ÉTUDE GRECQUE IMITÉE D'ARISTOPHANE
C'était par une belle soirée du mois d'hécatombéon
I (juillet). Le soleil se couchait magnifique dans les eaux rou-
igies du golfe Saronique. Les grandes hirondelles marines
volaient à tire-d'aile de Salamine au Pyrée, rasant la surface
1 Nous avons emprunté à Aristophane le sujet de cette étude, en nous faisant une loi de ne pas copier un seul vers de son admirable comédie de Lysislrala. Le lecteur comprendra notre admiration pour le
jpoëte de Lysistrata, par.ee mot de saint Ambroise dont le génie était lui-même si empreint d'atticisme : ((Quand les grâces quittèrent le
1 monde elles se réfugièrent dans l'âme d'Aristophane. »
claire des vagues et jetant de longs cris qui allaient roulant tout le long des promontoires. Le sommet de l'Hymette perdait insensiblement les teintes dorées du soleil ; il se couvrait de ces tons violacés si admirables aux cimes des montagnes méridionales. Des bruits confus s'entendaient du côté d'Athènes; aux heures rafraîchies du soir, le peuple de Minerve, répandu dans les carrefours et sur les grands escaliers du Pyrée, se promenait noblement en respirant les brises que lui envoyait la mer de Myrtos.
Or, près d'un petit temple situé non loin du rivage, à un stade de la ville, une belle Athénienne, accompagnée d'un petit esclave de la Cyrénaïque, paraissait attendre avec inquiétude quelqu'un à qui elle avait donné rendez-vous. Le petit esclave, lui aussi, était fort agile ; il allait et venait sur la grève, montant quelquefois sur les rochers voisins, comme pour explorer la rive. Cependant une forme humaine parut au bord des flots. L'Athénienne appela le Cyrénéen, et lui dit dans un dialecte crétois :
— Vois, et dis-lui que je suis ici.
Le petit esclave courut et revint dire à sa patronne : -- Oui, Lysistrata, c'est Lampito la Lac^démonienne qui
s'avance vers toi.
Lysistrata leva la main en signe de joie, et fit quelques pas en avant.
— C'est toi, Lampito! dit elle; ma Lacédémonienne chérie ! que tu es belle ! Je t'attendais et je perdais patience.
— Lysistrata, répondit Lampito, quelle joie de te revoir!
Les chemins sont affreux. Mon cheval est tombé deux fois entre Mégare et Eleusis. J'ai reçu ton message. Mon époux est à Athènes pour traiter de la paix; hélas ! il sera bien surpris de me voir ici. Tu as voulu m'avoir, me voici : quelle affaire si importante ?. . .
— Tu sauras tout, Lampito. J'ai mes projets... Mais quel teint de santé ! quelle force! La belle gorge!
— Oui, je m'exerce au gymnase avec mes compagnes. Nous donnons souvent des jeux en l'honneur de Pollux. Je franchis la barrière à cheval, et je danse la pyrrhique... Mais pourquoi me regarder ainsi?
— Ma belle guerrière, j'ai de grandes choses à te dire. Cependant attendons nos autres compagnes.
— Tu as donc convoqué une assemblée de femmes au bord de la mer ?
— Oui, sans doute. Mais voyez leur paresse! Ah! s'il s'agissait d'une fête au temple de Bacchus, ou de Pan, ou de Vénus Coliade...
— Oh ! elles seraient toutes ici; je les connais.
— Ah! voici Myrrhine, dit Lysistrata.
L'Athénienne Myrrhine arrivait, en effet, à pas lents, et s'appuyant sur le bras d'une forte Syrienne.
— J'arrive tard, Lysistrata, dit-elle. Mon époux est revenu ce soir de Pylos.
— Myrrhine, sois la bienvenue. Ton époux est très-heureusement arrivé pour servir mes projets... Pourquoi te farder avec de l'oicanette, Myrrhine? ton teint blanc et mat est si beau!
— Mon mari aime le teint coloré.
— Le digne Athénien ! Nous lui servirons un plat de son goût. Mais voici une Mégarienne de mes amies. Je te salue, Stratyllis.
Stratyllis prit les mains de Lysistrata, et lui dit en souriant :
— Est-ce l'Amour, est-ce la Fortune, est-ce Junon qui nous attire ici ?
— Tu le sauras. Voilà, ma jeune Mégarienne, une robe bien courte... Tu as la jambe de Diane, et tu ne veux pas qu'on se contente de le deviner.
— Voulais-tu que je vinsse sur cette grève vêtue d'une cimbérique l flottante ! Mon époux m'a suivie à Athènes ; il s'est réuni aux députés du Péloponèse pour demander la prolongation de la trêve. Demain ils se rendront au Pnyx2. Cette guerre du Péloponèse ne finira donc jamais ! Comment se fait-il que lorsque les femmes des diverses villes rivales sont si bien d'accord entre elles (et il faut en remercier les bonnes déesses comme chose presque inouïe), comment se fait-il que les hommes soient si acharnés à se battre, à vouloir s'exterminer?...
— C'est une question que nous résoudrons plus tard, dit Lysistrata, et tu verras qu'elle se rattache à la grande affaire qui nous rassemble aujourd'hui.
Une autre jeune femme parut en ce moment et rejoignit les compagnes de Lysistrata. C'était une Corinthienne; on
1 Robe asiatique.
2 Place destinée aux assemblées du peuple; le Forum d'Athènes.
devinait son pays à la richesse de ses bracelets et à la souplesse de sa taille.
— En vérité, Calonice, lui dit F Athénienne en la baisant sur le front, il faut te savoir gré d'avoir quitté pour nous tes jardins de Sicyone et les brises du golfe des Alcyons.
— -Oui, la chaleur à Athènes est étouffante, ma bien-aimée Lysistrata. Vous avez une ville belle, riche et guerrière, mais nous avons à Corinthe un art que vous ignorez : celui de vivre avec volupté.
— Oh! vous êtes tous de bonne race, ajouta Lampito.
— Paix! dit Lysistrata, et que la rude Lacédémone se fasse un peu Corinthienne ; la Grèce n'en sera que plus tranquille, plus heureuse. Mais nous voici au complet, je crois, moins quelques Arcaniennes et quelques femmes de Salamine qui doivent, ce soir, se rendre dans ma maison.
! A un signe de Lysistrata, le petit Cyrénéen, aidé par d'autres esclaves qui étaient survenus, étendit des tapis sur le sable, et la belle Athénienne invita ses amies à s'asseoir au-
itour d'elle. Un groupe charmant se forma au bord du golfe
iSaronique; jamais les rayons de Diane n'éclairèrent une réunion de beautés plus volupteuses; on aurait dit des Néréides assemblées écoutant les récits merveilleux de leur reine Ga-
ilatée.
— Mes amies, dit l'Athénienne, quelle est votre opinion sur cette guerre qui, depuis près de vingt ans, dévore la Grèce comme un vautour? Quelques trêves de courte durée interrompent à peine ces affreux carnages, ces incendies, ces pillages, dignes, en vérité, des peuples de la Scythie, que nous n'avons plus le droit d'appeler barbares. Qaant à moi, je dé-
teste la guerre, et cela par des raisons qu'il serait trop long d'expliquer ici.
— Pour moi, dit Lampilo, j'aimerais à passer le bras de mer qui nous sépare de l'Asie, et à porter le fer et le feu dans les voluptueuses demeures du grand roi, quand ce ne serait que pour avoir la joie de le voir courir sur des éléphants, lui et ses nymphes épouvantées. Mais la guerre entre villes grecques est une guerre impie. Je lève la main contre cette guerre.
— Et moi aussi, ajouta Myrihine. Cinéas, mon mari, me fait devenir folle avec ses chevaux, ses armes et ses récits de combats. Il n'y a plus moyen de passer une nuit sans apprendre à forcer un camp ou à donner un assaut.
— Le mien, dit Stratyllis, passe sa vie, quand il revient ' pour peu de temps à Mégare, il passe sa \ie à chanter la chanson de Télamon, à fourbir son bouclier, à aiguiser son épée, à rajuster l'aigrette de son casque. Il mange et boit à peine, m'embrasse par distraction, et repart toujours pour le camp avant le coucher du soleil.
— Par les divins Tyndarides! s'écria Calonice, le mien n'est pas plus sage. Sur deux jours qu'il a passés à Corinthe, il m'a donné deux heures, et encore... Oh ! j'ai la guerre en horreur !
— Voilà qui est bien, dit Lysistrata, nous sommes toutes d'accord. Il nous faut donc la paix. Nous la voulons et nous l'aurons.
— Plût aux Grâces et à Mercure! dirent ses compagnes. Mais comment amener nos maris, les députés des villes helléniques actuellement à Athènes, à s'entendre et à signer un
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bon, solide et long traité de paix? Vous verrez comme ils vont se quereller demain au Pnyx !
— Comment ?reprit Lysistrata. Avez-vous confiance enmoi?
— Oui, par Minerve ! tu es belle et sage comme elle. Pourtant, c'est [une justice à te rendre, tu ne t'es jamais brouillée avec Vénus Génétyllide.
— Non certes! dit Lysistrata, et voilà précisément pourquoi je veux la paix. La paix, c'est le bonheur du foyer domestique, c'est la prospérité de la famille, c'est la joie des enfants.
— Et celle des épouses aussi, ajouta Stratyllis. Je suis franche avant tout.
