‹ Les nuits du quartier Breda julietteChapitre 9 sur 32 · LA CONSPIRATION DE LÉOC/^DIE · texte numérisé non relu

LA CONSPIRATION DE LÉOC/^DIE

Cette lettre arriva par la poste à Aspasie, le jour même où elle donnait un thé.

Si on ne danse plus, dans le monde galant, passé la fin de mai, on reprend ses petits mercredis ou ses lundis dès le commencement de septembre.

Aspasie avait battu le rappel.

Malheureusement l’ouverture de la chasse avait enlevé à ces dames leurs amants les plus sérieux, et on devait être ce soir là entre femmes.

Lorsque Léocadie la rousse fit son entrée, vers onze heures, dans le salon d’Aspasie, un peintre ét deux architectes, — car les architectes se glissent partout maintenant, — représentaient à eux trois ce sexe fort que renia Hercule aux pieds de la reine Omphale.

Rien du Jockey, rien de la Bourse ; pas môme un fabricant d’indigo.

Ces messieurs étaient à la chasse.

Léocadie toisa cela d’un coup d’œil.

— Ma chère, dit-elle tout bas à Aspasie, tu es donc brouillée avec les hommes?

— Ma petite, répondit Aspasie, nous sommes en vacances, ces dames et moi, et au lieu d’amuser ces messieurs, nous allons nous amuser pour notre compte.

— Gomment! fit un des architectes, nous ne sommes donc pas des hommes, nous.

— Non, répondit Aspasie, au point de vue de madame, du moins.

Et elle ajouta à mi-voix:

— Et le baron?

— Je l’ai mis à la porte.

— Quand?

— Tout à l’heure. La pièce né marchait plus, on

voyait trop les ficelles, et les collaborateurs refusaient de signer.

— C’est-à-dire, fil tout bas Aspasie, que la saisie est maintenue?

— Plus que jamais.

— Gomment vas-tu faire?

— Je partirai demain. J’irai à Londres. Mais, dit Léocadie, vraiment c’est là tout ton monde, ce soir?

— Oui ; c’est-à-dire j’attends encore un convive , mais le cœur de celui-là, ma petite, est cadenassé, verrouillé, muré, soudé au soufre et au ciment romain.

— Il est pris?

— Par une femme qui ne l’aime pas. Vois plutôt.

Et Aspasie tendit à Léocadie la lettre de Juliette.

Léocadie la lut attentivement.

— Comment I dit-elle, c’est le prince Karinoff que tu attends?

— Oui.

— Tu CS son amie?

— Je l’aime beaucoup.

— El il est fou de Juliette?

— Il en mourra.

— Et tu ne peux pas lui aplanir un peu les difficultés?

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DU QUAiniER UrtEDA. 77

— Ma foil non. Juliette est mon amie; c est une charmante femme, elle est heureuse comme çà

Léocadie eut un sourire de dédain :

— Tu as beau être devenue Aspasic, dit-elle, tu ne seras jamais qu’une carotteuse.

Aspasie haussa les épaules cl ne répondit pas.

On annonça le prince.

Le prince Karinoff était un homme de trentequatre ou cinq ans, de taille ordinaire, brun comme un Italien et blanc, comme un Anglais. Son profil grec, ses hautes façons dénonçaient le Russe issu des anciennes races caucasiennes, les plus belles de toutes. Sa pâleur hautaine, son œil bleu qui avait parfois un sauvage rayonnement, scs dents blanches et pointues comme celles des carnassiers, donnaient à sa physionomie quelque chose d’étrange, qui semblait être la nuance extrême qui sépare la barbarie de la civilisation.

Aspasie lui prit la maio et l’entraîna dans une embrasure de croisée :

— Mon ami, lui dit-elle, vous aviez donné une lettre à Juliette. La voilà.

Le prince était devenu livide à ce nom.

— Comment! dit-il, elle ne l’a pas ouverte?

— Non.

II garda un silence farouche pendant quelques minutes ; puis il vint s’accouder sur un guéridon et mit sa tête dans ses deux mains.

— Pour être aimée ainsi, murmura Léocadie, je crois que nous ferions des crimes.

— Tu en as fait pour bien moins que ça, lui répondit une petite camarade avec son meilleur sourire.

Tout à coup le prince releva la tête et montra cette lettre qu’Aspasie venait de lui donner.

— Elle ne l’a pas ouverte ! dit-il. ^

Il eut un sourire qui répandit autour de lui ce que, au théâtre, on nomme un froid.

— Savez-vous ce qu’elle contenait? dit-il.

— Je m’en doute, fit Aspasie.

