‹ Les nuits du quartier Breda julietteChapitre 10 sur 32 · LE RÉVEIL · texte numérisé non relu

LE RÉVEIL

Ils étaient à cheval tous deux et galopaient à la lèvre des falaises, sur cette mélancolique plage normande qui a le don de faire rêver du passé.

C’était le matin ; un matin de la mi-septembre, avec un soleil à l’horizon, dans une brume grisâtre et la mer moutonneuse au lointain.

L’air était vif, presque froid ; la campagne déserte.

En mer, quelques barques à voile échancrée dansaient sur la lame couronnée d’écume.

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Les cormorans rasaient les falaises, les mouettes jetaient dans l’espace leur cri plaintif et attristé.

Juliette s’arrêta.

Elle montait un joli cheval normand, — une manière de double poney noir, avec une étoile au front, et ses quatre pieds trempés dans le plâtre.

Si la mer, à sa gauche, parlait de l infini, une ferme entourée d’arbres, ceinte d’une prairie encore verte, plantée de pommiers et dans laquelle erraient paresseuses de> vaclfes tachées de blanc et de roux, la rappelait au sentiment de la vie réelle.

— Veux-tu que nous achetions cette ferme? ditelle à Gérard.

Gérard rangea son cheval à coté de celui de Juliette et se prit à contempler la ferme normande avec son clos de pommiers, son rideau de saules et de charmes, et son toit de chaume.

Au seuil de la porte il y avait une femme encore jeune qui tenait un enfant joufflu sur ses genoux et lui faisait mille agaceries maternelles.

— Ah! soupira la comédienne, j’étais née pour être fermière. Dis, veux-tu?

— D’abord, cette ferme n’est probablement pas à vendre, répondit Gérard.

DU QUARTIER ÜIlEDA.

— Nous en trouverons une autre.

— Ensuite, quand nous aurons réuni le peu d’argent que nous avons, que ferons-nous ici?

- — Mais, enfant, dit-elle, tu travailleras et lu iras à Paris tous les mois pour tes affaires.

— Et toi?

— Eh bien ! moi je serai fermière. Je ne gagnerai plus rien au théâtre, mais je ne porterai plus de robes de soie, de dentelles et de cachemires, je n’aurai plus mille écus de loyer. .. et il y aura toute économie pour moi.

— Comment ! fit Gérard, c’est donc sérieusement que tu parles?

— Mais oui...

— Pourquoi?

-- J’ai peur de Paris.

Il tressaillit et la regarda.

— Veux -tu que je t’épouse, répéta-t-il.

— Non, si tu m’épousais, un jour viendrait où tu ne m’aimerais plus.

Elle se pencha un peu sur sa selle et Gérard en fit autant.

Ils se donnèrent un long baiser, et elle eut un frais éclat de rire :

Nous sommes des enfants, dit-elle. Quand on

s’aime comme nous nous aimons, on est blindé et cuirassé à l’endroit dirmalheur.

Tu verras que notre vie sera un rêve et que nous nous éveillerons un matin, dans bien longtemps, toi les cheveux blancs et moi obligée de teindre les miens.

Ils déjeunèrent à la ferme.

La ferme n’était pas à vendre.

.\près, ils descendirent au bord de la mer pur un escalier taillé dans la falaise et ils demeuièrent longtemps assis sur le galet, l'œil perdu sur cette immensité de l’Océan qui, à cette heure, ressem* blait pour eux à leur amour.

Il était nuit, quand ils revinrent chez eux.

— Madame, dit la grosse normande, qui leur servait de gouvernante, on a apporté un papier du télégraphe.

Gérard et Juliette se regardèrent avec inquiétude.

Depuis qu’ils étaient l’univers l’un pour l’autre, ils avaient fini par se persuader que l’univers les avait oubliés.

Et puis, à moins qu’on ne soit préfet, fonctionnaire ou commerçant, la vue d’une dépêche télégraphique cause toujours une indicible émotion.

