DONT L ADRESSE EST MAL MISE
éparses sur les fauteuils, les commodes et jusque sur la table de nuit. La veillée s'était prolongée fort tard ; elle n'avait pas été heureuse pour les deux amies, cela se lisait à certain pli boudeur de leur front, mal assoupi par le sommeil. Pour comble d'infortune, elles étaient en ce moment, toutes deux, dans une mauvaise veine; leur cœur, si Ton peut s'exprimer ainsi , vaquait comme leur bourse. Le jeu sur lequel elles avaient trop légèrement compté pour faire face aux dépenses du mois, le jeu les avait trahies comme un amant pendant cette dernière nuit. Au milieu de tous ces meubles somptueux elles étaient à peu près sans le sou. Ce qu'elles avaient de mieux à faire c'était donc de dormir indéfiniment. Elles furent éveillées par l'entrée du groom.
< Qu'y a-t-il? demanda en sursaut la Marquise.
— C'est une lettre pour madame.
— Encore quelque créancier, murmura Mousseline en soulevant sa tête brune et boudeuse , ne lis donc pas ça ?
— On attend la réponse, dit le groom.
— Qui a porté cette lettre ? demanda la Marquise.
— Un étranger blond.
— Jeune ?
— Oui, madame.
— Â-t-il l'air de venir chercher de l'argent ?
8g LE DANGER D^UNE LETTRE, ETC.
— Au contraire, madame.
— Je te sonnerai. Sors. > Le petit domestique se retira* € Lisons-nous, Mousseline?
— Lisons. >
La Marquise et Mousseline se mirent sur leur séant , et la première lut , mais avec d'horribles difficultés.
c M'"® la marquise de Brukenbach...
— Comment dis-tu ?
— De Brukenbach.
— Voilà une atroce plaisanterie !
— Il y a erreur, ma chère , puisque je m'appelle Mirollay du nom de famille.
— Grande erreur ! somptueuse erreur ! Mais poursuis ; ne ris donc pas ainsi , Marquise !
— Je poursuis :
4 M^'^ la marquise de Brukenbach ,
« Le fils de mon ami, M. le baron de Morgben , c se rend à Paris pour y acbever son éducation mo- <i raie , littéraire et politique. »
D'un même mouvement, les deux jeunes filles coulèrent leurs têtes sous le drap pour ne pas faire entendre l'explosion de leur rire au jeune major, qui était dans la pièce à côté.
Puis encore tout émues de cette hilarité étouffée , elles reprirent la lecture de la lettre.
La Marquise lut à demi-voix :
c A qui mieux que vous, madame, le recommander ? € Vos vertus , votre esprit d'ordre, votre connaisc $ance du grand monde le garantiront des dange- € reuses intimités qu'il pourrait contracter à Paris, i
— Ne ris-donc pas? va toujours , folio !
tt Noble, généreux et riche , il ne lui manque , € pour être un homme accompli , que le vernis c brillant de Paris , et il l'obtiendra , grâce à vous , a M"^ la marquise de Brukenbach, si vous daignez « comme je l'espère , prendre quelque intérêt au € fils démon meilleur ami, M. le baron de Mor- 4 ghen. Vous en dire davantage ce serait mettre en
« iloulc votre vieille amiiic pour moi , et je ne le c dois pas.
« Votre obéissant , et iOidcle serviteur.
« Prince DE MuLNiTZ, i>
— Eh bien , qu'en dîs-lu ^ Mousseline ?
— Je dis ce que tu penses , qu'il faut profiter de Terreur.
— Il y a donc erreur ?
— 0 adorable coquine ! s'écria Mousseline ; mais relis donc cette adresse.
— En effet. Je ne lis que : A madame la marquise. Le reste est oublié.
— Comment a-t-on pu commettre un pareil oubli? Peu nous importe !
— Ainsi , c'est entendu , nous gardons Télranger... Ne le laissons pas partir... Qu'on ferme les barrières et Paris! Il est Allemand , il est blond , il baron y donc il est riche !
— C'est mon avis aussi , Mousseline ; mais je le ferai observer que c'est à moi qu'il est adressé ; à moi seule...
— Ah ! lu me fais observer cela l s'écria tout à coup Mousseline, dont les cheveux devinrent à rinslant même les serpents des Furies. Eh bien, merci... chère amie! ce qui veut dire que lu l'accapares , que tu l'absorbes.
dâ LA DAME DE COEUR.
— Non! mais... tu comprends...
— Je te reconnais là, bon petit cœur... Quand j'ai, tuas; quand lu as, je n'ai rien... Tiens! je ne qualifierai pas ta conduite... Marquise 1
— Tu m'insultes ! ah ! lu m'insultes !
— J'ai envie de t'étrangler... Faul-il? •
Les mains crispées de Mousseline effleuraient le cou de la Marquise.
c Ne louche pas , Mousseline !
• — Attrape ! va te le faire bénir.
— Un soufflet ! Tu m'as donné un soufflet ! !
— En voici un autre ! As- tu ton compte?
— Au mien, maintenant, > dit à son tour la Marquise.
Des soufflets les deux jeunes femmes couchées passèrent aux coups de pied , et ils étaient aussitôt donnés que rendus , on le conçoit , dans la pose horizontale qu'elles occupaient Tune et l'autre. Elles se mordirent profondément commodes tigresses du Bengale. Ce qu'il y a de singulier dans celte bataille, c'est que , sachant toutes les deux que l'étranger blond pouvait les entendre, elles se souffletaient, se mordaient, se déchiraient, se pinçaient jusqu'au bleu, sans faire le moindre bruit. Elles hurlaient en dedans. C'étaient des panthères enragées et muettes.
€ Assez ! dit la Marquise la première ; j'ai tort : maintenant il n'en coûte rien à mon honneur de
Tavoucr. Oui, j'ai tort. Celte nuit lu n'as pas clé plus heureuse que moi à l'écartc. Tu mérites des égards et quelques considérations. Ta main?
— La voilà, dit Mousseline.
— Ce n'est pas assez : embrassons-nous. t>
Les deux jeunes femmes, encore rayées de leurs sanglantes égratignures , se jetèrent dans les bras Tune de l'autre avec autant de cordialité qu'elles venaient de mettre de racharnement et un bonheur' féroce à se déchirer à coups d'ongle et de dent.
« Ecoute-moi donc. Mousseline.
— Parle, Marquise.
— Te céder sans condition cet homme du Nord, ce jeune et intéressant Germain, serait chose blessante pour ta délicatesse...
— Marquise, où veux-tu donc en venir ?
— Que les cartes réparent le tort des cartes à ton égard. Je le joue l'étranger à la dame de cœur. »
Mousseline, à celle proposition , s'élança au travers du lit en développant son torse de sirène, allongea un bras blanc, potelé et rose, et alla saisir sur une table de nuit un jeu de cartes.
€ Ça me va! Et si je gagr.o?
■ — Si In gagnes. Mousseline, je m'exécute ; je le présente l'étranger, puisque c'est à moi qu'il est recommandé, et tu en feras ensuite ce que tu voudras. >
LÉO!! C0ZL,VN.*-~2,
Ce pacte fait, la Marquise mêla vivement les cartes. Un silence grave, suprême, avait succédé à cet échange de conditions entre les deux jeunes femmes. Le désir enflait les veines de leur cou, soulevait Tarcade mouvante de leur poitrine à peine voilée par la batiste de la nuit et la dentelle des rêves. Leur âme folle et capricieuse montait et descendait de leur cœur à leurs yeux, ceux de la Marquise, bleus et faux comme Témail ; ceux de Mousseline, noirs comme ses noirs cheveux ; leurs lèvres, les ailes transparentes de leur nez palpitaient; elles avaient fortement entre-croisé leurs jambes ainsi que deux lutteurs antiques , et comme fait de nouveau leurs ongles pour cet autre combat singulier.
On n'entendait plus sous les rideaux de Tàlcôve que le frôlement des cartes.
Le jeune major de Morghen attendait toujours une réponse.
La Marquise nommait tout bas une carte, Mousseline nommait tout bas la suivante.
« Sept de pique ! disait la Marquise.
* — Huit de trèfle ! murmura Mousseline.
*— Valet de pique !
— Neuf de carreau !
— Roi de cœnr !
'— Dame de cœur ! s'écria Mousseline. J'ai gagné!
LA DAAJK DE COEDlt. 33
11 est à moi! ajouia-l-cUc cii jclaiit les caries en l'air ; il est à moi !
— Comme la France est au roi , » répliqua la Marquise, qui sonna aussitôt*
Le groom reparut.
< Fais entrer ce monsieur blond. >
C'est de cette manière que le jeune major de Morghen, à Toccasion d'une lettre de recommandation dont la suscription avait été mal mise, connut à Paris la fameuse Mousseline, bien moins fameuse cependant alors qu'aujourd'hui; car, ne l'oubliez pas, elle commençait alors, et quand vous la retrouverez avec le comte de Madoc, elle aura déjà fait le voyage de Londres, vingt autres voyages encore, et elle aura des renies sur le grand-livre.
11 s'écoula plus d'un mois avant que le jeune major s'aperçût de l'erreur ; charmante erreur , s'avoua-t-il , qui lui valait la fréquentation d'une femme comme il n'en avait jamais rencontré dans les trois capitales où il avait résidé pour orner son éducation. A la vérité. Mousseline ne lui paraissait pas très-forte sur la morale, la politique et 1^ littérature, mais en elle que d'esprit, de jet, de vivacité, de souplesse ! Quelle fécondité de reparties! Ce gaz français qui brûle sans jamais se consumer courait dans ses veines, pétillait dans ses yeux.
Dans sa sociclc , le major de Morghen apprit a
vivre comme on vit à Paris quand on veut y faire quelque figure. Il eut un logement coquet et riche, un mobilier au type de chaque époque pour ses appartements. La pièce d'attente était gothique; la salle à manger, Louis XIII ; le salon, plus sévère, était meublé dans le goût du temps de Louis XIV ; sa bibliothèque rappelait le style contourné et capricieux du xvni® siècle , et son boudoir laque et or était tout à fait du Barry.
Le major se crut tout de suite à la mode, et il ne fut d'abord que ridicule , comme la plupart des étrangers qui viennent briller à Paris et qui ne savent pas que le velouté parisien ne s'acquiert qu'à force d'art: art immense, minutieux, que ne possèdent à vrai dire que les petits-fils des marquises et des comtesses de l'ancien régime.
Mais comme le major de Morghen était bon, simple, naïf, généreux, la jeunesse des salons l'accueillait avec une espèce de fraternité moins rare qu'on ne pense parmi ces jeunes gens blasés : il plaisait surtout par la gravité et la profondeur qu'il mettait dans le f>laisir ; il traitait le plaisir comme une étude, comme il aurait étudié le sanscrit ; il ne faisait rien à demi ni légèrement. A force d'être curieux , il finit par se faire accepter ; mais, pour être fort, il s'exagéra. Personne ne tenait table aussi longtemps que lui, personne ne buvait autant que lui, personne
ne poussa le scepticisme aussi loin que lui quand on le plaça sïir le terrain on les philosophes de la restauration (irent la guerre aux idées religieuses. Et pourtant il était Allemand.
Quelle bonne école que la maison de Mousseline ! Chez elle on démolissait tout à coups d'esprit : la science, la politique, la morale, la vertu, la poésie. On s'y tuait le cœur, l'estomac, la raison, et puis, entre deux vins, on allait jouer à Frascati. C'est chez elle que fut parodié le fameux mot de Leibnitz. On y disait : « Un peu de philosophie éloigne du vin de Champagne ; beaucoup de philosophie y ramène. >
Quand le jeune major gagnait , il versait le gain dans les mains de Mousseline; s'il perdait, il allait se consoler avec elle et bien d'autres au Rocher-de- Cancale, où il jouait encore.
Le lendemain il 3e levait à midi, allait déjeuner au café Anglais d'où il se rendait régulièrement un jour à la salle d'armes, le jour suivant au tir. Il acquit une adresse incroyable au pistolet ; il devint même d'une adresse ridicule. Il touchait toujours le but si petit qu'il fut. C'étaient des épargnes pour les mauvais jours. On voit que notre Allemand se formait de plus en plus ; il se perfectionnait le cœur et la main.