— Fort bien, ma belle Mégarienne. Or, voici mon projet : forcer nos époux, bon gré, mal gré, à faire la paix.
— Encore une fois, comment? Que faudra-t-il donner pour cela? demandèrent toutes les femmes.
— Donner, dit Lysistrata. Au contraire; demandez-moi ce qu'il faudra refuser.
— J'entrevois ta pensée, reprit Calonice. Elle commence à me chagriner.
— Jeunes et belles épouses de l'Attique et du Péloponèse, ; reprit vivement Lysistrata, il s'agit de notre repos, de notre
bonheur à toutes. Si nous étions au Pnyx, nous parlerions de la patrie en prononçant ce mot-là d'une grosse voix, d'une voix d'orateur traître et vendu; mais, entre nous, ne parlons que de nous-mêmes, car, en vérité, nous valons mieux que toutes celles et tous ceux que nous connaissons et que nous i ne connaissons pas. Voyons, ferez-vous exactement ce que je vous prescrirai?
— Sans doute, sans doute, dirent-elles. Pourvu que...
— Point de restrictions ! reprit Lysistrata dont l'œil s'animait comme celui de Diane. Voulez-vous la paix ?
— Oui, oui.
— Eh bien! je vous jure que vous l'aurez. Voici par quels moyens : la plus âgée de nous n'a pas vingt-deux ans ; nous sommes belles et séduisantes à faire tourner la tête des plus rebelles. Adonis s'oublierait lui-même pour nous suivre.
— Oui, reprirent-elles, c'est une justice à nous rendre.
— Nos maris sont tous amoureux de nous, reprit Lysistrata. Nos maris sont les chefs de la Grèce, ils ont pleins pouvoirs de traiter de la paix. Eh bien! obligeons-les à conclure un bon traité et à le signer. Me comprenez-vous?
— Mais, dit Lampito, oui et non. Il faudrait donc traiter nos maris en ennemis jusqu'à la paix signée, c'est-à-dire, vivre avec eux comme s'ils étaient absents?
— Vivre avec eux! s'écria Lysistrata. Tu veux dire nous séparer d'eux. Qui donc est celle d'entre nous qui ne finirait pas par s'attendrir !
— Ah! reprit en souriant Galonice, ceci est au-dessus de mes forces.
— Décidément, dit Stratyllis, le remède est pire que le mal. Que la guerre continue!
— Quant à moi, ajouta Myrrhine, je ne m'exposerai jamais à voir tomber mon époux dans le désespoir; d'autant plus que moi-même je manquerais de persévérance.
— 0 malheureuses créatures que vous êtes! s'écria Lysistrata. Quoi! vous poussez la lâcheté jusque-là? Vous avez si peu de cœur que vous ne voulez pas conquérir la paix, c'est-
à-dire le bonheur de tous au prix de quelques sacrifices !... au prix de quelques privations !. , . Ah! les dieux ont raison de nous envoyer la guerre ; ils nous doivent même la peste, car en vérité il n'y a plus une ombre de vertu dans la Grèce.
— Mais enfin, dit Lampito, explique-nous encore mieux comment nos maris, séparés de nous, finiront par s'entendre entre eux et par conclure la paix.
— Comment, ma Lacédémonienne? dit Lysistrata; tu ne comprends pas à quel point ils auront hâte de mettre fin au régime qui leur sera imposé?
— Oui, reprit Myrrhine, si encore ils pouvaient nous voir, nous parler, sans pouvoir faire avec nous les maîtres, je comprends qu'il y aurait là de quoi les réduire.
— Voilà précisément ma pensée, ma douce amie, et je te sais gré de l'avoir devinée. Ainsi, mes belles compagnes, c'est dans ma maison que nous nous réunirons. Vous savez qu'elle a des jardins en terrasse et des galeries. C'est là que nous passerons joyeusement quelques jours, chantant et dansant au son des flûtes lydiennes. La nuit, nous souperons aux flambleaux, entourées de verdure et de fleurs. Nous serons pa^ rées comme pour des fêtes, et notre irrésistible beauté fera tourner toutes les têtes, car on pourra nous voir parfaitement
; sans pouvoir nous atteindre. Après les menaces viendront les remontrances, après les remontrances les prières, après les prières les supplications. Vous verrez qu'on finira par nous traiter en divinités et qu'on viendra brûler de l'encens au pied des murs de nos jardins élevés. Voyons, êtes-vous toujours ennemies de mes projets?
— Non, ditCalonice, je commence à croire que mon époux, dans l'exaltation de son amour, voudra en finir avec la guerre.
— D'autant plus, ajouta Lysistrata, que nous leur ferons bien savoir qu'ils ne rentreront en grâce auprès de nous qu'au prix d'une paix générale.
— Sans doute, reprit Myrrhine. Je vois d'ici le mien vaincu et prosterné. J'ai précisément des péribarides ! qui me vont à ravir, et une robe d'un tissu transparent et moelleux comme le voile de l'Aurore.
— Pour moi, dit Calonice, j'ai une tunique de Milet, des bracelets persiques.
— Je mettrai, ditSlratyllis, une robe serrée à la taille et une couronne de feuilles d'or.
— Oui, ajouta la brune Lacédémonienne, faites-vous belles comme des nymphes. Ma parure sera plus simple. J'aurai ma tunique courte, les jambes nues, et un cordon de pourpre autour de mes cheveux noirs, comme au stade 2 de Sparte.
— Oh! tu n'en seras que plus belle, dit Lysistrata en l'embrassant. Tu ressembleras au plus beau jeune homme de la Grèce. Mes amies, je vois que vous revenez à la raison ; que Minerve en soit louée ï Eh bien ! venez toutes ce soir dans la maison de Lysistrata. Rien ne vous manquera, ni les mets exquis, ni le vin de Thasos, ni les couronnes de fleurs, ni les | parfums, ni la musique, ni les fruits, ni les lits de repos, ni J les joyaux, ni les miroirs, ni le fard, ni la danse, ni le festin ; rien enfin de ce qui rend la vie douce et joyeuse. — Allons,
1 Chaussure asiatique, en usage chez les Perses.
— Arène pour les courses.
esclaves, précédez-nous, et quand nous aurons gagné ma demeure, veus irez dire aux prytancs que nous nous plaçons sous la garde des lois de la cité, puisque nous voulons célébrer les mystères en l'honneur de Cérès.
Depuis quatre jours entiers la maison de Lysistra(a retentissait de joie et de chants harmonieux. Nul profane, c'est-àdire aucun homme (pas même les esclaves), n'était admis dans l'intérieur de la demeure où on célébrait les mystères de Cérès. Le peuple d'Athènes était convaincu delà vérité de cette solennité ; il avait pris la maison sous son protectorat. D'ailleurs les prytanes1, ayant reçu l'offrande d'usage destinée à la déesse, étaient obligés de veiller à la sûreté des recluses. Vers le soir, les jeunes Grecques se montraient sur les terrasses de la maison, ces délicieux jardins d'où l'on découvrait l'Acropolis, le Pyrée et le golfe Saronique. Elles i étaient belles comme des déesses. A la clarté des flambeaux on distinguait les groupes charmants qu'elles formaient, tantôt assises au banquet, tantôt dansant au son des sistres, des tympanum et des flûtes de Lydie. Or, vers le milieu de la nuit de la quatrième journée, par une de ces riantes nuits de l'Attique, quelques vieillards se montrèrent sous les terrasses de la maison. Lysistrata et ses compagnes avaient reçu un grand nombre de messages de la pari de leurs maris qui les suppliaient d'abréger la célébration des mystères, et de se rendre à leurs vœux ardents. Les plus séduisantes des femmes n'avaient pas même pris la peine de répondre. On vint les avertir de l'arrivée des vieillards, et elles s'avancèrent vers
1 Magistrats municipaux.
les galeries pour jouir du spectacle de l'irritation mimique de ces respectables Athéniens. A leur vue, la colère des vieux redoubla, elle éclata en menaces et en imprécations.
— Les voilà, s'écria Strymodore, les voilà ces créatures perverses qui ont juré la perte de la ville de Minerve! Nous savons bien que leurs prétendus mystères ne cachent qu'un complot odieux. Elles veulent forcer leurs époux à conclure une paix désastreuse pour Athènes, en les privant.... Dieux immortels ! vous savez de quoi elles veulent les priver. Non, non, il faut que la guerre continue tant que le Péloponèse ne cédera pas à la cité de Pallas ce que nous demandons.
— Femmes perverties, reprit à son tour Philurge, voulezvous que nous finissions par donner l'assaut à votre maison? Vous avez tellement troublé le cerveau de vos maris, chefs et députés des villes helléniques, qu'ils ne peuvent plus rien décider pour ou contre la guerre, et qu'ils se disputent au Pnyx et au temple de Minerve comme des insensés. Je vous i ordonne de sortir de votre repaire, toutes, tant que vous êtes,! et de retourner à vos époux, puisqu'ils sont assez abandonnés des dieux pour tenir encore à vous.
— Voyez donc leur impudence, dit à son tour Dracès, elles nous regardent du haut des terrasses en éclatant de rire ! N'y aurait-il pas de quoi aller les fouetter? Ah! que n'ai-je ici une échelle! je me chargerais bien de les fustiger. Eu-* ripide a bien raison quand il dit que la femme est un; fléau.
D'autres vieillards adressèrent aussi leurs harangues aux plus perverses des créatures, lorsque tout à coup Lysistrata et Lampito, saisissant à quatre mains une énorme amphore,
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firent tomber une trombe d'eau sur les crânes chauves et vénérables.
