaine de Sicile et la forêt de la Gaule cisalpine valaient seuls plus de deux millions de ces mêmes sesterces ?
— Quand ils en vaudraient quatre, s'écria de nouveau Antonius, crois-tu donc, Grec de malheur, crois-tu qu'il me
serait plus facile de trouver la quantité, le monceau de deniers d'or que me demande ton maître?...
— Cupido, reprit le Grec, suis-tu pourquoi les oies grasses crient beaucoup?
— En vérité non, reprit l'usurier.
— Elles poussent des cris, parce qu'elles prévoient que le cuisinier et son couteau vont venir.
— Ah ! Grec infernal, exclama de nouveau le pâle usurier, viens-tu ici pour m'assassiner ! . . .
— Rassure-toi, dit le patricien. Notre visite est toute d'amitié.
— Alors, tu devrais bien renvoyer ton affranchi.
— Pourquoi? il veut ton bien et le mien, reprit Othon.
— Et il est capable de les prendre tous les deux, répondit l'inquiet Antonius. — Je te l'ai dit, mon noble ami Othon, je suis pauvre; mais j'irai demain trouver des vendeurs d'argent et je leur parlerai en ta faveur. Peut-être. ..
— Peut-être! s'écria le jeune patricien. Tu veux que je vive sur ce peut-être d'ici à demain? ah! digne Antonius, tu n'as jamais eu de créanciers hurlant à ta porte?
— Jamais! cela est vrai, dit l'usurier. Ce doit être une musique plaintive que la leur.
— C'est une musique atroce. Figure-toi des chiens à qui l'on arrache les oreilles, des chats que l'on éventre, des ânes à qui l'on tranche la queue, des porcs à qui l'on enfonce un coutelas dans la gorge; figure-toi tout ce qui pourra te venir dans les oreilles de plus forcément discordant, et tu auras une faible idée des clameurs déchirantes et stridentes qui sortent du gosier du créancier.
— Infortunés créanciers! dit Antonius en baissant la tête et joignant les mains.
— Tu les plains ! tu plains les miens, mes loups, mes vautours, s'écria Othon.
— Je les plains tous tant qu'ils sont, tous sans exception, mon jeune ami; car je te l'ai dit, !e bourreau féroce, c'est le mauvais payeur.
— C'est le créancier ! reprit vivement le Grec Agénor. Par Jupiter! quand finiras-tu tes lamentations, usurier de malheur, et quand songeras-tu à nous ouvrir ta cave?
Comme un loup couché dans son antre se dresse sur ses pieds et grince des dents aux aboiements lointains des molosses, ainsi l'usurier avare s'anima d'une rage soudaine dès qu'Agénor eut prononcé cette parole de guerre. Il se leva, les cheveux hérissés, les mains crispées et les genoux tremblants, son regard oblique suivait tous les mouvements des deux jeunes hommes, cherchant à deviner leur moyen d'attaque pour lui opposer une énergique défense. Mais la douce physionomie d'Othon le rassura, et même celui-ci avait déposé sur la table de marbre sa petite pique gauloise. Agénor s'approcha de son maître et lui dit à voix basse :
— Ici, sous nos pieds, dans le souterrain, il y a assez d'or, «peut-être, pour acheter deux provinces. Veux-tu ce trésor? je puis te le donner ; un coup de mon poignard dans le cœur de ce tigre avare suffira .
— Grec, répondit Othon, il fallait agir selon ta fantaisie, (et m'en parler après. Laisse le fer dans les plis de ta robe.
Puis, se retournant vers Antonius, il ajouta :
— Cupido, ouvre la porte de ta cave ; prends un flambeau, et marchons.
— Ma cave! s'écria l'usurier. Et qu'y trouveras-tu, sinon quelques misérables amphores d'huile, et quelques mesures de froment?... L'année a été mauvaise!...
— Marchons, reprit le patricien.
— De grâce, noble jeune homme, répondit le plaintit usurier, ordonne à ton affranchi de garder la porte extérieure de ma maison .
— Marchons! dit une troisième fois la patricien. Et toi, Agénor, ajouta-t-il, précède-nous, le flambeau à la main et dans un religieux silence; nous allons visiter un monarque puissant, l'or, roi du monde.
Il fit un geste impérieux à Antonius, qui ouvrit lentement une lourde trappe de fer. Tous trois descendirent dans le palais de Plutus.
La cave d' Antonius Cupido, inconnue à tout mortel jusqu'à ce jour, était un antique souterrain voûté qui pouvait avoir servi de chambre funéraire à quelque famille de la vieille Rome ! elle était longue, spacieuse, sablée, et ne recevait l'air extérieur que par un soupirail donnant dans un fossé encombré de ronces et d'arbustes sauvages. Le salpêtre: tapissait ses murs de rochers, et quelques mousses verdâtres se montraient çà et là aux angles de cette galerie funèbre. — Des amphores ansées, des vases de moindre grandeur, des piscines scellées dans la muraille, et quelques cercueils de pierre, étaient rangés le long des murailles. — Il y avait aussi dans un coin une caisse de momie égyptienne, couverte de riches hiéroglyphes.
L'USURIER ET L'EMPEKEUK 189
Othon fit le tour du souterrain, Àgénor le précédait portant le flambeau résineux; Antonius les suivait pas à pas.
— Voilà bien les corps, dit tout à coup le patricien. Maintenant voyons leur âme.
En même temps il poussa du pied une amphore qui se coucha sur le sable, et versa de sa gueule béante un ruisseau de pièces d'or.
Antonius Cupido tressaillit de tous ses nerfs. Othon sourit , et il ajouta :
— Aurei! Ce sont bien de beaux deniers frappés à l'effigie de César! Et celle-ci, peut-on savoir ce qu'elle contient?...
Il dit et renversa une seconde amphore plus grande que la première. Elle répandit sur le sable un monceau de bracelets et d'anneaux de chevaliers romains.
— Par Jupiter! s'écria Othon, on dirait que tu as hérité de ces nobles dépouilles, qu'Annibal fit ramasser par boisseaux sur le champ de bataille de Cannes...
Antonius frissonnait. Le Grec Agénor s'était approché du sarcophage égyptien, et il en soulevait le couvercle. Le patricien approcha et il vit l'auguste momie qui dormait dans ses riches bandelettes. Elle avait à ses doigts des pierreries magnifiques; des statuettes d'or étaient placées à ses côtés; à ses pieds était un ibis d'ivoire inscrusté de topazes et de perles, et des coupes d'onyx.
— Antonius, dit le jeune patricien, ce Pharaon est-il ton aïeul? Est-ce par respect filial que tu le gardes ici?...
Enfin Othon ouvrit lui-même un coffre de bois de cèdre, et il y vit avec admiration des bandeaux de rois et de reines mollement po>és sur des coussins.
— Eh quoi î s'écria-t-il de nouveau, aurais -tu conquis l'Asie et les Indes, ô magnanime Alexandre Antonius?
Celui-ci, plus pâle qu'un marbre sortant de l'atelier du sculpteur, suppliait Othon du regard.
— - Ne crains rien, dit le patricien, nous ne sommes pas I des voleurs de nuit. Nous aimons les richesses, mais bien acquises. La fortune enlevée par violence ou par fraude se venge tôt ou tard du ravisseur... C'est une noble femme qu'il faut courliser avec adoration et qui sait choisir ses amants. Je n'ai pas envie qu'elle me quitte ; aussi je me rends ici pour la supplier de venir régner dans ma maison. — Non, non, Antonius, je n'enlèverai rien ; je recevrai dans toutes les règles de l'équité et selon toutes les formes usitées chez les hommes de bonne foi. — Demain, au coucher du soleil, mes esclaves et moi viendrons dans ce temple pour y chercher le dieu que tu remettras entre nos mains. Je te donnerai en échange des tablettes signées de mon nom et de mon anneau. Adieu. Ce n'est plus un million de sesterces qu'il me faut ; ce sont dix millions. Que veux-tu? j'ai découvert le nid. Mais je suis discret, et personne au monde ne le saura. Ton trésor m'est cher et sacré.
Othon et Agénor quittèrent l'antre de Plutus et ils prirent leur chemin à travers les ténèbres, du côté du Forum romanum pour gagner la maison de la Lesbienne Léocadie, située m l'orient de la ville. L'orage grondait à pleine harmonie dans
les échos de marbre des temples et des arcs triomphaux; de grands éclairs partaient des quatre horizons et se brisaient comme de brillantes épées dans la mêlée. — Il arriva que la foudre éclata et tomba sur une des statues qui avoisinaient le temple de Jules-César; c'était celle de l'empereur Galba. — Othon et son affranchi s'arrêtèrent; l'odeur du soufre les suffoquait. Quand ils reprirent leur chemin, le patricien heurta du pied la tête de marbre de l'effigie impériale et Agénor se mit à dire :
— Qui le sait? Maître, qui le sait? la tête de Galba
tombée devant nous par la volonté de Jupiter n'est pas d'un heureux présage pour le jeune Pison adopté par le vieillard!...
