LES OPINIONS DU BARON BENJAMIN
Ils étaient bien huit ou dix au café Anglais, cette nuit-là, dans un petit salon, à manger der écrevisses, à médire des artistes et des gens de lettres, et à prétendre que Juliette était la plus sotte créature du pays de l’amour, pour s’être toquée ainsi d’un écrivassier.
Parmi les femmes, il y avait une jolie poupée qui eût fait pâlir la palette d’un coloriste et qui se nommait Colibri.
Colibri qui, toute sa vie, avait rêvé l’amour d’un acteur sans y parvenir, s’écria en vidant son verre ;
— Vous allez voir que Juliette sera partie avec son auteur avant la chute du rideau.
— Le fait est, dit un de ces messieurs, que nous avons eu beau la rappeler, ellq n'est pas venue et nous en avons été pour nos bouquets.
— Faut-il que cette fille soit bêle ! dit une vieille femme à la recherche, infructueuse jusque-là, de l’eau de Jouvence, pour ne point vouloir de ce petit Karinoff qui est beau comme un amour et riche à humilier le bon Dieu et ses étoiles d'or.
Le baron Benjamin prit la parole.
C’était un joli vieux de trente-neuf ans, maigre, chétif, pointu, couvert de parfums pénétrants, et pour cause, le menton enfoui dans le carcan d’un col démesuré, avec un gros diamant au doigt, plusieurs gros diamants à ses manchettes et trois diamants énormes à sa chemise.
Le baron Benjamin ôtait de race israélite, fils de banquier, encore assez riche bien qu’il eût pas mal grignotté, et baron par la grâce d’un principiculc allemand à qui monsieur son père avait prêté queb ques milliers de thalers*
Il avait beaucoup vécu, beaucoup aimé au pays Breda. Il avait eu longtemps la spécialité de lancer les femmes inconnues ; mais ses succès au théâtre s’étaient bornés aune ingénuité de la Gaîté et à deux marcheuses de la Porte-Saint-Martin.
Donc, le baron Benjamin prit la parole :
— En vérité! dit-il, au train dont vont les choses, on ne sait plus où nous allons, nous autres gens du monde ! Si les artistes, les journalistes, les auteurs sortent de leur rôle, quel sera le nôtre?
Ces messieurs veulent défrayer nos maîtresses, quand nous avions la bonté de tolérer leurs assiduités I Ces messieurs montent à cheval, ces messieurs vont au bois, ces messieurs vont aux courses!
Mais alors, par la sambleu ! mes bons amis et mes belles petites chattes, nous n’avons plus rien à faire en ce mondel
— Tout s’en va ! dit une de ces dames; les femmes n’ont plus qu'un amant !
— C’est honteux, reprit le baron Benjamin. Si les femmes deviennent fidèles, je me ferai moine.
— Tu aimais donc bien èela, dit un des soupeurs.
— Quoi donc? fit le baron.
— Être trompé.
— Vous êtes des viveurs naïfs, dit le baron Benjamin.
— Ah ! fit-on à la ronde.
— Et je vais m’expliquer, continua le baron. Prenons une femme au hasard, et plaçons-la entre deux amours : un homme sérieux et un artiste.
— Elle se moque de l’homme sérieux et elle aime l’artiste, peintre, auteur ou musicien.
— Mais quel est le plus heureux des deux.
— C’est celui qui est aimé, pardieu !
— Vous vous trompez, dit gravement le baron, c’est l’autre. Il entre et sort à toute heure, U frappe du pied en marchant, les domestiques l’appellent monsieur^ et il a une clef de l’appartement. La femme pour lui est une esclave, un cheval à l’écurie, une chose à lui, enfin.
Uue des femmes qui se trouvaient là et écoutaient celle cynique théorie, avait par hasard quelque sang dans les veines et elle dit au baron :
— Eh bien! c’est précisément pour n’être plus des choses à vous, que les femmes se résignent à avoir un peu moins d’argent, un peu moins de dentelles et à aimer des hommes qui les aiment et le leur prouvent en s’imposant des sacrifices.
— Peuh! dit le baron, elles sont rares, celles-là.
— Il y en a pourtant, témoin Juliette.