Quand il se trouvait à sec, il écrivait à son père,
08 LA DAME DK COEUU.
le brave baron, qui commençait à 8*élonner pourtant que les livres coûtassent si cher en France, car il supposait dans sa naïveté teutonique que son fils dépensait tout son argent en achats de livres.
Le baron envoyait aussitôt de nouveaux ordres à son banquier à Paris et le major puisait comme auparavant.
Des joueurs honnêtes, le major descendit aux joueurs douteux, de ceux-ci aux grecs y sorte de joueurs très-habiles à corriger les erreurs du sort, et ceux-ci non-seulement le dépouillèrent sans pitié, mais ils lui firent souscrire beaucoup de lettres de change.
Le grec y pour le dire en passant , est partout; il y a le grec marquis , le grec de passage , le grec ancien colonel , le grec homme de lettres , le grec anglais ; il est peu probable seulement qu'il y ait des grecs Grecs.
Et plus le major devenait joueur, plus il devenait dupe; homme de restaurant, et plus il devenait épris de Mousseline. Tels sont les marins : ils aiment la mer pour ses tempêtes. C'est une fascination.
« Écrivez donc à votre père, ne cessait de lui dire Mousseline. A quoi ça lui* sert d'être votre père s'il ne vous envoie pas de l'argent? » El le jeune major écrivait quoiqu'il sentît de loin en loin, au fond de la conscience , combien sa conduite était
peu digne envers son père. Mais à Paris a-l-on le temps de réfléchir sur les conséquences d'une mauvaise action? On s'aperçoit à peine qu'on change de société , qu'on passe des jeunes gens légers aux filous, des filous aux galériens.
Le major n'avait pas parcouru toutes les marches de l'échelle, mais il occupait l'échelle; un heau jour il reçut cette réponse de son père, à qui il avait demande de l'argeut pour la cinquantième ou pour la centième fois.
« Vous avez fait de la peine à votre père, i
Ces paroles étaient fort simples, mais le major de Morghen , quoique abruti par les excès de tout genre, en comprit parfaitement le sens terrible et la portée. Quand un homme du caractère auguste du baron disait cela à son fils, c'est comme s'il lui eût dit : « Je vous maudis ! »
Dès ce moment, en effet, toute correspondance cessa entre le père et le fils. Le major, pour satisfaire les caprices de Mousseline, fut obligé de vivre sur le crédit qu'obtiennent toujours à Paris ceux qui ont beaucoup dépensé.
Mais Mousseline, très-forte sur l'instabilité des choses humaines, ne se dissimula pas la prochaine décadence du major, i II n'a plus d'argent, c'est vrai, mais il peut faire des dettes, beaucoup de dettes encore, se dit-elle, C'est môme le bon moment pour
100 lA DAME DE COEUR.
en faire, b Elle Ten accabla. Elle se fit acheter une maison de campagne à Sceaux, elle Tobligea à répondre pour la Marquise qui devait trente mille francs à un usurier, enfin elle en fit une machine à signer des lettres de change.
« Son père le tirera du guêpier, se disait-elle ; il ne voudra pas le laisser pourrir dans la prison pour dettes. >
Le baron était peu connu de Mousseline, qui, sous le charme de cet espoir assez mal fondé, plaisantait ainsi du vieillard allemand avec son fils, le major de Morghen. « Quel âge a donc le cher papa ? Est-il sujet à la goutte remontée? N'a-t-il jamais ressenti des symptômes d'apoplexie ? »
Mais le moment étant venu pour le major de se cacher ou de se voir un beau matin appréhendé au corps par les gardes du commerce, Mousseline devint froide pour lui ; elle admit peu à peu d'autres intimités qui le désespérèrent, car l'amour du major suivit les progressions de sa misère. Il lui fit des remontrances , puis des reproches , puis il eut des emportements ; mais obligé d'éviter la prison pour dettes, il fut aussi obligé de ralentir ses visites chez Mousseline, qui avait prévu ce résultat.
Un instant elle crut s'être tout à fait débarrassée de lui. Depuis deux mois , il n'était venu faire aucune scène de violence chez elle. Son roman avec
LA DAMK DE COEUU. 101
le jeune major de Morghen lui sembla complètement fini.
Mais le jeune major aimait Mousseline plus que jamais ; il Taimait au moins autant pour ses vices brillants et pour ses dilapidations que pour sa beauté vraiment fort remarquable, quoique tachée, aux yeux de Tobservaleur, de mille signes de cruauté. Il ne pouvait plus vivre sans elle ; il traînait sa chaîne partout, d La voir! la voir ! criait-il pendant ses jours d'accablante oisiveté , dans ses nuits d'insomnie. La voir ! dussé-je être arrêté par tous les gardes du commerce de Paris, dussé-je être conduit à Técbafaut en sortant de chez elle ! >
Un jour il n'eut pas la force de résister à la persécution de ses désirs ; il se rendit chez elle. 11 sonne, le domestique lui dit d'attendre. C'est à peine s'il peut se conformer à cette injonction. Lui, attendre ! Le domestique revient et lui dit que sa maîtresse n'est pas visible.
€ Vraiment ! réplique le major en repoussant le domestique ; on est toujours visible pour les gens dans les meubles desquels on est , sache cela, mon ami, et fais-le savoir aux autres. »
Ces paroles sont entendues du boudoir dont Mousseline a interdit l'entrée au major. Celui-ci s'avance ensuite hardiment, soulève la portière abaissée devant la porte du boudoir ; mais là il cbt arrêté
par un jeune homme presque aussi blond que lui, aux pcliîes niousiaches, (l'un air doux , mais ferme cependant, de taille moyenne, mis fort élégamment, et qui lui dit :
<£ Monsieur le major, je suis chargé de faire respecter la consigne.
— Vous, M. dePlenef?
— Moi-même, M. de Morghen.
— Et par qui en êtes-vous chargé?
— Par madame, répond le jeune comte de Plenef en montrant Mousseline assise sur un divan.
— Et vous èies décidé, monsieur le comte, à la faire respecter jusqu'au bout, cette consigne?
— En douter, ce serait me faire injure.
— Très-bien ! monsieur le comte, dit le major en s'adossant contre un des montants de la porte, tandis que le jeune comte russe s'adossa contre l'autre montant. ïrès-bien! Croyez-vous, reprit le major en conservant son altitude, croyez-vous avec saint Thomas que nous allions dans le sein de Dieu quand nous quittons la terre? >
La question était d'une belle étrangeté en un pareil moment : le nouveau protecteur de Mousseline ne s'en effaroucha pas.
€ Ma foi, je n'y ai jamais pensé, monsieur le major. i>
El le major reprit :
LA DAME DE COEUR. 10r>
« Peut être (^les-vous du sentiment de saint Augustin sur l'état Je l'àme après la mort ?
— Je n'ai pas plus lu saint Augustin que saint Thomas.
— Mais vous avez infailliblement entendu parler de Spinosa et des naturalistes ; êles-vous de leur avis ? Pensez- vous qu'en mourant nous nous répandions dans la nature d'où nous nous sommes dégagés un instant ?
— Spinosa , monsieur le major, ne m'est guère plus familier que bien d'autres philosophes.
— Vous connaissez à coup sûr du moins le paradis de Mahomet? Croyez-vous que nous soyons appelés à en jouir en passant de ce monde dans l'autre?
— Je le désirerais assez , monsieur le major ; mais malheureusement je n'en sais rien.
— Eh bien , mon cher M. de Plenef , demain à la même heure vous saurez à quoi vous en tenir sur ces divers systèmes de philosophie...
— Moi?
— Vous, monsieur le comte.
— Vous ou moi du moins?
— Non, vous seul, M. de Plenef. Vous ne me demanderez pas, je présume, par quel moyen je vous mettrai à même d'acquérir cette expérience...
iOi LA DAME DE COEUR.
— Ou donnez-vous vos leçons de métaphysique, monsieur le major?
— Au bois de Vincennes.
— Et riieure de vos leçons?
— Midi, après mon déjeuner.
— Eh bien, monsieur le major , j'irai vous entendre demain à midi dans le bois de Vincennes. Le point de réunion?
— La tourelle de Saint-Mandé.
— Je n'y manquerai pas.
— Ni moi non plus, » dit le major de Morghen en saluant la sentinelle mise par Mousseline à rentrée de son boudoir. Quant à Mousseline , il lui envoya un éclat de rire auquel Mousseline répondit de son côté par un autre éclat de rire.
Le défenseur , le champion de Mousseline , le comte de Plenef était un de ces très-jeunes gens élevés à engraisser le minotaure appelé Paris , qui en mange deux ou trois douzaines par an. Ils accourent de leur province avec un héritage ou deux , quelquefois aussi avec un nom de famille , des prétentions outrées à Télégance. Ils ne tardent pas à se montrer, le lorgnon à Toeil, le cure-dent à la bouche, la frêle cravache à la main, sur les marches du Café de Paris. Et le badaud n'en demande pas davantage pour croire que ce sont des lions , des membres du Jockey-Club , qu'ils font courir, qu'ils
jouent un jeu d'enfer et qu'ils sont du dernier bien avec l^aclrice on vogue du Vaudeville. Leur règne est court; deux ans après, il n'est plus question d'eux : Paris les a digérés dans son estomac de bronze et de feu. Ne les cherchez plus nulle part. Quelques-uns cependant parviennent par grande faveur du sort à l'apothéose du duel , et à la gloire de la mort violente. Ce sont les martyrs de la spécialité, les victimes du boulevard de Gand , où ils ont vécu et trôné pendant quelques mois. Ils s'imaginaient qu'on ne peut sans honte manger chez soi , ne pas porter des moustaches , refuser un duel stupide et accuser moins de trente mille livres de rente. Ils se ruinent , ils se font tuer pour Tamusement de la galerie, qui n'a pas , elle , la niaiserie de leur donner l'exemple.
A midi, le nouvel amant de Mousseline et le major deMorghen se rencontrèrent ponctuellement à Saint-Mandé , au pied de la tourelle , d'où ils s'enfoncèrent dans le bois, suivis des quatre témoins sacramentels. Ils s'arrêtèrent derrière la butte du Polygone. Là devait se vider le combat. L'affaire était trop simple pour pouvoir s'arranger. Quand on s'est disputé pour rien , donné rendez-vous pour rien, il serait absurde et ridicule de ne pas se battre pour rien. On ne tenta aucun raccommodement. Les pistolets furent chargés et les adver-
lÉOH COZLAW. — *2. 10
saircs placés à cinquante pas de dislance, avec la faculté laissée à chacun d'eux de faire A\i pas. L'adversaire du major, le comte de Plenef , lira le premier, et n'atteignit pas; le major fut plus habile : \l logea sa balle dans la poitrine du champion de Mousseline. Quand celui-ci fut par lerre, pouvant à peine soulever ses paupières mourantes , car il était mortellement frappé, le major alla vers lui, s'inclina avec un respect ironique et lui dit :
€ Mon cher élève , la leçon de philosophie est complète : dans un instant vous saurez ce que devient notre âme séparée du corps. Ne manquez pas , je vous prie , de me faire part de ce que vous aurez appris. >
Le major de Morghen se retira. L'honneur était satisfait. L'honneur de qui? l'honneur de quoi?
Quoi qu'il en soit , le corps du malheureux jeune homme tué fut à peu près abandonné aux corbeaux et aux chiens. On comprend que ses témoins ne pouvaient pas se compromettre en le faisant transporter. La gendarmerie locale le releva.
Ruiné , sombre , aigri , malade , désespéré , la conscience chargée de la mort d'un pauvre jeune homme qui ne lui avait fait d'autre mal que de prendre sa place si peu enviable auprès de Mousseline, le major de Morghen disparut de Paris, cette belle capitale où il était venu achever son cduca-
lion morale , politique et littéraire , et où il avait dépensé trois cent mille francs, laissé quatre cent mille francs de dettes , sa jeunesse , son bon cœur , sa naïveté , sa raison et presque son honneur.