Othon sourit; la pensée de l'empire lui revenait. Quand ils arrivèrent à la maison de Léocadie, la pluie tombait par torrents. — Le janitor ouvrit, retenant le chien par la chaîne. Othon se rendit en toute hâte au gynécée de la belle jeune fille.
La Lesbienne attendait son amant avec une vive anxiété. • Othon parut, et Léocadie courut se jeter dans ses bras.
— Eh bien ! s'écria- t-elle, et Antonius Cnpido?...
— Ma belle nymphe de Lesbos, reprit le patricien^ j'ai surpris le dieu Plutus dans son palais souterrain.
— Heureux Othon, tu as donc vu la merveille des merveilles?
— Assurément, reprit-il, car rien de plus merveilleux que les haillons et la tanière du riche avare.
— Que dis-tu? amour de ma vie, Plutus est beau, jeune, magnifique...
— Plutus est vieux, horrible, sordide.
— Hélas ! Othon serait-il atteint de folie? dit la Lesbienne.
— Hélas! reprit le patricien, Léocadie ne verra-t-elle jamais le monde réel? Ne jugera-t-elle jamais les hommes tels qu'ils sont?...
— Ah ! tu n'as donc vu qu'Antonius Cupido?
— Oui, Cupido plus opulent que le dieu Plutus. Il a de Y or à corrompre toute la ville de Rome, si ce n'est déjà fait.
— Et il t'en a refusé, de cet or tout-puissant?...
— Refuser, lui? le prends-tu donc pour un de mes amis?
— Tu dis vrai ; l'amitié est une divinité fort douteuse... Qui l'a jamais rencontrée? Je crois qu'elle a suivi aux enfers Oreste et Pylade. Mais enfin, que t'a promis Cupido?
■ — Lesbienne étourdie ! l'avare promet-il?
— Ah! tu me feras mourir d'impatience... Songe donc, ô mon amour, que tes créanciers hurlent tout le jour à ta porle, à la mienne, partout où ils peuvent obséder Othon ; songe que demain le préteur leur donne audience au Forum, ci qu'il sera décrété que ta personne deviendra la chose privée de ces chiens hargneux et affamés ; songe à ta liberté perdue, j à ta jeunesse flétrie, enchaînée, contristée; à fa maîtresse ; dans les larmes, à tes joies envolées, à les chagrins toujours renaissants. Hélas ! songe à tout cela, et ne te laisse pas bercer par la belle illusion, cette déesse menteuse qui nous laisse mourir en souriant.
— Ton conseil est sage, ô jeune fille ! dit le patricien; j'avais prévu le menaçant avenir dont tu me parles. J'ai forcé l'avare dans sa retraite ; j'aurai demain de quoi me faire adorer par mes amis et mes ennemis.
— Et la garantie de la parole de Cupido, où est-elle?
— Folle! quai-je besoin de contrat dans cette affaire? Ayant surpris le nid et les œufs, le hibou composera toujours avec moi, car je puis signaler ce nid, et lancer sur ces œufs la troupe affamée des dissipateurs, mes compagnons. Cupido a peur ; nous partagerons le trésor. Il me prêtera des millions de sesterces; je ne suis point un brigand, un voleur, un pirate, un écumeur de mer; j'aime l'or, mais l'or acquis en toute justice. Souvent il m'est arrivé de blâmer hautement l'empereur Néron, dont je fus le familier 1 ; il pillait, le citoyen romain, le temple, le roi, l'affranchi, il pillait tout le bonde. Nous nous brouillâmes. Mes conseils lui rappelaient lênèque et Burrhus.
— Gomment ne t'envoya-t-il pas à la mort? dit la Lesjienne.
— Par une raison bien simple. Je ne doutais que de sa jrohité ; mais si j'avais douté de son talent pour la musique, a danse ou la poésie!... C'était un artiste impitoyable.
— Écoute-moi, mon amour. Néron est regretté du peuple Ornai n; c'est avéré aujourd'hui. Son nom rappelle le temps les fêtes splendides; le peuple veut, avant tout, qu'on l'anuse. Tu fus le familier du fils d'Agrippine; le peuple le ait. Ausii magnifique que lui, tu n'as ni sa cruauté ni sa
1 SuL'luilC.
m LES NUITS DE ROME
folie; le peuple le sait encore... Othon, songe à l'empire, songe aux prédictions de Séleucus l'astrologue.
— Et Séleucus ne s'est jamais trompé !
— Ah ! cette pensée de l'empire me fait bondir le cœur. Qu'est-ce qu'une femme qui n'est point possédée d'ambition pour son amant? Qu' est-elle autre chose qu'une malheureuse servante?
— Léocadie, tu es cette nuit plus grande que la reine Cléopâtre. Va, nous serons riches comme elle, et nous ne fondrons pas nos perles dans une coupe de vinaigre. Avec quelle rage je vais jeter de la pâture à mes vautours ! Avec quel dédain je vais convier aux festins mes insolents amis ! L'homme qui paye ses dettes est un prisonnier qui devient roi; je te dis ces choses, Léocadie, parce que j'ai beaucoup souffert dans mon orgueil secret.
— Ami, que l'espérance rentre dans ta maison, et qu'elle vienne te couronner des fleurs les plus fraîches; que la paix, sa sœur candide, l'accompagne, et que ces deux jeunes divinités daignent s'asseoir longtemps sur notre pourpre tyrienne.
— Qu'il en soit selon tes paroles, enfant de la douce Lesbos ! Je dirai à la Paix et à l'Espérance : Vous avez une autre sœur qui vous doit être chère, et je la mets sous vos ailes divines ; c'est mon amante dévouée^ c'est la beauté, c'est la grâce attrayante j c'est Léocadie.
— A nos amours! s'écria la Lesbienne en saisissant un calice de Corinthe.
— A toi ! répond le patricien .
— A l'empereur Otlion ! ajouta la belle Grecque.
— À l'univers heureux î répéta son amant.
Et comme ils versaient le vin des libations sur le pavé de marbre, un coup de tonnerre éclata ; un losange de feu passa dans la chambre, et emporta la coupe du patricien épouvanté.
Les Heures matinales dissipèrent l'orage en agitant leurs écharpes diaphanes. Le soleil revint rassurer la ville et le monde. Tous les massifs de verdure des jardins de Rome étincelaient après la grande pluie ; il tombait des diamants et des perles d'eau autour des pins arrondis, et les cyprès balançaient leurs bras gigantesques pour en secouer les pierreries et les fds d'or. — Il y avait une odeur suave de jasmins et de narcisses qui arrivait par bouffées des thermes et des nymphées d'alentour ; la joyeuse hirondelle allait et venait à tired'aile d'un portique de théâtre à la frise d'un temple ; le char à deux taureaux, le plost7"iim, les ânes chargés et rétifs, les chevaux hennissants, les laboureurs, les jardiniers, les chevriers ; ceux de Préneste et de Tibur, ceux de la Sabine, ceux d'Albe et de Tusculum, tous arrivaient des champs, portant leur tribut à la ville impériale qui s'éveillait voluptueuse et fière; Rome les attendait, et leur donnait en échange ses pièces d'argent à l'effigie des Césars.
Le Romain, maître du monde, n'avait plus les mains assez rudes pour bêcher la terre, ni le cœur assez pur pour aller sacrifier sur les autels rustiques. 11 fallait au plébéien lui-
même les jeux du théâtre et du cirque, la vue des arcs triomphaux, des places publiques avec des fontaines et des statues, des colonnes corinthiennes, des temples aux frises sculptées, des dieux d'argent et d'or. Il lui fallait le bain du IV y mphxiim, bâti de marbre, au lieu du bain dans le lac de la montagne ou dans le fleuve; il lui fallait des fruits rangés avec art dans les corbeilles au lieu de fruits pendant aux branches en plein champ et humides de rosée ; il lui fallait le vin préparé et enfermé dans des amphores, au lieu du vin des grappes onctueuses pressées par ses mains dans l'enclos de la vigne, et vieilli au fond des celliers rustiques. Ah ! Je Romain avait oublié le Latium * et les dieux du laboureur Cincinnatus et les vertus antiques. Comme un héritier riche et indolent, il s'était enfermé dans ses demeures de marbre et de porphyre, avec la paresse, les voluptés et l'orgueil insensé de lui-même. 11 avait dit au monde : « Tu es l'empire, tu es mon tributaire, « et je suis le dieu nonchalant que tu dois servir. Mes aïeux a ont conquis, je me repose; ils ont travaillé, je mange; ils « ont veillé, je dors. Je suis né dans la cité de César, près du (( mont Capitolin, voilà mon droit; univers, sois l'esclave du a citoyen romain ! »
Or l'univers obéissait en silence dans ces jours-là, Galba étant empereur, et même il obéit longtemps encore ; mais un esprit inconnu allait et venait déjà d'un bout de la terre à l'autre, et par intervalles les peuples entendaient le son étrange de sa voix semblable à un grand accord perdu dans l'espace. Par intervalles aussi un bruit formidable retentissait
1 Nil patrium, nisi nomen, habefc Romanus...
(PaopFnŒ.)
du côté de Rome, et la terre effrayée regardait ; c'était un César qu'on égorgeait, et un nouveau César qu'on proclamait. Ainsi se déroulaient les destinées, ainsi s'avançaient des jours meilleurs pour l'humanité.
