LÉGENDE ANTIQUE
Les étrangers qui passent à Nîmes, et qui visitent, aux portes de cette ville, le beau jardin public nommé la Fontaine, ont quelque peine à se figurer que les collines rocheuses formant Y hémicycle autour du grand jardin étaient couvertes, il y a des siècles, de sombres et dangereuses forêls. Au quatrième siècle de l'ère chrétienne, des bois druidiques s'élevaient encore aux environs de la colonie de Nîmes, et de
là venait le nom de Colonia-Nemausensis-Aagusta, que nous retrouvons sur tant de médailles antiques et sur tant de ruines que recelait le sol de cette cité gauloise et romaine, siège d'un prétoire, et jouissant, sous les Césars, de tous les privilèges du droit latin, comme d'autres villes importantes de la Gaule Narbonnaise.
C'était vers l'an trois cent vingt-huitième de notre ère. Constantin, fds de Constance Chlore et d'Hélène, régnait sur le monde romain depuis près de dix-sept ans. Dans sa jeunesse, il avait vécu à Rome parmi les voluptueux de la classe patricienne. Ami des arts et de la philosophie, il eût passé sa vie aux palais de Baïa et du Pausilippe, si son père ne l'eût amené sur les bords du Rhin, où les Francs saliens et les Francs ripuaires se montraient déjà, et dans les îles des Bretons, où la révolte fermentait toujours.
Mais, depuis quelques années, la paix semblait assurée au monde. Constantin, empereur, avait défait et tué Maxence, qui lui disputait l'Italie, et, en Orient, il avait chassé de Byzance et anéanti à jamais l'armée d'un fantôme d'empereur, Lucinius, qui finit par le gibet, après avoir essayé du trône.
Aussi, Constantin victorieux voulut-il revoir les Gaules, qu'il aimait en souvenir de sa jeunesse et de son père. Par ses ordres, un palais impérial avait été bâti sur la rive du Rhône, aux portes de cette belle cité d'Arles (Arelata civi- 1 tas), colonie phocéenne dont la conquête romaine et, depuis, la conquête franque, ne purent jamais effacer le caractère originel.
Constantin, qui n'aimait pas Rome, hésitait-il encore entre Arelata et Ryzance pour le siège de l'empire? 11 serait permis
LA DERNIÈRE GALLO-RO MAIiXE 235
de le croire en le voyant s'établir sur les bords du Rhône, non loin de l'embouchure du fleuve, où les plus grands navires pouvaient jeter l'ancre, où une ville immense pouvait s'élever sur les deux rives et sous un des plus beaux climats de l'univers. Ajoutons qu'à cette époque le fils d'Hélène était chrétien, et qu'en désignant au monde une autre métropole impériale, il espérait en finir pour jamais avec les antiques croyances. Déplacer la puissance souveraine, et livrer Rome comme apanage au pouvoir sacerdotal, c'était ruiner le vieux polythéisme et ouvrir l'ère nouvelle où l'humanité devait marcher.
Or, en ce temps-là, il y avait entre les deux colonies, Arles et Nîmes, un grand concours de voyageurs. Une voie latine avait été établie de l'une à l'autre cité.
C'était par une nuit étoilée du mois de Jules. La brise fraîche, venant des étangs voisins de la mer, frémissait dans les grands chênes qui dominaient à une prodigieuse hauteur le temple de Diane, près d'une source sacrée, hors des murs de la cité de Nîmes. Le lieu était auguste, et nul n'osait, à certaines heures de la nuit, approcher du Sacrariam où Diane était invoquée et qu'elle visitait elle-même, selon les antiques croyances. Cependant, à une des portes latérales du temple, un enfant de quinze ans avait frappé légèrement du bout d'un bâton recourbé, à l'usage des voyageurs. Un grand chapeau, le pileas des bergers, pendait, rejeté, sur son épaule droite. Il avait la tunique courte et serrée; il était chaussé de caligules poudreuses, et un poignard gaulois brillait à sa ceinture.
La porte de bronze s'ouvrit. Le signal de l'enfant avait
été reconnu. Puis cette porte lourde se referma sans bruit, comme si l'on eût craint d'éveiller les échos du lieu sacré. Celle qui reçut le jeune messager à cette heure avancée de la nuit était la prêtresse de Diane, Delia-Cornelia, fille belle entre les plus belles et les plus admirées. Voyant la fatigue de l'enfant, elle fut émue, et, lui prenant la main, elle l'amena dans une chambre basse et voisine du propylée intérieur. Là, il y avait un lit de repos. Delia-Cornelia dit à l'enfant :
— Mon frère, c'est trop de fatigue pour ton âge. De la ville phocéenne à la colonie de Nîmes n'y a-t-il donc plus d'hôtelleries? Je ne t'attendais que demain.
— Demain, Cornelia? dit l'enfant. Et l'empereur Constantin qui consent à te donner audience dans deux jours ; devais-je tarder à venir t'apporter sa réponse?
Cornelia rougit, et ses paupières s'abaissèrent involontairement; mais, revenant bientôt de sa rêverie, elle courut chercher pour l'enfant tout ce qui pouvait réparer ses forces. Le bassin aux anses d'argent, l'aiguière aux deux becs, l'huile pour le bain, et la petite amphore et la coupe, le pain, la viande grillée et les fruits les meilleurs.
— Tiens, mon frère, dit-elle, ceci sera pour ton repas. Avant toute chose, il serait de mon devoir de te laver les pieds ; mais tu ne veux par recevoir ces humbles services de moi, la grande prêtresse. Je vais, une lampe à la main, visiter une dernière fois le Sacrarium et poser la dernière offrande sur l'autel de Diane.
Ces deux enfants habitaient le temple solitaire ; chastes et beajix comme leur déesse, vous les auriez pris eux-mêmes
pour les deux enfants divins, aimés des nymphes de Délos. L'un touchait à sa quinzième année, l'autre avait dix-huit ans, l'âge splendide de la beauté ; c'était Delia-Cornelia.
Cornelia était issue de cette race gallo-romaine qui participait des deux types, celui du Nord et celui du Sud ; résultat inévitable de la fusion des races après la conquête des Gaules par les Latins. Elle avait la taille flexible, les formes légères et nerveuses, ornées de ce demi-plein qui est le caractère de la santé. Grande comme les Gauloises, elle avait dans le mouvement toute la souplesse des femmes nées dans les régions du soleil. Son teint mat avait la blancheur dorée de l'Italie; de longs cils bruns ombrageaient ses yeux bleu de mer comme ceux des druidesses celtiques. Rien n'égalait la pureté de l'ovale de ce visage grave et charmant, ni la fière mélancolie de ce front, ni la beauté de cette bouche un peu J bombée, ni le luxe oriental de cette chevelure souple, noire ' et abondante, contenue à moitié dans le réseau d'or de Phrygie. Telle était Cornelia la jeune prêtresse en robe blanche, I la tête couronnée de verveine, de laurier ou d'iris nymphée, selon les solennités de Diane.