Comme ce nom revenait sur le tapis, la porte du petit salon s’ouvrit et livra passage à une femme qui entra comme une bombe et s’écria :
— Mes enfants, nous sommes tous volés !
— Que veut-elle dire? fit la poupée coloriée.
— Je veux dire que le prince Karinoff se moque de moi... et de vousi...
La femme qui parlait ainsi n’était autre que la rousse Léocadie.
Elle se laissa tomber sur un siège, essoufflée, suante, prête à avoir une crise de nerfs.
— Mais que se passe- t-il donc? s’écria-t-on avec curiosité.
— Le prince et Juliette s’entendent.
— Elle est forte, celle-là I fit la poupée.
— Et le prince me fera tort de ma commission, puisque je n’aurai rien fait, moi.
— Mais que nous chanlcs-lu là, ma fille? dit le baron Benjamin. On dit que Juliette a quitté le théâtre avec son petit auteur.
— Son auteur? Ah bicnl oui... elle l’a lâché; et elle nous floue joliment.
— Mais comment?
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— On nous aura trahis. Aspasie est femme à l’avoir prévenue.
— Tu crois?
— Alors, reprit Léocadie, Juliette, qui n’est pas bête, se sera dit : je n’ai pas besoin qu’on se mêle de mes affaires; le, prince veut de moi, je vais le prendre tout de suite.
— Ceci est assez bien joué, dit un de ces messieurs; mais comment sais-tu tout cela?
Léocadie était si émue qu’elle eut besoin, pour se remettre, d’un grand verre de champagne qu’elle vida d’un trait.
— Vous savez... mon vieux baron? dit-elle.
— Oui, le jaloux qui donnait des coups d’épées, eh bien!
— Je l’avais mis à une autre besogne depuis huit jours.
— Ah ! bah!
— Je l’avais placé chez le prince comme domestique. Il s’est fait une tête et on le prend pour un mougick.
— Drôle d’idée! que lu as eue là, ma fille. Mais quelle fonction remplit-il donc chez le prince?
— Il est mon espion. Or, savez-vous ce qui est arrivé?
— Non.
— Le prince a reçu dans la journée un billet de Juliette, qui lui donnait rendez-vous à minuit moins un quart, au bout du passage des Panoramas, dans la rue Vivienne.
— Et le prince est venu au rendez-vous?
— Comment donc! mon baron les a vus monter en voilure.
— Et où sont-ils allés?
— Avenue de Lorcl-Byron, pardi! et dire que c’est moi qui ai préparé tout cela.
— Ma chère, tu es flouée! dit la poupée.
— Cliére, dit une autre femme qui crevait de jalousie, je connais Karinoff, c’est le plus loyal des hommes, il lient ce qu’il a promis.
— Bon! mais vous comptez sans Juliette.
— Ah! c’est juste!...
— Et Juliette n’est pas femme à laisser filer deux ou trois cent mille francs d’une maison où elle sera premier ministre.
— Mes petites chattes, dit le baron Benjamin d’un ton mielleux, si nous allions nous coucher? Le gantier d’en face ouvre sa boutique, les marauds se lèvent avec le soleil ; mais les gens comme il faut doivent se mettre au lit avec l’aurore.
— Baron ! dit la poupée, me reconduisez-vous?
— Si tu veux, mon enfant.
— Êtes-vous homme à m’aimer?
Il la toisa d’un coup d’œil.
— lié! hé ! dit-il, on pourrait faire quelque chose de loi. Tu es genlille, tu promets.
— Oui, dit-elle ingénument, mais je ne suis probablement pas votre affaire.
— Pourruoi?
— Parce que je suis encore trop jeune pour savoir mener deux intrigues haut la main et avoir cet amour mystérieux de rigueur, sans lequel, dites-vous, une femme n’a aucun attrait. Je ferais des loups et des impairs à chaque minute, et je serais capable de couronner l’œuvre en vous aimant; ce qui serait du dernier ridicule, n’est-ce pas?
Les convives du baron Benjamin partirent d’un éclat de rire, et on se leva de table.
Tout le monde s’en alla, excepté Léocadie qui se mit à souper et dit au garçon :
— J’ai rendez-vous ici avec un chasseur du prince Karinoff; quand il se présentera vous le ferez monter.
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