— Tenez, s'écria Lysistrata, recevez, je vous prie, le fleuve Achéloùs. Vous devez avoir soif, grands orateurs.
— Oui, dit Stratyllis, arrosons-les, cela les fera reverdir peut-être.
— Ils avaient besoin d'un bain, ajouta Calonice. Je serais d'avis de redoubler l'immersion ; ils ont tant de choses à purifier!
— Exécrable sexe! s'écria Philurge, tu vas me rendre ma toux opiniâtre. Je suis mouillé des pieds à la tête. — Esclaves, séchez mes épaules avec de la laine fine, et donnez-moi d'autres vêtements.
— 0 dieux ! dit Strymodore, mes douleurs d'entrailles qui vont revenir !
— Divinités cVÉpidaure, reprit Dracès, elles me rendront tout à fait paralytique!
Pendant que les esclaves s'empressaient de donner des soins à ces vieillards irrités, la belle Lysistrata leur adressa ces paroles :
— Le châtiment que vous venez de recevoir est encore trop doux pour votre insolence. N'est-ce pas en effet un sujet de pitié que cette vieillesse chagrine et haineuse, toujours
! soulevée contre ce qu'il y a de noble, de riant, déjeune et de
I beau dans la vie? N'est-ce pas vous, vieillards, qui excitez et
allumez sans cesse les mauvaises passions parmi les chefs des
villes de la Grèce? N'est-ce pas vous, cœurs desséchés et
vieillis, qui ne pouvez souffrir l'union, la paix et l'amour?
Vos vices viennent de votre impuissance, nous le savons bien ; mais votre impuissance, bien loin d'être résignée, se révolte sans cesse contre les lois éternelles de la nature, et, dans sa colère, voudrait anéantir, troubler, briser à jamais l'harmonie du monde. Vieux panégyristes du passé, le présent vous est odieux, et l'avenir vous épouvante, parce que l'avenir, pour vous, c'est l'onde du Styx et le jugement de Minos. Et vous voulez qu'on vous respecte, quand vous n'avez que de la liaine, des vanités ridicules, un entêtement de rocher et des vices occultes! Allez, retirez-vous, retournez clans vos demeures ; cessez de vous mêler des affaires publiques, qui demandent des intelligences jeunes, des âmes fortes, des hommes, enfin. Prenez soin de votre santé; invoquez le repos, les souvenirs calmes de votre jeunesse, les douces amitiés de la famille, les riants tableaux de la nature qui peuvent encore réjouir vos yeux; couronnez vos fronts blanchis de chêne et de myrte si vous voulez; fêtez Bacchus par de bonnes libations; mais, au nom des dieux, restez sous la protection de vos lares, et ne risquez plus vos têtes branlantes au milieu des orages de la place publique !
Hélas! ces paroles achevèrent d'exaspérer les vieillards.
— Veux-tu te taire, sirène effrontée, s'écria Strymodore. Retire-toi, et cesse de nous montrer tes jambes nues et tes belles épaules, femme plus dangereuse que la fille de Tyndarc!
— Voyez, dit Philurge, voyez cette Corinthienne que Ton nomme Calonice ; n'a-t-elle pas l'impudeur de paraître devant
nous ni plus ni moins vêtue qu'une Néréide?... 11 y aurait de quoi soulever contre elle la terre et l'océan !
— Afi! répétait Dracès, il faut fermer les yeux et se boucher les oreilles, car, en vérité, rien n'est comparable aux affreuses séductions de cette Stratyllis et de cette Myrrhine, qui dansent en ce moment à vous faire défaillir les sens.
— Vraiment! leur répondit Lampito en s'avançant vers la balustrade; vraiment! vieux débauchés, pourquoi donc restez- vous là, devant nos jardins? Quelle divinité vous enchaîne, et pourquoi nous regarder ?
— C'est que nous voulons te maudire, toi et tes compagnes, reprit Philurge.
— 0 Philurge! répliqua la brune Lacédémonienne, ne maudis que tes hivers et tes jambes tremblantes.
— 0 Strymodore, dit Stratyllis, prends garde que tes os ne prennent feu. Rien ne brûle comme le vieux bois.
— 0 Dracès, dit à son tour Myrrhine, pour le repos des nymphes, ne te mire jamais aux fontaines!
Qui pourrait redire toutes les vives paroles qui furent échangées? Les vieillards obstinés voulaient donner l'assaut à la maison, mais leurs esclaves refusaient d'aller chercher des échelles dans la crainte des prytanes. Tout à coup on entendit un grand tumulte dans la demeure de Lysislraia. Un homme avait été vu cherchant à se cacher dans les massifs de lauriers sur la terrasse donnant du côté de la mer. Gomment s'était-il introduit? qui était cet homme? L'agitation fut extrême parmi les jeunes femmes. Soudain , voilà que Myrrhine vient se jeter au cou de Lysistrata ; elle pleurait et lui disait :
— Mon Athénienne chérie, pardonne. Fais grâce à mon malheureux époux; c'est Cinéas lui-même... ïl est parvenu à escalader la muraille, emporté qu'il était par la passion de me revoir. . .
— Heureuse épouse ! dit Lysistrata en souriant ; mais écoute, Myrrhine, tu peux contribuer à faire décider la paix. Nos maris sont assemblés en ce moment au temple de Minerve, où ils délibèrent aux flambeaux. Le tien s'est échappé, mais pour peu de temps. Il est obligé de retourner à l'assemblée. Il veut te voir absolument... Sa passion pour toi lui donne le délire... Eh bien ! va le trouver; fais tes conditions, exige qu'il apporte ici même le traité de paix, signé par tous les chefs de la Grèce, sans quoi tout sera refusé de ta part et de la nôtre.
— Que je me risque à aller rejoindre mon époux près des grands lauriers? demanda Myrrhine. Mais y songes-tu, Lysistrata? et nos serments?
— Tu les tiendras, Myrrhine, jusqu'au retour de ton mari apportant le traité de paix.
— Les tiendrais-je ? demanda l'épouse de Cinéas d'un air et d'un ton un peu indécis.
— Oui, ma belle amie, dit Lysistrata d'un ton solennel. Et se penchant à l'oreille de Myrrhine, elle lui parla à
voix basse. Myrrhine, rassurée et ayant parfaitement compris les ordres de son beau général, s'avança vers les lauriers du côté de la mer.
Très-peu de temps après, Cinéas sortait de la maison de Lysistrata, l'air assez triste et fort préoccupé. 11 traversait le groupe des vieillards sans même s'apercevoir qu'ils étaient là.
— Eh ! n'est-ce pas un des délégués d'Athènes à l'assemblée des chefs de la Grèce? n'est-ce pas Cinéas, notre ami? dit le vieillard Strymodore.
— C'est lui-même, reprit Philurge en relevant sa tête branlante.
— D'où viens-tu, Cinéas, et où vas-tu ? demanda Dracès. Le jeune Athénien s'arrêta, et voyant les vieilles têtes qui
le regardaient :
— Vénérables aïeux, dit-il, comment n'êtes-vous pas dans vos lits, à cette heure avancée de la nuit?
— Nous sauvons Athènes d'une conjuration, reprit Phi lurge. La conjuration est là dedans ; elle danse, elle s'assied au festin et menace de perdre la cité, les îles, les colonies, toute la puissance athénienne.
— Je reviens du foyer de cette conjuration, dit Cinéas avec un grand soupir.
— Eh bien ! eh bien ! reprirent les vieillards.
— Eh bien ! je crois que les conjurées commencent à triompher.
— Bonnes divinités ! serait-il possible? Mais alors il faudrait regretter la tyrannie dePisistrate, car je ne connais rien de pire que celle de ces femmes perverses...
— Tais-toi, Philurge, dit Cinéas. Tu ne peux comprendre à quel point elles sont séduisantes dans cette maison, parées, parfumées, adorables... ma femme surtout, Myrrhine, la plus cruelle et la plus charmante des femmes !
— Elle t'a fait boire un philtre, assurément.
— Avait-elle besoin de cela ?
— Elle a prononcé des paroles mystérieuses et fatales pour troubler ta raison.
— Que vous êtes loin de la vérité !
— 11 faut alors qu'elle ait invoqué contre toi les redoutables divinités.
— Elle s'est montrée, elle m'a parlé, elle a mis ses mains dans les miennes. . .
— Et puis?
— Et puis, voilà. Elle m'a ordonné d'aller décider les chefs à faire la paix, de signer le traité, et de l'apporter chez Lysistrata.
— Et tu iras?
— Comment ne pas obéir?
— Et tu voteras pour la paix ?
— Si la paix seule peut nous rendre nos épouses, pourquoi n'aimerions-nous pas la paix ?
— Tu signeras le traité ?
— Je le signerai, probablement.
— Tu l'apporteras chez Lysistrata?
— Mes amis les députés des villes décideront celte question. Nous voulons nos femmes.
— Vous voulez la peste, malheureux ! s'écria Strymodore.
— Vous voulez la discorde, dit Dracès.
— Vous voulez les Furies, ajouta le branlant Philurge. Cinéas se hâta de gagner le quartier du théâtre de Bac-
clius; il passa devant l'Hérion, monta l'escalier de l'Àcrcpole, et se rendit au temple de Minerve.