Tiberinus, son frère, était l'expression la plus complète de ce beau type de l'adolescent que la Grèce nous transmit sous le nom d'Endymion: jeunesse efflorescente qui déjà laisse pressentir la force et l'agilité d'un âge plus accentué et plus passionné.
Ainsi, ces deux enfants, par leur nature physique même, avaient quelque chose de délien, comme s'ils descendaient de la race divine à laquelle ils étaient consacrés.
Élevés dans le temple dès leur bas âge, qui les avait ame-
nés aux pieds de Diane? qui les avait offerts à l'autel de la Chasteté? qui les avait abandonnés à jamais?... C'est ce qu'ils ignoraient : insoucieux, du reste, de leur origine, ils n aimaient que leur déesse, ils n'avaient d'avenir que dans la grandeur des mystères dont ils étaient les pontifes.
Que faisaient-ils dans ce temple isolé, situé près du gouffre effrayant consacré aux nymphes, et entouré d'yeuses aussi vieux que la terre? L'un, Tiberinus, chargé des offices subalternes, lavait les marbres, les patères, les portes de bronze, les vases, les piscines, l'autel aux cornes d'argent; il entretenait la flamme dans les lampadaires et sur les trépieds ; l'autre, Délia- Cornelia, initiée aux mystères delphiques, aux sciences théogoniques, aux rites de Diane et d'Apollon, sacrifiait à la déesse, passait de longues heures avec l'esprit initiateur, et, remplie de la vision pythique, elle rendait l'oracle aux croyants. Combien de fois, couchée au pied de l'autel, elle fut surprise par les premières clartés de l'aurore, consultant les livres sacrés et cherchant, dans l'étude du passé, le secret de l'avenir! Dans cette double existence, tantôt lyrique, tantôt méditative, Cornelia avait puisé à deux sources : celle de la science et celle de la poésie. Aussi une empreinte surnaturelle se manifestait sur son beau visage, et sa parole avait pris une incroyable expression de solennité; les peuples la vénéraient comme un sage, et ils l'aimaient comme un beau et bienfaisant génie.
Les premiers feux du jour étincelaient à peine au-dessus des bois séculaires, lorsque Cornelia, revêtue du peplwn romain, envoya un message au préteur de Colonia-Nemausensis. Celui-ci, précédé d'un licteur, et escorté d'un tribun
militaire, ne tarda pas à se rendre au temple de Diane. Delia-Cornelia le reçut sous le propylée.
— Préteur, dit-elle, je pars pour Arelata, j'ai obtenu une audience du divin empereur ; je te remets la garde du Sacrarium. Par ta charge, tu es pontife en l'absence de tout autre prêlre ou prêtresse.
— Je garderai le temple et l'idole, reprit le préteur ; mais, divine Pythie, que vas-tu demander au maître? ignores-tu qu'il est chrétien ?
Cornelia baissa la tête ; mais, tout à coup, relevant le front avec fierté :
— Si César est chrétien, reprit-elle, le monde romain n'a point encore abjuré le culte des aïeux. Toi-même, préteur $ es-tu de Jupiter Capitolin ou dit Christ ?
— Je protège les chrétiens, selon les nouveaux édits de l'empire, dit le préteur.
— Je te comprends, reprit la jeune fille; ton prétoire avant tes dieux. Quoi qu'il en soit, voici le temple; qu il soit gardé par les soldats de la légion romaine.
Elle1 sortit, suivie de Tiberinus et escortée du cortège mi* 1 litaire; Un plattstrum attelé de deux chevaux l'attendait. Les deux enfants de Diane saluèrent lé temple et les bois, et ils i donnèrent le signal du départ. Le ctiar s'avança rapidement dans les plaines^ vers le canal qui conduisait aux ruines de l'antique Rhdda. Un navire devait appareiller pour le delta du Rhône et la vallée impériale.
En ce temps-là les eaux de la" Méditerranée couvraient dds terrains devenus, depuis lors, marécageux. Selon des traditions respectées, le littoral n'était qu'à quelques stades de
Colonia-Nemausensis. S'il faut en croire même des témoignages archéologiques, cette énorme tour, dont la grande ruine se tient encore debout sur une colline voisine du temple de Diane, cette tour Magne si renommée dans le Midi (turris magna), était un phare gigantesque élevé pour la sûreté des navires qui côtoyaient les rives de la Gaule Narbonnaise. Nous avons parlé dans un livre des opinions diverses sur l'origine de Turris Magna, opinions combattues et soutenues avec tous les arguments de la science, et qui cependant n'ont amené au pied de cette autre Babel que doutes et confusion. Les uns lui donnent une origine phocéenne, d'autres gauloise [volée arécomique); d'autres veulent qu'elle ait été élevée par Agrippa, gendre d'Auguste, à qui la Narbonnaise devait de magnifiques monuments. Quoi qu'il en soit, s'il est vrai que les eaux marines s'avançaient à quelques stades de la cité de Nîmes, rien ne s'opposerait à ce que la grande tour eût servi de phare pour les navires, puisque, de son couronnement, on peut encore distinguer, par un beau temps, la ligne bleue de la Méditerranée.
Les vastes marécages qui séparent aujourd'hui la plaine de Nimes du littoral, étaient couverts alors, admettons-le, par les eaux vives de la mer, et les galères latines, à voile triangulaire, à double rang de rames, venaient mouiller leurs ancres en vue des bois consacrés à Diane.
Arrivé à un petit port sur le canal, le plaustrwn parti de Nimes s'arrêta, et le guide désigna à Delia-Cornelia le maître de la galère qui l'attendait. Celui-ci s'avança au-devant de la prêtresse et lui montra son navire prêt à appareiller. Le char reprit le chemin de Colonia-Nemausensis, et Cornelia s'avança
au milieu des mariniers, émerveillés et joyeux de cette belle apparition.
— Sous l'invocation des dieux de Rome et de la Gaule, I dit-elle au pilote, je me confie à tes soins, moi, prêtresse de
Diane, et mon frère Tiberinus, que voilà. Le maître de la galère répondit :
— Je suis de ïarente, située à l'extrémité de l'Italie, et l je trafique sur les côtes de l'Espagne et de la Gaule. J'ai gardé I les croyances de mes pères, et je sais ce qu'on doit aux prêtresses des dieux. Je te conduirai jusqu'à Arelata, où l'empereur réside en ce moment. Voici la coupe pour les Né-
ï réides.
Cornélia prit la coupe remplie d'un vin couleur de rubis.
— J'invoquerai les Néréides de ces plages solitaires, ditelle; elles ont droit à la première libation du départ.
Placée au bord des grandes dalles qui surplombaient le porl, elle pencba la coupe, et un large flot de vin s'épandit comme une zone de pourpre et alla colorer l'eau marine.
— A vous, Néréides, dit Delia-Cornelia, belles et pures jeunes filles qui gardez le littoral de la Gaule, heureuses de votre empire. Amenez jusqu'à la vaste mer cette galère tarentine, et, par vos sourires, rendez-lui favorable votre roi Neptune.