€ Mais, monsieur le chevalier, interrompit le lïiarquis de Saint-Luc, quand j'ai connu le major de iMorghen , il était loin , je l'avoue , de ressembler au |)ortrait que vous venez de tracer de son caractère et de sa vie ; c'était un homme fort gai , fort amusant, parlant chevaux, théâtres, jouant beaucoup , il est vrai , mais sans passion , gagnant avec indifférence, perdant sans sourciller.
— Nos deux portraits sont vrais, répliqua le chevalier De Profundis , et si le vôtre diffère du mien , c'est tout simplement parce que vous avez' connu le major de Morghen à son second voyage à Paris, et que je vous l'ai présenté dans mon récit tel qu'il était quand il y vint pour la première fois.
— Il revint donc à Paris après tous ces événements?
— Oui , monsieur le marquis.
— Et très-riche encore?
— Sans doute... Mais écoutez la suite de son histoire, si étroitement liée par Mousseline à celle de lady Glenmour. >
, Je VOUS ai dit en commençant Phistoiredu major de Morghen que son père était excessivement riche; le major n'eut plus qu'une pensée en quittant la France pour retourner en Allemagne, c'est qu'après tout, il serait un jour l'unique héritier de son père. Restait à savoir quand se lèverait l'heureux jour : les plus habiles n'ont, en pareille circonstance, qu'à se croiser les bras et à attendre. Il y en a peut-être de plus habiles ;... mais n'anticipons pas. Trop positif depuis son voyage à Paris pour se faire la moindre illusion, le jeune major n'espérait pas beaucoup dans le pardon de son père en se
rendant auprès de lui. Un Allemand n'a que deux ou trois volontés dans sa vie, mais elles sont de fer. A l'aide de quelques parents, il comptait seulement obtenir du vieillard un notable avancement d'hoirie, quelque chose comme le tiers de ses biens à venir. Ce tiers lui suffirait pour recommencer , et , cette fois, sans crainte d'interruption, la magique existence de Paris, à laquelle il ne voulait pas renoncer. Aussitôt qu'il aurait en sa possession ce beau fragment d'héritage, il repartirait donc pour la France; il irait de nouveau briller à Paris, et, le croirait-on, partager son nouveau bonheur avec Mousseline qui l'avait ensorcelé? Et, à ce propos, permettez-moi de vous dire, monsieur le marquis, que les gens, que les esprits forts qui ne croient pas aux fées, aux sorciers , aux sortilèges, n'ont jamais arrêté leur réflexion sur les femmes de l'espècede Mousseline, femmes qui se moquent ouvertementd'un homme, le trahissent à sa face, le volent à pleines mains sous ses yeux , le chassent ou le font chasser par de nouveaux amants, le battent, le pillent, le déshonorent, le rendent parfois escroc, voleur, assassin, et n'en sont pas moins aimées jusqu'à l'adoration, jusqu'à la frénésie. Que faisaient de plus les fées? Croyez-vous qu'elles étaient autre chose? qu'elles possédaient de plus perfides enchantements?
Mais revenons à noire major, et voyons-le en présence de son père qu'il espérait attendrir par le concours de tous les grands parents de la famille.
Quand le baron les eût laissés parler l'un après Tautre en faveur de son fils, il ouvrit un secrétaire et en sortit la lettre qu'on va lire et qu'il lut luimême. Voici à peu près dans quels termes elle était écrite. Il est inutile de vous dire que c'est à lui qu'elle était directement adressée :
I Vieux colimaçon de père,
« Qu'apprends-je , ô vieillard! Que tu ne veux « plus envoyer de l'argent à ton fils; mais tu t'ex- € poses à sa malédiction et même à mon mécon-
< lentement. T'oublier à ce point ! Mais ton fils, tu « ne le sais donc pas, attend cet argent pour m'a- € cheler un cachemire , trois robes de pou-dei suie, et une foule de bijoux plus précieux les uns I que les autres ? Ton avarice me prouve clairement « que tu ignores de fond en comble la vie que ton i fils mène à Paris depuis que lu l'as recommandé « à mon amie, la marquise. Sa vie est un songe, 6
< vieillard ! Il vit au Café de Paris, au Rocher-dei Cancale et à Frascati. Personne ne porte mieux
< son vin que ton héritier. A propos d'héritier, dis- <i moi,ô vieillard! quand tu désires qu'il le soit.
« Prends six mois, prends un an , prends davan- « lage, mais ne passe pas dix -huit mois pour effec- « tuer ses espérances. Si lu prolongeais trop îndé- * finiment son alienle et celle de tous ses véritables « amis , lu le réduirais à ne plus l'accorder son « estime, avec laquelle je suis pour le moment,
« Votre belle-fille.
^ Mousseline. >
Jugez de l'impression que dut produire sur quinze on vingt têtes carrées, allemandes, la lecture d'un pareil morceau de style : tous les grands parents se levèrent et allèrent avec respect demander pardon au vieux baron d'avoir un instant pris son fils sous leur protection. Us se retirèrent ensuite dans le plus dédaigneux silence.
€ Ce coup m'assomme, pensa le major de Morghen ; Mousseline m'a porté le coup de grâce. Je ne croyais qu'être maudit , maintenant je suis sûr (l'être déshérité. Déshérité! vivre sans fortune! cela m'est impossible à présent. Impossible comme de ne plus retourner à Paris, de ne plus voir Mousseline , ce démon auquel ma vie est attachée. Elle est si jolie, si folle! si surprenante! si terrible! Je voudrais la broyer sous mes pieds et je ne puis l'oublier. J'ai tué quelqu'un pour elle, cela me la
fait aimer davantage. Ces femmes-là, murmurait-il, sont comme les bouchères ; Todeur du sang les fait plus fraîches, plus belles, plus séduisantes. Il faut mourir ou avoir ces femmes-là. Mais que d'or elles coûtent ! Après tout, ce n'est que de Tor. Que représente l'or? du plaisir ! Que représente Mousseline? du plaisir cent fois davantage. Mais où prendre cet or? Il m'en faut, j'en veux, il m'en faut ! y
Les craintes du jeune major de Morghen paraissaient devoir se vérifier, et l'on ne s'en étonnera guère après l'abominable lettre de Mousseline. Son père avait souvent de longues conférences avec des notaires et des docteurs en droit ; les collatéraux venaient aussi plus souvent à la maison. Tout laissait présumer les intentions du baron. De jour en jour, elles paraissaient plus manifestes. Nul ne voit sans amertume un riche héritage passer en d'autres mains : le major, moins que personne, n'était d'humeur à souffrir avec tranquillité une pareille spoliation, quoique légitimement fondée. 11 ne se possédait pas à la vue de ses cousins , admis dans la plus cordiale intimité chez son père, qui ne l'appelait, lui, que monsieur le major quand il se voyait forcé de lui adresser la parole. Il les aurait volontiers provoqués tous en duel et étendus sur le carreau; mais, en Allemagne, le moyen n'était pas
ni LA CHAMBRE DE LA SONNETTE.
praticable ; il n'y fallait pas songer. 11 n'avait réellement aucun moyen de conjurer Forage qui s'amassait sur sa tête et prêt à chaque instant d'éclater ; car la santé du baron déclinait beaucoup , malgré sa robuste constitution.
D'un autre côté, le major, habitué à la vie convulsive de Paris, prenait en horreur l'existence calme et monotone où il était plongé. Le simple l'exaspérait ; il avait des envies, des rages de se pendre au milieu de ces prairies qui ne devaient plus lui appartenir. La plus belle nature à ses yeux était le boulevard de Gand, et le plus radieux lever du soleil, la rampe de l'Opéra.
La douleur qui le rongeait au sujet de l'héritage paternel porta sur sa raison. A la plus légère occasion , il s'abandonnait à des colères terribles. Un jour qu'il était livré à une de ces crises mentales, un domestique vint lui dire que monsieur le baron l'attendait dans son cabinet pour lui parler. Le jeune major répondit qu'il allait s'y rendre. Il s'efforça aussitôt de maîtriser son irritation nerveuse , de se composer un visage tranquille.
11 se présenta ensuite dans le cabinet de son père. Le baron avait, comme de coutume, ôté sa cravate noire et rabattu son large col de chemise sur sa robe de chambre. Jamais peut-être il n'avait offert une tête plus belle, plus vénérable. Il était assis au
fond irun fauteuil de velours noir en face du portrait en pied de feu la baronne de Morghen.
I Asseyez-vous là, dit-il à son fils, » en lui indiquant un siège.
Le major de Morghen se découvrit avec un respect forcé, et s'assit en silence.
€ (^etle entrevue, commença par dire d'un ton calme le baron, est la dernière que nous aurons ensemble; je vous prie donc de ne pas l'oublier.
— Je ne l'oublierai pas , monsieur mon père.
— Je prends IMeu et voire excellente mère à témoin, reprit le baron, que j'ai fait pour vous tout ce qui est imposé à un bon père. Descendez dans votre vie. Comment avez-vous reconnu mes soins, mes bontés? Encore , si vous n'aviez été qu'ingrat ! Vous avez été injuste, méchant, cruel, sacrilège envers moi. J'ai pardonné plusieurs fois, mais mon indulgence n'a servi qu'à vous encourager à persister dans le mal. »
Le baron s'arrêta un instant.
« Pourquoi, reprit-il, vous considérerais-je encore comme mon fils ?... Pourquoi... mais ma résolution est irrévocablement prise...
— Et celte résolution ?
— Vous allez la connaître, patientez.
— Mes neveux et mes petits-neveux m'entourent d'une affection filiale; ils honorent ma vieillesse
qunnd vous souillez le respect qui lui est dû. En vous retirant toute ma tendresse, à qui pouvais-je la donner, consultez-vous, si ce n'est à eux? Il est de raison que mes grands biens, ceux dont je suis sûr que vous auriez fait un détestable usage, leur soient donnés à ma mort, c'est justice, et je les leur donnerai...
— Prenez garde, mon père, prenez garde ! s'écria le major d'un ton de colère et de menace... Prenez garde à ce que vous dites... à ce que vous faites.
— Étant votre père, monsieur le major, je dis ce que je dis, je fais ce que je fais.
— Vous ne me déshériterez pas. . . non . . . non ! . . .
— Mon devoir est de vous déshériter, et je vous déshérite sans remords, sans crainte...
— Mon père ! répéta le major de Morghen d'une voix encore plus terrible, plus effrayante, et en se plaçant devant la croisée qui s'ouvrait sur le parc du château, vous ne ferez pas cela, vousdis-je, car vos biens sont à moi par ma mère...
— Votre mère est de mon avis, n'est-ce pas? ajouta le vieux baron en s'adressant au portrait de sa femme.
— Ils sont à moi par le sang. . .
— Je renie le mien en vous...
— Par la nature...
— Vous plaisantez... »
l/ironie snpcrbc du baron exaspéra lo major.
< Us sont à moi par les lois, alors! cria-t-il en fermant les poings comme un homme qui clierche à se dompter.
— Les lois... dites-vous? Voyez si les lois s'opposent à mes intentions, repartit avec le même calme le vieux baron, et en se levant de son fauteuil pour aller vers son secrétaire.
— Quand les lois, la nature, l'usage ne s'opposeraient pas à l'acte d'autorité que vous voulez commettre, dit le major en frémissant et en posant sur son père un regard sanglant comme celui de Gain, je vous conseillerais encore d'y renoncer, et d'y renoncer sur-le-champ... M'entendez-vous? m'entendez-vous, mon père?...
— Ma détermination est aussi arrêtée que celle de Dieu, monsieur le major.
— Tenez, mon père, n'ouvrez pas ce secrétaire... je vous devine.. . je... ne l'ouvrez pas! i
Le vieux baron ouvrit le secrétaire et il y prit un papier qu'il déroula avec lenteur.
i Ceci est mon testament... h La croisée du cabinet avait deux volets en dedans.
< Ceci est mon testament, répéta le baron de Morghen , qui ajouta en lisant les premières lignes de l'acte qu'il tenait : i Déshéritant celui qui fut < mon fils unique, je lègue et laisse tous mes biens
LÉOII GOZLAN. — 2. 11
« 5 mes neveux ei nièces, à mes chers petils-neveux i et peliles-nièces dont les noms suivent... »
Le premier volet fut fermé avec violence.