Cependant les vieillards, persévérant de plus en plus dans
leur entêtement, s'obstinaient à rester sous les terrasses de la maison de Lysistrata. En vain leurs esclaves les conjuraient de regagner leur demeure, vu la fraîcheur de la nuit. Philurge commençait à tousser horriblement ; Dracès se faisait frotter les jambes avec de la laine, car des symptômes de douleur se manifestaient déjà ; quanta Strymodore, sentant ses coliques revenir, il se promenait à grands pas, les mains posées sur l'abdomen. Or, il arriva un phylarchonte monté sur un fier cheval de bataille. Ce chef de cavalerie était jeune et fort beau ; il s'arrêta près des vieillards, devant la maison de Lysistrata.
— Par les dieux î dit-il, je ne m'étonne pas de vous trouver ici en extase aux clartés des étoiles; voilà une musique divine et des femmes plus divines encore. Prenez garde, ô vieillards, qne Vénus ne vous emporte au delà des bornes de la prudence. . . il y va de vos jours. . . Sacrifiez plutôt à Esculape.
— Misérable fou ! dit Strymodore tout en se promenant, va rejoindre tes cavaliers. Tu ne vois donc pas que nous sommes ici pour donner un châtiment terrible à ces hideuses créatures?
Le phylarchonte ouvrait de grands yeux, tendait le cou en avant, et, la bouche béante, les narines ouvertes, il semblait vouloir aspirer le plus possible les parfums enivrants, les mélodies, Lair tout empreint de volupté, qui venaient de la demeure de la noble Athénienne.
— Tiens, jeune homme, dit Philurge, je te donnerai un bouclier tout ciselé d'argent, si, te dressant sur ton cheval, tu veux cracher au visage de cette indigne Mégarienne qui se penche en ce moment sur la balustrade.
Le phylarchonte s'approcha le plus possible de la muraille, et montant tout droit sur les reins de son fidèle coursier, il chercha à atteindre avec sa bouche les pieds charmants de Stratyllis, qui les avançait par mégarde près de la corniche du mur de marbre. L'audacieux cavalier put les atteindre et les baisa avec ardeur. Stratyllis punit le téméraire en lui jetant à la face un gros bouquet de fleurs. Mais voilà que tout à coup les chefs de la Grèce arrivèrent, et qu'ils virent l'heureux phylarchonte aux pieds de Stratyllis. Un petit frisson de terreur les gagna... Les femmes désœuvrées et loin de leurs maris peuvent avoir de si incroyables fantaisies ! Cependant le cavalier s'éloigna rapidement, emportant son bouquet, et sur les lèvres l'empreinte d'un baiser voluptueux. A la vue des députés de la Grèce, les vieillards s'animèrent d'une grande joie.
— Vous l'avez vu de vos yeux ! s'écrièrent-ils ; vous savez maintenant le cas qu'il faut faire de ces épouses qui donnent rendez-vous aux jeunes cavaliers d'Athènes et qui se laissent embrasser le bout des pieds... ce qui prouve à quel point...
— Ce qui prouve, ô Strymodore, dit l'époux de Stratyllis, à quel point il est dangereux de se séparer d'elles... Ce qui prouve que la paix sera le plus doux des biens, si elle rend nos épouses lidèles, sages et aimantes.
— Nous vous le jurons, nobles chefs de la Grèce! dirent d'une commune voix les nymphes accourues à la rampe de la galerie.
— Dieux immortels, qu'elles sont belles! s'écria Archidamus, l'époux de Lampito.
— Lysistrata, dit Lycon l'Athénien, prends pitié de nous!
U'SISTHATA 287
C'est tout au plus s'il nous est resté assez de raison pour signer le traité de paix que nous t'apportons, Mettez un terme, ô jeunes femmes, aux mystères de Cérès.
— C'en est fait! s'écrièrent les vieillards, la Grèce est perdue ! Mieux vaudrait l'invasion des Mèdes, des Perses, des Scythes, des Triballes, de tous les barbares réunis, que la domination de ce sexe dissolu de qui dépend l'avenir du monde, par un caprice incroyable de la volonté des dieux. Quant à nous, allons effacer les noms de nos victoires inscrits
I sur les colonnes du Pnyx ; arrachons nos trophées de la Tétrapole1; anéantissons le passé; puisque nous ne pouvons arrêter la marche du temps et soumettre la génération pré-
: sente, toute préoccupée d'elle-même, à la contemplation perpétuelle des temps disparus.
Les esclaves allumèrent de grands flambeaux et marchèrent devant les vieillards, qui, drapés dans leurs manteaux,
; s'éloignèrent d'un pas débile, la tête penchée et le cœur
| indigné.
Or, dans la maison de Lysistrata, ce fut une fête immense.
|) Les époux y étaient entrés en triomphe ; le traité de paix
■ était signé. 11 restait à invoquer les divinités d'Athènes : Mi-
inerve au casque d'or, Bacchus dieu de Nysa, les Grâces nues et pudiques, et Vénus aux regards souverains. Les refrains ! éclatèrent dans toute leur joie : Io ! io ! Péan ! répétèrent les i échos du Parthénon. Puis les invocations aux dieux de Lacédémone retentirent à leur tour : on adjura Diane la chasseresse du Taygète, Apollon dieu d'Amyclée, les vaillants Tyn
1 Lieu sacre où l'on suspendait les trophées.
darides, et la belle Léda aimée du cygne divin. lo ! io ! Évoé ! répétèrent encore les échos de l'Àcropolis l.
1 Plusieurs de mes amis me demandaient, avant la publication de ce livre, pourquoi je mêlais une nuit Athénienne à mes Nuits de Rome?
Je leur demandai à mon tour s'ils se privaient de cultiver, dans leur jardin, des plantes exotiques au milieu de plantes indigènes?
Ils me répondirent que non.
Je persistai donc à laisser Lysistrata où je l'avais placée.
YUCHGT- SC
Parmi les poëtes heureux (en compterons-nous beau- | coup?), Horace peut être cité au premier rang; lui-même a pris soin de nous parler de son bonheur ; il revient même souvent sur ce sujet, et avec une certaine complaisance qui prend quelquefois un petit air de vanité. Horace avait la mémoire du cœur; chez lui le sentiment de la reconnaissance fleurit et s'épanouit sans cesse, depuis le matin de sa fortune jusqu'au soir de sa mort. Délicate et noble nature que le bienfait n'humilia point parce que, dans le bienfaiteur, Ho-
race vit toujours l'ami. Il faut convenir aussi que la fortune fit beaucoup pour lui. Mais enfin, on ne le contestera pas, le bonheur est surtout dans le caractère, et le poëte de Tibur eut l'esprit de vouloir être heureux.
A cette volonté, source première, joignons ses goûts simples, sa modération et son amour passionné de la nature, et nous aurons le dernier mot de cette bonne et spirituelle philosophie qui rayonne d'une clarté limpide autour du laurier d'un des plus grands et des plus charmants génies antiques.
Non ebur neque aureum Mea redinet in domo lacunar :
Satis beatus unicis Sabinis.
Vous l'entendez : les champs sabins lui suffisent, et dans sa petite maison vous ne trouverez ni ivoire ni lambris dorés. Cet homme était cependant le poëte aimé de César Auguste et de Mécène, l'ami de Pollion, des deux Pison, du jeune Tibère, d'Agrippa, de Lamia, et, ce qui n'était pas d'une moindre gloire, l'ami et l'égal de Varius et de Virgile, c'est-à-dire qu'il marchait de pair avec ce qu'il y avait alors de plus grand dans l'univers. « Unicis Sabinis, » mes uniques champs de la Sabine ; et ailleurs ; « Persicos odi, puer, apparatus, » esclave, je hais le faste des Perses ; et plus bas : \ « N'ajoutons rien au myrte; il me suffit de boire à l'ombre j de ma treille. » Vous l'entendez, et vous ne direz pas que la simplicité d'Horace était dans les mœurs de son temps, car vous connaissez aussi bien que moi cette triomphante époque de l'ère impériale romaine, où le revenu d'une province
suffisait à peine, quelquefois, à payer le prix d'un souper. Mais à Dieu ne plaise que nous cherchions ici des allusions, des comparaisons (en est-il d'ailleurs de possibles avec Horace?). Que chacun mène sa vie; et s'il plaît au public, cet empereur absolu, de donner des palais à ceux qui s'épuisent à l'amuser, ces talents heureux ont raison d'habiter des palais. Seulement, ils ont le grand tort, soit dit sans les blesser, de ne pas prévoir que le cerveau se tarit, et que le public est une coquette blasée et par conséquent insatiable; en outre, que les palais et les châteaux ne sont habitables qu'avec de grands revenus, et que, faute de prudence, de prévoyance et de modération, on finit par sortir par la petite porte de ces domaines seigneuriaux pour aller vivre et mourir à la chaumière.
Eh bien! dira-t-on, alors on revient aux mœurs d'Horace. Je ne le crois pas. D'abord Horace, fort généreux d'ailleurs et fort épris du bien-vivre, ne se ruina jamais. Il habita tou- | jours une maison modeste aux Esquilies et à Tibur, et ne fut jamais locataire pauvre au quartier du Vélabre. S'il buvait habituellement du petit vin de la Sabine, il n'épargnait, dans l'occasion, ni à ses amis, ni à lui-même, le vieux vin de Cécube. En outre, ce qui peut faire douter qu'on puisse adopter sa vie et ses mœurs dans un temps donné, c'est qu'après les grandes, les fastueuses gloutonneries, ce n'est ni à la tempérance, ni à la modération, ni à la philosophie sereine que l'on revient. . . — Lui n'y revint pas ; il ne les quitta jamais.