Après ces paroles, elle rendit la coupe au Tarentin, qui la remplit de nouveau, et, dans sa libation, fut moins prodigue que la prêtresse envers les Néréides. Le pilote imita le maître Ju navire, donnant encore à son tour une moindre part de la ;oupe de vin aux blondes nymphes des eaux.
Cornélia, appuyée sur l'épaule de Tiberinus, son frère,
s'avança vers la galère par une jetée de planches qui communiquait de la rive au navire. Elle alla s'asseoir près de la poupe, où une place d'honneur lui était réservée. On démarra les ancres; les rameurs, assis, attendirent le signal, la rame haute. Le maître leva le pennon aux couleurs variées; le pilote se pencha sur la barre, et les rames s'abaissèrent dans un seul mouvement, saisissant l'eau et la soulevant en longues nappes courbes et azurées.
La galère voguait droit vers le sud à travers des îlots couverts de grandes touffes de joncs et de tamarins, d'où s'élevaient de larges volées d'oiseaux aquatiques.
Sur le même navire tarentin se trouvaient quelques passagers qui se rendaient en Italie, préférant, comme Cornelia, les beautés de la mer et les orages aux fatigues et aux aventureuses rencontres d'un voyage sur les voies lalines, à travers des forêts. Or, parmi ces passagers, un jeune homme de vingt-deux ans, (paraissant appartenir au patriciat militaire, se tenait debout, l'épaule appuyée contre le mât, taciturne et pensif, regardant la ligne de F horizon $ comme ceux qui i rêvent d'un passé irréparable ou de quelque belle espérance entrevue. Il avait pris passage sur la galère pour Arles seule* metit, et il revenait de la ville consulaire de Narbonne. Ld marchand tarentin 1 avait reçu sans connaître son nom ni le but de sort voyage, mais sttr sa bonne mine et l'assurance; donnée par lui qu'il était fidèle à César. Du reste, un petit esclave de Gêtulie, qui accompagnait le vdyagetir inconnu, était aussi taciturne que son maître. Assis sur des cdr^ dages, il jouait tout seul aux osselets, et, s'il interrompait son jéu$ c'était pour mordre sur quelques grosses pommes
d'Espagne dont il avait fait provision dans une corbeille.
Tiberinus, couché aux pieds de sa sœur, avait remarqué l'étranger. Il avait même plusieurs fois surpris un regard furtif jeté du côté de la belle prêtresse. L'enfant dit à voix basse à Cornelia :
— Ma sœur, il y a là un voyageur taciturne qui a l'air de contempler avec amour les belles théories du coucher du soleil, et qui est bien plus préoccupé de ta beauté.
La main de Cornelia se plaça sur la bouche de Tiberinus. L'enfant se tut ; mais son œil vigilant ne quitta point le mouvement de l'étranger.
La galère agile arrivait aux dernières pointes rocheuses qui signalent l'entrée en pleine mer. Sur la droite, à travers la pourpre et l'or des rayons solaires, apparurent des ruines sortant des eaux ; une tour, des pans de muraille, les corniches de quelques galeries hautes ; c'était l'antique Rhoda, la ville submergée dont parle Pline, et que nous voyons encore dressant hors des ondes marines les extrémités de ses monuments. Ces grandes ruines, sur l'étendue cristalline de la mer et toutes colorées des teintes ardentes du soir, étaient d'un aspect imposant et religieux. Bientôt le soleil s'abîma derrière cette Pompeia sous-marine qui, tout à coup, changeant de caractère, après la lumière disparue, se montra, aux yeux des passagers, noire et délabrée, comme une Gomorrhe foudroyée au milieu de son lac.
Tournant la pointe à l'orient, la galère tarentine fut bientôt emportée sur l'étendue, la voile aidant les rames, et les rameurs chantant l'hymne du soir à Neptune calmé.
La nuit s'éleva dans le firmament avec ses pavillons
2i4 LES NUITS DE ROME
d'étoiles et sa jeune lune pointant deux cornes vers le joyeux Vesper.
0 nuits de juillet, qne vous êtes sereines et brillantes sous les cieux de ma patrie! Mais que vous passez rapidement, belles nuits d'été, versant la rosée rafraîchissante et laissant flotter votre chevelure à la brise rieuse ! Vous passez, précédées du crépuscule du soir qui embrase l'horizon des feux du Syrius, et suivies du crépuscule du matin qui, derrière vous, irise l'espace de ses clartés limpides. 0 nuits de ma patrie, quels frais et jeunes souvenirs vous me rappelez, à moi, adorateur passionné de la nature, et qui, tant de fois, mêle les aspirations de mon âme aux divines harmonies de l'univers !
Aux premières lueurs aurorales, un groupe d'îles se montra, et des volées de cigognes annoncèrent le delta du Rhône. 11 parut enfin cet immense triangle de verdure et de fleurs qui, placé à l'embouchure du fleuve comme le delta égyptien, divise en deux branches les grandes eaux entrant dans la mer bleue comme deux voies lactées.
— Double le cap, pilote! s'écria le marchand tarentin, et nous, passagers, saluons la nymphe dufleuve antique.
La prêtresse de Diane se leva, majestueuse et blanche comme la plus jeune des Heures. Elle étendit la main en signe de paix sur les belles solitudes des deux rives. Alors commencèrent les chants du matin.
Gonflée par la brise de mer, la voile s'étendit largement comme Taile d'un cygne, et la galère remonta le fleuve sans le secours des rames. Bientôt apparut la tour de César, qui depuis perdit son nom, détrôné par un nom chrétien; poste militaire qui commandait aux deux bords du Rhône. Bientôt
un carillon argentin se fit entendre au loin. C'était le tintement des cloches d'Arles qui s'éveillaient ; Arelata, déjà à demi chrétienne, et qui voyait une basilique s'élever au milieu de ses temples.
Le couronnement du grand cirque ne tarda point à se montrer à l'horizon; les arcs triomphaux s'élevèrent sur le fond bleuâtre ; le palais de Constantin dressa tout à coup les corniches de ses énormes tours bâties au bord des eaux . Arles apparut dans sa grandeur impériale; ville charmante et superbe, que se disputaient encore en ce moment les dieux grecs et latins, et le Christ régénérateur du monde.
La galère fut amarrée aux dalles du port. La vigie militaire l'avait signalée. Un édile, escorté de soldats, vint reconnaître les passagers. Tiberinus, prenant sa sœur par la main, montait avec elle le grand escalier de marbre, lorsque le jeune étranger, qui n'avait encore parlé que des yeux à Delia-Cornelia, s'approcha d'elle et lui dit :
— Soit que tu veuilles séjourner dans cette ville, soit que tu poursuives ton voyage sans t'y arrêter, prêtresse de Diane, je t'offre la protection d'un nom qui n'est pas sans éclat : je suis Gallus Julien, fils de Constantius et neveu de l'empereur Constantin.
— Reçois nos remercîments, répondit Tiberinus. Nous avons accepté l'hospitalité chez une femme noble et sage ; on la nomme Théodora ; et, ce soir, ma sœur doit se rendre au palais impérial pour parler à César lui-même.
— J'y serai, reprit Julien.