Juliette ouvrit la dépêche et lut :

« Madame N... malade, impossible d’arrêter pièce qui fait argent, partir et prendre le rôle, jouer lundi.

« T..., directeur. »

— Oh la galère ! murmura Juliette avec dépit, esclave, il faut reprendre ta chaîne.

Et elle jeta autour d’elle un regard plein de laimes.

11 y. avait cinq mois qu’elle vivait avec Gérard dans cette maisonnette devenue pour elle et pour lui un coin du ciel.

Gérard lui dit :

— Je travaillerai un peu plus. Si tu rompais ton engagement.

— Mais j’ai un dédit stipulé dans mon traité 1

— De combien est-il ?

— Vingt mille francs.

— Je les payerai.

— Non, dit Juliette, ce serait une folie. Je ne le veux pas. Tu es presque mon mari, pourquoi le conduirais-tu en protecteur?

— Eh bien I réponds que tu es malade...

LES NDITS

— Non, dit-elle encore. Je n’aime pas à mentir. Si je mens à mon directeur, j’en prendrai l’habitude et je finirai par le mentir à loi-même. ,

— Mon Dieu ! dit Gérard, mais nous étions si bien

— Écoute, reprit-elle, je connais madame N..., elle est malade tout à coup, sans crier gare I si elle a un petit voyage à faire ou un bal qu’elle ne veut pas manquer. Elle est avec un homme de la Bourse, une manière de juif qui a laissé son père mourir de misère et qui n’a pas de cœur ; mais une vanité féroce, dont madame N... se sert à chaque instant.

Il paye pour elle des dédits, des amendes à former les appointements de toute une troupe, et cela pourvu qu’on le sache.

Or, sais-tu ce qu’aura pensé notre bonne camarade ? Juliette est en congé, ou ne sait pas où elle est, on donnera mon rôle à quelque petite fille qui le jouera comme elle jouerait une panne. Mais si j’arrive et prends le rôle, comme je le jouerai mieux qu’elle, sois-eii certain, acheva simplement Juliette, il n’y aura pas de maladie qui tienne! elle le réclamera à cor et à cris.

— Mais où veux-tu en venir? demanda Gérard.

— A ceci : lu es en train de travailler, reste ; si

ce que je crois arrive, je serai de retour dans huit jours.

— Ah I tu es folle, dit Gérard, comment veux-tu que je passe huit jours sans loi ?

— Alors viens, dit Juliette, nous partirons demain soir.

Ils passèrent une soirée triste, et bien avant le soleil, le lendemain, Juliette se mit à étudier le rôle de madame N...

On lui avait envoyé la brochure avec une dédicace des auteurs.

Le courrier du matin apporta une lettre.

Cette lettre était d’Aspasie.

«( Ma chérie, disait l'ancienne actrice, il s'est tramé contre toi une petite conspiration. Ton théâtre te rappelle, reviens, mais tu peux laisser les amours au bord de la mer, car ta présence suffira pour faire lâcher prise à tes ennemis, et tu pourras repartir vingt-quatre heures après.

« A toi,

« Aspasie. »

Juliette tendit la lettre à Gérard.

— Voyons, mon chien aimé, lui dit-elle, ii« fais

pas l’enfant, laisse-moi partir, je reviendrai mardi matin, tu iras me chercher à la station, au train de cinq heures.

Gérard se défendit longtemps contre ce projet de séparation, mais la raison de Juliette l’emporta.

Elle partit seule par le train de quatre heures du soir.

A minuit elle était à Paris.

Âspasie enveloppée dans un grand burnous brun, le visage couvert d'un voile masque l’attendait à la porte de la rue d’Amsterdam.

— Viens vite! lui dit-elle, monte dans ce fiacre et lâchons que personne ne nous voiel

— Mais que se passe-t-il donc? demanda Juliette étonnée.