Le second volet qu'avait saisi le major tremblait dans sa main; il avait en ce moment le dos tourné du côté du parc : il n'abandonnait pas de son regard fixe et féroce son père et le testament qu'il lisait, il le couvait de ce regard , de son ombre qui commençait à se courber et de son effrayant silence.
t Et maintenant, dit le vieillard, je vais signer le testament devant vous.
— Vous ne le signerez pas ! s'écria d'une voix étouffée le major en repoussant violemment le second volet, et en se précipitant dans l'obscurité au cou de son père qui ne jeta qu'un seul cri, un seul râle, un seul soupir.
— Il est mort! dit le major, plus de testament l Je suis son seul héritier... Il est mort, i> répéla-t-il en se penchant sur le visage de son père...
Le major souriait, mais ses cheveux étaient dressés sur sa tête.
Il appela un domestique... Mais le tesiamentT^le testament? le testament, qu'en ai-je fait? se demanda-l-il en sursaut... Il le cherchait près de lui, autour de lui, dans son trouble il ne savait ce qu'il était devenu; et l'on allait entrer !... Il était fou !... il avait appelé!... Qu'allait-il dire?... Il se fouilla
trois fois précipitamment... le testament était placé entre son j^ilet et sa chemise où il Tavait rais luimême... Ah! dit-il, quel bonheur, il est là... On entra ; c'était un domestique.
i Mon père est tombé tout à coup évanoui, dit-il au domestique qui se hâta de relever le baron... Allez ! allez vite ! qu'on aille chercher un médecin... Non, restez ici... j'irai moi-même le chercher...
— Revenez au plus vite, monsieur le major; car il y a encore peut-être quelque espoir... »
Le major de Morghen sortit pour aller chercher un médecin , quoiqu'il sût parfaitement Imutilité de cette démarche.
Le médecin déclara en effet qu'il n'y avait plus d'espoir à conserver ; le baron était mort d'une attaque d'apoplexie foudroyante; les signes de la face rindiquaient pleinement. D'ailleurs, le baron était gras et replet; pareil accident ne devait pas beaucoup surprendre. Il ordonna l'inhumation pour le surlendemain.
Tous les parents du baron de Morghen accoururent au château, croyant à peine à cette fatale nouvelle, à ce malheureux accident, dont ils ne se convainquirent que trop. Ils furent bien plus affectés de la perte d'un aussi digne homme que de celle d'une fortune qui leur était presque assurée |K)urtant. «Mais les décrets de Dieu sont impénétrables, >
dirent pieusement les bons parents allemands, et ni la pensée ni le soupçon ne vinrent à leur esprii que le jeune major de Morghen avait pu devancer l'exécution des décrets de Dieu. Ils prirent part à safeinie douleur, et, comme lui, ils se vêtirent de deuil.
Le parricide ne demeura pas tout à fait sans effroi ; ses mains étaient agitées d'un tremblement nerveux qu'il ne parvenait pas à faire cesser. Il allait et venait sans trop savoir où. Son unique pensée était de voir bien vite enterrer son père, afin de pouvoir partir tout de suite. Il irait en France; de là il écrirait pour qu'on vendît ses biens. Avec Tor, l'immense quantité d'or qu'il toucherait de cette vente, il vivrait à Paris, il s'étourdirait, il se distrairait. Il appellerait autour'de lui tous les plaisirs d'autrefois, le jeu, les flamboyantes nuits de fête. Mousseline, ses amies... Mais il fallait d'abord rendre ce cadavre à la terre... ces quelques heures de retard lui paraissaient horriblement longues.
Le cérémonial allemand est très-compliqué, trèsminutieux; et il est de rigueur, surtout pourlm gentilhomme, de s'y conformer. Parmi les coutumes qui se rattachent au service funèbre des morts , il en est une en Allemagne que les autres nations feraient sagement d'imiter en la modifiant selon leurs mœurs et leurs croyances.
Voici cette coutume :
Aj.rès les vingt-qualre heures écoulées, depuis la mon de riiidividu, on le transporte au cimetière, et on le dépose sur un lit de repos, dans une salle particulière, appelée, vous allez savoir pourquoi, la salle de résurrection. Quand on Ta ainsi étendu sur ce lit, on place un cordon dans sa main ; ce cordon correspond à une sonnette posée dans une pièce à côté qu'on appelle pour cela la chambre de la sonnette. S'il arrive que l'individu ne soit pas mort, qu'il ait été porté trop précipitamment au cimetière, et qu'il s'éveille pendant la nuit , car il doit rester une nuit entière dans cette chambre de résurrection, il n'a qu'à tirer le cordon placé entre ses doigts, et de la chambre voisine, de la chambre de la sonnette, on vient aussitôt à son secours. Il est d'usage que le plus proche parent se tienne en prière dans celte chambre et soit le premier à accourir, c'est un devoir et une joie qu'il ne doit laisser à personne; joie, hélas ! qu'il a bien rarement l'occasion d'éprouver. Vous connaissez maintenant la raison pour laquelle la chambre oii le défunt est placé s'appelle la chambre d.^ résurrection.
Que de malheurs ne prévient pas une coutume d'une imitation si facile!
Quand le corps du baron de Morghen eut passé
les vingt-quatre heures voulues par la loi sous son
propre toit, il fut porté avec pompe au cimetière et
placé dans la salle de Résurrection. Couché sur le lit dont il a été parlé, il reçut les derniers adieux de sa famille et de ses amis. Tout le monde ensuite s'en alla. Le major deMorghen seul passa dans la chambre de la Sonnelle, où il devait, selon Tusage, rester toute la nuit en prière.
11 enlenditgraduellement s'éteindre dans les allées
les pas de toutes les personnes qui avaient accompagné son père, et il vit le jour baisser et pâlir derrière les petits carreaux de plomb de la chambre sépulcrale où il se disposait à passer la nuit. 11 alluma bientôt sa lampe et attisa le feu de la cheminée ; le livre de prière fut placé sur la table, près de plusieurs pipes qu'il avait eu le soin de porter avec lui. Pareille nuit n'eût pas semblé agréable à bien des gens, elle eût été impossible à passer pour bien d'autres; pour le major, ce devait être une nuit d'épouvante, car celui qu'il veillait, il l'avait étranglé, étouffé dans ses mains, et celui-là était son père ! un père bon, qui l'avait aimé, chéri, élevé! son père enfin ! Le parricide veillait sur le cadavre de son père !
Le jeune major de Morghen refoulait toutes ses terreurs au fond de son âme ; il se roidissait contre le remords; restait la peur: il était militaire, il n'avait pas peur, il ne pouvait pas avoir peur.
On était à la fin de l'automne , où les nuits sont
souvent oraiçeuses. Jusqu'à onze heures et demie, le ciel se maintint assez pur; la lune dardait sur les petits vitraux de la chambre de la Sonnette son grésil silencieux, et plaquait Tombre dentelée des feuilles d'arbres ; car celte pièce était entourée , comme une tombe, de peupliers déliés et de saules d'une admirable courbure ; ils cachaient presque en entier le petit monument ; mais , vers minuit , un nuage couvrit la lune, un petit vent gris s'éleva, quelques gouttes claquèrent sur les feuilles.
« Bon! nous allons avoir un orage, se dit le jeune major, qui jusque-là , pensant moins au mort qu'à Paris , avait vu passer, à travers les vapeurs de sa pipe, les boulevards, et les Tuileries, et la Chausséed'Antin, et les jolis équipages, et celui qu'il aurait bientôt, et dans lequel il se promènerait paresseusement avec Mousseline. Si je lui écrivais d'ici , se dit-il, ce serait neuf et assez original ; comme on rirait à Frascati d'une lettre datée d'un cimetière, pensée et écrite dans la chambre de la Sonnetle! Voyons! s'éiait-ildit en allumant une trentième fois sa pipe d'écume de mer, et en plaçant sous sa main qui tremblait toujours depuis son parricide , une feuille de papier à lettre, écrivons à Mousseline; cette nuit me paraîtra moins longue.
Il était occupé à écrire cette étrange lettre, lorsque la pluie commença à pétiller diagonalement
contre les vitraux de la chambre de la Sonnette. Il n'en continua pas moins d'écrire, de fumer, de rire avec ses pensées. A minuit et demi quelques éclairs coururent comme des feux follets sur son papier; le tonnerre se fit entendre au loin et mêla son roulement au bruit du lleuve qui grossissait. Pendant une demi-heure l'orage ne redoubla pas ; mais comme les nuages descendaient toujours, la pièce où il était fumait beaucoup ; pour ne pas étouffer, il fut obligé d'ouvrir la croisée. Le paysage, en ce moment, était curieux ; l'endroit , vous vous l'imaginez sans • peine, ressemblait beaucoup à celui où nous sommes, dit le chevalier De Profundis au marquis de Saint- Luc, mais il était beaucoup plus richement boisé. La lune, les nuages, l'ondée et les éclairs luttant au-dessus de ce fouillis de feuilles et de branches, le losangeaient de reflets éblouissants, verts, jaunes, de feu, d'acier, d'argent et d'ombres bizarres. A une heure, la tempête ne fut plus douteuse; elle se déclara. Les saules échevelés ployaient jusqu'à terre et se relevaient en lançant des fusées de perles. Le tonnerre se mit de la partie ; il grondait fort aux quatre coins du cimetière. Un moment il fut si assourdissant, que le major de Morghen dit :
<r Ma foi, il est prudent de fermer cette croisée. »
De fait, Tendroit était à peine lenable. Les arbres
planlcs autour de la chambre de la Sonnette se peu-
chaienta se rompre ctclicrchaieni à y entrer, comme pour se rélugier eux-mêmes. Il faisait une fumée étoud'anle dans la pièce, le feu de la cheminée s'éteignait ; au loin continuait le grondement du fleuve , auprès, le tonnerre; partout, et à chaque seconde des éclairs. Un moment le vent fut si impétueux que , descendant par le tuyau de la cheminée , il s'engouffra dans la pièce , feuilleta rapidement le livre de prières, en même temps qu'il collait contre le mur la lettre que venait d'écrire le major à Mousseline. 11 éteignit la lampe.
A ce moment-là, la sonnette retentit.
« La sonnette ! balbutia le major, la sonnette! > et il recula jusqu'au mur ; le tremblement nerveux de sa main était passé dans sa mâchoire ; il dit en claquant des dents : « La sonnette ! la sonnette ! ... » Puis, avec une joie sinistre qui sortait de sa terreur même et n'en diff'érait guère, il se dit : <c Que je suis stupide ! mais c'est le vent, oui, c'est le vent qui agite la sonnette ; c'est le vent qui a emporté la lettre , éteint ma lampe; assurément, très-certainement, c'est le vent, et je n'y ai pas d'abord pensé! >
Marchant à tâtons, le majoç de Morghen chercha la table et la lampe qui y était posée pour la rallumer.
La sonnette allait toujours.
Et toujours avec le même frisson dans le sang,
dans les membres, le jeune major essaya deux fois de rallumer la lampe ; à la troisième , enfin il y parvint.
^ € Celte sonnette?... Voyons, mais voyons cette sonnette , » dil-il , et il monta sur une chaise pour examiner de plus près la sonnette, i Mais on dirait... oui, on dirait que ce n'est pas le vent qui la remue; on dirait que le fil de fer qui s'y attache est tiré, secoué par quelqu'un... Oh! non, c'est le vent... y
Mais le vent s'était tout à coup apaisé sous le poids de la pluie qui tombait comme une masse de plomb fondu.
Tout en continuant à dire : « C'est le vent, c'est le vent! > le major ne détournait pas ses regards effarés de la sonnette en branle.
€ Le fil se tend, murmura-t-il ; le vent ne le tendrait pas ainsi; ce n'est donc pas le vent?... c'est donc quelqu'un?.,, c'est donc?... »
Sa voix sécha dans son gosier.