Et il jeta sur Cornelia un de ces regards d'inexprimable tondresse qui souvent décident d'une destinée.
Au delà des grands massifs de verdure du delta du Rhône, le couchant resplendissait des clartés purpurines du soir. La jeune lune s'avançait dans le ciel, radieuse et chaste comme une vestale. Les eaux du fleuve roulaient en nappes argentées au pied du palais impérial.
Dans une grande salle, donnant sur une terrasse élevée, deux lampadaires brûlaient au faîte de leurs colonnes de bronze, supportées par trois pieds de griffons, et leur grande lumière allait se reflétant en gerbe allongée sur le pavé de mosaïque. Deux statues de marbre blanc se regardaient entre elles, chacune placée sur un socle de jaspe noir veiné d'or. A une des extrémités de la salle, près d'un portique, un homme, âgé de quarante-cinq années, était assis dans une curule d'ivoire, dont les bras reposaient sur deux aigles tenant la foudre. Cet homme était l'empereur Constantin ; son visage était grave et son regard rêveur ; il était revêtu d'une sydaris de laine blanche, aux manches larges, aux plis abondants. Sa tête était nue et déjà un peu dépouillée de cheveux, que les travaux et la pensée plutôt que l'âge avaient argentés. Près de lui se trouvait une table de marbre africain, noir et rougeâtre, supportée par de petites cariatides, figurines de nymphes couronnées de grappes d'or, et sur cette table étaient posées une coupe incrustée de camées et une petite amphore au bec d'épervier.
Prenant et déposant la coupe^l'empereur buvait de l'hy-
dromel miellé, jaune et limpide comme le vin de Thasos; il buvait par petites gorgées, ainsi que cela arrive à un homme absorbé dans ses réflexions, en écoutant de sérieuses paroles.
L'empereur Constantin écoutait, en effet, quelqu'un qui lui parlait d'une voix calme, et dont l'accent était harmonieux comme la musique d'une flûte lydienne. Cet interlocuteur de César n'était autre que la belle prêtresse de Diane, Délia- Cornelia.
Elle était debout, à quatre pas de l'empereur ; un bras appuyé sur le cippe d'un vase, la tête couronnée de feuilles vertes, et sa longue robe tombant en plis de neige sur le pavé transparent. Souvent la prêtresse élevait la main droite comme pour soutenir par le geste l'autorité de sa parole. Souvent aussi elle s'interrompait, observant, dans les intervalles de silence, le visage du maître du monde.
— Ainsi, Cornelia, dit l'empereur, tu es venue défendre devant moi les dieux de Rome et des Gaules?
i — Oui, César, les dieux de l'empire, répondit Cornelia. L'empereur se prit à sourire.
— Les dieux de l'empire? reprit-il. Tu as raison, ils n'ont jamais été que les dieux d'un empire; j'en sais un, moi, qui est le dieu de l'univers !
— Et c'est celui que tu sers?
— Oui, Delia-Cornélia.
— Eh bien ! reprit la prêtresse, tu n'agis pas autrement que n'ont agi et pensé Hésiode, Zoroastre, Pythagore, Socrate,
I Platon, Apollonius de Tyanes, Marc Aurèle et tant d'autres, s Seulement, en reconnaissant le dieu universel, ils ont respecté les antiques théogonies, vénérées des peuples, et les
dieux symboliques qui sont comme les attributs vivants et divers du grand esprit du monde.
— Cornélie^ il n'est qu'un seul dieu.
— Sais- tu son nom ? demanda la prêtresse.
— Les Israélites le nommaient Jéhovab.
— Et les chrétiens, comment l'ont-ils nommé?
— Ils l'ont nommé Dieu, dit l'empereur.
— Quelle vague dénomination î reprit Cornelia. Eh bien! César, qu'importe alors que nous appelions Jupiter, la puissance de ce dieu ; Minerve, sa sagesse ; Vénus, sa beauté ; Diane, sa pureté; Muse, son intelligence?
L'empereur fronça les sourcils. Il prit la coupe et avala coup sur coup plusieurs gorgées d'hydromel.
— Jeune lille, reprit-il, tes paroles ne manquent pas de témérité. Que viens-tu enfin me demander?
Delia-Cornelia s'approcha du portique donnant sur la terrasse, que le clair de lune inondait de sa pure lumière ; et là, sous les rayons argentés, et comme placée sous la sauvegarde de Diane, sa déesse :
— César, dit-elle, j'ai une grâce à te demander : c'est, en m' écoutant, de rester calme et magnanime comme tu as coutume de l'être, toi, souverain du monde. Je ne viens pas ici braver l'empereur, je viens l'implorer.
— Pour qui? reprit Constantin assez vivement ému.
— Pour les faibles qui étaient hier les plus forts ; pour ceux qui ne sont pas chrétiens comme l'empereur.
— Pour les païens! reprit Constantin. Mais je veux détruire les idoles du mensonge; le monde doit être chrétien.
— S'il doit le devenir, César, dit Cornelia, que ce soit par la
persuasion douce et lente qui suit la marche du temps, souriante et bonne, un flambeau à la main et la paix dans le regard.
— Tu veux que je protège les faux dieux, jeune fille? mais ils s'écroulent déjà de toutes parts...
— Laisse-les crouler, César, sans y toucher.
— Ta Diane chasseresse elle-même n'est qu'un marbre muet, une statue qui va tomber de son autel. Tu crois en elle, Cornelia?
— Je crois à l'esprit familier et divin avec qui j'ai vécu de" puis mon enfance; je crois à l'intelligence qui m'a éclairée, à la pureté qui m'a préservée. Je crois à Diane parce que je l'aime et que je l'honore.
— Ah ! dit l'empereur, tu es digne d'être chrétienne et je briserai ton idole.
— Tu briseras donc aussi ma vie, César î Eh quoi ! repritelle, les rôles sont-ils donc changés? Les martyrs désormais seront-ils les adorateurs des dieux de l'empire? et parce que
; César a confessé le Christ, verrons-nous les chrétiens lâcher sa leur tour les lions du cirque sur nous? Prends garde, empereur, la persécution est la force des opprimés î Les chrétiens le savent bien.
En ce moment un jeune homme entra dans la salle ; il î s'était fait annoncer à César.
— Viens, Julien, s'écria l'empereur, viens, mon docte et magnanime neveu. Ta présence ici est opportune. Tu es initié autant que personne à la science divine, à nos mystères, à la morale prêchée par les apôtres, et, de plus, tu es chrétien sincère. Regarde, Julien, voici une jeune prêtresse de Diane qui vient censurer les édits nouveaux que j'ai rendus contre
330 I, E S NUITS DE RDME
les horribles superstitions païennes ; elle vient défendre devant moi Jupiter contre le Christ.
— Vraiment! dit Julien. Ah ! du moins, tu conviendras, Constantin, que jamais Jupiter n'eut un plus noble et plus beau pontife.
— Oui, Julien, oui, reprit l'empereur. Et c'est aussi en faveur de tant de jeunesse et de grâce que j'ai pardonné de téméraires paroles. — Cornelia, ajouta-t-il, discute avec mon cher neveu Julien ; il est docte aussi, et sa parole est entraînante comme la tienne. Je serai juge entre vous deux. Voyons, Cornelia?