— Je vais te le dire en deux mots.

— Voyons?

— Le prince Karinoff est plus amoureux de toi que jamais. v

— Qu’est-ce que cela me fait? dit Juliette. ,

— Sais-tu ce que contenait la lettre que tu lui as renvoyée?

— Je m’en doute, un testament en ma faveur.

— Niaise, tu n’en veux donc pas?

DU QUARTIER BREDA «i

— A aucun prix, j’aime Gérard.

' — Et si jamais tu te repens de n’avoir pas accepté les hommages du prince, tu ne m’en voudras pas?

— En aucune manière.

— Alors, ma chère, voici ce qui se passe. Deux ou trois personnes charitables, de bonnes petites camarades à nous, se sont liguées.

— Dans quel but?

— Dans le but de te faire revenir à Parit d’abord.

— Bon!

— Ensuite, de te faire rompre avec Gérard.

— Après?

— Et de te jeter dans les bras du prince.

— Et quelles sont-elles, ces petites camarades?

— Ah ! dit Aspasie, je les trahis par amitié pour toi, mais permets-moi de ne pas te dire leurs noms.

— Soit, dit Juliette, — mais il est probable que madame N... en est.

— Justement, seulement elle ne sait pas quel est le but vers lequel on marche.

— AhI

— Son homme de la bourse a sauté le mois dernier, il est en fuite.

— Et elle est seule?

— Avec son désespoir et des dettes. On lui a offert vingt mille francs pour quitter son rôle.

— C’est très-bien, dit Juliette, je te remercie.

Elle arrivait à sa porte.

— Tu ne montes pas? dit-elle à Aspasie.

— Non, répondit cette dernière, je ne veux pas qu’on saclic que je t’ai prévenue.

— Je te remercie, répondit la comédienne, je ferai mon profit de tes avertissements.

Le lendemain matin, Juliette alla trouver son directeur.

— Ah ça, lui dit-elle, pourquoi me dérangez-vous comme ça? Est-ce que je suis engagée pour doubler madame N...

— Mon enfant, lui répondit T..., tu es notre providence, la pièce fait trois mille francs de recettes tous les soirs ; si lu ne joues pas, nous sommes perdus.

— Mais madame N... est donc malade? .

— Oui.

— Sérieusement?

— Elle a produit tous les certificats du monde, et demande même un congé.

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— C’est bien, dit Juliette, je prendrai le rôle, mais à une condition.

— Laquelle?

— 'C’est qu’on ne me le retirera plus.

— Mais si madame N... se rétablit?

— Tant pis! je le garde...

— Xlependant...

— Mon clier, dit froidement Juliette, madame N... malgré son talent est bien plus une cocotte qu’une comédienne, et comme elle a derrière elle des gens qui payent ses dédits, elle vous fait marcher.

Mais je suis une artiste, moi, et si je reprends mon métier je le ferai consciencieusement.

— Mais enfin, dit T..., que veux-tu que je fasse?

— Je veux que madame N... vous écrive qu’elle, renonce à reprendre son rôle, même en cas de rétablissement.

— Et tu joueras ?

— Ce soir.Je sais le rôle.

— Comment ! tu ne répéteras pas?

— Non, c’est inutile.

Et Juliette rentra chez elle et écrivit à Gérard ;

« Mon ami,

« Reviens, j’ai besoin de toi.

« Ta femme,

« Juliette . »

Puis, celle lettre fermée, elle reprit la plume.

« Mon cher prince,

« Je joue ce soir, venez me prendre à minuit, non pas au théâtre, mais, dans la rue Vivienne.

« Votre dévouée,

« Juliette. »

— Ah 1 dit-elle en donnant cette lettre à un commissionnaire de coin de rue, nous allons bien voir ‘ qui se permet à Paris de disposer de mon cœur et de ma personne.

Le soir, Juliette joua.

La salle était comble.