Le lever du soleil, dont nous parlions, avait été splendide. La cité en frémissait de joie. Le Forum romanum surtout se peuplait de citoyens, d'esclaves, d'affranchis, d'étrangers avides de voir, de sénateurs orgueilleux de leur toge et de clients empressés. Les édiles en robe blanche se promenaient gravement au milieu de la foule. Des victimaires passaient en toute hâte se rendant à leur temple ; quelques litières entourées d'esclaves cheminaient çà et là, des soldats du prétoire buvaient aux boutiques de Bacchus ; enfin, c'était de tous côtés la vie de la cité, la vie turbulente pour peu de chose, la vie occupée à vide, nerveuse, factice, soulevée, folle; i affairée pour les uns, oisive pour d'autres ; la vie de la cité.
Vers le milieu du jour une grande agitation se manifesta [sous le péristyle du temple de Saturne, à l'ombre duquel s'étaient groupés plusieurs patriciens.
— Voici Othon ! avait dit une voix.
— Par Jupiter, il est donc fou! avait répondu une autre voix.
— Othon ose paraître en plein jour ! ajoutait un troisième interlocuteur. Mais l'imbécile ne sait donc pas qu'il va rencontrer ici Cursor, le marchand d'esclaves, à qui il doit énormément.
— Et Phaon, l'ancien affranchi de Néron, le beau Phaon, son intrépide créancier ! disait un autre.
— Et le pâle vendeur d'argent Cl audius, qui a juré d'avoir
la peau d' Othon, à défaut de deniers d'or, reprenait un autre patricien.
Tous le blâmaient hautement, et chacun en particulier cherchait un moyen de l'éviter. Or ce groupe était formé de la plupart de ses meilleurs amis.
Othon les vit, et il hâta le pas pour les rejoindre. La sérénité de son visage les indigna ; ils se regardaient les uns les autres avec humeur ; et ils s'apprêtaient à gourmander celui qui opposait de la dignité au malheur. D'ordinaire, c'est ainsi que les amis vertueux agissent à l'égard de l'ami taché de dette. Othon prévint les paroles aigres et criardes; il dit à ses dignes familiers :
— Je me réjouis de votre santé et de votre gaieté : je partage celle-ci. L'autre me reviendra.
— Sais-tu bien, lui dit un de ses fidèles, sais-tu bien que ta tête est pleine de folie en ce moment? ou bien serait-ce que tu as déjà vidé dix coupes de vin ?. . .
— Grâces te soient rendues ! répondit le patricien. Je vois que ta bonne opinion sur mon compte n'a pas plus changé que ta rudesse.
— Il faut, lui dit un autre de ses meilleurs amis, il faut que ton front soit d'airain.
— Oui, reprit-il, et je le crois du même métal que ton cœur...
— Ah! s'écria un troisième ami, ah ! de grâce, fuis; va cacher ton malheureux visage, tu rougis...
— Pourquoi? ce n'est pas a première fois que je te vois, lui répondit le patricien.
— Eh quoi ! s'écrièrent les amis excellents, la détresse
d'Othon est-elle si grande qu'elle lui donne le rire convulsif de la joie?... est-il malade? faut-il l'amener dans la maison de l'un de nous?
Othon sourit, il prit ses tablettes et il y traça quelques mots. Ils lui demandèrent ce qu'il écrivait là...
— Un malade, dit-il, peut perdre la mémoire et j'ai recours à mon stylet afin qu'il grave les souvenirs de cette journée. J'ai des amis ! de vrais amis !...
En ce moment parurent les deux plus opiniâtres créanciers du jeune patricien, Cursor et Phaon. Ils s'avançaient d'un pas lent et mesuré, le visage calme, la main droite passée dans le sein de la tunique. Les amis d'Othon pâlirent et se regardèrent entre eux. Le cercle s'ouvrit ; chacun se recula de quelques pas, l'attitude nonchalante, l'air distrait, comme font des gens sur le point de quitter à la dérobée un homme perdu de malheurs. Othon leur lança un regard furtifqui ne rencontra pas un seul de leurs regards. Puis il s'avança au-devant de ses deux majestueux créanciers.
— Que Jupiter et les grands dieux vous soient favorables ! ! dit-il. Vous connaissez la sincérité de mes vœux pour vous.
— Et quant à ceux que nous formons, reprirent-ils, tu ne peux les ignorer.
— Assurément; et on ne les accusera pas de fausseté. Vous voulez mon bien, n'est-ce pas?
— Ton bien est le nôtre, ami Othon, ajoutèrent-ils.
— Pas tout à fait, dit celui-ci. Cursor, les esclaves que tu m'as vendus depuis quelques années ont tous prospéré en talents; les gladiateurs que j'ai reçus de toi ont fait l'admiration du peuple romain; j'ai donné des jeux magnifiques
Oh ï je suis content et du marchand et des marchandises. Tu le seras de moi, j'ai les plus beaux deniers d'or à t' offrir.
— Maître, dit Cursor, tes paroles sont douces comme le miel du mont Hymette.
— C'est la fièvre délirante qui le fait ainsi parler, murmuraient les amis excellents qui cependant se rapprochaient de lui.
— Phaon, reprit Othon, te souviens-tu de nos joyeux soupers chez Néron, ton maître et mon ami?
— Ah! quels divins soupers! s'écria le beau Phaon. J'y gagnais toujours quelque belle coupe ou quelque plat d'un travail précieux. Néron était d'un naturel si doux à table, entre deux femmes, deux vins et deux gloires, celle de l'artiste et celle de l'empereur !
— Oui! répondit le patricien. Et te souvient-il de toutes les sommes que tu me prêtais en ces temps-là pour traiter dignement à mon tour les divinités du Palatin ?
— Parfaitement, s'écria Phaon. D'ailleurs à quoi bon les , tablettes?
— C'est juste. Les tiennes sont grandes et remplies probablement. Eh bien ! ami Phaon, demain, cependant, nous les briserons, ces véridiques tablettes ; je te les payerai leur valeur.
— Illustre ami de mon cher maître, s'écria l'ancien affran- ' chi, qui jamais a douté de ta probité?...
— Pas même Phaon?... demanda le patricien.
— Ah ! quelle injure !... moi qui toujours t'ouvrais mes coffres...
— Oui, pour les voir remplir un jour par mes mains pro-
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digues. Mais le passé n'a jamais existé, puisqu'il est le passé, ajouta Othon, ne songeons qu'à demain. Tu auras de l'or à l'effigie de Néron.
Le cercle des amis s'était resserré. Othon leur raconta cette histoire :
— Un jour, en me promenant au bord du fleuve, je vis de loin un homme qui se noyait. J'accourus pour exciter des mariniers à le sauver. Je promis beaucoup de sesterces. Quelques nageurs s'élancèrent à l'eau. L'homme en détresse plongea et disparut. Les nageurs revinrent; ils me rappelèrent mes promesses, et je les tins fidèlement. A quelques jours de là, le noyé lui-même vint me voir dans ma maison. 11 m'apprit qu'après avoir fait le plongeon, le courant l'avait porté sur la plage, où il était revenu à lui sans aucun secours. Je le félicitai. Mais dans la journée même, et les jours suivants, il vint chez moi tant de sauveurs de ce paure noyé, que je fus obligé de faire ouvrir mes plus grandes salles. On avait découvert que cet homme était fort riche, fout le monde voulait l'avoir sauvé. Le nombre de ses amis itait centuplé. Alors je réfléchis, et je me dis à part rnoi, [u'il n'est rien de tel, pour avoir tout le monde à son sériée, comme de n'avoir besoin de personne. Le noyé en conifint, et il apprit à nager.
Les amis du patricien vantèrent beaucoup sa gaieté et son xcellent naturel. Lui s'adressa de nouveau à Phaon et à lursor, et il leur dit :
- A demain donc avant le coucher du soleil, ici, au brum romanum, près de la borne dorée.
Puis, se tournant vers ses fidèles, il ajouta :
— Je vais au camp des prétoriens ; il est hors des murs, et la chaleur est bien lourde î... de grâce, prenez soin de votre santé et ne m'accompagnez pas...