La prêtresse de Diane était en ce moment tout éclairée des clartés de la lune ; blanche et radieuse elle-même comme une céleste apparition, elle jeta sur Julien un regard tranquille ; puis, croisant les mains sur sa poitrine, elle eut l'air d'invoquer un esprit mystérieux.
— Mais regarde-la, Julien, dit l'empereur, ne ressemble t-elle pas à un ange? c'est à s'y méprendre.
— Et nous pourrions bien nous y méprendre réellement, César, dit Julien.
— • Non, mon sage neveu, non. Tu vas combattre par les armes spirituelles cette séduisante apparition. L'esprit ténébreux est subtil; il prend toutes les formes, tous les lan-
Revenant avec complaisance à son hydromel, l'empereur se préparait à écouter la discussion qu'il provoquait, attentif et avide de controverse, comme s'il se trouvait encore au concile de Nicée, au milieu des trois cent dix-huit évêques qui fo/idrovèrent Arius et son livre.
LA DERNIERE GALLO-ROMAINE l2.M
— Prêtresse de Diane, dit Julien d'une voix bienveillante, te plairait-il de renouveler devant moi les demandes que tu viens d'adresser au clément empereur?
— Oui, dit Cornelia. Mais ne voulant pas sortir de l'humble sphère où je suis née, ne voulant pas être accusée de témérité dans mes discours, je me borne à demander protection pour le temple de Diane de Colonia-Nemausensis-Augusta et sécurité pour sa prêtresse.
— Tu rends l'oracle dans le temple , jeune fille , dit Julien.
— Aux croyants qui viennent me consulter je réponds selon que l'esprit mystérieux inspire mon âme.
— Quel est cet esprit?
— Je l'ignore.
— Quels sont les sacrifices offerts à ton autel ?
— Ceux qu'instituèrent et voulurent seuls recevoir Diane Éphésienne et Apollon Smynthêe^ les sacrifices d'animaux sans tache et les oblations des fruits de la terre.
— Point de sacrifices humains?
— Je ne suis ni une druidesse ni une pythie de la Tauride.
•f- Quelle est ton existence dans le temple?
— Je vis des offrandes de l'autel, comme c'est le droit de tout sacerdoce. Je garde le lieu sacré et je conserve son trésor ; à ma seule présence, tout téméraire s'éloigne. Je lis les livres de Delphes et ceux des poëtes initiateurs : Orphée, qui enseigna l'union par l'harmonie ; Musée, qui révéla fart de la médecine et la science des oracles ; Hésiode, qui chanta les diverses phases du monde, et qui fit aimer aux hommes la
vie champêtre et le travail; le divin Homère et ses glorieux successeurs dans les lettres grecques et latines.
— Quelle est, en deux mots, la morale du culte que tu rends à Diane Éphésienne et à Apollon Smynthée ?
— Cette morale, je la divise en deux préceptes : envers l'humanité, éclairer et secourir la souffrance et l'ignorance; envers soi-même, conserver la pureté du corps et de l'esprit.
— Jeune fille, dit Julien, n'as-tu jamais lu le livre des chrétiens?
— Je l'ai lu, répondit Délia- Cornelia, sa morale est sublime...
L'empereur redressa la tête d'un air de fierté mêlé de joie.
— Eh bien ! reprit Julien, comment la lecture de ce livre n'a-t-elle pas fait de toi une chrétienne?
— Parce qu'avant de connaître ce livre, dit Cornelia, j'avais en moi l'amour des choses divines et l'amour de l'humanité.
— Tu te trompes peut-être, ajouta Julien; dit plutôt que ; la sainteté de la morale évangélique t'a effrayée...
— Ce qui m'eût effrayée, reprit Cornelia d'une voix ferme et claire, ce n'est pas la sainteté des livres des chrétiens, mais les rigides interprétations données à la morale évan- ) gélique; le Christ et ses disciples furent meilleurs que ne les , font aujourd'hui leurs sectateurs triomphants.
— Que dit-elle là? s'écria Constantin.
— Attends, César, reprit Julien; le Christ est Dieu. Cornelia, le crois-tu?
— Si le sage Nazaréen était Dieu, reprit la fière prêtresse, il ne put mourir ; s'il était homme, il ne put ressusciter ii
— Ah! s'écria l'empereur en se levant de son siège, l'œil étincelant et le front orageux ; voilà le blasphème ! Je le pressentais venir. Julien, que mérite cette impie?
— Clément empereur, dit celui-ci, je ne suis pas son juge.
— Tu Tes, Julien, tu l'es en ce moment, par mon autorité souveraine. Juge cette prêtresse des idoles d'après les paroles mêmes que tu as entendues. Je le jure ici, je ratifierai ta sentence. A quoi condamnes-tu Delia-Cornelia?
Julien s'inclina devant l'empereur, comme pour le remercier du grand honneur qu'il lui accordait. Puis, élevant lia main et désignant la prêtresse, qui le regardait d'un œil isuperbe et avec un dédaigneux sourire :
— César, dit-il, acceptant la charge dont lu m'as revêtu, j'Iet te rappelant la sainteté de ton serment, je condamne Delia- Cornelia à être ramenée au temple de Diane de la colonie de Nîmes, et j'ordonne qu'elle y sera protégée, elle et son culte, 211 vertu des antiques lois de l'empire.
j — Julien ! exclama l'empereur hors de lui, Julien, tu viens e rendre, en ce moment, une sentence d'apostat.
Et Constantin sortit de la salle à pas précipités, l'orage llans le cœur et la tête en délire.
Resté seul avec la prêtresse, Julien s'approcha d'elle et lu it 5 demi- voix :
— Tu n'as pas un instant à perdre, Cornelia. Je connais
1 Doctrine d'Àrius et de ses sectaires. — La vérité est que le Christ tait Dieu fait homme.
le caractère impétueux et vindicatif de César. Au mépris du serment, il te fera enlever, et tu seras jetée dans quelque dure prison. Si ce n'est pour toi, prends pitié de ton jeune frère Tiberinus, qui est en ce moment aux portes du palais... Viens, je protégerai ta fuite.
Au souvenir de son frère, Cornelia tressaillit, et s'adressant à Julien :
— Diane elle-même t'a sans doute envoyé pour me sauver, dit-elle, je te suivrai. Allons rejoindre Tiberinus et fuyons la colère de l'empereur.
Julien connaissait tous les détours du palais, les galeries secrètes, les escaliers creusés dans l'épaisseur des murailles; il courut à l'extrémité de la salle et ouvrit une porte d'ébène qui donnait sur un étroit passage. Cornelia le suivit. Quelques instants après ils étaient l'un et l'autre hors des murs du palais.