Horace fut-il complètement heureux? A cela on pourrait répondre par une autre question : Raphaël lui-même le fut-
il? Et cependant connaissez-vous un nom plus prédestiné que celui de Raphaël? Yoilà pourquoi il serait assez curieux de rechercher par quels côtés délicats et vulnérables l'ami des Pison et de Virgile a pu être atteint dans cette vie où chacun l'est plus ou moins.
La position d'Horace était au-dessus de la moyenne, sa gloire incontestée dès son vivant, ses amitiés élevées et fidèles. Voyons ses amours.
Ici on est forcé d'hésiter, car, en ouvrant le livre admirable et charmant des Odes et des Epodes, on est surpris du nombre et de la variété de ces jolis noms de femmes et filles romaines et grecques qui forment, pour ainsi dire, le légendaire galant du poëte de Tibur. Comment ! des vers, et des vers immortels adressés à tous ces noms-là ! le même encens fumant sur tous ces autels et presque en même temps ! C'est prodigieux ! Ajoutons qu'au point de vue de nos idées modernes, cela nous paraît affligeant aussi.
Nous comprenons bien la galanterie chez un homme du monde; mais chez un grand poëte nous voulons presque toujours n'admettre qu'une ou deux grandes passions. Trois nous paraissent impossibles; quatre seraient, aux yeux de bien des gens, une affreuse calomnie ou une mauvaise plai santerie. Eh bien ! après une investigation assez sérieuse, je, crois reconnaître dans le livre des Odes et des Epodes jusqu'à; dix-sept ou dix-huit noms de femmes aimées par Quintiud Iloratius Flaccus. Aimées, comment, et à quel degré? Voilà précisément le point délicat et mystérieux ; voilà l'inconnue de ce problème du cœur d'Horace.
Dans cette Odyssée de charmantes amours, les odes les
plus passionnées semblent devoir donner leur date les premières, et par conséquent commencer la série des affections plus ou moins sensuelles, plus ou moins spiritualistes du poëte. La gradation devient plus facile à suivre après ce point de départ.
Glycère et Lydie me semblent avoir précédé leurs rivales et avoir eu les prémices des vers amoureux du poëte de Tibur. Les deux odes XIX et XIII, qui leur sont adressées, respirent un sentiment de jeunesse et de verdeur qui prouvent l'inexpérience du cœur et l'ardeur de la sève encore contenue. Dans l'ode à Glycère (XIX), quels cris d'enthousiasme pour la beauté et quels aveux terribles inspire la puissance de Vénus! Il commence à aimer, et il se croyait déjà le cœur sans illusion. Voilà bien le jeune homme. Vénus lui ordonne de se rendre aux amours qu'il croyait finies pour lui (fiîiitis animam reddere amoribus) ; et aussitôt de s'écrier : « Je brûle pour Glycère, pour son teint éblouissant et pur comme le marbre de Paros; je brûle pour ses gracieux caprices, pour ses regards voluptueux (urit me Glycerx nitor) . Vénus I tout entière s'est ruée sur moi et me dévore (in me Ma mens Vernis). » Voilà l'amour indompté, voilà le cri ardent de la Phèdre de Racine :
C'est Yénus tout entière à sa proie attachée ;
vers fameux, admirablement passionné, mais qu'il faut pourtant restituer à Horace.
Quant à Lydie, c'est tout un roman. Il ne s'agit plus ici d'une passion irritée par le charme du visage, le feu du re-
gard, la pureté des formes ; Lydie, c'est la personnification de la beauté sensuelle animée par une âme dangereuse et une puissante intelligence.
On me permettra de renverser Tordre des odes ; la XIIIe me paraît devoir précéder la VIIIe, et voici pourquoi : Dans l'ode XIII6, c'est le commencement d'une passion révélée par un sentiment de jalousie qui prend les allures de l'indignation et de la pitié. Lydie aime Télèphe, dont elle est la victime, et le poëte aime Lydie, entraîné vers elle par la compassion que lui inspire cette fatale passion pour un brutal, et entraîné vers elle aussi par sa grâce irrésistible. Dans l'ode VIIIe, au contraire, ce sont déjà des reproches; Lydie, sensible ou non à l'amour d'Horace, Lydie, qui a rompu avec Télèphe, subjugue, à son tour, Sybaris, et se venge de son premier esclavage à elle par une dure domination. Quanta Fode XXVe, toujours à Lydie, elle est bien placée en troisième lieu, c'est la dernière période de l'amour du poëte pour cette femme, puisque dans cette ode il éclate contre elle en reproches amers, ironiques, en menaces terribles sur l'avenir qui l'attend.
Ainsi, d'abord le tendre intérêt, l'amour ardent, un noble désir d'arracher Lydie aux brutalités de Télèphe; puis une plainte douce, un regret accusateur, un conseil amical, suite d'un amour satisfait ou incompris; enfin l'invective, la colère, les prédictions funestes adressées à une rouée que l'on * connaît à fond désormais, et qui a dépassé toutes les bornes de la cruauté et de la décence. Je voudrais pouvoir transcrire ici ces trois chants si divers et si lyriques d'un poëme admirable ou plutôt d'un roman passionné. Mais le livre d'Horace
est entre les mains de tout le monde ; et d'ailleurs, à l'époque où nous sommes, quand j'aurai dit :
1° Quum tu Lydia, Telephi...
2° Lydia, die per omnes...
5° Parcius junctas quatiunt fenestras...
quand j'aurai dit ces trois odes, quelques esprits plus ou moins distingués ne me prendront peut-être que pour un magister amoureux de latin. Passons à d'autres noms de femmes aimées.
Encore un mot cependant sur Glycère. Il paraît que Tibulle aima aussi la charmante jeune fille, et que Tibulle eut à se plaindre de ses rigueurs ou de ses infidélités; car, dans ode XXXIIIe, Horace lui adresse d'adorables conseils et lui cite les déceptions sans nombre qui sont des jeux pour Vénus. «Albi, ne cloleas... » Mais Àlbius Tibulle cessa-t-il de se plaindre? C'est ce que doivent nous dire ses élégies.
Rien de plus gracieux que les trois petites odes adressées à Pyrrha, à Leuconoé et à Chloé, si ce n'est l'ode adressée à Xanthias, pour déterminer cet ami à aimer sans mauvaise honte la blonde Phyllis, une jeune esclave. Mais un sentiment plus viril domine dans ces charmantes fantaisies. Le poëte ne croit plus aux paroles dorées des femmes, et il le dit à Pyrrha, à qui il reproche davoir pris pour amant un adolescent qu'elle entraîne dans une grotte mystérieuse [grato, Pyrrha, sub antro). Mais le poëte, à son tour, aussi sensuel et aussi perfide que Pyrrha, ne cherche- t-il pas à séduire la tendre jeunesse, l'inexpérience, quand il supplie Chloé de ne pas le croire un tigre, de cesser d'avoir peur de
lui, de cesser également de suivre en tous lieux les pas de sa mère, et quand il l'avertit qu'elle est d'âge à aimer?
Tandem desine matrem, Tempestiva sequi viro.
Dans l'ode à Leuconoé respire une philosophie épicurienne, un abandon complet de toutes prévisions sinistres et l'amour du bien-être présent. Le carpe diem est là déjà dans toute son insouciance.
Les conseils à Xanthias, son ami, sont d'une philosophie plus haute et d'une grâce d'expression irrésistible. Il va jusqu'à lui conseiller d'épouser Phyllis, la belle et douce esclave, et la raison de cela c'est que Phyllis, qui a tant de noblesse dans l'âme, tant de sincérité dans le cœur, tant d'élévation dans l'esprit, peut bien, tout esclave qu'elle est, avoir une origine royale. Le poëte l'assure même. Phyllis, certainement, doit regretter une illustre maison, ses dieux et sa patrie. Elle est si douée, si digne d'être admirée et aimée, et puis elle est si belle ! Tout à coup, se reprenant, et comme dernier argument de séduction, il ajoute avec une adorable bonhomie qu'en louant la beauté de Phyllis, ses bras, son visage, sa jambe d'une forme divine, il parle en toute loyauté, lui ami de Xanthias, lui âgé de huit lustres et à l'abri, par conséquent, de tout soupçon de galanterie. Xanthias se fia-t-il à Horace? Pourquoi non?. ..