Les premières loges étaient garnies de toutes ses bonnes amies d’autrefois, en compagnie de tous les gandins qu’on voit à Madrid, chaque jour, entre quatre et six heures.

Juliette songeait à Gérard ;

DU QUAUTlËh BREDA. 95

— Val mon chéri, murmura-t-elle, comme si ses paroles eussent pu traverser l’espace et arriver jusqu’à lui, ils auront beau faire, je t'aime et fi’aime que toi.

Juliette ne s’était point vantée en disant qu'elle jouerait le rôle beaucoup mieux que madame N...

Elle tut applaudie, rappelée, couverte de fleurs.

Mais ce triomphe de son talent et cet enthousiasme qu’on lui témoignait l’effrayèrent.

Elle comprit que la conspiration dont Aspasie lui avait parlé était non-seulement réelle, mais que, encore, elle était ourdie par cette line fleur de gandins et de cocottes qui ont en horreur tout ce qui leur est moralement supérieur.

Quand elle fut rentrée dans la coulisse, deux grosses larmes lui vinrent aux yeux.

L’un des auteurs, le bon et spirituel S... qui était son ami d’enfance, vint à elle et lui dit :

— Tu as été sublime I ma fille.

— Mon cher ami, lui dit-elle, ils veulent me faire payer cher mon triomphe.

— Que chantes-tu là ?

Elle lui prit fiévreusement la main et l’attira jusqu’à l’un des trous divrideau.

— Regarde la salle, dit-elle.

— Elle est superbe !

— Oui, ils y sont tous et toutes. Sais-tu pourquoi ils sont venus? Va, ce n'est pas pour mon talent dont les uns se fichent, et que jalousent les autres, — ce n’est pas non plus pour ta pièce qui est charmante.

— Pourquoi veux-tu donc que ce soit? demanda S... étonné.

— Pourquoi? je vais te le dire : Je suis avec Gérard depuis six mois, je l’aime et il m’aime.

— Eh bien, qu’esl-ce que ça leur fait?

— Si Gérard était un bohème et que je flanquasse la misère avec lui, les petites cocottes seraient ravies, les grandes ne me salueraient plus, les cocodès grands et petits auraient l’espoir que j’aurais tôt ou tard besoin de dix louis.

Mais Gérard gagne de l’argent, Gérard a un cheval de selle, Gérard n’a pas besoin d’entamer un oncle ou de jouer à la bourse pour me donner un bracelet. 11 peut avec son travail me faire une maison charmante et ils enragent, comprends-tu?

— Oui, dit S..., mais qu’est-ce que ça te fait?

— A moi, rien, mais ils veulent perdre Gérard, et si je ne prends pas les devants, ils y arriveront peut-être...

La salle criait et trépignait, car il y avait un dernier acte :

— Juliette! Juliette!

— Heureusement, dit-elle, que je sors de scène avant la fin. Adieu... au revoir...

— Comment ! tu partiras avant la chute du rideau.

— Oui.

— Mais on te rappellera.

— On fera une annonce cl l’on dira que je me suis tordue le pied.

— Mais c’est insensé !

— Soit, dit Juliette, mais attends-moi... j’ai besoin que tu me rendes un dernier service.

— Parle.

— Tu vas demander à mon habilleuse ce grand manteau couleur café au lait que je mets l’hiver pour aller souper. Tu le garderas sur ton bras et tu m’attendras dans la coulisse.

— Et puis?

— Tu me le jetteras sur les épaules et tu m’emmèneras.

— Où?

— Je te le dirai.

Le régisseur frappa les trois coups, le rideau se releva et Juliette entra en scène.

Au foyer, l’on disait :

— Quand N... saura cela, elle viendra réclamer son rôle. Est-elle applaudie, cette Juliette?