— -Ali ! s'écrièrent-ils, notre ami, celui qui fut notre hôte magnifique si souvent, nons a-t-il jamais vus reculer quand il s'est agi de lui plaire?...
Et ils lui firent cortège; et le peuple, joyeux de revoir Othon, ne le fut pas moins de contempler la joie, l'empressement, la fidélité de ses amis. Il battit des mains à leur passage, et on lui promit des jeux.
A un mille de Rome, le camp déroulait ses tentes à perte de vue. On eût dit des vagues brillantes et immobiles. - C'était l'heure donnée à l'oisiveté, — l'heure où le soldat, à moitié vêtu, va et vient selon sa fantaisie, riant et buvant, jouant avec ses armes et chantant ses amours. — Heure qui passe vite, insoucieuse d'hier et de demain. — Les éclats des buccins et des clairons se mêlaient au tumulte des voix humaines, et les hennissements des chevaux dominaient cette discordante musique. — Des centurions se promenaient gra-i vement au milieu des légions en désordre, le casque en tête; et le cep de vigne à la main. — De temps en temps un tribun des soldats passait rapidement, suivi de quelques chevaliers romains et se rendant au prétoire, qui dominait la cité; militaire, hérissé de drapeaux, d'aigles et de louves romaines.
L'USURIEIl ET L'EMPEREUR 203
Othon et ses amis passaient dans une des voies du milieu du camp. Il n'y avait ce jour-là aucun ordre qui pût empêcher les citoyens de visiter les soldats. Othon fut reconnu bientôt par un groupe de prétoriens. Ceux-ci buvaient à pleins bords.
— Par Bacchus, dit le plus vieux, voici le fils de ce digne proconsul d'Afrique, Lucius Othon. Il lui ressemble par la tête et par les pieds ; la tête est belle ; les pieds sont un peu contrefaits1.
— Oui, c'est un noble jeune homme; il buvait toutes les nuits avec Néron, le doux empereur!
— Savez-vous, mes amis, ajoutait un troisième, que ce patricien s'est ruiné pour amuser le peuple romain?...
— Ruiné! ajoutait un autre soldat du prétoire. Je voudrais pour toute fortune sa pauvreté. Depuis quand se ruinet-on dans le patriciat?... Un patricien a beau manger, il a toujours un arrière-cousin qui meurt à propos pour refaire sa maison.
— Cela est vrai ! disait un Gallo-Romain en aiguisant son épée courte et à deux tranchants. Le patricien est un cheval
i de race qui ne s'abat jamais.
— Saluons le noble Othon ! s'écria un jeune soldat en élevant sa coupe de bois.
Tous ceux du groupe l'imitèrent. Othon les remercia de I la main. Et comme il vit un vieux prétorien qui laissait couler son épée hors du fourreau, il ramassa le fer et il le rendit au soldat en le tenant par la pointe.
1 Suétone.
— Ami, lui dit-il, tu l'as trop habituée à voir le soleil... Le vieux prétorien demanda à Othon à toucher sa main.
Celui-ci la lui donna, et un denier d'or resta dans celle du soldat.
— Par Jupiter ! dirent les autres, voilà qui est Césarien. Vous toucheriez bien cinquante fois la main du gros Galba, le très-avare empereur, que vous ne sentiriez que sa divine peau.
Othon avait fait sa provision d'aurei avant d'aller au camp. Il en sema beaucoup et avec intelligence dans les casques et sur les boucliers. La pluie d'or fut une douce rosée pour les cœurs des soldats du prétoire. Elle provoqua une joyeuse excitation, à laquelle les centurions ne purent rien opposer. L'un d'eux, cependant, paraissant plus austère que les autres, s'approcha d'Othon et lui dit :
— Est-ce que tu voudrais semer ici pour récolter, jeune homme?
— Moi! répondit-il, je ne sème pas; je partage au contraire ma récolte avec mes amis.
— On te disait ruiné ! ajouta le centurion.
— Qui disait cela? reprit Othon en regardant ses amis.
— Beaucoup de gens, dit le centurion ; tes ennemis.
— Tu te trompes, répliqua Othon, en montrant ceux qui l'entouraient, ceux-ci sont bien mes amis.
Mais les soldats accouraient en grand nombre, et déjà ils ' commençaient à répéter un peu trop vivement le nom du jeune patricien, et à vanter sa magnificence, lorsque le préfet du prétoire, averti par un tribun militaire, lit sonner les clairons.
— Qu'est-ce donc, dirent les prétoriens, on nous vole une heure d'oisiveté !
— Sommes-nous des ânes ou des chameaux ? disaient d'autres voix. Ne peut-on quitter le bât un moment?...
— Comment se fait-il, ajoutaient d'autres soldats, que ce soit sous l'empire du gros ventre de Galba qu'on nous crève de fatigue? La discipline militaire est plus sévère que sous
I Caligula.
- Le préfet du prétoire est jaloux de ce digne jeune homme; on le voit bien, s'écriait un soldat d'une haute
tature. Amis, qui d'entre vous connaît les largesses du prétoire?
- Les pièces d'argent de Galba, disait un autre, sont sans doute des vierges belles et timides ; elles se cachent avec une Dudeur ! . . .
- On promet une vache et un veau pour récompense à celui qui pourra se vanter d'avoir reçu autre chose qu'un salut de la main auguste du vieillard.
Un autre ajoutait :
— J'ai donc gagné le veau et la vache, moi, car une lois Galba m'a donné... un petit soufflet d'amitié sur la joue.
- Moi, j'ai reçu un remercîment pour avoir renoué les courroies de sa caligule l, reprenait un troisième.
Cependant Othon avait pu rejoindre un tribun militaire [ni était de ses amis. Ils quittèrent les groupes, et se glisèrent entre les tentes pour gagner un carrefour écarté. Là, Is se parlaient à demi-voix :
Caligule, chaussure militaire.
Le tribun était paissant dans l'armée. C'était un homme de conseil et d'action. — Il avait eu dans sa jeunesse quelques missions secrètes d'Àgrippine, épouse de Claude. Othon l'avait connu au Palatin, chez Néron. Leur entretien était calme ; ils pesaient à eux deux les destinées de l'empire... Enfin, après bien des paroles mesurées, après bien des raisonnements suivis en sens divers, il fallut en venir à la suprême question, celle qui devait trancher le nœud des incertitudes, comme Fépée du Macédonien. Le tribun dit au patricien :
— Ami, comptons maintenant : combien donneras-tu de milliers de sesterces aux soldats par cohorle?...
Othon répondit à voix basse et la bouche presque collée à l'oreille du tribun.
— Bien! dit celui-ci. Combien aux centurions?... Othon lui répondit de la même manière.
— Oui ! c'est assez de munificence, ajouta le sérieux tribun. Combien à chaque tribun, sans me compter?...
Le patricien dit le taux des sommes d'argent.
— Tu es le digne fils de ton père et le digne ami ftMno barbus Nero, reprit le tribun en lui serrant la main ; el combien au préteur ?. . .
Othon répondit très-bas. Le tribun lui serra la main plus fort. Puis, se recueillant un peu, il demanda d'un air so! lennel et regardant fixement le prétendant à l'empire :
— Enfin, mon jeune ami, combien à moi-même?.,. Othon lui dit trois mots dans l'oreille, et le tribun Terni
brassa avec effusion.
— C'est décrété ! reprit-il ; ainsi le veulent senatus popu Risque romarins, puisque moi et mes compagnons d'arme:
le voulons. Galba est vieux et avare; Pison, qu'il a adopté, déplaît aux légions... Le peuple te connaît et il t'aime,.. Nous te connaissons et nous t'aimons... Tu es jeune, tu as des dettes énormes, tu seras prodigue ; tu es passionné pour une femme, tu seras doux de cœur et enthousiaste de gloire ; tu as à te plaindre de beaucoup d'amis hypocrites, tu auras beaucoup de patrimoines à confisquer et à donner ; enfin, tu as découvert, dis-tu, l'antre du dieu Plutus... Je te salue imper ator!
Le tribun tira son épée et la lui présenta. Othon la prit, et la lui rendant il lui dit :
— Préfet du prétoire, je te confie la garde de la personne de César ; c'est le salut de l'empire.
— César Othon et les dieux de Rome peuvent dormir en paix ! reprit le tribun. Mais à quand le rendez-vous? ajouta-k-il.
— A demain, avant le coucher du soleil, à la plaee publique. Je paye là mes deux plus gros créanciers.
— Bien ! dit le tribun. À la borne dorée, n'est-ce pas?
— Par Jupiter ! s'écria Othon, à la borne dorée qui est le centre du Forum romanum et de l'univers.
Ils se séparèrent. Othon monta en litière et retourna chez la Lesbienne.
La nuit qui suivit cette journée fut calme et limpide. La be!le étoile de Vénus, qui précède toutes ses sœurs, glissait
20 i LES NUITS DE ROME
vive et légère sur le fond orangé de l'horizon occidental. On eût dit une jeune fille courant au rendez- vous.