11 n'osa pas dire : ♦ C'est mon père, » mais il saisît frénétiquement la lampe qui allait en tous sens dans sa main tremblante, et il se dirigea vers la porte ; il crut du moins s'y diriger. Dans son trouble, il avait pris la croisée pour la porte ; il l'avait ouverte, mis déjà le pied liors de la chambre et touché la terre , qui venait jusqu'au bord de celte croisée. Il ne
«avaii plus ce qu'il faisait. Tout à coup, un des saules bafoués par la icmpele lui cingle, du revers d'une de ses branches, un coup si violent au visage, qu'il est repoussé au nnilieu de la chambre, avec mille éclairs dans les yeux, un torrent d'eau glacée sur la poitrine.
Le tintement de l'implacable sonnette ne cessait pas. Il rallume sa lampe une seconde fois et s'élance dans les ténèbres du corridor qui joint la chambre de la Sonnette à la chambre de la Résurrection. Une fraîcheur de caveau le frappe au visage. Le bruit de la sonnette le poursuivait sans cesse ; il avance , il recule , il avance encore , il est enfin à deux pas de la porte vitrée derrière laquelle il peut voir le lit funéraire sur lequel son père est couché.
Il approche , se soutenant avec effort de sa main gauche ouverte et crispée qui effleure les carreaux de cette sinistre porte. Il ose regarder; il regarde... Il cherche à distinguer... il croit voir, dans le demijour de la pièce de Résurrection où une lampe est allumée ; il voit réellement un bras s'agiter. II pousse un cri, sa lampe s'échappe de sa main : le corps est sur son séant... Son père appelle, son père n'est pas mort!... Il ouvre la porte vitrée; il entre, et le voilà face à face avec son père qui le regarde.
Le vieux baron cherche , s'examine longtemps avecterreur ; ses regards effrayés , mais d'un effroi surhumain , se portent alternativement sur lui et autour de lui : il a peur de croire ce qu'il devine ; ses paupières se dressent extraordinairement sur ses yeux hagards... Il comprend enfin !.. 11 fait silencieusement signe à son fils qu'il Ta vu.
La major reste cloué à sa place. A la couleur de son visage, à Timmobililé de son corps, on Peut dit de bronze.
f On m'a crii mort, dit enfin le vieux baron.
— Oui... oui... mon père... on vousa cru...
IBOMGOZLAH. — 2. 12
iSO LA CHAMBRE DE RÉSURRECTION.
— Et c'est vous !.. c'est vous !.. qui m'avez assassiné... Je ma souviens... i
Le major de Morghen fit machinalement un pas vers la couche funèbre de son père, mais comme un corps qui, ayant perdu l'équilibre, va tomber.
I Mon père!,,.
— N'approchez pas, parricide!
— Il se souvient ! murmura le major entre ses dents qui grinçaient de terreur.
— Fuyez! je saurai bien me découdre sans vous: ne me touchez pas ! Quel réveil ! oh ! quel réveil ! poursuîvit-il ; vous ne vous y attendiez pas ? i
Et le vieux baron cherchait à sortir, par ses propres efforts, du linceul dans lequel il était enfermé. Au milieu de ses mouvements il disait :
I Demain , j'irai chez le grand juge , demain je € publierai votre crime , sans exemple dans notre c Allemagne ; demain , parricide , vous serez t accroupi dans le coin d'un cachot, comme une < araignée venimeuse ; après-demain, nu-tête sur i l'échafaud tendu de noir de la place publique. € Vous serez ensuite à ma place, et l'on n'aura pas € besoin de vous veiller, vous !
— Grâce { mon père! oh ! pardon! votre pardon ! Si vous saviez dans quel gouffre profond ma jeunesse a été entraînée ; si vous saviez quelle ivresse s'est emparée de moi , de mes sens» de ma raison dans cette
ville où chaque aspiration est un enivrement irrésistible, où celui qui a de l'or est suivi , appelé , provoqué, saisi par mille bras invisibles, par mille voix qui lui disent : < Viens ! viens ! viens ! c'est moi qui € suis la sagesse , c'est moi qui suis le plaisir, c'est « moi qui suis le bonheur... » On écoute, et l'on est perdu ; on marche, et l'on chancelle; on sourit, et l'on est déshonoré; on veut fuir, et l'on ne le peut... Oh! pardonnez-moi! pardonnez-moi! et toute ma vie sera un long repentir, un éternel remords.
— N'approchez pas! n'approchez pas! Voulezvous encore m'assassiner? une seconde fois être parricide? Fuyez !
— Jamais, mon père. Je ne vous quitte plus. Laissez-vous dégager de ces horribles liens , et puis, si cela vous plaît, vous me tuerez.
— Croyez-vous que tout le monde tue? répondit le baron.
— Oh! mon père!...
— Votre père, vous l'avez tué ; en doutez-vous? > Le major de Morghen était enfin parvenu à se
traîner jusqu'au lit de son père , et là il lui avait pris la main. Cette main, il la couvrait de larmes douloureuses, de prières sans suite, mais ardentes, de caresses précipitées, convulsives.
€ Oh! mon Dieu! mon Dieu! s'écria-t-il , sa
i5â LA CHAMBRE DE RÉSURRECTION.
main devient froide!... comme elle est froide!!! »
Il regarde... son père était plus pâle que son linceul... Il approche avec terreur son visage; il examine... deux lèvres murmurent en s'éteignant:
€ Je vous pardonne, i
Celte fois les lèvres se fermèrent , le vieux baron était bien mort.
(c Et moi, mon père , et moi! s'écria le major de Morghen en tombant à deux genoux : je ne me pardonne pas. Je veux être damné, et je le serai ! »
Il resta à genoux jusqu'au matin ; quand il releva pesamment la lêie, les oiseaux éveillés chantaient dans les branches , et le feuillage , encore humide de la lempêle de la nuit, se relevait et s'épanouissait à la moite chaleur du soleil.
Ce même jour le jeune major de Morghen quitta l'Allemagne , qu'il ne devait plus revoir.
€ Effrayante histoire ! dit le marquis de Saint-Luc.
— Elle n'est pas finie, » lui répondit le chevalier De Profundis en souriant.
On sut bientôt à Paris que le major de Morghen y était revenu plus riche que jamais. Ses anciens amis accoururent pour le féliciter; la belle Mousseline, comme vous le supposez, ne fut pas la dernière à se présenter chez lui.
€ Nous avons donc inhumé papa? lui dit-elle en l'embrassant.
LA CUAIVIBHE DE IIÉSURIÎÏÎCTION. iS^i
— Mais oui... chère, répondit le major en cachant sous un sourire (orcé le sentiment qu'il éprouvait.
— C'est très-bien... et nous avons hérité de papa, il paraît ?
— Nous avons hérité...
— Eh bien , mon cher, puisque vous voilà riche, c'est l'occasion de ne faire du bien à personne. Il faut en profiter.
— Toujours folle !
— Nous allons encore nous aimer, j'espère?
— Serais-je revenu sans cela ?
— 11 est charmant, cet orphelin ! Nous aurons tous les soirs un petit jeu...
— Un gros jeu !... un jeu d'enfer.
— Comme il s'est formé !...
— Quelques fins soupers?...
— Continuellement des soupers. »
l.a réconciliation, on le voit, n'avait été ni longue, ni difiicile entre Mousseline et lé major de Morghen qui fit exactement comme il l'avait dit. Il tint table ouverte, joua un jeu d'enfer et effraya Paris par ses prodigalités , avec l'argent provenant de l'héritage de son père, argent qu'il eût bien mieux fait de donner 5 ses cousins, braves gens restés inconsolables de la mort du vieux baron. Mais c'eût été une bonne action, une action expiatoire, et dans les calculs du
major il n'entrait pas du tout de faire de bonnes actions. Ses dépenses dépassèrent en peu de temps le chiffre de ses revenus , et il entama alors le capital avec le même acharnement. II s'était promis de beaucoup jouer ; il se tint grandement parole. Il joua ei il perdit à l'excès. « C'est à cette époque sans doute, dit le chevalier De Profundis au marquis de Saint- Luc, qu'il dut perdre avec vous les cent mille francs que vous prétendez lui avoir gagnés.
— Que je prétends lui avoir gagnés!... Toujours le même doute injurieux...
— Eh ! ne voyez-vous pas , s'écria le chevalier , que le major de Morghen ne menait à Paris une vie aussi dissolue, aussi scandaleuse que pour accomplir le serment qu'il avait fait sur le cadavre de son père, celui de se damner en punition de l'exécrable crime dont il s'était rendu coupable. Chacune de ses actions tendait directement à ce but ; il s'était remis avec sa maîtresse , il avait repris son ancien genre de vie ; il jouait à pleines mains un argent qu'il avait volé à ses cousins à Taide d'un assassinat, d'un parricide , pour obtenir plus sûrement sa damnation éternelle. Il n'aimait plus cette femme, cause de ses malheurs ; il abhorrait la débauche, conséquence du jeu ; il exécrait le jeu , mais il faisait semblant de céder à toutes ces passions. Par là il s'assurait infaillibloment la possession de l'enfer, ne se jugeant
pas (ligne du pardon de son père. Quand il jouait, c'était uniquenient pour perdre ; les moyens scandaleux pour gagner qu^il avait autrefois appris à connaître dans la société des grecs et des fripons , il les mettait maintenant en pratique à la seule fin de perdre. Il faisait sauter la coupe, il employait des caries biseautées uniquement dans l'intérêt de ses adversaires. Je puis vous assurer que toutes les cartes dont il fit usage avec vous, le jour où vous lui gagnâtes cent mille francs, avaient une marque particulière.
— Grand Dieu ! s'écria le marquis de Saint-Luc, vous n'aviez que trop raison , je ne lui ai pas gagné ces cent mille francs ! Et quand on songe que son duel avec le comte de Berne, duel dans lequel le major de Morghen succomba, avait pour cause, oui, je me le rappelle, une accusation d'emploi de fausses cartes, on frémit.
— Mais oui, reprit le chevalier De Profundis, une personne qui pariait deux cents louis contre le comte de Berne, s'apercevant que les cartes étaient biseautées, accusa l'un ou l'autre des deux joueurs, le comte de Berne ou le major de Morghen , de friponner au jeu. De là grand bruit, scandale. On examine les caries ; elles sont en effet reconnues fausses. Le comte de Berne, indigné, se récrie, le major riposte ; il reçoit un soufflet de la main de celui qui
ne voulait pas se laisser publiquement soupçonner. Le major est obligé de se battre. Il avait encore prévu ce résultat, et tout arrangé pour qu'il eût lieu selon ses désirs. On se battit à vingt-cinq pas. Le major manqua son adversaire qui ne le manqua pas : sa balle frappa le major de Morghen au milieu du front. On le ramassa mort dans une mare de sang. Il avait sur lui un écrit où était tracée d'une main ferme sa volonté dernière; et sa volonté était celle-ci : c Je veux qu'on place sur ma tombe la sonnette qu'on trouvera chez moi, dans mon secrétaire. >
i Et sa volonté fut remplie.
i Vous savez maintenant, ajouta le chevalier De Profundis en regardant le marquis de Saint-Luc , consterné de tout ce qu'il avait entendu , pour quel motif il désira que cette lugubre sonnette fût placée sur son tombeau. C'était en souvenir de la sonnette du parricide ; en souvenir de celle qui avait retenti à ses oreilles effarées, la nuit où il veillait sur le cadavre de son père assassiné par lui et ressuscité un instant à ses yeux.