— Où est Tiberinus mon frère? dit Cornelia en voyant qu'on l'avait entraînée au bord du fleuve. Pourquoi ces esclaves, et pourquoi cette barque à douze rameurs qui paraît nous attendre? Tu m'as promis de me rendre Tiberinus, repre* nait-elle avec une fiévreuse expression de doute et de crainte,
— Prêtresse, dit Julien, deux de mes esclaves sont allés5 par mon ordre, prévenir Tiberinus ; il nous rejoindra.
— Jamais, dit Cornelia, jamais je ne quitterai ce rivage: sans mon frère. . . lui, l'ami de mon cœur, le doux compagnon' et la sauvegarde de ma solitude...
La nuit était à moitié de sa course ; tout reposait dans les vastes campagnes, et, du côté de la ville, on n'entendait que le tintement des armes des soldats qui, marchailt d'un pas
régulier, relevaient les postes militaires. Quelques mariniers chantaient au loin sur le fleuve en arrangeant leurs cordages aux lueurs de Phœbé. Julien avait ordonné en secret à ses rameurs d'approcher la barque le plus près possible de la rive. Cornelia, debout sur un tertre de gazon a quelques pas de là, regardait avec inquiétude autour d'elle, cherchant à découvrir au loin quelque indice de l'arrivée de son frère. Les deux esclaves envoyés par Julien, il faut le croire, ne revenaient point. Cependant le moment devenait critique, et il était bien probable que les gardes de l'empereur étaient déjà à la recherche de la prêtresse, si soudainement disparue. Julien s'approcha d'elle, et lui dit d'un air suppliant :
— Je t'en conjure, noble jeune fille, ne reste pas un instant de plus sur ce rivage. Voici la barque et les rameurs; j'avais tout prévu pour ta fuite, sachant bien d'avance que tu exciterais la colère de César. J'ai voulu te sauver, toi que j'honore entre toutes les femmes, Ne dédaigne pas mon bon secours. Ton frère, averti par mes esclaves, ira te rejoindre. Je vais devant toi ordonner qu'on prépare pour lui une barque pareille à celle-ci.
— Et où me conduira-t-on? demanda Cornelia.
— Il est à la pointe occidentale du delta, dit Julien, une ; solitude abritée par des bois épais. Là se trouvent des pas- 1 teurs, une pauvre et honnête famille, vivant du travail de ses I mains, isolée du reste du monde, une famille de proscrits
depuis le dernier règne et dont nul que moi ne soupçonne l'existence. C'est là que je te mènerai.
— J'irai, reprit Cornelia; j'irai demander l'hospitalité à ces proscrits. . . mais il me faut Tiberinus. . .
Elle persistait à rester sur le rivage, lorsque tout à coup Julien s'écria :
— Je vois des flambeaux ! je vois au loin les soldats de la garde tribunitienne qui viennent à nous. A moi, mes braves esclaves !
Et, suivi de ses serviteurs, il saisit dans ses bras la voluptueuse jeune fille et l'emporta triomphant dans la barque qui l'attendait.
Cornelia ne jeta pas un cri, ne répandit pas une plainte inutile; mais, assise dans la barque qui fuyait à toutes rames, elle levait vers les cieux de suppliants regards.
Elle disait :
— Je vous adjure toutes en témoignage, chastes étoiles, divinités de la nuit, j'ai cédé à la force comme une captive. Si cet homme qui m'a enlevée est de bonne foi, si son cœur est pur et ses desseins selon la justice, protégez-le, et que je puisse un jour moi-même lui témoigner ma gratitude, Si, au contraire, il m'a séparée volontairement de Tiberinus ; s'il ne me rend pas mon frère, mon jeune protecteur... s'il couve dans son âme quelque pensée perverse.. . ô mes bonnes divinités, que ces ondes soient mon tombeau et que l'impie soit ' livré aux Euménides vengeresses !
Elle parlait ainsi, et chacun pouvait entendre ses paroles; et la barque fuyait au courant du fleuve avec l'agilité du requin, et l'ardent jeune homme, Julien, le neveu de César, se
tenant debout au milieu de la barque, excitait les rameurs et couvait du regard la belle Gallo-Romainc.
Delta du Rhône, que tu étais beau dans ta nature primitive, alors que l'industrie moderne n'avait encore rien touché de ta sauvage grandeur ; quand tu balançais au vent de mer tes bois gigantesques ; quand les buffles aux cornes noires et les chevaux libres erraient clans les savanes autour de tes lacs ; quand le fleuve, soulevant ses flots au retour des jours tièdes, venait inonder et féconder ta végétation luxuriante ! Placé entre l'Italie et l'Espagne et en face du continent africain, toutes les brises marines pouvaient t'apporter les semences des trois régions ; aussi réunissais-tu trois flores méridionales, et dans ce divin pêle-mêle de la nature, tout était grâce, harmonie et grandeur. Les barbares vinrent un jour camper sur les rives opposées à tes rives et ils respectèrent ta beauté native, ils ne mirent pas le pied sur ton sol virginal. Mais les civilisateurs sont venus à leur tour, et tout a été perdu pour toi, beau delta du Rhône. Ils ont coupé tes lacs de digues et de murailles, ils ont fouillé et éclairci les saintes retraites de tes forêts ; ils ont labouré tes savanes ; ils ont porté la hache, la bêche, la truelle et le mortier dans le riant désert. Ils ont fait cela, dit-on, dans l'intérêt de la fortune publique, et qu'en est-il résulté? la vente de la terre libre à quelques marchands privilégiés; quelques grosses cupidités satisfaites, mais non assouvies, et un Eden de moins dans l'univers.
Sortant des eaux du Rhône, et longeant les rives maritimes, la barque de Julien approchait, au lever du soleil, de la pointe occidentale du delta. C'était une presqu'île formant un petit golfe ceinturé de grands arbres et de quelques ro-
ches verdoyantes de mousses et de lianes. Julien, placé à la barre du gouvernai], imprima à la barque un mouvement oblique, et la pointe de la proue vogua droit sur le rivage à fleur d'eau.
La barque toucha au sable mêlé de coquillages et d'étincelles d'or. Les rameurs, levant à la fois leurs douze rames, attendirent les ordres du maître. Julien, prenant Cornelia par la main, l'aida à descendre sur la rive. Son petit esclave de Gétulie le suivit. Un autre esclave, resté dans la barque, donna le signal ; la petite galère reprit la mer, et disparut bientôt derrière des massifs de verdure.
La solitude était profonde ; mais Julien connaissait des sentiers à travers les bois. Il marchait à pas lents devant Cornelia, qui, relevant sur son bras gauche le pan flottant de sa robe, s'appuyait de la main droite sur l'épaule du petit esclave de Gétulie. Après avoir laissé l'empreinte de leurs pas sur le sable du rivage, ils entrèrent sous les voûtes de verdure de grands pins d'Italie, projetant au loin leur ombre et le parfum de leur branchage résineux. Ils arrivèrent bientôt à une éminence de terrain abritée au nord par un rideau de peupliers et de massifs de hêtres, mais d'où les voyageurs pouvaient découvrir au sud le golfe limpide, le cap avancé et la pleine mer. Là, un autel en ruine s'élevait encore, tout chargé de lierre, au milieu d'une énorme touffe de lauriers et de myrte sauvage. Des iris-nymphées, des nénufars, des joncs parés à leur extrémité de leur mousse enroulée et de leurs crins d'or, se balançaient à la brise près de l'autel, car une source sortait vive et murmurante d'une cavité rocailleuse sous les marches brisées du monument. Cet autel
avait été consacré aux Nymphes dans des temps inconnus ; les croyants l'avaient oublié dans la solitude, et les Nymphes aussi peut-être. Cornelia reconnut les pierres sacrées, et, s'arrêtant dans ce lieu, elle dit à Julien :
— Les pasteurs dont tu m'as parlé ne doivent pas être éloignés d'ici; va les prier d'envoyer vers moi leurs femmes et leurs filles. Je t'attendrai ici sous la garde de cet autel.