Citerons-nous l'ode à un ami au sujet de Lalagée? Nous voici en plein sensualisme. C'est du raffinement exquis, de. la volupté transcendante avec toutes les délicatesses qu'indique l'expérience. Quels conseils! et dans quel langage en-
chanteur ils sont donnés ! Cependant, il faut l'avouer, dans cette ode la raison et la morale interviennent aussi à leur tour, et par un art inimitable, le poëte, au milieu d'un tableau lascif, arrête l'effervescence des sens, en forçant l'es- ; prit à un retour à la pudeur. Au moment du danger, la ré- | flexion survient ; Lalagée est sauvée. Trop jeune, mais déjà I d'une beauté irrésistible, cette Lalagée est sans doute l'es- 1 clave d'un ami d'Horace. Quel est cet ami? Le poëte ne l'a pas voulu nommer par un noble sentiment de délicatesse, sans doute. Quoi qu'il en soit, l'ami d'Horace est enclin, à ce qu'il paraît, à de terribles tentations. Que fait le poëte? Vat-il lui parler morale et raison? Pitoyable argument; grands mots vides de sens pour un libertin. Horace ne se fourvoie pas ainsi, lui qui sait son monde, lui qui a vécu dans ce milieu appelé la société exquise, où tout, en effet, est exquis, |i même le vice ; lui qui n'a jamais clouté non plus de cette vérité, à savoir: qu'il n'est rien de plus convoité chez cette huj manité perverse que le fruit défendu. Lisez donc l'ode Ve du second livre, et avouez que l'argument d'Horace pour vainccre son ami était dangereux, horriblement dangereux, mais irrésistible, présenté sous une certaine forme. C'était là le setcret du génie; et qu'on vienne après cela douter de l'art et j de sa puissance! Oh ! comme la jeune, la séduisante Lalagée, i quelques mois, un an plus tard peut-être, dut aller remercier S le charmant et bon poëte Horace, et avec quelle reconnaissance elle dut suspendre à sa porte des guirlandes votives î Mais revenons à Lydie, car il y eut un retour vers Horace. Voyez l'ode IXe du troisième livre, écoutez cet admirable dialogue entre le poëte et la femme de ses premières amours.
Quelle grâce et quelle suave mélancolie dans cette évocation des souvenirs de jeunesse! Le dialogue commence par là, il rappelle les jours heureux, les premiers jours de l'amour; puis, par une agaçante malice, une feinte perfidie, Horace, qui a Pair de tourner brusquement le dos à Lvdie, s'écrie: « Chloé règne aujourd'hui sur mon cœur... » Et Lydie de répondre, en lui montrant ses brunes épaules : « Moi, je partage les feux de Calais, fils d'Ornithus, de la j ville de Thurium... » Mais Horace, piqué au vif, se retourne I vers elle : « Quoi! si le premier amour revenait... si je me séparais de Chloé aux cheveux blonds.. . si ma porte s'ouvrait encore à Lydie... — Oh! alors, reprend la gracieuse fille, bien que Calais soit plus beau que le jour, bien qu'Horace soit plus léger que la feuille, plus irritable que les flots, c'est avec Horace que je voudrais vivre, c'est avec lui que je voudrais mourir ! »
Passons aux odes à Lycé, à Néobulé, à Astérie, à Tyndaris, à Phidylé, à Lyclé, àPhyllis, à Galatée, à Nééra, et surtout à, Barine, c'est-à-dire aux chants tantôt mélancoliques, tantôt voluptueux, tantôt dithyrambiques des amours du midi de la vie.
Un sentiment amical, une affection fraternelle toute désintéressée, ont dicté les odes à Néobulé et à Astérie. Le poète s'oublie lui-même ; il n'est ici question que de celle à qui il parle et de leurs amours. A Néobulé, ce sont des révélations, des confidences, et en même temps des félicitations. Horace1 < a surpris le secret du cœur de Néobulé, qui aime le jeune Hébrus. Il a vu la jeune fille distraite, préoccupée, oubliant sa corbeille et sa toile et les travaux de Minerve ; mais il est loin de lui en faire un reproche ; il la loue de savoir aimer,
LES FEMMES AIMEES D'HORACE k29D
et, pour la rassurer, il vante Hébrus, sa grâce, son adresse et son mâle courage.
Astérie, elle, a de grands chagrins. Elle est fort belle sans doute, mais il paraît qu'elle est jalouse, et qu'elle a quelque raison de trembler au sujet de la constance de Gygès, ce même Gygès renommé par sa beauté et cité déjà dans plusieurs odes d'Horace. Or, Gygès est absent, il voyage en Orient, où il a, dit-on, amassé des richesses (Thinâ merce beatum) ; il est heureux de son opulence nouvelle, et Dieu sait à quelles fantaisies tentatrices les nouveaux enrichis sont enclins! Astérie pleure... mais Horace est là qui lui dit en vers harmonieux : Le printemps va te ramener Gygès, toujours amoureux, toujours fidèle ; les vents l'ont poussé sur les côtes d'Épire, il est à la ville d'Oricum en ce moment, et il y est bien malgré lui (Horace sait tout cela), car il s'y désespère^ passant de longues nuits à verser des larmes; et ces larmes sont pour Astérie. Gygès est fidèle^ qui peut en douter? Ce n'est certes pas le poëte qui est devin, qui a la (double vue ; et voilà Horace racontant à Astérie une petite histoire qui, selon moi, n'est pas trop rassurante; mais Horace a ses raisons pour cela. A l'heure qu'il est$ lui dit-il^ Gygès te donne des preuves irrécusables de sa constance ; icar, étant très-beau et en pays étranger, il est certainement «sollicité d'amour par quelque Chloé qui soupire pour lui$ chez laquelle il loge, et qui lui adresse un émissaire. Il n'est pas de ruse que Chloé n'emploie pour vaincre Gygès; elle va même jusqu'à lui citer Bellérophon et Pelée comme victimes de leur fidélité, l'un pour avoir dédaigné les avances de l'épouse ie Pretus, l'autre pour avoir fui l'amour de la belle Hippoly te,
l'amazone superbe. Ainsi, la fidélité est un danger dans la maison d'une femme aux passions ardentes comme Chloé... mais la tentatrice effrontée parle à un rocher ; Gygès est inflexible, il est tout à toi, Astérie. C'est Horace qui le jure, et il faut le croire sur parole.
Astérie est-elle rassurée et consolée par de tels arguments et par les beaux vers d'Horace? On serait tenté de le croire, car le poëte croit devoir immédiatement passer à d'autres considérations et parler à Astérie de sa propre constance, à elle, qui ne lui semblerait pas infaillible, le cas échéant. La transition est un peu brusque. Mais connaissons -nous le caractère d'Astérie? Horace devait l'avoir étudié, puisqu'il se prend tout à coup à lui donner les meilleurs conseils. Gygès est fidèle, c'est un point établi, accordé, avéré; mais toi, Astérie, prends garde à ton tour que ton voisin Enipeus ne te plaise plus qu'il ne faut ; je traduis littéralement :
Atlibi
Ne vicinus Enipeus Plusjusto placeatcave.
Et cet Enipeus a de grandes qualités que le poëte ne prend pas même la peine de dissimuler, car il vante son adresse et sa bonne mine; nul n'est meilleur écuyer, nul n'est plus audacieux. Astérie dut être bien étonnée. Il est vrai quefami < Horace ajoute aussitôt : « Ferme ta porte aux approches de la nuit, et garde-toi bien de regarder dans la rue, quand même on chanterait d'une voix plaintive sous ta fenêtre et qu'on t'appellerait cruelle. Uestc inflexible. »
Cette ode est charmante avec ces contradictions même,
qui n'en étaient peut-être pas alors. Hélas! à dix-huit siècles de distance, que d'allusions perdues, que de finesses et de glaces incomprises! Nous devinons à peine l'exquise et noble antiquité, malheureux barbares modernes que nous
sommes
L'ode à Galatée est un chant d'adieu; elle rentre dans la classe des poésies inspirées 5 Horace par le sentiment de l'amitié. Rien n'y révèle la passion. Deux ou trois vers seulement d'une douce tristesse prouvent que le poëte regrette et qu'il désire ne pas être oublié. « Sois heureuse, Galatée, partout où il te plaira d'habiter, et vis sans m'oublier. »
Le memor nostri est intraduisible de mélancolie et de grâce. Qui est donc cette Galatée qui va passer les mers, et à qui le poëte rappelle l'enlèvement d'Europe, par un long et admirable dithyrambe, qui est lui-même toute l'ode?
Galalée! ce nom-là pourrait bien n'avoir été jamais qu'un pseudonyme, comme tant d'autres. Je soupçonne, je puis me tromper, que ce nom tout mythologique devait cacher quelque beau nom romain, un nom de femme patricienne qu'Horace n'a pas voulu révéler. Je soupçonne que celle qui ! le portait, égarée comme Europe, rompait à tout jamais avec Ile monde de la patrie et de la famille pour suivre quelque Jupiter à haute fortune peut-être, et ayant beaucoup plus d'analogie avec Yinfamem juvencum de l'ode qu'avec le roi des dieux.
Quant à Lycé, il ne faut pas s'y tromper, elle fut évidemment aimée par Horace, et d'un amour très-passionné. Voyez l'ode Xe du troisième livre et l'ode XIIIe du quatrième.
Lycé était cruelle, à ce qu'il parait, et Horace lui en fait
un crime. Il l'accuse d'orgueil; elle était patricienne, puisqu'elle avait un palais et de vastes jardins où le poëte prétend que c'est pitié de le voir se morfondre à la bise et sur la neige, le soir, quand il y va rêver de la beauté de l'impitoyable. Mais rien ne touchait Lycé, ni les présents, ni les prières, ni les joues pâles et les lèvres violettes de ses soupirants, ni l'infidélité de son époux (que ces traîtres de poursuivants avaient bien soin de lui révéler). Elle restait Pénélope inflexible, et se souciait peu que le poëte lui parlât des justes retours du sort et du projet bien arrêté qu'il avait, lui Horace, de ne pas se laisser mourir sur le seuil de la porte de l'orgueilleuse patricienne,
Voilà, certes, une âme bien barbare et un soupirant bien à plaindre! ce qui, toutefois, ne prouve pas que Lycé ne fût une femme charmante avec toute sa vertu rigide; ce qui justifie encore moins la furieuse ode XIIIe du quatrième livre contre cette même Lycé, n'ayant plus ses belles années.