€ Ainsi s'était donc accomplie à la lettre la promesse qu'il avait faite à son père cette nuit-là : « Je serai danmé! >
Après une pause de quelques minutes, le chevalier De Profundis reprit ainsi :
€ Si telle est la fin d'un jeune homme né avec les
meilleures dispositions, un bon cœur, une àme franche et |)rimitive , un esprit excellent; tel est aussi le début d'existence de Mousseline, le point de départ dans la vie de celle redoutable femme, lype expressif de bien d'autres, de celte créature magnifique et déchue que nous avons retrouvée ensuite à Paris , chez lady Glenmour et que nous allons voir servir d'instrument entre les mains terribles du comte de Madoc, acharnée à perdre froidement lady Glenmour pour se venger de son mari dans une lutte effrénée d'orgueil et de rivalité.
f Vous ne nierez plus maintenant , continua le chevalier De Profundis, la grande et singulière vérité dont je vous ai révélé l'existence, celle que, sur l'échelle infinie qu'il parcourt , l'homme reste toujours en chemin , et toujours par sa faute. Sans les passions qu'il écoute, les folies où il se jette, les chagrins qu'il va chercher , les torts du caractère , les travers du cœur et de l'esprit , il n'en tomberait jamais, ou du moins , il irait si loin et si haut dans les temps qu'on ne peut raisonnablement assigner le terme de sa vie. Vous avez des exemples : toutes les personnes qui ont déjà disparu de la scène de cette histoire ne sont mortes que par leur propre faute ; le comte de Plenef est mort en duel , le major de Morghen s'est fait tuer volontairement ; quant au vieux baron de Morghen lui-même , il est
diflîcile de nier qu'il serait encore en vie sans l'abominable crime de son fils...
— En vérité , je commence à douter ^ monsieur le chevalier.
— Le doute est la pluîj belle moitié de la conviction ; Tautre moitié ne vous fera pas défaut. J'achèverais facilement de vous persuader, si je n'avais à vous transporter maintenant au château de Villed'Avray , où nous avons laissé pour mort le jeune Tancrède , et où nous attendent tant d'autres personnages dont vous avez le droit de me demander compte. La nuit est bien avancée cependant...
— Je regretterais, monsieur le chevalier , reprit le marquis de Saint-Luc , de vous imposer la tâche de poursuivre un récit déjà si long ; mais si je ne craignais pas pour vous ce surcroît de fatigue, j'oserais vous demander en grâce la fin d'une histoire à laquelle je prends un intérêt que vous avez dû deviner à mes impressions. Avec vous, j'ai passé dans le monde si réel et si mystérieux de la peur, fermé depuis si longtemps à notre siècle positif, et que n'ont le privilège d'ouvrir que les hommes comme vous , familiers avec la mort , que les êtres de génie, comme Lewis, comme Mathurin et Anne Radcliff. I
L'histoire de lady Glenmour fut ainsi continuée par le chevalier De Profundis :
Un élourdissement , ou plutôt un anéantissement de plusieurs jours , succéda au choc terrible éprouvé par Tancrède au tournoi où le comte de Madoc l'avait vaincu. Quand on se fut assuré qu'il n'était pas tout à fait mort, on ne fut pas sûr pour cela qu'il survivrait au coup formidable dont il n'avait pas même encore la force de se plaindre. On n'espérait guère le sauver. Y avait-il épanchement au cerveau? de quelle nature était-il? Le docteur Patrick l'ignorait ; mais cette agonie prolongée n'indiquait rien de bon.
« Le sauverez-vous ? lui demandait sans cesse avec anxiélél ady Glenmour...
— Je soigne et Dieu guérit, répondait le docteur. Chacun son métier. »
Enfin Dieu ou le docteur Patrick, et peut-être Tun et l'autre, parvinrent à mettre le pauvre Tancrède en état de permettre tout espoir à ceux qui Taimaient; et tout le monde l'aimait au château de VilIe-d'Avray : chacun faisait des vœux pour son rétablissement. Lady Glenmour restait de longues heures auprès du chevet du malade, qui n'était pas encore assez lucide pour reconnaître tant de bontés et exprimer sa reconnaissance.
Quand lady Glenmour le crut tout à fait hors de danger, elle songea à reprendre ses courses à Paris où l'appelaient impérieusement les travaux de décoration et d'embellissement de son appartement de la rue de Rivoli. L'hiver approchait ; il fallait qu'elle se hâlât de terminer une besogne arrêtée depuis plusieurs semaines , et fort peu avancée jusqu'ici. Mais Tancrède n'était plus là pour l'accompagner ; le docteur Patrick ne pouvait le remplacer ; sir Archibald Caskil vit son extrême embarras et se mit à sa disposition. La proposition fut présentée si simplement, avec ce sans-façon qui exige si peu de celui qui Taccepte, que lady Glenmour ne comprit pas comment elle n'avait pas été la première à de-
mander un pareil service. Elle accepta donc sir Archibald Caskil pour le compagnon de ses voyages à Paris qui furent repris aussitôt.
Il survenait souvent dans ces petits voyages des circonstances qui ne se présentaient jamais autrefois quand Tancrède accompagnait lady Glenmour. Dès le jour même où le préiendu sir Archibald Caskil entrait en fonctions, l'essieu de la voiture cassa entre Sèvres et Auleuil. Heureusement, il n'y eut pas d'autre accident. Le temps était beau. Ce qu'eurent de mieux à faire lady Glenmour et son compagnon, fut d'abandonner la voiture aux soins du cocher et du domestique, et d'attendre, tout en marchant à petits pas, qu'une des nombreuses diligences des environs vînt à passer et les prît. Il passa beaucoup de voitures , mais tontes étaient pleines , à cause de je ne sais plus quelle foire de la banlieue. Les voilà donc forcés de continuer à marcher, en attendant un autre moyen de délivrance. Pour la première fois de sa vie, la délicate lady Glenmour, l'ex-demoiselle d'honneur de la reine d'Angleterre, allait à pied dans la poussière d'une grande route. Son malheur l'amusa beaucoup; elle riait de toules ses forces, quand .sir Archibald Caskil criait à quelque coucou de Ville-d'Avray ou de Saint-Cloud : i Cocher ! y a-i-il de la place dans votre voiture? » et que le cocher
LÉOS GOZLàN. — 2. 13
répondail : i Je n'en ai qu'une, mon bourgeois, et sur rinipériale; vous serez en lapin loullà-haui: mais on y est crânement bien. »
D'Âuleuil, les deux naufragés se dirigèrent bravement sur Passy, toujours à pied. La course est bonne ; enfin , ce ne fut que très-près de Passy qu'ils trouvèrent un fiacre où ils montèrent. Quoique courbée de fatigue, quoique blanche de poussière et les joues en sueur, lady Glenmour était charmée de sa course au soleil et sur la grande route, enchantée de la mésaventure. En vérité, elle ne croyait pas qu'il y eût tant de plaisir à aller à pied si longtemps. Comme elle égayerail le bon docteur Patrick au retour, en lui racontant tout ce qu elle avait éprouvé.
« Cocher! cocher! répétait-elle en riant à gorgé déployée, en agitant son mouchoir, et imitant le dialogue de sir Archibald Caskil avec les cochers de coucou ; cocher! eh! dites donc, cocher, y al-il de la place dans votre voiture?— Je n'ai qu'une place pour un seul lapin, mon bourgeois ; mais on y est crânement bien ! i Et de rire encore comme une véritable enfant avec sir Archibald Caskil, qui riait aussi très-volontiers.
Qui aurait déjà reconnu dans lady Glenmour cette femme maladive , dégoûtée , triste à la mort, que je vous aï montrée au début de cette histoire?
CONVALESCENCE DE TANCUÈDE. liS
Elle rcnaissail a la vie, elle commençait à ouvrir les yeux et à respirer : heureux épanouissement ! Mais pour ne pas retomber, par le poids de Thabitude, au. fond de ce marasme, il lui fallait constamment la verve, le bruit, Tenlrain, le tapage de sir Archi»; bald Caskil, dont la bizarrerie et la vulgarité lui plaisaient par-dessus tout. Elle ne pouvait même plus se passer de lui maintenant dans ses voyages de Ville-d'Avray à Paris ; car, grâce à lui, à son entraînement , à ses intarissables conversations , ces déplacemenlsétaient devenus des récréations vivantes , pleines d'intérêt , toujours nouvelles , à tel point agréables que lady Glenmourse prenait parfois à dire, en souvenir de la première journée :
€ Si Tessieu de la voiture pouvait casser, c'est que là-haut nous serions crânement bien en lapin, mon bourgeois. >
Pour éviter une de ces visites importunes qui vous accablent et qui sont si bien connues des gens retirés à la campagne , elle fut obligée un jour de partir du château sans avoir déjeuné.
A Sainl-Cloud, sir Archibald Caskil se mit à dire :
€ Voyez-vous ces cabanes au bord de Peau, milady?
— Pauvres gens! répondit lady Glenmour, qui crut que sir Caskil invoquait son intérêt.
— Vovez-vous aussi ces hommes grossièrement vêtus?
— Ah! sirCaskil, pourquoi tout le monde n'estil pas riche?
— Voyez-vous encore ces femmes brunes, aux bras nus, occupées devant leurs portes?
— Voulez-vous, sir Caskil, que je leur jette quelque menue monnaie en passant?
— Vous ne m'avez pas compris , milady. Ces hommes, loin d'être des mendiants, sont d'habiles pêcheurs, et ces femmes apprêtent admirablement le poisson que prennent leurs maris. Dans ces huttes, on vous sert très-rusliquement , mais trèsproprement, ce poisson, toujours frais.
— Sir Caskil, si vous ne l'eussiez dit, je n'aurais jamais imaginé cela.
— Comme je vous dépoétise tout , n'est-ce pas milady ? Où vous vous plaisiez à voir la simplicité louchante , la mélancolie de la misère, je vous montre, moi, des marchands de matelotes, de bonnes commères qui l'apprêtent pour des originaux comme moi avec du thym, du laurier, du bouillon, du jaune d'œuf, du poivre, de la muscade, du barbillon, de la carpe, de Tanguille...
— J'ai faim, sir Caskil; le croiriez -vous?
— Et moi aussi, milady. Ma foi, milady, quel mal y aurait~il à déjeuner ici ?
CONVALESCENCE DE TANCRÈDE. 14î>
— Mais je n'en vois aucun , sir Caskil... pourvu qu'on ne soit pas trop vu.
— Et quand on serait un peu vu?
— En effet, quand on serait vu ?
— Où est le grand crime, milady, de manger avecTappélit que Dieu envoie?
— Cocher ! dit lady Glenmour, arrêtez-nous là , devant cette cabane de pêcheur.
— xMais c'est le cabaret du Roi des Goujons!
— Je vous dis d'arrêter là. ^>
Le cabaret du Roi des Goujons 'à, comme la plupart des cabarets de Saint-Cloud, de Sèvres et de Boulogne, une entrée sur la route et une entrée sur la Seine ; ainsi sont les palais à Venise, Par l'entrée fluviale s'introduisent les poissons, et par l'entrée terrestre ceux qui les mangent. La campagne, qui est incomparable à cet endroit, contribue aussi à embellir ces huttes branlantes ; elle prête ses paquets de roseaux , ses bouquets de saules et ses faisceaux de peupliers pour former des bosquets plantés presque dans l'eau, et sous lesquels viennent s'asseoir, Tété, l'automne et aux premiers beaux jours du printemps, des couples non moins amoureux les uns des autres que de la nature.
Quand lady Glenmour et sir Archibald Caskil entrèrent dans la salle basse dont les croisées donnent sur la Seine, il y avait sous une tonnelle cou-
14C CONVALESCENCE DE TANCUÈDE.
verte de feuilles de vignes vierges déjà bien rougies par les approches de Thiver, un de ces cooples venus de Paris pour déjeuner avec leur estomac et leur cœur.
La jeune griselle riait du meilleur de son âme en plantant la fourcbelle de plomb dans une matelote digne de la table de Neptune. La charmante fille de Paris laissait voir à la fois, au même instant, et comme si elle eût vidé un écrin , ses petites dents de souris , ses yeux de chatte, ses folles boucles de cheveux blonds, sa gaieté, ses rubans cerise, et ses vingt ans. Il n'était pas moins enjoué qu'elle , ni moins jeune, ni moins heureux , le jeune homme qui lui faisait compagnie sous la tonnelle de vignes vierges. Ce tableau de liberté si vrai, mais si neuf pour lady Glenmour, Tétonna , Témut comme un aveu, et étendit deux couches de feu sur ses joues.
Pendant quelques minutes , elle resta penchée sur la croisée pour le voir tout à son aise, quoiqu'elle fît semblant d'admirer les jolis coteaux de Sèvres et de Boulogne.