Othon avait quitté un moment Léocadie. Il errait solitairement autour de la maison de la Lesbienne, demeure élégante et élevée d'où l'on découvrait les belles lignes bleuâtres des montagnes sabines. — L'amant de Léocadie, enveloppé d'un cucullus écarlate, car la nuit était fraîche, se laissa guider par la rêverie, et voilà qu'il s'éloigna sans s'en douter de la fontaine murmurante et des pins arrondis en dôme qui avoisinaient la maison aimée. — Il arriva près du péristyle d'un petit temple consacré à Isis ; car Rome, alors reine du monde, donnait asile à tous les dieux. — Othon s'appuya contre une colonne du propylée, et il se passionnait à suivre toujours des yeux la belle étoile amoureuse qui allait tomber dans les bras d'un amant caché derrière l'horizon . Soudain il entendit une voix mélodieuse qui venait de l'intérieur du temple; il écouta l'hymne sacrée :
La terre est le jardin de l'homme ; elle lui fut donnée en patrimoine. L'esprit du inonde dit à l'homme : « Voici les montagnes et les vertes vallées ; voici les fleuves amoureux des mers; les mers brillantes et les lacs aimés des oiseaux. Roi! de la terre, sois heureux ! »
L'homme répondit : « Je le suis. » Et ses amours furent belles et pures longtemps.
Aux premiers âges il n'y avait que des épouses chastes et des époux aux divins regards. Aux premiers âges les hommes ignoraient les métaux pervers. Ils partageaient entre eux les fruits abondants de la terre. Les familles étaient des sœurs, et les nations des familles unies entre elles.
Oh ! malheur! Typhon, l'esprit du mal, passa dans les nuées. Il souffla sur la terre, et le cœur de l'homme fut embrasé de feux infernaux.
Alors la guerre, la peste et la famine parurent et se promenèrent dans le domaine de l'homme.
Alors les vices surgirent des marais infects et s'attroupèrent autour de l'homme.
Alors la voix de l'esprit du monde gronda comme mille tonnerres, et la terre en gémit profondément.
0 Isis, déesse bonne et mystérieuse, tu te réfugias dans
l'Egypte féconde et tu te révélas à quelques mortels vertueux entre les mortels. L'Egypte eut des rois sages, des vierges sages, de sages laboureurs ! L'Egypte entourée d'eau et de sable fut les délices de l'esprit du monde. Isis, sa félicité était ton ouvrage.
Déesse pure, Isis, lune blanche et mystérieuse, reine du zodiaque, verse tes rayons dans mon âme de vierge.
Je t'aime et je t'adore ! garde-moi sous tes ailes. L'homme est devenu méchant ; il a deux passions dévorantes entre les passions : la soif de l'or, la soif des amours perverses. Il a méconnu le soleil, les fleurs de la terre et la justice. Isis, sois ma bonne déesse !
La solitude est belle, car elle est pure; elle est tendre et harmonieuse, comme une jeune prêtresse.
Je suis de celles dont l'âme s'élève et qui ne voudraient toucher à la terre que par l'extrémité de leurs voiles. Laissons les richesses, les ambitions et les voluptés aux cœurs pervers ou malades. C'est leur poison. Ils vivent peu de jours.
La voix pure et légère alla se perdre dans les échos du temple. Othon écoutait encore. Après une longue extase il revint à lui, et, se souvenant des dernières paroles de la jeune prêtresse d'Isis, il secoua la tête et dit ces mots :
— Elle a raison!... Oh! si elle venait de chanter ma destinée ! . . .
Et il revint à pas précipités chez la Lesbienne.
Le lendemain dans la matinée, le bruit courait à Rome qu'une galère arrivée des plages orientales avait apporté des coffres remplis d'or, et qu'ils étaient envoyés à Othon par un roi des Indes. — La maison du patricien, aux Esquilies, fut bientôt assiégée par une foule avide de le voir et de le saluer. — Ses amis accouraient à pied, malgré la chaleur; ils parlaient un moment aux groupes émerveillés, et ils se hâtaient de franchir le seuil sacré de cette porte à laquelle ils n'avaient jamais frappé en vain. — Mais le janitor et quelques esclaves recevaient les curieux dans le vestibule, jurant par Jupiter que le maître était absent.
— Eh quoi ! il nous fuit dans la prospérité ? s'écriaient quelques patriciens.
— Ah ! veut-il nous forcer à faire des vœux contre son bonheur ! Si la fortune nous l'enlève, nous chercherons à le ruiner, cet ami de notre cœur.
Les hommes du peuple étaient plus francs ; ils répondaient :
— Nous connaissons le noble Othon ; ses amours pas-
sent avant ses amis ; c'est tout simple. Mais le soleil ne se couchera pas sans que nous ayons vu le visage de l'amant de la Lesbienne. Quant à ses largesses, elles pleuvront sur nous avant le mois d'Auguste. Othon a les pieds contrefaits, mais il a les mains belles et toujours ouvertes.
Cependant on suspendit des guirlandes de fleurs et des couronnes aux colonnes de la maison ; on plaça des gâteaux de pur froment sur les bancs de marbre : on adjura les pénates du lieu et Mercure et les bonnes déesses, afin que la félicité nouvelle du maître ne fût troublée ni par la maladie ni par le chagrin ; puis quelques jeunes plébéiens se couchèrent autour d'une large amphore que l'esclave chargé de la cave de la maison leur avait donnée, et ils se mirent à boire à l'ombre des peupliers voisins. Parmi eux il y avait un certain poète improvisa leur à qui l'ivresse servait de muse bien souvent. Ses amis lui dirent :
— La muse muette est indigne de boire ; ne feras-tu pas chanter la tienne ?
— Que vous dira-t-elle, ô mes amis !
— 11 y a trois passions dans nos jeunes cœurs. Choisis et chante.
— Oui, dit le poëte, Vénus, Bacchus et Rome sont nos amours. C'est à vous de choisir, ma muse obéira.
Et il buvait à longs traits, l'enfant du Tibre. On jeta trois pierres dans un vieux casque ; Tune se nomma Bacchus, l'autre Rome, l'autre Vénus. On tira au sort. Rome sortit tout armée.
— M acte animo, gêner ose puer ! s'écrièrent les convives. Le poëte tressaillit ; il passa la main dans ses cheveux ;
ses yeux devinrent ardents et leurs regards erraient sur toute la ligne de l'horizon. On fil cercle autour de lui. La voix sonore et modulée dit ces paroles :
Je connais une jeune fille brune, grande et légère. Elle est belle et plus fière encore que belle. — Elle naquit dans les forêts, et une louve fut sa nourrice. — Aujourd'hui elle porte un laurier d'or et ses pieds reposent sur la pourpre. — Rome, je te salue !
Je connais d'autres jeunes filles plus blanches, plus belles et moins fières que celle-ci. Elles étaient riches et puissantes... Aujourd'hui elles sont ses tributaires. — Rome, je te salue !
Quand la fille grande et fière touche la garde de son êpée, l'univers frissonne; quand elle sourit, l'univers espère; quand elle étend la main, l'univers est heureux. C'est à la fois une guerrière, une reine et une prêtresse. — Rome, je te salue !
0 patrie ! est-il rien de comparable aux délices d'être à toi ? Comme elles sont enivrantes les fleurs écloses sous ton
soleil ! comme elles sont amoureuses les colombes de tes bois sacrés ! Patrie, malheur à l'impie qui ne te regrette point sur la terre étrangère. Malheur à lui s'il ne parle jamais de toi aux oiseaux rapides, aux nuages voyageurs !...
J'avais une amante dans Athènes; elle était semblable à une nymphe de Diane. Nous allions souvent rêver d'amour sur les eaux bleues du golfe de Myrthos. La galère qui nous portait était richement équipée ; nos rameurs étaient vêtus de lin fin, la poupe d'argent du navire était couronnée ; notre voile ressemblait à l'écharpe de la blonde Iris. — Mon amante était riche comme Âspasie et peut-être aussi belle. — 0 mes amis, souvent assis à ses pieds des larmes roulaient de mes yeux...
— Qu'as-tu, mon bien-aimé? demandait l'Athénienne. Ne suis-je ni assez jeune, ni assez tendre? Que faut-il à mon bien-ajmé ?. . . — Hélas ! ce qu'il lui faut, lui disais-je, c'est une petite maison située sur le bord d'un fleuve qui roule souvent des eaux jaunâtres, c'est une pauvre maison adossée à une chapelle consacrée à Vesta ; c'est le foyer de mon père ! . . .
L'Athénienne me pressait dans ses bras amoureux et elle riait en m'enivrant de baisers. Mais ton souvenir, ô patrie!