Horace n'oubliait point^ à en juger par les terribles souvenirs qu'il donnait aux beautés vieillies qui avaient peu goûté son encens et résisté à ses désirs dans le temps. Mais est-ce bien à la même femme que sont adressées ces mêmes odes f Quoi! cette belle Lycé qui, dans la fleur de sa jeunesse, avait tin Cœur de chêne, une vertu de Pénélope, cette même patricienne si fière n'est plus, dans un âge avancé^ qu'une horrible libertine, convoitant en vain un amant, buvant sans pudeur, chantant d'une voix chevrotante^ cherchant à ranimer son sang et à plâtrer son visage par toutes les ressourcés de l'art? Horace ne veut pas qu'on en doute, puisqu'il s'écrie que ses vœux sont exaucés, et que les dieux, favorables à ses
prières, ont fait tomber Lycé, vieille, dans cette folie d'amour, dans ces délires de jeunesse qui la rendent la risée de tous ceux qui la voient. Oui, c'est bien cette même Lycé, l'opulente dame romaine d'autrefois, puisque le poëte lui déclare que toutes ses richesses ne lui rendront pas une seule de ses journées perdues. Et tout à coup, l'injure se cachant sous le masque de la pitié, ce qui est pire encore : « La voilà, s'écrie-t-il, celle que j'ai tant aimée! que reste-t-il d'elle? La voilà, celle qui n'avait pour rivale en beauté et en grâce que Cynara; et encore Cynara est-elle plus heureuse qu'elle, car elle est morte avant d'avoir vieilli, tandis que les dieux te laisseront vivre, corneille centenaire. »
Il faut convenir qu'on ne pouvait expier plus cruellement la vertu de sa jeunesse, et que si la vieille Lycé tomba dans des débordements, Horace, souvent si généreux et si délicat, dans ses poésies lyriques surtout, écrivit contre la pauvre folle une ode bien regrettable.
Mais n'est-il pas bien naturel de penser que tout cela n'est qu'une fiction, et que le poëte, cédant à un mouvement d'irritation, n'ait voulu se venger que par une prédiction qui ne devait pas se réaliser?
Il y a bien aussi, dans ce beau livre, quelques autres traits lancés d'une main plus vigoureuse encore; flèches acérées qui devaient cruellement entrer dans le cœur qu'elles atteignaient. Toutefois ces odes terribles, ces paroles de fiel, ces invectives empoisonnées sont rares chez Horace, poëte lyrique. En général, il réservait ses colères pour la satire, dont la nature railleuse pouvait autoriser des méchancetés ; la satire, d'ailleurs, n'étant dans les mains du poëte qu'un fouet
30 ï LES NUITS DE ROME
vengeur ou tout au moins correctif, et par conséquent, ayant un but moral et utile à la société humaine.
Revenons à des sentiments meilleurs.
Quel mystère est caché dans l'épode de Nééra? Il était nuit; la lune entourée d'étoiles passait lumineuse dans le ciel. En ce moment-là, qu'arriva-t-il à Nééra? Elle était seule avec Horace, et tout à coup le poëte lui dicte un serment expiatoire, quelque solennelle rétractation... Nééra venait d'outrager les dieux. Comment? C'est un secret terrible. L'épode n'en dit rien ; mais elle parle du serment, et c'est dans les bras d'Horace que la jeune fille, presque sacrilège, le prononce. Elle jure d'êlre fidèle à Horace, de lui rendre le même amour qu'il a pour elle (arnorem mutuam), et cela tant que le loup poursuivra l'agneau, tant que les vents d'hiver soulèveront les vagues de la mer, tant que la brise agitera les grands cheveux dorés d'Apollon. Horace est satisfait; il se croit sûr de Nééra. Le nom d'un rival l'a fait frémir ; il parle de sa colère, il menace encore, et tout à coup, s'adressant à ce rival imaginaire peut-être, il l'interpelle, il le trouve heureux, il lui dit d'être fier, plus fier que s'il avait de vastes domaines et de riches troupeaux, plus fier que s'il avait résolu les problèmes de Pythagore, plus fier que s'il avait une beauté au-dessus delà beauté de Nééra, parce qu'il a donné du chagrin à Horace. Puis, finissant par une menace qui est une prédiction : « Ah! s'écrie-t-il, tu pleureras aussi un jour ton amour délaissé, et moi, à mon tour, moi j'en rirai. »
On le voit, l'amant, qui n'est plus jeune, devient d'une susceptibilité douloureuse; il ne passe sur rien, tout est se-
rieux; le cœur souffre, l'âge vient; c'est fini; l'insouciante, la triomphante jeunesse est déjà bien loin.
Cherchons cependant à retrouver Horace plus calme et, par conséquent, plus heureux.
Voici trois petites odes adressées à Phidylé, Tyndaris et Lydé. Le ton est en harmonie avec la sérénité du sentiment.
Celle à Tyndaris commence comme une églogue de Virgile. Ce sont les charmes de Lucrétile, dans les montagnes de la Sabine, que vante le poëte Horace; c'est de sa propre maison de campagne qu'il parle avec amour. Le faune léger abandonne le mont Lycée pour ces lieux charmants; là, ni loup, ni serpent, rien de nuisible. Les chèvres errent en liberté, broutant le thym et l'arbousier; la flûte de Pan chante dans le vallon et éveille les échos des rochers et des collines i d'Ustique. Tyndaris est conviée à venir chez Horace, où elle l trouvera de grands ombrages, l'abondance, du vin de Lesbos, aie belles coupes, une lyre... On chantera, on s'enivrera, et les libations à Bacchus n'allumeront pas la guerre, cerlainement, entre Horace et Tyndaris. Là, Tyndaris, en sûreté, i n'aura plus à craindre ce qui la menaçait jadis, à ce qu'il pâlirait, la colère d'un jaloux, les mains brutales d'un amant soupçonneux qui arrachaient les fleurs de sa chevelure et déchiraient sa tunique.
A la bonne heure! voilà Horace riant, calme et charmant. A Phidylé, il donne des conseils sages et qui touchent autant à l'économie domestique qu'à la philosophie. Phidylé habite les champs; je ne serais pas étonné qu'elle ne fut une jeune fermière (rustica Vhiclijle). Elle est pieuse, elle
offre des sacrifices pour la prospérité de ses moissons; mais elle s'exagère l'importance de ces sacrifices, et volontiers elle offrirait des hécatombes à ses dieux rustiques. Horace la dirige par des avis sages et gracieux ; il lui montre les dieux humbles qu'elle sert, qu'elle couronne souvent de myrte et de romarin, et lui persuade qu'un peu d'orge offert d'une main pure est une offrande plus agréable à ces divinités-là que de riches sacrifices. Phidylé dut croire Horace, et elle dut l'aimer pour la grâce des vers et pour la bonne direction qu'il lui donnait dans les affaires de son ménage rustique.
Lydé n'aurait-elle pas été une esclave d'Horace, mais une esclave sage et belle? Écoutons le maître, qui semble lui reprocher un peu trop d'économie, dans un jour de fête. C'est le jour consacré à Neptune. Que faire de mieux ce jour-là? Allons, Lydé, va chercher le vin de Cécube enfermé dans le cellier ; force ta sagesse à se taire aujourd'hui. Vois le soleil qui décline. Crois-tu que les heures veuillent s'arrêter? Pourquoi laisser plus longtemps dans son repos cette vieille amphore du consulat de Bibulus? — Mais Lydé est initiée à la poésie et à la musique. Aussi Horace veut chanter des vers avec elle. Ils chanteront tour à tour; Horace dira Neptune : et les vertes chevelures des Néréides ; Lydé, prenant la lyre, dira le nom de Diane ; on finira par un hymne à Vénus et un hymne à la nuit; ce qui promet une fête complète à l'heureux poëte de Tibur.
Arrivons à l'ode à Barine, cette étonnante fille d'une beauté souveraine, perfide comme l'onde, dangereuse comme la sirène, et dont le charme entraînait toute la jeunesse.
Barine était une courtisane ; impossible d'en douter en voyant l'effroi qu'elle inspire aux vertueuses clames romaines. Mais quelle devait être puissante! Au temps d'Horace, la courtisane, à Rome, différait peu de ce qu'elle avait été à Athènes au siècle de Périclès. Nous aurions une idée bien fausse de ces galantes filles de l'antiquité, si nous voulions établir la moindre analogie entre elles et celles des temps où nous vivons. Une courtisane à Rome, aux beaux jours de l'empire, tenait table ouverte, et sa maison était le rendezvous de tout le patriciat. Poètes, artistes, consuls, tribuns, orateurs, sénateurs, édiles, princes de la maison de César même, tous s'inscrivaient chez elle comme poursuivants. Pénélope, avec toute sa sagesse, n'en eut certainement jamais un aussi grand nombre. Elles traversaient la ville en litière comme les dames romaines ; elles logeaient aux Esquii lies (nous parlons des plus renommées et des plus opulentes) ; elles paraissaient au cirque et au théâtre, et à des places qui n'étaient pas sans distinction. Elles allaient sacrifier aux dieux et jouissaient du droit de cité ; elles héritaient et sou- » vent de biens immenses ; elles pouvaient contracter par acte {-public, et nul, pas même le trésor de l'empire, ne répudiait Heur héritage, le cas échéant. Quant à leur luxe, à l'agréiment de leurs demeures, au charme de leur personne, tout a été dit à ce sujet.