Julien, surpris, hésita à répondre. Cependant, voyant Cornelia qui s'asseyait sur l'escalier de l'autel, il lui dit :
— Les pasteurs sont encore bien loin; mais je t'obéirai. Toutefois, écoute-moi, divine prêtresse : plusieurs fois, dans mes voyages aventureux, j'ai traversé la colonie de Nîmes, et plusieurs fois j'avais entendu vanter ta suave beauté et ta
1 sagesse. Aussi avais-je depuis longtemps au fond de l'âme la pensée de te voir, le désir inquiet de te rencontrer.
— J'ignorais cela, dit paisiblement Cornelia.
— Oui, tu ignorais cela, belle prêtresse, et tu ignores peut-être bien d'autres amours qui brûlaient pour toi. Me trouvant dans la galère qui t'amenait à la cité phocéenne,
i juge de mon délire à ton apparition. Je ne demandai pas ton nom ; je te reconnus, charmant fantôme de mes rêves ; mais,
r doué d'une grande puissance sur moi-même, je ne voulus ni m'approcher de toi ni te parler. Quelqu'un me dit que tu allais implorer César pour le culte de Diane que les novateurs persécutaient. Ma résolution fut prompte. Je savais que tu irriterais Constantin ; je prévoyais que tu te perdrais peutêtre... Je jurai le ciel et la terre que je t'enlèverais à l'empereur, à Diane, au monde entier!
— Généreuse protection ! dit avec dédain Cornelia. Poursuis.
— Oh! je prévois bien tes grands airs dédaigneux et ta colère, reprit Julien, dont le sourire devenait effrayant, mais je poursuivrai, ainsi que tu me l'ordonnes. Cornelia, il est dans la vie un instant solennel qui décide de notre destinée. Cet instant est venu pour toi et pour moi. Ton culte est perdu, et ton temple l'est aussi; tu connais les nouveaux édits de César. Tu as encouru toi-même sa colère. Il ne pardonne pas. Et moi, prince de sa famille, moi, dont la modération Ta trompé jusqu'ici, je me suis perdu aussi et sans retour. Dès aujourd'hui, Constantin me hait ; il m'a deviné. . , il me poursuivra demain pour m'écraser. Ainsi, tout est fini et pour toi et pour moi sur ces bords dangereux. Mais une intelligence supérieure peut se créer un monde nouVeau, et du fond d'un abîme s'élancer dans les airs. Or, moi, Julien, aujourd'hui proscrit peut-être à l'heure où nous touchons, j'aurai un jour l'empire; je serai le maître de1 l'univers.
— Eh bien! dit la prêtresse, que veux-tu de moi?
— Je veux que tu partages cette puissance souveraine,
— Moi? dit Cornelia.
— Toi-même, cruelle et dédaigneuse jeune fille.
— Où sont les pasteurs à qui nous venons demander; asile? où est la famille de proscrits, au foyer de laquelle tu as promis dem'amener, Julien? dit la prêtresse.
— Des pasteurs, des proscrits, une famille? 11 n'en est pas dans cette solitude, répondit le ravisseur.
— Ah! dit Cornelia, j'ai vu cela, mais trop tard; j'ai vu cela à la pâleur de ton visage et aux lueurs de tes regards, hier, sur le rivage, quand tu m'as enlevée.
— Eh bien! reprit Julien, ton parti est-il pris? me suivras-tu? deviendras-tu ma fiancée, mon épouse?... Je t'aime, Cornelia!... Tu ne réponds pas?
— Et Tiberinus , mon frère, qui doit nous rejoindre, quand sera-t-il ici? demanda la prêtresse.
— Jamais ! s'écria Julien.
— Je le savais, je l'avais deviné aussi, ce mensonge, à la fausseté de ton visage.
— Oh ! folle prêtresse, reprit en riant le neveu de César ; ah ! imprudente et aveugle jeune fille qui ne me réponds pas ! Mais tu ignores donc que ma galère et mes rameurs sont là qui m'attendent près du cap que tu vois d'ici, et cachés sous les grands arbres du bord ; tu ignores que je puis t'enlever encore et poursuivre mon voyage, et gagner les îles du golfe napolitain, doubler le promontoire de Tarente, entrer dans l'Adriatique, remonter jusqu'aux îles qui avoisinent le continent, et de là gagner, par les montagnes, les vallées de la Germanie, tout ce grand pays contenu entre le Rhin et le Danube? Ignores-tu encore que moi, prince de la famille impériale, je puis, dans ces libres contrées, soulever à ma voix des armées de barbares, campées sur les rivages des deux fleuves, les Huns, les Goths, les Vandales, les Suèves, les Francs, et qu'à la tête de six cent mille guerriers, apparaissant sur la frontière des Gaules et dans le nord de l'Italie, je puis tomber comme le feu du ciel sur les légions romaines, les briser, égorger jusqu'au dernier de la famille de Constan-
tin, courir sur Rome et asseoir mon empire au Palatin? Le sais-tu cela, toi, faible femme?
— Non, en vérité, dit Delia-Cornelia.
— Eh bien ! reprit l'ardent jeune homme, viens et partage ma fortune. J'aurai le monde, la suprême volupté de régner avec toi sur le monde.
— Et tu veux, toi, chrétien, épouser une prêtresse de Diane? demanda Cornelia.
— Moi, chrétien? répondit Julien en riant. Tu as vu comment je t'ai interrogée et à quoi je t'ai condamnée chez César.
— Alors tu renierais le Christ et son culte? dit la prêtresse.
— Je rétablirais les dieux de l'empire, les antiques divinités du monde, auxquelles on m'a fait renoncer dans mon enfance, mais dont je vénère les traditions et les mythes divins.
— Tu ferais cela, toi! demanda Cornelia avec une incroyable expression de finesse, de doute et d'ironie. Eh! bien, jeune César, va, suis ton étoile ! Va chercher les foudres du Nord pour régénérer et purifier les régions du Sud. Chasse de Rome les novateurs, relève le Palatin, couronnetoi du laurier d'or ; et quand il ne manquera plus rien à ta gloire et à ta grandeur, souviens-toi de cette pauvre prê- ! tresse des Gaules que tu auras rendue à son temple, et qui i ne te demandera pour toute faveur qu'un autel de marbre thasien et un trépied d'or pour la Diane de Colonia-Nemausensis-Augusta.