élait encore plus doux que l'âme voluptueuse de l'Athénienne, et, les veux fixés aux étoiles qui passaient sur le golfe, je m'écriais souvent : Astres voyageurs, portez mes vœux au couchant, à l'Italie suave pour mon cœur. — Home, je te salue !
Mais nous voici réunis, ô mes compagnons ! ensemble nous buvons, nous chantons et nous aimons; ensemble nous venons fêter aujourd'hui un vrai Romain , un noble jeune homme, enfant de la race latine pure et antique; ensemble nous honorons sa prospérité nouvelle, comme nous tendrions la main à son infortune. Que les grands dieux soient glorifiés ! qu'ils acceptent nos vœux pour Othon, pour Rome et pour nos amours ! Nous sommes pacifiques aujourd'hui, car la patrie sommeille un moment... Veillons sans la troubler; mais au moindre signal, en guerre, ô fils de Quirinus.! et toi, Rome aux épaules dorées, Rome aux cheveux noirs, aux regards superbes ; toi qui te plais aux hennissements des chevaux comme à la musique du théâtre, Rome, mon amante, je te salue !
Le poète finissait sa chanson. On l'applaudit en lui versant du vin dans une coupe énorme, Il saisit le cratère et le vida tout entier, et chacun l'imita religieusement, l'amphore devint un corps sans âme; l'amphore creuse résonnait comme une caverne funèbre; L'esclave chargé de la cave d'Othon riait sur le seuil de la porte, et l'un des jeunes buveurs lui cria :
— Que ferait ton maître s'il était ici ?
— Il rirait comme moi, dit l'esclave.
— Et puis?... ajouta le buveur.
— Puis il me louerait de vous avoir réjouis par Bacchus.
— Et que ferait-il ensuite? reprit le même buveur.
— 11 entrerait dans sa maison pour se reposer, manger ou prendre le bain.
— Ta viens de mentir, esclave d'Othon ! ou bien tu ne connais point ton maître. Ton maître, en nous voyant ainsi dans la joie, te dirait : « Cette amphore morte a beaucoup de sœurs vivantes dans ma cave ; va chercher une de cellesci. A des convives aussi joyeux, il faut des joyeuses amphores. La vie cherche la vie. Va, esclave, et n'épargne pas ce que les dieux ne m'ont point épargné. » Ton maître te dirait ces choses, et moi je te les transmets de sa part sans craindre d'être démenti.
— Et tu as bien raison, Romain ! dit une voix mélodieuse. C'était la Lesbienne qui arrivait en ce moment aux Esqui-
lies. Elle venait jouir de la fête que l'on donnait à la maison de son amant. Les jeunes plébéiens se levèrent émerveillés de sa beauté. Elle leur fit signe de ne point interrompre ce que le dieu Bacchus avait si bien ordonné. Elle même prit un cratère et versa une libation sur le sable ; puis sa bouche fraîche effleura la coupe.
— Romains, ajoula-t-elle, Othon est retenu par de graves affaires dans un quartier éloigné ; mais je lui raconterai ce que j'ai vu ici. Je crois qu'il peut compter sur votre amitié.
— Lui, belle patronne! s'écrièrent les buveurs. [I n'a qu'à parler. Voici nos bras, à défaut de trésors...
— Ainsi, mes amis, ajouta la Lesbienne, dans toute circonstance il vous trouvera prêts ?
— Nuit et jour ! répondirent les voix altérées.
— Oh ! je le savais bien ! ajouta la charmante nymphe de Lesbos, en rougissant comme la plus jeune des Muses.
Alors elle détacha un brin de myrte de sa couronne, et le jetant au milieu du cercle des jeunes convives, elle dit :
— Ceci est mon gage d'alliance. Ce soir, au coucher du soleil, au Forum romain ; Othon aura peut-être besoin de vous. Adieu, mes amis !
Elle sourit et disparut. Ses esclaves remportèrent dans sa litière aux rideaux d'argent. Les buveurs se levèrent, et, bien que chancelants, ils s'embrassèrent entre eux et parvinrent à regagner les bas quartiers de la ville.
Mercure, dieu du commerce et des voleurs ! Mercure, toi qui présidais aux affaires des spéculateurs éhontés, à tous les [tpactes sordides, à tous les brigandages de comptoir ou d'embuscade ; Mercure, dieu jeune et beau cependant, dieu dont les pieds avaient des ailes, et dont la main tenait un sceptre entouré de serpents d'or, oh ! dis-le-moi, Mercure, n'est-il pas vrai que bien souvent tu t'es indigné du patronage qui te fut dévolu, et qu'il t'arriva bien des fois de te plaindre dans l'Olympe de tes attributs de la terre?... Mercure, laisse-moi croire que, lassé et honteux des turpitudes et des
barbaries de tes adorateurs, tu demandas de changer de région, et tu obtins de conduire les âmes aux enfers, aimant encore mieux vivre avec Caron et Cerbère, les Parques et les Furies, que de présider aux férocités de l'usure ou aux pillages sur les voies publiques.
Il y avait un grand concours de citoyens au Forum romanum. — Les amis d'Othon surtout y étaient venus en grand nombre. — Le temple de Saturne recevait sur sa frise et sur ses colonnes les rayons du couchant ; il était pourpre et or, et ses prêtres montaient et descendaient l'escalier gigantesque, portant les préparatifs d'un sacrifice, car l'empereur Galba devait visiter le dieu, le lendemain de ce jour. Près de la borne dorée, au milieu de la place publique^ le préteur était assis sur une curule portative. Il avait à ses côtés un crieur public et deux édiles. — Phaon et Cursor vinrent se placer en face de lui. — A l'heure désignée, le crieur appela Othon. — La foule était attentive. Les amis du patricien le cherchaient des yeux. Le préleur, calme et [ patient, apaisait de la main l'agitation des curieux, Plusieurs fois il fit signe aux édiles de modérer les turbulences : des jeunes gens du quartier du Tibre. C'étaient ceux qui le i matin avaient fêté Bacchus avec le vin du noble patricien.
Cependant l'heure avançait. Othon n'arrivait pas. Un des jeunes gens eu question se détacha et courut le chercher. Il
n'était ni chez lui, ni chez la Lesbienne. ~ Les deux créanciers et leurs affidés se regardaient entre eux ; la foule s'agitait; les amis d'Othon n'osaient s'interroger du geste ou des yeux. Ils attendaient et doutaient. L'heure prescrite expirait. Les jeunes gens s'écrièrent :
— Voici Agénor, son affranchi ! Préteur, reste sur ton tribunal ! . . .
Agénor accourait pâle et haletant. Le préteur lui dit :
— Quelle nouvelle de ton maître?...
— Préteur, dit le Grec, et vous, Romains qui m'écoutez, un infâme vendeur d'argent nous a trompés ; il s'est enfui avec le trésor qu'il devait nous livrer aujourd'hui.
Phaon et Cursor sourirent de dédain; les amis du patricien devinrent muets d'inquiétude, et plusieurs d'entre eux Il cherchèrent à se retirer furtivement. Les jeunes gens du I Tibre les surveillaient, et la foule commençait à murmurer. Ils restèrent, les yeux baissés, les bras croisés dans les plis : de leur manteau.
Le préteur dit aux créanciers :
— Vous venez d'entendre l'affranchi d'Othon. Je vous conseille de consentir à un délai.
— Voilà bientôt six mois, dit Phaon, que nous vivons de «promesses et de déceptions. Cette nourriture donne des fièvres très-pernicieuses.
Les jeunes gens du Tibre murmurèrent ; le préteur leur imposa silence. Phaon reprit :
— Le noble Othon ne manque pas d'amis, à ce que je vois. Eh bien ! Romains du quartier de Tévéron, voulez-vous répondre pour lui?...
— Vautour affamé, s'écria un des jeunes plébéiens, prends garde ; tu pourrais bien laisser quelques plumes entre nos mains vengeresses.
— Tu vois, dit Phaon au préteur, tu vois quels avocats et quelles cautions s'est choisis le patricien notre débiteur.
Puis, se tournant vers les amis d'Othon, il leur dit :
— Et vous, Quirites, voulez-vous m'arracher mes plumes aussi !... Faites mieux, répondez pour votre bien-aimé compagnon, celui qui tant de fois vous donna de joyeuses fêtes, et il sera libre, et Cursor et moi nous attendrons des temps meilleurs pour lui.
Alors les amis, les familiers du patricien, se réunirent en cercle, et ils se parlèrent à voix basse. Après quelques instants de conseil, l'un d'eux s'exprima ainsi :
— Nous déclarons ici que la position du noble Othon nous navre le cœur; on connaît assez notre attachement pour lui. Mais vous l'ignorez peut-être, Romains, chacun de nous a aussi des charges de famille; beaucoup d'entre nous ont des enfants; les autres sont en pouvoir de père et de mère. Enfin, nous le disons avec douleur, ce sont des regrets et des vœux que nous offrons aujourd'hui au maître d'Agénor.