Horace, dans son ode à Barine, place bien haut cette séduisante fille, tout en révélant sa constante perfidie, sa légèreté naturelle, ses parjures; et cependant quel incroyable ascendant cette Barine exerce autour d'elle ! Horace déclare qu'il n'ajoutera jamais foi à ses moindres promesses. Il ne
croirait en elle que dans un seul cas, si Barine, à chaque mensonge, à chaque perfidie, était punie d'une difformité. Oh! alors, elle serait la plus sincère des femmes, car nulle femme ne tient plus à sa beauté que Barine. Ainsi, Horace lui I déclare que, puisqu'elle n'a pas vu ses dents devenir noires I (et quelles dents éblouissantes elle devait avoir!), puisqu'elle n'a pas vu un de ses ongles se déformer (quelles divines mains étaient celles de Barine !), il se refuse à lui accorder la moindre créance.
Cependant, tel était l'ascendant de cette Armide antique qu'à chaque nouveau parjure sa beauté brillait d'un plus vif éclat, et que les plus illustres parmi les jeunes Romains redoublaient d'amour pour elle.
. . . Sed tu simul obligasti Perfidum volis caput, enilescis Pulchrior multo, juvenumque prodis Publica cura.
La voyez-vous, la superbe, ayant trahi hier quelque jeune personnage consulaire et paraissant aujourd'hui en public plus séduisante, plus belle que jamais, parée du péplum, du ré-1 seau d'or à ses cheveux, les bras chargés d'anneaux de pierreries, ses pieds charmants chaussés de péribarides aux courroies d'argent, et répandant autour d'elle l'enivrant parfum qui s'exhale des plis de sa robe ? La voyez-vous venant s'asseoir au cirque, non loin du podium où est César, dont le regard ne fait pas baisser le sien? Voilà Barine!
Horace n'était pas plus brave qu'un autre, surtout en amour. 11 fut pris, séduit et trahi, et c'est grâce à sa colère que nous pouvons nous faire uue idée de ce qu'était Barine.
e poëte nous a laissé deviner cette fierté indomptable, ces égards victorieux, cette taille de nymphe, cette Louche déaigneuse et charmante, ces beaux pieds, cette magnifique hevelure, cette tête divine et coupable, mais toujours triomhante.
Quelle sérénité dans l'impiété, dans le sacrilège ! Écoutons [orace : « Tout réussit à Barine, même de se parjurer par as cendres de sa mère, par les astres silencieux de la nuit, ar le ciel tout entier et les dieux immortels. »
Voilà, certes, un front audacieux. Eh bien ! Vénus en rit vec ses nymphes. Elle aime Barine, et l'Amour, pour elle, >our la servir, aiguise la pointe de ses flèches sur une pierre nsanglantée.
Tout est triomphe pour Barine, et le poëte de s'écrier que la jeunesse romaine tout entière grandit pour elle, et que de Nouveaux esclaves vont remplacer les premiers, bien que eux-ci ne se puissent jamais résoudre à fuir la demeure de eur reine impie.
Aussi quel effroi inspire Barine à tout ce qui n'est pas dans ia servitude ! C'est elle qui fait trembler la mère pour ses eunesfils; c'est elle qui donne des terreurs aux vieillards jconomes ; son nom seul fait pâlir les épouses nouvelles ; car Marine n'a qu'à souffler pour faire évanouir leur bonheur.
Je ne crois pas que l'ambition puisse aspirer plus haut ijuand on se nomme Barine. Avoir toute la jeunesse de Rome
ses pieds et recevoir l'immortalité par une ode d'Horace, liais c'est une destinée magnifique! Les Barines à notre îpoque se contentent de moins que cela ; dans tous les cas, ;i elles entendent jamais parler de celle de Rome impériale,
qu'elles apprennent à avoir de leur propre mérite une idée plus modérée.
L'ode à Phyllis n'est-elle pas une des dernières que le poëte1 ait adressées aune femme aimée? Lui-même a pris soin de nous le dire dans cette adorable peinture d'intérieur qu'il nous a laissée de sa maison de campagne. « Viens, ô mes dernières amours ! » —
. . . Age, jam meorum Finis amorum.
Ainsi Phyllis paraît clore la série des amours d'Horac Cette passion douce et raisonnable, pour ainsi dire, semble en effet avoir tout le caractère de la protection ; c'est de la1 tendresse de tuteur amoureux, mais, entendons-nous, de tu-teur indulgent et bon, spirituel et confiant.
Phyllis est jeune, d'une condition modeste, et cependant* rêvant beaucoup la fortune et un rang élevé ; tout en aimant un peu Horace et tout en étant aimée de lui, elle a un goût, déterminé et alarmant pour Télèphe, et elle est assez franche pour ne pas s'en défendre. Avec quelle ravissante bonté le poëte cherche-t-il à la guérir de ses illusions! Télèphe est l'amant passionné d'une jeune fille opulente, voluptueuse, I qui le retient dans une servitude impossible à rompre, gratâ ' compede. Phyllis est donc suppliée de calmer les désirs ambitieux de son cœur, de rester digne d'elle-même en ne quit- v tant pas sa sphère naturelle. Le « Viens, ô mes dernières amours! » qui suit immédiatement, est d'une vivacité de cœur charmante, et je doute fort que Phyllis, après cela, ait donné un soupir de plus à ce malencontreux Télèphe, si pou
ligne, à mon avis, de délier les courroies de la chaussure l'Horace. Nous avons étudié cette ode dans ses strophes finales, jarce que ces strophes seules donnent la révélation du caracère de Phyllis, et que nous avons toujours hâte de connaître i qui le poëtede Tibur a affaire à chaque nouvelle liaison.
Dès le début, Phyllis est conviée à la plus gracieuse fête lu monde chez Horace; il commence par lui faire les honîeurs de chez lui, en vrai séducteur, sans lui dire un mot l'amour. Bonne méthode, je crois, mais que l'expérience ;eule apprend. « J'ai dans ma demeure une amphore de vin l'Albe qui touche à sa dixième année. J'ai dans mon jardin, Phyllis, de Tache pour des couronnes ; j'ai du lierre dont e feuillage lustré relève la chevelure noire. L'éclat de l'arçenterie égaie ma maison (ridet argento donius). L'autel est întouré de chastes verveines. Les jeunes filles et les jeunes garçons, se tenant par la main, courent çà et là, riants et îeureux. La flamme s'élève, en pétillant^ surmontée d'une gerbe de fumée. »
Voilà la maison dans toute sa joie : les convives jetnles^ le rouper, l'autel domestique paré, et Phyllis, au milieu de j,out cela, reine de la fête, nymphe couronnée de lierre. Mais quelle est donc cette riante solennité? Qu'y célèbre-t-on? Les Ides d'avril, le jour consacré à Vénus marine (Veneris ïriari* i%). Et voici qu'un bel enthousiasme d'amitié saisit Horace; :e jour est aussi l'anniversaire de la naissance de Mécène [Mxœnas Métis), le cher Mécène du poète, rloinhiage à une' [ioble affection qui revient si souvent dans ce beau livre !
Telle est cette étude, très-incohi{)lète sans doute, hiate jui m'a paru attrayante par sa nouveauté. Suivie un poëte
comme Horace, à travers les brouillards de dix-huit siècles, dans les transformations successives de ses amours, ou de sa riche et puissante fantaisie, n'est pas chose facile. Il faut deviner souvent, faute de fil conducteur. Ceci n'est pas plus un travail de traduction que d'analyse; c'est une exploration intuitive produite par un ardent désir de curiosité et un respectueux sentiment d'admiration ; c'est un regard (téméraire peut-être) jeté sur le cœur d'Horace par un des plus sincères adorateurs de son génie.
Si cet essai en quelque sorte psychologique est imparfait, j'en lègue l'idée et l'exécution à une intelligence plus haute, à des mains plus habiles. Toute illusion qui a le pouvoir de passionner est respectable, et je demande pour la mienne quelque indulgence.
Je suis entré dans la maison d'Horace, où je ne sais quels échos m'ont redit tous ces adorables noms grecs et latins que le poëte a chantés, où j'ai cru entendre encore les murmures lointains de cette lyre divine. Alors comment ne pas* interroger le passé? Comment ne pas se laisser enlever sur les ailes des souvenirs qui bruissent autour de nous? Comment ne pas se dire : Nous avons le livre poétique de ce grand et charmant esprit, où sont ses mémoires? Oh! si quelque papyrus roulé encore autour de sa baguette de bois pouvait être retrouvé dans cette poussière, sous ce marbre, entre ces deux fûts de colonnes brisées, derrière cet autel !.. . On se dit cela, et on cherche du regard, et malgré soi on compose, vraie ou fausse, toute une légende antique, en souvenir des noms aimés du poëte.
Il arrive parfois qu'au pied d'uu promontoire, sur le bord
de la Méditerranée, le voyageur rencontre un autel brisé et presque tout enlacé de lierre et de verveine; cet autel, consacré aux Nymphes, n'a plus de croyants parmi les pâtres et les mariniers; mais souvent un rapsode grossier en raconte à sa manière les souvenirs fabtdeux. Ainsi, moi, humble adorateur de l'antique, j'ai voulu, écartant le lierre et la verveine, cherchera lire quelques noms effacés, et, n'y pouvant parvenir qu'imparfaitement, j'ai chargé de fleurs l'autel inconnu.
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ÉMILIA