Comme elle ne confia pas sa jolie découverte à sir Archibald Caskil , celui-ci de son côté eut Tair de ne rien voir, quoiqu'il eût tout vu , et l'on se mit à table en causant de tout autre chose.
A ce déjeuner maritime, lady Glenmour mangea avec l'appétit de la grisette qui était au jardin ; elle
CONVALESCENCK DE TANCRÈDE, 147
mangea de la matelolc, de la sole normande^ de délicieux goujons frils empilés en pyramide, elbut sans trop sourciller deux ou trois verres d'un petit vin qui était vert ! mais vert !... Qu'importe ! Tout parut charmant. Déjeuner aux senteurs rurales du foin, des algues , du goudron et de Peau du fleuve , sur une table boiteuse très-court vêtue d'une deminappe, avec des fourchettes de plomb! D'où ils étaient assis, ils voyaient en déjeunant les champs, les vignes couleur de safran, la Seine finement moirée, les petits bateaux, les grands bateaux, les moulins de Meudon, joyeux sur leur lapis vert de faire la roue comme des saltimbanques, un joli ciel pomme d'api , le soleil dans sa gloire d'automne , les ponts de fer, les ponts de bois, les châteaux pensifs sur la montagne , les cabanes de chaume ! Sir Archibald Caskil fut ébouriffant de propos rustiques : il célébra l'églogue, l'idylle, il cita des vers de Pope, il bêla de bonheur ; mais il buvait toujours. Il se leva à la manière anglaise, au dessert, pour prononcer un speech ou discours de table. Son verre taillé à côtes dans la main, il dit solennellement, avec cette demi-ivresse anglaise qui ne compte pas , qui passe même pour de la sobriété chez la grande nation : € Je ne suis qu'un prosaïque négociant du Cap , € mais je ne donnerais pas le déjeuner que je viens < de faire en si noble el si délicate compagnie pour
« une couronne, pour deux couronnes, le nombre c de couronnes n'y fait rien. Quel édit royal vaut € la savoureuse matelote que nous avons mangée? « Le roi dit : Moi, le roi. Moi, sir Archibald Cas- « kil, je dis : J'ai divinement mangé. Qui de nous t deux a Teslomac plus satisfait? Le roi ne dit que i ce qui plaît à ses ministres, moi j'ai le droit de c dire tout ce qui leur déplaît, si tel est mon bon « plaisir. Mais mon bon plaisir en ce moment est « de boire une fois, deux fois, éternellement de fois € à la santé de mon ami , lord Glenmour, à celle i de la femme de mon ami, lady Glenmour, et à la f santé des amis de leurs amis. >
Sir Archibald Caskil se tut pour boire encore un nombre infini de fois, et cela à la grande hilarité de lady Glenmour qui, de sa vie, n'avait jamais vu un homme ivre.
PLUS d'une SUUPUISIî: et plus 1>'V^ MENSONGE
Lady Glenmoiir suivait avec une curiosité adorable celte surprenante dégradation de Tintelligence. Lorsqu'elle vit sir Archibald Caskii presque assoupi, elle prit doucement dans son sac le numéro du journal anglais qu'elle avait emporté avec elle, et elle alla, sous prétexte de le lire, se placer à la croisée d'où elle avait aperçu avant le déjeuner le jeune couple |)arisien. 11 y était encore, mais il ne mangeait plus; car lady Glenmour recula discrètement de deux pas en rougissant un peu et en déployant aussitôt son journal; les journaux anglais, admirables éventails !
Sous Tabat-jour de ses paupières , sir Arcliibalcl Caskil suivait lady Glenmour d'un regard , on peut le croire, qui n'avait rien de trouble.
€ Ab ! mon Dieu , s'écria-t-elle tout à coup , sir Caskil !
— Milady, répondit sir Arcbibald Caskil.
— Avez- vous vu le journal?
— Non, milady, pas encore.
— Il renferme un article... un singulier article.
— Curieux, milady ? Mais comme vous paraissez surprise 1
— Oui, mais oui, très-curieux pour moi...
— Pour vous?
— Oui... sir Caskil, pour moi... je ne suis pas nommée dans cet article. Il n'eût plus manqué que cela! Mais je suis assez désignée pour m'y reconnaître.
— Ce ne peut être un secret, je suppose, ajouta sir Arcbibald Caskil, puisque... puisqu'il s'agit d'un journal.
— Je vais vous lire cet article, dit fort émue lady Glenmour ; mais vous n'y prendrez pas un grand intérêt, j'y pense maintenant, faute d'être au courant die certains usages d'une certaine société. Ab ! vraiment, c'est ridicule... c'est outrageant!...
— Quelle société, milady? demanda sir Arcbibald Caskil, qui, pour beaucoup, aurait voulu deviner ce
que lady C.Ienmoiir tardait tant à lui apprendre.
— Une société inouïe, exiravai^ante, impudente qui existe à Londres... la société des Dangereux.
— En effet, je ne connais pas cette société, milady ; et que fait-elle cette société?
— Elle se compose de séducteurs d'élite, d'hommes dangereux, comme ils s'intitulent, d'hommes...
— Mais (luel rapport, milady, peut-il exister entre vous et celte société, ce club?
— Mon mari, dit-on, en faisait partie, ainsi qu'un comte de Madoc, le fameux comte de Madoc. . , vous savez ?
— Pardon, milady, interrompit tranquillement le faux sir Arcliibald Caskil, quoiqu'il brûlât d'envie de connaître le contenu de l'article du journal anglais; mais par quoi est donc fameux le comte de Madoc ?
— Mais par beaucoup de choses, assure-ton: par sa beauté particulière comme homme, par le choix de ses manières, la distinction de son esprit, surtout par Tart poussé au plus haut degré chez lui, d'exercer la séduction, par sa rare élégance, sa grande fortune et son courage personnel...
— Que d'avantages! s'écria sir Archibald Caskil : il est bien peu croyable qu'un homme en réunisse autant.
— Cela est vrai, pourtant, sir Caskil !
152 PLUS d'une surprise
— Vous Tavez donc connu, milady?
— Je ne Tai jamais vu... mais permeilez , sir Caskil , que je vous lise cet article , puisque vous avez désiré le connaître...
€ Depuis quelques semaines nous pouvons assurer î que le fameux comle de Madoc n'est plus à Venise, € où Ton avait fini par connaître sa mésaventure « et sa position assez ridicule. »
— Mais qu'avez-vous, sir Caskil?
— Rien... milady... rien... j'ai renversé mon verre au moment où j'allais vous demander si le nom du comte de Madoc est imprimé en toutes lettres dans cet article.
— En toutes lettres, sir Caskil.
— Poursuivez, je vous prie, > dit sir Archibald Caskil en sentant les flammes de la colère lui monter au cerveau... Il sourit pourtant au fond de l'âme. Si l'affront était là , la vengeance était là aussi. Il pouvait patienter.
« Je poursuis, dit lady Glenmour, qui reprit :
€ Où Ton avait fini par connaître sa position € assez ridicule. Tout le monde savait que le fameux « comte de Madoc et lord Glenmour, tous deux t membres de la société des Dangereux, s'ciani
ET PLUS d'un mensonge. 155
€ trouvés rivaux auprès d'une demoiselle d'un rang
< Irès-élevé et d'une comédienne française... >
— La demoiselle d'un rang très-élevé, c'est moi! s'interrompit vivement lady Glenmour.
— La comédienne, c'est Mousseline, et le comte de Madoc , c'est moi, pensa le faux sir Archibald Caskil.
— D'une comédienne ! répéta avec un dédain de reine lady Glenmour et en froissant le journal anglais. J'ignorais cela... On ne m'en a rien dit. Mais qui me l'eût dit, en e(ïet?.,.
— Quelle histoire, milady!... Et la suite? la suile... s'il vous plaît?
— La voici, répondit lady Glenmour en étouffant son indignation ; la voici, h Elle lut encore :
c Lord Glenmour eut l'adresse, la gloire et le bon- <^ heur d'épouser la fille de haut rang, tandis que le « comie de Madoc, le superbe comte de Madoc, dut
< se contenter, triste avantage ! d'être l'amant de la € comédienne. »
< Convenons, s'arrêta pour dire lady Glenmour, que la défaite est fort humiliante, et ce qui la rend encore plus humiliante, c'est qu'elle est très-comique.
— Très-comique, milady, très-comique, > dit sir
LÉON 60ZL\II.— 2. 14
15A PLUS d'une surprise
Archibald Caskil en mettant les convulsions des muscles de son visage sur le compte d'un rire force.
€ Déshonoré, se reprit à lire lady Glenmour,
« souffleté par cet outrage qui a causé dernièrement
« beaucoup de scandale en Angleterre, particulière-
i ment à Londres, le comte de Madoc s'est enfui
« de ville en ville. Il espérait peut-être vivre ignoré
« à Venise. 11 s'est trompé, on y a su son histoire.
« Le comte a été chansonné , raillé comme à Lon-
« dres; il s'est battu, car il est trcs^brave et fort
€ adroit à toutes sortes d'armes : il a blessé ses ad-
c versaires. Mais que peut-on contre l'opinion et le
i ridicule? Il est parti , il a quitté Venise ; il a fini
i par aller chercher sans doute une retraite plus
€. obscure dans une des îles de l'archipel Grec. >
€ Il doit y être , > dit sir Archibald Caskil en priant du geste lady Glenmour d'achever. Elle acheva ainsi :
c Que les maris se rassurent donc, la galanterie, € dans la personne du fameux comte de Madoc , a t eu enfin son Waterloo, i
« Mais c'est un véritable héros que notre cher Glenmour ! s'écria sir Archibald Caskil , aussi jaune
Eï PLUS D UN MENSONGE. 455
en ce nionicnique lady Cilenmour était pale. Après tout, inilaJy ; Tout est bien qui finit bien, comme dit notre William Sliakspeare... Je félicite lord Glenmour. .. Vous avez été le prix de sa belle victoire...
— Victoire sans combats, sir Caskil , dit lady Glenmour en relevant la lèvre avec une fierté royale.
— Comment cela , milady ?
— C'est que je n'ai jamais vu de ma vie, je vous Tai déjà dit, ce fameux comte de Madoc.
— Mais, en effet, cela diminue beaucoup alors le mérite de la victoire remportée par notre cher Glenmour.
— S'il y a eu rivalité , je n'en ai rien su... sir Caskil...
— Après tout, soyons justes , continua le comle de Madoc, c'est toujours Glenmour, avouez-le , que vous eussiez préféré... Le comte de Madoc n'est pas ici pour en rougir.
— J'aurais voulu du moins, sir Caskil, qu'on eût attendu ma préférence, puisqu'on dit qu'il y avait eu rivalité. Je comprends maintenant , pensa alors lady Glenmour , je comprends sa froideur , son indifférence, ses égards somptueux que je donnerais pour... Non, il ne m'aime pas, il m'honore! Il m'a épousée par calcul de vengeance, par orgueil, pour Tunique plaisir d'écraser un rival... Mais, dit-elle à haute voix à sir Archibald Caskil , craignant par la
longueur de ses réflexions de paraître trop vivement froissée, comme vous Pavez du : Tout est bien qui
finit bien.
— Vous avez raison, milady... Tenez! il n'y a de parfaitement heureux... i Etsir Archibald Caskil fit semblant de chercher au ciel et à Ihorizon ce qu'il y a de parfaitement heureux au monde ; puis, en abaissant, comme par hasard, son regard découragé sous la croisée, il dit : « Il n'y a de parfaitement heureux que ces gens-là... » Il désigna à lady Glenmour les jeunes gens de la tonnelle, qui sommeillaient en ce moment la main dans la main, et la tète de l'un mollement penchée sur Tépaule complaisante de Tautre, sous le bosquet de vignes vierges, u iMais, à
vos ordres, milady. »
Charmés de cette douce matinée, quoiqu'elle eût eu son nuage , fedy Glenmour et le faux sir Archibald Caskil quittèrent le cabaret du Roi des Goujons et remontèrent en voiture pour se rendre à Paris. En traversant Boulogne , lady Glenmour aperçut un des domestiques du château. Celui-ci sortait de la boutique d'un pharmacien et paraissait très-pressé de rapporter le bocal qu'il avait à la main.