La foule murmura, et les jeunes gens du Tibre s'élancèrent dans le cercle vide autour du préteur, et sortant de dessous eur robe des bâtons noueux, ils allaient tomber sur les amis ' et les créanciers de l'amant de la Lesbienne. Celle-ci arrivant j tout à coup les arrêta par un geste de sa belle main.
— C'est trop de dévouement, dit-elle. Vous nuiriez à la cause du patricien, votre ami. Préteur, je viens offrir à Phaon et à Cursor ce que je possède en la ville de Ptome.
Cursor répondit :
■ — Ta maison et tes joyaux ne valent pas la moitié de ma créance.
Mais Phaon le libertin s'approchant de la nymphe, lui dit quelques paroles à voix basse... Les jeunes gens du Tibre la virent rougir ; ils virent ses beaux yeux se lever vers la voûte des cieux.
— Oui ! s'écrièrent-ils. c'est une âme noble et charmante ! Et cette fois, rien ne contenant leur colère, ils frappèrent
à coups redoublés, créanciers, affidés, amis hypocrites et tous ceux qui pouvaient n'être point de leur avis. Le tumulte devint effroyable. Le préteur fut renversé desacurule et transporté chez lui; les édiles s'enfuirent épouvantés ; la foule frénétique se roulait comme une mer orageuse; enfin, la garde de Germanie accourut du Palatin, et les ombres de la nuit achevèrent de dissiper le désordre.
Cependant la lune pâle avait atteint la moitié de sa course ; I la ville était silencieuse ; les rues et les places publiques n'étaient peuplées que de statues, fantômes immobiles et rêveurs. Près du grand cirque, deux hommes se parlaient à voix basse, adossés contre une énorme pierre en saillie ; l'un des deux disait :
— Oh! je n'y survivrai pas !.. . Avoir presque touché au laurier de l'empire! . . . et la cave d'or qui est vide ! et Cupido, ce tigre avare, qui s'est enfui dans les enfers ! .. . et les tribuns des prétoriens qui doivent venir!...
— Maître, reprenait le Grec Agénor, sois sûr que, tout infernal qu'il est, Cupido a choisi une autre retraite que l'Achéron. Quelqu'un m'a dit l'avoir vu rôdant dans ce quar-
tier au moment où je haranguais tes chiens affamés ai Forum.
- — Dans ce quartier? s'écria Othon; qui me le découvri
rait, ce Cupido; qui me l'amènerait enchaîné comme ur|
loup ; qui me le livrerait, aurait de moi un million de ses! terces.
— Maître, dit l'affranchi, j'accepte le marché. Jure par Jupiter et par les mânes de ton père que tu tiendras ta promesse,
Othon jura par le ciel, la terre et les enfers.
~ Maintenant, reprit le Grec, cherchons bien aux environs du cirque, et frappons à cent portes s'il le faut.
Et ils se mirent à rôder comme des renards alertes et affamés.
C'était l'heure silencieuse où les ombres pâles glissent att* tour des monuments, revenant de l'autre monde pour rêver ou pleurer sur la terre, selon les souvenirs qu'elles y ont laissés. La déesse Phébé regardait en passant cette grande ville endormie; elle souriait et lui jetait quelques flèches lu mineuses, qui allaient se fixer aux corniches des temples ou! se jouer d*ns l'eau vive des fontaines.
Othon et son affranchi, épuisés de fatigue, s'étaient assis I près d'un grand bassin adossé aux immenses piliers de l'amphithéâtre. Cette piscine servait aux gladiateurs; ils venaient y laver leurs bras ensanglantés en quittant l'arène. Le patn
u cien, obstiné à la recherche du trésor, sommeillait cependant et s'appuyait sur l'épaule d'Agénor. Celui-ci, plus alerte et plus robuste, épiait le moindre bruit et jetait çà et là des regards inquiets. Il crut distinguer un fantôme rôdant. Il pensa que c'était quelque malheureux fiévreux que le délire entraînait hors du logis. — L'ombre s'avançait avec une extrême lenteur. — Parfois elle s'arrêtait comme pour s'assurer de la solitude. Bientôt elle ne fut qu'à dix pas d'Agénor et de son maître, ils étaient assis dans l'ombre. Le Grec redoubla d'attention.
Le fantôme s'approcha de la grande piscine et il se tint du côté opposé, en sorte que le rayon de Phébé l'éclairait tout enlier. — Il paraissait dévoré par la soif, car il n'eut pas plutôt vu la fontaine, qu'il en toucha l'onde et qu'il en but avir» dément, formant la coupe avec ses deux mains. . Agénor soutenait toujours son maître tombé dans les défaillances de Morphée. Il adressa quelques paroles à l'inconnu.
— Cette onde est-elle fraîche, est-elle douce, ami des ombres?... dit-il.
Le fantôme cessa de boire, et Agénor ajouta :
— Aux dieux ne plaise que je cherche à troubler ton plaisir ; bois largement et à ton aise, mon ami. J'aime la paix et la liberté.
Le fantôme était immobile, gardant toujours de l'eau dans ses deux mains.
— Comment! dit le Grec, est-ce que la nymphe malicieuse de cette fontaine t'aurait pétrifié? Ami, je puis à peine distinguer ton visage de la place où je suis ; mais il me semble bien pâle. Serais-tu malade? Je suis un peu médecin. Quand
celui qui dort maintenant sur mon épaule est atteint de quelque malaise, c'est, toujours moi qui le traite. J'ai même opéré certaines cures assez célèbres parmi certaines dames romaines... Consentiras-tu à me faire entendre ta voix, fantôme mystérieux?... Serais-tu le génie de cette fontaine, par exemple?
Mais l'inconnu avait reculé de quelques pas. Le Grec posa délicatement la tête de son maître sur le bord du bassin, après avoir mis son manteau entre elle et le marbre. Puis il se leva et marcha droit au fantôme qui continuait à reculer lentement. — Agénor l'atteignit, et l'inconnu eut à peine envisagé l'affranchi, qu'il bondit de terreur et s'élança dans le cirque à toutes jambes. L'arène était préparée pour le lendemain, et le gardien de l'amphithéâtre dormait dans une des loges du Podium. Agénor avait reconnu le fantôme; on pouvait en juger par l'acharnement qu'il mettait à le poursuivre. Tous deux tournaient dans l'arène comme deux léopards agiles; leurs pieds, sur le sable, ne rendaient aucun bruit ; on n'entendait que leur souffle ardent et quelques mots entrecoupés jetés çà et là. L'un puisait toute sa vigueur dans son épouvante, l'autre dans sa colère et dans l'avidité de saisir sa proie. Souvent ils cherchaient à se tromper par des retours ou des chutes simulées ; quelquefois ils se touchaient presque... Agénor, toujours sur la trace de son ennemi haletant, tendait les bras avec effort, ne saisissant que le vide, adjurant ou blasphémant les dieux; l'autre appelait du secours, et son cri ressemblait à celui d'une hyène blessée. Oh! c'eût été un spectacle triste et risible à la fois de les voir ainsi lutter de vitesse et d'agilité, ces deux athlètes, et le peuple assemblé eût sans doute applaudi en frissonnant.
Cependant Othon s'était éveillé aux cris d'Agénor, et luimême accourait dans le cirque.
— Maitre! lui dit l'affranchi en suivant toujours sa proie, maître, c'est le loup que j'ai lancé... c'est lui, maître! à mon aide! Arrête-le, maître! dût-il te mordre, arrête-le!
Le fantôme fut pris par le patricien qui, en le serrant dans ses bras, reconnut le dieu Plutus, Antonius Cupido. Alors il redoubla ses étreintes jusqu'au moment où l'affranchi vint l'aider à contenir le captif bondissant. Cupido écumait de rage; ses dents grinçaient, ses. jambes tremblaient comme des cordes de harpe. — Othon le força à s'asseoir sur le sable de l'arène des jeux, et après lui avoir lié les mains avec le cordon de pourpre qu'il portait autour de la tête, il se plaça à côté de lui et il lui dit :
— Je n'insulterai point mon prisonnier ; tu es à moi, Cupido. . . Les dieux justes et ma fortune l'ont ainsi voulu. Maintenant réfléchis, et cède à ton inévitable destinée. Il me faut la moitié de ton trésor... Où l'as-tu porté; où Fas-tu traîné, lui si lourd, avec tes bras maigres et déjà vieux? Me répondras-tu ?
Cupido s'obstinait à baisser la tête sans dire une parole. Le Grec proposait déjà d'en venir à la saignée...
— Non, non! s'écria le maître. Agénor, tu es comme tous les médecins avides d'instrumenter les malades. Je sais un secret qui déliera la langue de celui-ci.
Alors Othon s'approcha de l'oreille de Cupido, et pendant quelques instants il lui parla à voix basse.