— Ah ! s'écria Julien, quelle froide ironie !
Sur un signe de son maître le petit esclave s'éloigna et gagna le rivage. Se voyant seule, face à face avec son ravisseur, la belle prêtresse tressaillit et un frisson courut dans ses veines. Julien la contemplait avec les yeux clairs et ardents du tigre. Tout à coup il s'approcha d'elle ; il lui saisit la main et se mit à la supplier ; des larmes sillonnaient ses joues ; il tremblait de tous ses nerfs. Cornelia ne répondit pas une parole, mais sa bouche souriait avec toute l'amertume de l'ironie et du dédain.
— Je n'aurai de toi que des mépris ! s'écria Julien.
— Que des mépris... dit la prêtresse.
— Tu mens, femme, tu mens, reprit hors de lui l'ardent jeune homme.
11 la saisit alors et voulut l'arracher de l'autel auquel elle s'attachait de toute la force de ses mains. La lutte fût bientôt devenue inégale, lorsque Cornelia, se retournant par un effort sublime, se dégagea des mains du ravisseur. Alors tirant un poignard qu'elle cachait dans sa robe, elle frappe au visage Julien, qui de nouveau la saisissait, et tournant le fer contre elle-même, elle l'enfonça tout entier dans sa belle gorge virginale.
Un cri terrible retentit. Un enfant accourait, et Julien se vit tout à coup en face de Tiberinus, qui, le fer à la main, lui demandait Delia-Cornelia, sa sœur. Mais Julien lui-même n'avait déjà plus l'usage de ses sens et de sa raison ; blessé au visage par le poignard de la prêtresse, et tout inondé de sang, épouvanté d'avoir vu Cornelia se frapper d'un fer, la tête en délire et le cœur défaillant, Julien tombait de l'autre côté de l'autel, la face contre terre, comme un homme frappé à
c2lU LES NUITS DE ROME
moi t. C'est pourquoi Tiberinus, croyant qu'il expirait, ne lui enfonça pas dans la poitrine l'épée gauloise, la large lame qu'il tenait à la main.
Aux cris de désespoir du jeune frère de Cornelia accourut l'esclave de Gétulie, suivi de plusieurs serviteurs. On entoura Tiberinus, qui voulait se tuer sur le corps de sa sœur. D'autres coururent à Julien, et ils se hâtèrent de l'emporter vers la galère.
Sur les graminées et les mousses vertes, au pied de l'autel antique, la belle prêtresse de Diane gisait étendue, déjà pâle statue, et les yeux cernés de ces teintes violettes qu'il plaît à la mort de jeter comme un voile sur les yeux qui se ferment pour toujours. Ses longs cheveux noirs avaient quitté leur réseau d'or, et s'épandaient autour des bras et jusqu'aux genoux de la divine jeune fille. Sa robe blanche était teinte de sang, mais elle couvrait encore soigneusement ses pieds charmants, comme si, par un dernier sentiment de pudeur, la prêtresse en mourant eût songé à se voiler tout entière.
Tiberinus, prosterné devant ce corps auguste, releva tout à coup la tète à un bruit de rames qu'il entendit vers le golfe; il vit la galère de Julien qui s'éloignait et qui n'emportait (l'enfant le crut) que le cadavre du ravisseur de Cornelia.
- — Va, dit-il, exécrable navire!
Puis, reportant sur sa sœur ses regards inondés de larmes :
— Et nous, reprit-il, regagnons le temple que nous n'aurions jamais dû quitter.
Des mariniers s'avançaient, en effet, vers l'autel antique. C'était ceux qui, cédant aux prières de Tiberinus, étaient partis avec lui de la cité impériale pour se mettre a la pour-
LA DERRIERE G-AILO-ROMAISE 265
suite de Julien. Ces intrépides mariniers, après avoir amarré leur barque aux arbres du rivage, venaient proposer à l'enfant de le ramener, lui et la chère dépouille sur laquelle il pleurait, jusqu'aux étangs voisins de Nîmes, où une litière emporterait la belle morte.
Et déjà Tiberinus soulevait la tète pâle de sa sœur, lorsqu'il sentit un léger souffle effleurer sa main. Il jeta un cri.. . un cri d'un accent inexprimable. Cornelia ouvrit les yeux un moment, mais assez longtemps encore pour reconnaître son frère, pour lui dire quelques paroles que nul n'entendit autour d eux, pour lui serrer la main et rendre le dernier soupir sur le sein de son bien-aimé Tiberinus. Mort devenue bien douce! car la suave jeune fille s'éteignit en souriant.
Delia-Cornelia ne fut point transportée au temple de Diane. Elle avait demandé à son frère, en mourant, de lui rendre les honneurs funèbres au delta du Rhône, et de déposer son urne cinéraire dans un tombeau de terre recouvert de ver* idure, sur un point élevé du désert d'où l'on pût découvrir fi un vaste horizon. Ses volontés furent suivies pieusement. Les voyageurs qui naviguaient sur ce golfe remarquaient dans la suite un petit tertre sur le versant d'un promontoire, et couvert de belles touffes d'iris-nymphées, de lauriers à fleurs blanches et de myrtes autour desquels s'enlaçaient des verveines. C'était le tombeau de la prêtresse de Diane, morte martyre de sa pureté.
Telle fut Cornelia, avec sa beauté, son chaste amour des choses divines, son inviolable attachement aux traditions antiques, son dévouement à Diane Épbésicnnc, ce symbole de ïrâce, de eagesse et d'intelligence. Cornelia fut donc vrai-
ment la dernière prêtresse des Gaules méridionales, la dernière et poétique expression du polythéisme grec et latin ; elle fut vraiment aussi la dernière Gallo-Romaine.
Tiberinus revint au temple de Diane. Il passa deux jours enfermé dans le Sacrarium , selon les ordres de sa sœur ; puis, il quitta le lieu vénéré, après en avoir fermé soigneusement toutes les portes, et en avoir jeté les clefs de bronze dans le gouffre consacré aux Nymphes. 11 s'éloigna, et nul ne sut le chemin qu'il suivit. Le lendemain, toute la colonie de Nîmes entendit des mugissements venant du sanctuaire abandonné. Bientôt des langues de feu sortirent des fenêtres hautes, et un incendie expiatoire dévora tout ce qui pouvait avoir servi à Délia- Cor nelia et à sa déesse. 11 ne resta que des marbres et des bronzes dans le Sacrarium.
On dit que Tiberinus remonta les rives du Rhône, qu'il gagna les frontières de la Germanie, et alla offrir son épée aux Francs-Saliens et Ripuaires qui campaient sur les bords du Rhin. On dit encore que, lors des premières invasions des barbares, bien avant celle des Suèves sous Hermanric, et des Francs sous Pharamond, on le vit, monté sur une cavale sauvage et la framée à la main, porter le carnage et la mort dans les légions romaines; terrible et implacable, , offrant aux mânes de sa sœur de sanglantes funérailles, cher- ; chant toujours^ dans la mêlée, Julien, devenu empereur, et 'appelant d'une voix formidable.
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