« Jean ! lui cria-t-elle, où allez-vous donc? Quelqu'un est-il indisposé au château?
— Ah ! madame... M. Tancrède...
— Eh bien ,... parlez... qu'y a-t-il?
KT PLUS d'un mensonge. f 57
— Pendant un quart d'heure nous Pavons cru mort...
— Oh! mon Dieu!... que nous apprenez-vous?
— Le docteur a dit que c'était le cerveau... le sang... enfin il a un peu repris connaissance... M. Patrick m'a aussitôt envoyé chercher cinquante sangsues...
— Cocher ! cria lady Glenmour, au château ! » Bientôt la voilure passa au galop sur le pont de
Saint-Cloud et fila comme le vent vers la côte de Ville-d'Avray.
i Remarquez, dit à cet endroit du récit le chevalier De Profundis au marquis de Saint-Luc, que la visite importune qui avait obligé lady Glenmour à quitter le château avant le déjeuner , que le déjeuner à Saint-Cloud au cabaret du Roi des Goujons y que l'épisode des deux jeunes gens a.ssis et mangeant sous le bosquet de vignes vierges étaient des moyens préparés d'avance par le comte de Madoc pour arriver à son but.
— Parbleu î qui est maintenant assez visible, repartit le marquis de Saint-Luc. Le comte de Madoc avait découvert, par une étude patiente et préparatoire, que lady Glenmour, femme blasée à l'excès , morte pour ainsi dire à tous les plaisirs difficiles et délicats , ne serait éveillée que par la puissante commotion du trivial, de Ténergique , je n'ose dire
de la brutalité... Mais de là à se faire aimer d'elle, la distance est infinie. Et non-seulement elle est infinie, ajouta le marquis de Saint-Luc , mais sur le chemin de la séduction où elle est entraînée par le comte de Madoc, je vois, immense obstacle, si je ne me trompe, le jeune Tancrède , tout amour, dévouement et poésie, enfant rendu plus intéressant encore par un accident funeste et causé par celle-là même qui est aimée , adorée ; enfin par lady Glenmour.
— Tancrède , j'en conviens , répliqua le cheva-^ lier De Profundis , est un rival redoutable pour le comte de Madoc, mais... mais retournons à Tancrède. >
L'accident n'était qu^une crise comme il s'en produit souvent dans les lésions au cerveau, siège si délicat de la sensation , de Tintelligence et de la vie. Les meilleurs jours de la convalescence brillèrent de nouveau , et Tancrède rendit à ceux qui Taimaient un espoir qu'ils avaient cru perdu. Il était heureux, et son fragile bonheur se lisait derrière le glacis de sa pâleur , lorsqu'il savait lady Glenmour près de lui, lisant ou brodant, il se prenait d'un plaisir infini à écouter la respiration de cet ange gardien ; la sienne semblait alors devenir plus libre, plus facile, lui apporter des régions saines du ciel, la santé et la vie. Sa quiétude était si pleine de
molles extases, volupté des malades, qu'il craignait «ouvent de guérir trop vile. Plus d'une fois il eut la fantaisie de demeurer les yeux obstinément fermés, de s'interdire tout mouvement, alin d'attirer sur lui l'attention inquiète de lady Glenmour. Il savait qu'elle se pencherait doucement, et que ses yeux s'arrêteraient longtemps sur lui. On voit que le malade allait beaucoup mieux.
Un soir pourtant, nouvelles alarmes ; la convalescence, jusqu'alors en progrès, sembla rebrousser chemin : le teiiit de Tancrède s'anima à l'excès; les pesanteurs de tête reparurent, au grand effroi du docteur Patrick , qui pourtant ne constata pas d'altération sensible dans le pouls. 11 exigea qu'on veillât le malade comme au commencement de la maladie. Il connaissait la pertidie des rechutes. Lady Glenmour voulut veiller jusqu'à minuit; de minuit au malin, Pâquerette la remplacerait.
Dès huit heures du soir, lady Glenmour s'installa près du lit de Tancrède, et commença la veillée en compagnie du docteur Patrick. Maracaibo, qui , la nuit venue, ne quittait pas les pieds adorés de sa chère maîtresse, s'était accroupi en rond à deux pas du fauteuil, et de là il dardait deux rayons d'ambre jaune sur le malade.
< Ne trouvez-vous pas, docteur, dit lady Glenmour à voix basse, de peur de fatiguer Tancrède,
que le silence de lord Glenmour est triste et bien singulier?
— En effet, milady , et je ne sais en vérité ce qu'il faut en penser.
— Je crois savoir, moi, ce qu'il faut en penser.
— Deux mois ! nous laisser deux mois et demi même sans lettres ni nouvelles.
— Sans lettres, oui, mais sans nouvelles, non.
— Vous en avez eu, milady?
— Oui, » dit lady Glenmour, et le mot jaillit de ses lèvres comme une étincelle sous un coup de marteau.
€ Lord Glenmour n'a pas été malade?...
— Nullement ; sa seigneurie ne s'est jamais mieux portée. Une amie à qui j'avais recommandé de m'écrire pour me rassurer sur la: santé de lord Glenmour, dont le silence me causait une vive inquiétude, lui disais-je, m'a répondu qu'il n'avait fait que passer à Londres, que de Londres il était parti en poste pour l'intérieur de l'Angleterre. 11 allait de ville en ville avec la rapidité étourdissante d'un homme qui cherche à se distraire. Je présume, docteur, qu'il a fini par rencontrer cette distraction dont il avait besoin pour nous oublier... puisqu'il nous a oubliés.
— Milady !
— Eh bien, docteur, puisque lord Glenmour
ET PLUS d'un mensonge. 161
n'est nî mort ni malade , dites-moi quel prétexte vous inventeriez pour expliquer ses courses et son silence?...
— Attendons, milady, attendons qu'il soilrevenu, et vous verrez alors qu'il eût été injuste de le condamner sans Tenlendre.
— Lord Glenmour ne reviendra pas, docteur. > Comme le docteur Patrick n'avait jamais été dans
la confidence entière du ménage , il n'osa pas contredire lady Glenmour, dont le ton de profonde et pénible persuasion l'élonna. Ce qu'il ignorait justifiait sans doute ce triste pressentiment. « Mais alors, pensait-il , ce serait une prochaine séparation ? Quelle affreuse chose! Que deviendraient-ils tous les deux? » Il n'osa pas croire à la possibilité d'un tel malheur...
i C'est que je sais bien des choses que vous ignorez, docteur, reprit mélancoliquement lady Glenmour après une douloureuse pause. J'ai été sacrifiée. Ah ! si vous saviez !... Mais c'est accompli... 11 me reste heureusement mon rang, ma fortune et l'appui de la reine.
— Et un ami, » dit le docteur en tendant la main à lady Glenmour , qui la saisit avec empressement et la posa sur son cœur.
Elle la retira avec un tressaillement qui n'échappa pas au docteur. Le faux sir Archibald Caskil entrait;
162 PLUS d'une surprise
il n'avait pas manqué un seul jour de venir s'informer de Téial du malade. Il dit avec sa joviale humeur :
« Mes bons amis, mes chers amis, je pars ce soir, je vais partir, je pars.
— Pour votre promenade dans le bois de Saint- Cloud, selon voire habitude? demanda lady Glenmour.
— Non, je vais plus loin , milady, un peu plus loin, cette fois.
— Vous serez cependant de retour au château avant minuit ?
— Je ne le pense pas... car je vais d'abord joindre quelques amis qui m'altendent sur les boulevards, et de là je monterai en chaise de poste...
— En chaise de poste !... quelle idée...
— Oui , milady , en chaise de poste pour Marseille.
— Pour Marseille, dites-vous ?
— Oui, milady, je vais en Chine.
— En...?»
Lady Glenmour fut dans l'impossibilité d'achever sa phrase d'étonnement.
* C'est comme je vous le dis, milady, je vais en Chine , où je dois être rendu en cent quarantequatre mille minutes ou deux mille quatre cents heures, ou, si vous l'aimez mieux, en cent jours. »
Lady Glcnmour , resta immobile , la bouche allenlive , le regard grand et étonné, surprise que partageaient le docteur Patrick et Tancrède. Elle ne fut pas maîlresse de vaincre cette foudroyante stupeur qui la paralysa.
« Cest un pari, reprit le faux sir Archibald Caskil , un pari que j'ai fait. J'ai gagé cinq cent mille francs d'accomplir ce prodigieux voyage en aussi peu de temps et d'effectuer mon retour dans le même nombre de minutes ; en sorte qu'il faut que dans l'espace de six mois j'aille en Chine et que j'en revienne. Cela ne s'est jamais vu, mais cela se verra. Que désirez-vous que je vous rapporte au retour , milady ? Vos commissions pour Canton, sir Patrick ? Cher Tancrède, je promets de vous rapporter des nids d'hirondelles de Samarang , première ponte, que nous mangerons ensemble dans six mois, au milieu du parc du château, si les feuilles sont revenues. >
Tancrède se prit à sourire du fond de son oreiller. Il tenait beaucoup moins à manger des nids d'hirondelles qu'à voir s'éloigner celui qui s'engageait si témérairement à lui en offrir dans six mois.
Une des plus complètes satisfactions morales qu'il soit donné à un honnête homme d'éprouver fut ressentie par le docteur à la nouvelle de ce départ de sir Archibald Caskil pour la Chine. Il en
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était radieux pour lui et pour son ami lord Glenmour .
Lady Glenmour, qui ne pouvait être vue à la place qu'elle occupait que par sir Archibald Caskil, continua à être si embarrassée et si pâle qu'elle se leva à demi pour sortir. La réflexion lui conseilla de rester. Mais son trouble n'avait pas échappé un seul instant à celui qui le causait. Dans la même minute elle sourit, elle fut sérieuse, elle toucha à ses cheveux, à son livre, à son travail de broderie. Elle était à tout et à rien.
i Mais en vérité, balbulia-t-elle enfin, c'est à ne pas y croire ; personne ne le croirait... Partir ainsi! aller en Chine! six mois d'absence!... Un pari!... non, c'est à ne pas y croire...
Pourquoi ne pas y croire? «demanda le malade,
dont la subtilité dVgane, comme du reste chez tous les malades , découvrait les moindres mouvements de Tâme sous les expressions; et la voix de lady Glenmour avait inquiété sa perspicacité. < Pourquoi ne pas y croire? répéta-t-il.
— Tancrède a raison ; pourquoi ne pas croire à un pari? Plus les paris sont incroyables, moins ils le sont. Le mien s'est engagé hier au moment où je pensais le moins à vous quitter.
A quoi tiennent les résidences! dit lady Glenmour, atterrée mais souriante.
^ Dites plutôt à quoi tiennent les affections, > dit
Palrick, el c'est ce qiravait voulu dire lady Gleninour.
« Docteur! se récria clialeureusement le faux sir Archil)al(l Caskil, je ne change pas mes affections, puisque je les emporte avec njoi.
— Merci pour tout le monde, dit ironiquement le docteur Patrick.
— A propos, reprit sir Archibald Caskil, si je ne reviens pas , car on meurt aussi en voyage et Ton meurt beaucoup en Chine où je puis mourir quoique je compte n'y rester que vingt-quatre heures en tout, veuillez exprimer mes profonds regrets à lord Glenmour de ne Pavoir pas attendu, et distribuer aux domestiques du château tout ce que j'aurai laissé ici.
— Tenez, sir Caskil, c'est une véritable plaisanterie que votre voyage en Chine , dit à son tour le docteur Patrick qui voulait encore douter de son bonheur et le maniait en tous sens, comme une pièce d'or, pour être sûr qu'il n'était pas faux..
— Si lord Blaek contre lequel je parie veut que ce soit une plaisanterie , il perdra deux cent cinquante mille francs de dédit.
— Mais en si peu de temps aller en Chine?...
— C'est fort peu de temps, en effet, docteur, et si peu de temps qu'un relard de douze heures, pris sur le temps qui m'est accordé pour faire mon