— Et aimée, dit' une figurante, le prince Karinoff en est fou I

— Soit, dit la petite C. B..., mais Juliette est une honnête fille. Si elle a un amant riche, tant mieux ! si elle l’a choisi pauvre, elle le garde.

— Ah! dit un auteur qui se trouvait parmi ces dames, ce n’est pas une plumeuse de pigeons ; elle a quitté lord Eiwil qu’elle n’aimait plus, et elle a refusé des rentes.

— Avec cette magnanimité, on meurt à l’hôpital, dit la figurante.

— A moins, dit finement l’auteur, qu’on n’épouse • un homme de talent qui se moque àiuqu' en dirat-on, et préfère une femme de cœur et d’esprit à une poupée du monde bourgeois, et qu’on ne meure pensionnaire de la Comédie française.

— Voilà ce qu’il faut se dire, fit Juliette qui parut en ce moment au seuil du foyer.

Elle sortait de scène et on la rappelait en vain.

Elle écrasa d’un regard la figurante qui ne s’était

mise au théâtre que pour plaire aux hommes^ et prit le bras de S..., l’auteur de la pièce.

— Viens, lui dit-elle tout bas, fais-moi sortir par le passage et emmène-moi sur la place de la Bourse.

S. . . lui jeta le burnous sur les épaules ; elle s’encapuchonna et passa devant le concierge comme une marcheuse de l’Opéra qui se sauve au bras d’un machiniste et regagne son sixième à Montmartre ou h Batignolles.

Au coin de la place de la Bourse, elle dit à S...

— Merci, mon vieil ami, va-t’en.

— Ck>mment, tu vas rester là?

— Oui.

— Il va venir te chercher?...

■— Lui! dit-elle ; il est, à cette heure, dans notre maisonnette normande écoutant le bruit de la mer et les soupirs du vent qui se cotisent pour murmurer mon nom à ses oreilles, et il ne se doute pas que la moitié du Paris qui soupe et qui aime à beaux louis comptants se ligue pour lui enlever sa maîtresse.

— Ah ça! ihais tu pleures! s’écria S... sur la main de qui Juliette laissa tomber une larme.

— Oui, de rage, dit-elle.

ipo LES NUITS

— Eh bien, reprit S... Je suis l’ami de Gérard et je suis surtout le lien. Veux-tu venir chez moi? Je te logerai, je te nourrirai, je te cacherai et je ne te sortirai que le soir pour venir au théâtre d’où je te reconduirai.

— J’accepterai peut-être, dit Juliette, mais pas ce soir. Va-t’en.

S... s’en alla sans la questionner davantage.

Juliette attendit quelques minutes à peine.

Un coupé brun, attelé d’un seul cheval et qui avait l’air d’une voiture de grande remise, déboucha par la rue de la Bourse et vint s’arrêter à l’angle de la place et de la rue Vivienne.

Un homme baissa la glace.

C’était le prince.

— Ne descendez pas, lui dit Juliette .qui l’avait reconnu.

Et elle s’assit à côté de lui.

Le prince était pâle d’émotion et sa voix tremblait quand il demanda ;

— Où allons-nous ?

— Chez vous, dit-elle.

Le coupé partit et tourna sur le boulevard.

Juliette aperçut une longue file d’équipages stationnés devant le théâtre.

On n’en avait jamais tant vu à une première.

Juliette étendit la main et les montra au prince.

— Ces gens-là, dit-elle, serontdonc bien heureux quand j e serai votre maîtresse !...

— Taisez-vous, répondit-il d’une voix étranglée, vous me tueriez en parlant ainsi.

Elle s’enfonça dans son coin et ne prononça plus un mot.

Elle pleurait.

Le coupé, au bout d’un quart d’heure, passa sous une voûte, traversa une cour et s’arrêta devant un perron. ,

Le prince descendit pour donner la main à Juliette.

Alors elle regarda autour d’elle.

— Mais je ne me reconnais pas, dit-elle, vous ne demeurez donc plus rue d’Anjou?