— Non, répondit le prince. C’est impossible. Mais je vais vous le dire. J’ai une immense fortune, mais cette fortune est en terres russes, et je ne puis l’aliéner. Depuis cinq ou six ans j’ai pris sur mes revenus pour me çonstituer une fortune française, en cas de guerre, afin de ne pas attendre de l’argent de Russie; et je possède à Paris douze ou quinze cent mille francs d’immeubles.

— Un joli denier, dit un des trois hommes. Avezvous besoin d’un architecte?

— Je vous peindrai un plafond, dit le peintre.

Le prince continua :

— Celle lettre renfermait un testament, et ce testament mettait cette femme en possession de ma fortune française.

— Oh I la grue! dit une cocotte de bas étage que rarclûlecle avait amenée et qu’Aspasie regarda de travers.

— Eh bien ! moi, dit Léocadie, si vous voulez me donner cent mille francs, je vous promets la victoire.

— Non, dit le prince, c’est le cœur que je veux, et non le corps.

— On vous donnera l’un et l’autre.

Le prince eut un rire étrange ; l’iiomme civilisé fit, pour un moment, place au sauvage.

— Si vous faisiez cela, dit-il, ce ii’est pas cent mille francs, c’est le triple que je vous donnerais.

— Tope ! dit Léocadie, le marché est conclu.

— Et... quand?... demanda le prince dont la voix trembla tout à coup d’émotion et d’espérance.

— Je demande six mois, reprit Léocadie ; mais comme je ne vais plus travailler que pour vous, il faut que je vive en attendant.

— Je vous ferai vingt mille francs par mois, dit le prince.

— Mon Karinoff chéri, dit Aspasic, Léocadie vous ment comme un tartare. Elle est bien femme h vous livrer Juliette dans quelque infâme guetapens ; mais quant à vous faire aimer d’elle, jamais !

Et en voilà la meilleure preuve.

Âspasie tendit au prince la lettre que Juliette lui. avait écrite et où elle disait son bonheur.

Le prince la lut.

Pas un muscle de son visage ne tressaillit ; mais quand il eut fini, il promena autour de lui un de ces regards sauvages qu’il avait parfois, et il dit :

— Si omette femme ne me livre que le corps de Juliette, si elle commet une infamie pour arriver à son but et ne parvient pas à l’atteindre; si, enfin, Juliette, tout en larmes, m’avoue le lendemain qu’elle ne m’aime pas, je vous jure que cette femme...

Et il montra du doigt Léocadie.

— Celle femme, acheva-l-il d’une voix rauque où perçail le Cosaque, sera châliée d’une façon terrible.

— Bah ! dit un des architectes, que ferez-vous, prince?

— Je la ferai bâtonner jusqu’à ce que son corps ne soit plus qu’une plaie et ses membres des débri

pantelants, et je la donnerai à dévorer à quatre grands molosses qui me servent pour chasser l’ours.

— Ah ! par saint Serge ! patron de toutes les Russies, mon cher prince, dit le peintre, vous oubliez une chose.

— Laquelle?

■ —C’est que vous êtes en France où la peine du knout n’a jamais existé,

— Je l’emmènerai en Russie.

— ,\v6c ça qu’elle vous y suivra.

— Je la ferai enlever, dit le prince. Un homme comme moi arrive toujours à son but... >

— Vous avez raison, répondit Léocadie avec le plus grand calme... Et Juliette sera folle de vous.

Aspasie se pencha à l’oreille du peintre :

' — J’ai peur... dit-elle.

— Peur pour qui ?

' — Pour Juliette.

— Bah I répondit le peintre, cette femme est une blagueuse, et ce Russe uh cocodès. Jé connais Gérard et je connais Juliette; •

Si on embête Gérard, il tuera le prince, dussé-jc lui apprendre une botte qui a son charme.

Et quant à Juliette, elle n’a pas lâché lord Ewil qui est en passe de devenir gouverneur de la compagnie des Indes, pour adorer ce sauvage qui va à la chasse à l’ours.

— C’est égal, j’ai envie de lui écrire, dit encore Âspasie.

— Gomme tu voudras, mais c’est bien inutile.

Cette nuit-là,' Aspasie eut le cauchemar, le prince rêva que sainte Anne de Russie le fiançait à Juliette...

Et comme il se tournait et se retournait, furibond et désolé sur le lit de son hôtel garni, à deux heures du matin, l’aimable baron Conrad de Wilmhaüsen, major prussien retraité, entendit frapper à sa porte.

Il ouvrit et tomba à genoux en voyant entrer Léocadie.

— Vieux poisson de mer, lui dit le femme rousse, je vous pardonne... et je vous reprends dans mon jeu. . . Mais je^te jure que si tu ne marches pas droit, je te chasse comme un laquais et te laisse mourir à l'hôpital.

— Qui faut-il tuer? demanda le baron.

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