‹ Les nuits du Père-LachaiseChapitre 6 sur 40 · PREMIÈRE NUIT · texte numérisé non relu

PREMIÈRE NUIT

MARACAUU).

Le chevalier De Profundis commença ainsi :

Une après-midi d'automne, il y a déjà quelques années, et une heure avant le coucher du soleil, les personnes qui traversaient les bois délicieux de Ville-d'Avray pouvaient entendre une voix qui criait derrière le mur d'un parc :

« Descendez donc, Tancrède! mais descendez donc ! je vous en prie ; vous allez tomber. »

C'étaient ensuite des éclals de rire sortis d'une poitrine plus mâle, qui se mêlaient à cet ordre sans cesse répété et fort peu obéi.

Hors des murs de ce parc qui entouraient une

propriété magnifique, des paysans s'élaienl amassés et attendaient avec curiosité le résultat d'un événement fort simple , et qui pourtant faillit devenir tragique.

Un gros singe (jugez de la valeur de révénemenl) s'était échappé du château pour aller se percher sur un des plus hauts et des plus vieux marronniers plantés devant la grille d'entrée, et grimpait malicieusement de branche en branche, à mesure que le jeune hom.me lancé à sa poursuite cherchait à rattraper. 11 montait, il montait toujours ; il avait déjà gagné assez de hauteur pour que les curieux, amassés devant la grille , le vissent aussi bien que les habitants du château. La voix qui avait invité Tancrède à ne pas aller plus loin et à descendre, était, on le devinait à la fraîcheur de l'organe, celle d'une très-jeune femme. Mais Tancrède mettait de l'amourpropre à mènera bonne fin son expédition aérienne; il affrontait , avec une intrépidité vraiment alarmante , les rameaux les plus déliés pour s'emparer de l'orang-outang , car l'animal appartenait à cette famille de singes. Pour comble de raillerie, celui-ci se mit à siffler et à ricaner, en s'élevant encore plus haut. Maracaïbo était dans ses jours de folie.

Tout à coup, une pierre lancée du chemin effleura le singe, qui n'en tint pas compte ; au contraire , il grimaça de plus belle. A l'instant, d'autres pierres

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assaillirent l'arbre comme une grêle ; le feuillage fut déchiré, des branches cassèrent. Malheureusement, Tancrède offrant plus de surface que le malicieux orang-oulang, c'est lui qui reçut en plein la bordée, insulte à laquelle le bouillant jeune homme crut devoir répondre avec les projectiles dont il disposait, c'est-à-dire avec les fruits du maronnier. Il en arracha avec colère le plus qu'il put, et il les lança sur la têle de ses nombreux adversaires. De son côté , l'orang-outang, ne voulant pas demeurer en reste, imita Tancrède et fit pleuvoir des marrons d'Inde.

Cela devint bientôt un combat acharné des deux parts. Pierres et marrons d'Inde obscurcissaient l'air, et à travers le bruit de l'action on disiinsjuait toujours les cris stridents de Maracalbo , la voix de la jeune femme qui disait avec plus d'instance : « Mais descendez-donc , Tancrède! > et les rires joyeux de l'homme qui était avec elle de l'autre côté du mur.

Cependant un moment vint où la cime de l'arbre étant entièrement dépouillée par le choc violent et répété des pierres, Tancrède fut exposé à un danger sérieux. Chaque coup de pierre l'atteignait; ses mains étaient en sang , ses habits déchirés. Il n'en persistait pas moins avec héroïsme à ne pas céder ; et jusqu'à ce qu'il eût saisi l'orang-outang, il voulut

rester exposé aux brutalités des paysans. Lorsqu'après bien des efforts il s'en fut emparé, il opéra sa retraite avec calme, s'arrètanl de temps en temps pour braver ses adversaires et donner le temps à Maracaïbo de les narguer , ce dont il s'acquittait avec le talent particulier à ceux de son espèce.

Tant que Tancrède ne serait pas abrité par le mur, il ne devait pas croire sa victoire complète, et l'événement le lui prouva. Se rapprochant de plus en plus de ses ennemis à mesure qu'il descendait, il fut bientôt presque au milieu d'eux lorsqu'il arriva enfin à la crête même du mur. Avec un peu moins d'entêtement il se fût promptement délivré de leurs atteintes en se plaçant derrière cet abri ; mais il considéra cette manœuvre comme une lâcheté. Debout sur le dos du mur et l'orang-outang eff'ronlément posé sur son épaule, il défia les paysans qui l'avaient provoqué, battu, ensanglanté. Il faut croire qu'il se permit contre eux, troupe irascible, quelques manifestations outrageuses , car ils lui lancèrent, outre des poignées de sable et de cailloux, les bâtons noueux qu'ils avaient à la main. Tancrède était furieux. Ses cheveux blonds, mouillés de sueur, se hérissaient sur son front en colère ; ses veux bleus de mer pétillaient, flamboyaient; sa bouche menaçante apostrophait ses ennemis qu'il accusait de se mettre cent contre un, et de la seule main qu'il eût

de libre, car il tenait Maracaïbo de l'autre, il démolissait le mur qu'il jetait par poignées au visage des paysans. Le col de sa chemise, trempé par Teau qui ruisselait, qui descendait de ses joues empourprées, pendait en lambeaux ; et Ton voyait sa poitrine imberbe palpiter d'émotion.

Ni Bayard ni Biron , ces deux illustres mutins , n'offrirent jamais , dans leur enfance colère , plus d'énergie, de résistance et d'intrépidité. Il serait mort à cette place si la grille ne se fût alors ouverte, et si une jeune dame fort pâle et fort émue , enveloppée d'un cachemire blanc, n'eût couru vers cette multitude en criant :

c Eh ! messieurs , prenez donc garde ! c'est un enfont que vous allez tuer. >

Et se tournant vers Tancrède , elle lui dit d'un ton sévère :

€ Je vous ai déjà dit de descendre , monsieur ; descendez !

— Oui , madame, i répondit Tancrède qui , interprétant i l'avantage de son obstination et de sa témérité l'injonction qu'il avait reçue , sauta non dans le parc, mais à pieds joints, avec Maracaïbo, sur le chemin même et au milieu des paysans irrités.

Comme il s'abattait au milieu d'eux , le singe malin et furieux se jeta sur tous les bonnets des

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