— Nous sommes aux Champs-Élysées, avenue de lord Byron, dans un petit hôtel que j’ai acheté.

Aucune lumière ne brillait aux croisées.

— Nous sommes seuls ici, dit le prince.

— C’est-à-dire, fit-elle, que je viens de me mettre à votre merci?

— Je suis le plus respectueux de vos serviteurs, dit-il.

m I.ES -NUITS

Elle s’appuya sur son bras, et ils entrèrent.

L’hôlel où elle pénétrait avait coûté un million, et il y avait pour un million d’objets d’art.

. Tout cela avait été improvisé en un mois.

Juliette ne vit rien, ne remarqua rien.

Mais le prince qui avait pris un flambeau pour l’éclairer, vit deux ruisseaux de larmes qui brillaient comme des perles le long de ses joues.

— Ah ! dit-il avec épouvante, pourquoi pleurezvous?

— Parce que j’aime ailleurs, répondit-elle.

Il se mit à genoux :

— Mais pourquoi donc venez-vous ici? s’écriat-il.

— Je viens, dit-elle, parce que je veux savoir...

Il pénétra dans une dernière pièce qui arracha un cri à Juliette...

Elle se crut chez elle, dans sa chambre à coucher de la rue Godot-de-Mauroy.

C’étaient les mêmes tentures, le même ameublement, et à côté de la cheminée, au-dessus du piano, elle aperçut son propre portrait, le même, on l’eût juré, que celui qu’elle avait chez elle.

— Madame, lui dit le prince, je suis un misérable par amour. J’ai corrompu votre concierge, j’ai

fait copier vos meubles, vos bibelots, vos tentures, votre portrait.

— Prince, répondit Juliette, pour que vous ayez fait toutes ces folies, il faut qu’on vous ait étrangement trompé et sur vous et sur moi.

— Sur moi ? fit-il étonné.

— Sur vous, car on a cru et vous l’avez cru peutêtre, qu’il vous.suffirait de vouloir... sur moi, car on s’est imaginé que vos millions m’éblouiraient.

— Madame..., balbutia le prince confus, — si vous ne m’aimez pas... vous pouvez le dire sans crainte.

— Moil vous aimer? dit-elle, vous qui mettez la moitié de Paris dans le secret de votre amour.

— Je suis un lâche ! dit-il.

Et il se remit à genoux. '

— Monsieur, reprit Juliette, vous avez improvisé des merveilles à mon intention, il faut continuer.

Il la regarda d’un air hébété.

— Mais puisque vous ne m’aimez pas? dit-il.

— Non, mais j’ai besoin de vous estimer... et pour cela il faut que vous m’obéissiez.

— Voulez-vous que je mette le feu à cette maison?

— Non, (lit-elle, je veux que vous y donniez une ftle.

— Quand?

— Demain.

II fit un pas en arrière abasourdi qu'il était.

— J’en ferai les honneurs, dit-elle.

L’espoir le reprit et le mordit au (MBur :

O mon Dieu ! murmura-t-il, pourvu que je vive jusqu’à demain.

Juliette ajouta :

— Mais il me faut une invitation pour un de mes amis.

Le prinœ pâlit.

— Pour monsieur le baron de Helde, ajoutat-elle.

■ Ce nom rassura le prince.

Elle continua :

— Maintenant, je veux avoir la liste de ceux ^ qui se sont mis en tête que je serais votre maîtresse.

Le prince était sans défense. 11 avoua tout.

— Et, dit-elle encore, quand il eut fini, vous me jurez que tant que je ne vous aimerai pas, vous ne serez pas le complice de ces gens là.

— Je vous le jure, dit le prince.

Elle lui tendit la main :

— Vous ôtes un galant homme, dit-elle, et vous méritez d’être aimé.

Puis elle sortit fîère et libre de cette maison qui eût été la sienne, si elle eût fait un signe.

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