— Quoi ! murmura tout à coup l'usurier captif, quoi donc ! l'empire !
— Oui, reprit le patricien, c'est-à-dire la mine immense et féconde où l'on peut puiser à pleines mains et sans relâche, nuit et jour.
— L'empire ! répéta l'usurier.
— Lui-même ! la source intarissable à laquelle on s'abreuve jusqu'à en mourir de volupté.
Cupido leva la tête, et regardant les étoiles, il demanda :
— Mais pour qui l'empire?... pour toi ou pour moi?...
— Pour nous deux. Ne comprends-tu point, ô le plus rusé d'entre les rusés. Qu'importe que j'aie le laurier si tu disposes des trésors de l'empereur?... ajouta-t-il.
— Il importe beaucoup, reprit Cupido. Veux-tu que nous changions de rôle ?. . .
— Ah! traître! dit le patricien, tu cherches encore à m'échapper. Mais toute issue est fermée. Par Jupiter, conduismoi dans l'antre de ton or. . . Nous verrons ensuite de quelles provinces nous te ferons proconsul , ou de quel quadrige nous te ferons cocher. Marchons !
La pointe du poignard du Grec Agénor piqua l'épaule d'Antonius, qui bondit sur ses reins, et qui se leva de terreur. Alors tous les trois sortirent de l'amphithéâtre par les galeries sombres, et ils gagnèrent le quartier solitaire qui avoisinait les jardins de Salluste. Antonius guidait la marche, soutenu par ses deux acolytes.
L'USURIER ET L'EMPEREUR k227
L'empereur Galba venait d'arriver au temple de Saturne pour y sacrifier. — Il avait auprès de lui le jeune Pison, son fils d'adoption, héritier désigné de l'empire. — Galba s'était fait accompagner par ses meilleurs amis; comme beaucoup ! de vieillards, il aimait à voir autour de lui des visages riants et paisibles. Il redoutait certaines figures convulsives et de mauvais présage. — Séleucus, l'astrologue, n'était point ce jour-là de la suite de l'empereur. Il avait encouru la disgrâce de César; ses prédictions fatales s'accordaient avec certains oracles. Séleucus avait été sincère. . . on l'avait éloigné. — Les patriciens arrivèrent en grand nombre au temple ; ils encombraient les péristyles et les portiques. — Le seul empereur et Pison étaient avec les prêtres de Saturne dans la Sella. Un victimaire sortit du temple et vint parler à quelques sénateurs, au propylée; cet homme était d'une grande pâleur. Il dit qu'un tatlreau avait brisé ses liens à l'autel^ et qu'il était venu tomber sanglant aux pieds de Galba * En ce moment on entendit une rumeur autour du temple; le peuple avait reconnu Othdn, Il arrivait^ au grand étonnement de la foule et [de ses amis. Un homme maigre et pâle le suivait. Les cheveux gris de cet homme tombaient çà et là en désdrdre; son tnanteau était fané, et sa robe usée datait de plusieurs consulats. 11 était chagrin et comme effrayé de se montrer au ghmd soleil. Plusieurs citoyens se rappelèrent l'avoir vu; et ils le nommèrent.
C'était Antonius Cupido. — Otbon paraissait avoir pour lui I de grandes déférences. Il souriait en lui parlant; mais c'est I à peine si Antonius pouvait lui répondre.
Tous les deux montèrent les degrés du temple. Othon s'in- | forma des nouvelles de l'empereur. — On lui en donna briè- I vement; chacun l'évitait ; un de ses amis vint à lui, et lui dit ces mots :
— Hier ton nom fut appelé trois fois par le crieur public; hier le préteur a déclaré ta personne chose privée de tes créanciers... Oses-tu bien reparaître?...
— Il a raison ! reprit à voix basse Antonius.
— Oui, lui répliqua Othon, il pourrait bien avoir raison, | Antonius, si tu n'étais mon palladium.
— Ah ! dit Cupido, toute ma cave d'or pillée, violée comme une vestale par un débauché ! . . .
— Paroles d'usurier avare, reprit Othon. L'empereur Antonius César tiendra d'autres discours. Je te le dis : tu seras ,. empereur! entre nous le marché est arrêté. Tu payes toutes mes dettes; tu me donnes deux provinces...
— Quatre, si tu veux! mais je ne vois pas le plus petit prétorien sur la place publique ! ajouta-t-il.
— Patience ! Antonius. Ton éternité a le temps d'attendre. Ces choses se disaient entre eux et à voix basse. Une litière
parut dans le Forum; ses rideaux étaient fermés; Elle alla se \ placer à l'extrémité de la place publique, près du temple de la Fortune. Othon sourit en la voyant de loin ; il la montra du doigt à Cupido.
— - Tiens, lui dit-il, voilà mon trésor, à moi.
— Que contient cette litière? demanda Cupido.
— Ma Lesbienne, ami Antonius.
— Une femme! une femme ! ajouta l'avare en hochant la tête.
Cependant les portes du temple de Saturne s'ouvrirent, et Galba parut; mais il fut entouré par plusieurs sénateurs à qui il présenta Pison. Galba était très-pâle ; son sourire forcé ressemblait à un dernier adieu. Il parla à quelques chevaliers romains, et leur demanda des nouvelles de leur famille. Ceuxci répondirent que les dames de Rome se plaignaient d'un malaise à la mode depuis sept mois : l'ennui.
— Ah ! dit Galba, depuis sept mois que je suis empereur :es patriciennes se meurent de langueur !... on leur donnera les fêtes. Voici Pison, mon fils adoptif, qui se chargera de le soin. Je lui donnerai pour aide Othon que j'aperçois d'ici. — Othon est un joyeux convive et un ordonnateur expérinenté dans l'art de donner des jeux... Que ne doit-on pas Ittendre de l'ancien ami d'iEnobarbus Néron !...
i En même temps, il s'avança vers le patricien, et il lui dit n souriant :
— Et nos dettes, ami?... troublent-elles encore nos amoureuses nuits?...
— Nos dettes ! reprit le patricien, tu m'en fais souvenir, ésar. Depuis qu'elles se sont envolées, je les avais tontes ubliées...
— Comment donc? dit Galba, tu as pu chasser ces incomîodes chauves-souris?... et par quel secret, ami Othon?... 'or et l'argent sont bien rares aujourd'hui; moi, qui te irle, je vis avec une économie obligée...
— Et moi, qui te réponds, César, j'ai le bonheur de pou- I voir vivre en prodigue. . .
Antonius Cupido, à ces paroles, fit une grimace piteuse qui amusa beaucoup ses voisins. Ils lui demandèrent s'il 1 n'était point pris d'une colique. — Ce fut en ce moment que l'affranchi Agénor vint dire à son maître que les 'architectes l'attendaient : c'était le mot convenu avec Jes conjurés '. — Galba reprit :
— Tes architectes, ami. Tu fais bâtir une maison?*..
— Non, César, mais un temple à ma fortune* Et il s'éloigna, suivi de Cupido et d' Agénor.
Presque aussitôt des cris retentirent à l'extrémité de la ( place publique. La foule murmura, comme fait l'ouragan I lorsqu'il arrive du lointain horizon. — Des bruits sinistres coururent dans le Forum, et tout à coup on vit briller des I casques et des épées sur la voie Sacrée* — Galba s'arrêta stir l'escalier du temple de Saturne!; il donna des ordres à ses j familiers qui le suivaient. On vint lui dire que des cohdrtës •! prétoriennes s'avançaient en habit de guerre. — Le vieillard prit la main du jeune Pison^ et il s'avança vers le centre du Porum, près de la borne dorée. Des cavaliers accouraient, et la foule épouvantée fuyait en jetant des clameurs. Galba $ entouré de chevaux et d'êpées nues$ se redressa avec colère :
— Compagnons, s'écria-t-il, que voulez-vous?
On ne lui répondit qu'en lui présentant des pdintes de; glaives. Un moment après$ il tombait égorgé. Son sang inonda la borne milliaire. Le jeune Pisôri, qui fuyait, reçut une javeline dans les lianes.
1 Suétdiib.
L'USURIER ET L'EMPEREUR 2."l
Les prétoriens se répandaient en tumulte dans la ville. Othon, entouré de cohortes, s'avançait triomphalement vers le sénat. A ses côtés marchait Antonius Cupido, pâle, épouvanté. Au moment d'entrer dans l'édifice où les sénateurs étaient assemblés, l'usurier dit au patricien :
— Décidément, j'abdique en ta faveur!... la vue du sang m'a glacé; je serais tué demain assurément; mais tu me rendras mes trésors?
— Tu as mieux que cela, répondit le glorieux Othon, ne t'ai-je pas rendu mon amitié?
En sortant du sénat, Othon fut porté par les soldats jusqu'au Palatin. La Lesbienne l'y attendait. Cupido eut l'insigne faveur de souper avec eux, ce jour-là.
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