CANCANS
On comparerait volontiers le conir humain à un sol infécond où ie bîè germe difficilement, tandis que l’ivraie y pousse à merveille.
On écoute un bon conseil avec des défiances in* finies, mais un mauvais...
Le joyeux pianiste avait jeté dans le cœur et dans l’esprit de Gérard une semence fertile. La charge du petit bœuf avait porté ses fruits.
— Après tout, se dit Gérard le soir, je ne suis
LES NUITS DU OUAUTIED KllEDA.
pas marié avec Julielte!... et je n'ai pas fait de vœux éternels;.. Ah ! je sais bien que si elle devinait ma trahison je tomberais à ses genoux...
Mais la devinera -t-elle jamais?
C’est peu probable... D’ailleurs, je ne puis pas comme ça, de but en blanc, rompre avec Clémence.
Alfred a raison.
Cet aparté de Gérard, ce monologue qu’il se débita le soir, tandis que Juliette allait à son théâtre, devint sa règle de conduite à partir de ce jour.
Clémence vint répéter et demeura en possession du rôle.
Les anciens qui ont beaucoup parlé des mystères d’Isis et des fêles nocturnes de l’île de Cythère ne savaient pas le premier mot de l’intérieur d’un théâtre.
La femme nouvelle, c’est-à-dire celle qu’on engage, si elle n’a aucune liaison connue au dehors devient tout de suite un point de mire.
Un coin du foyer, l’ombre d’un portant, l’abri d’un décor, tout est prétexte pour embrasser impunément la nouvelle camarade et lui glisser une déclaration dans le tuyau de l’oreille.
Dès le premier jour, Clémence reçut les hom-
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I,ES KLITS
mages de tous, û commencer par ie directeur qui ne soupçonna point les prétentions de Gérard.
Gérard qui, au fond du cœur, n'aimait pas Juliette et avait grand besoin de toutes les théories du pianiste Alfred pour se donner du courage, Gérard devint jaloux.
Clémence enquêtait, Gérard enrageait.
Le troisième jour, le jeune premier lui dit :
— Cette petite Mortimer me plaît. Elle a du talent, j’ai mon idée...
Gérard pâlit et se mordit les lèvres jusqu’au sang; mais le jeune premier eut l’éveil
Le lendemain, on chuchota beaucoup au foyer.
— Savez-vous avec qui est Clémence? disait-on tout bas.
— .\vec le directeur?
— Non, avec Gérard.
— Gérard ?
— Oui.
— Et Juliette? dit Corinne, un grand premier rôle.
— Bah! répondit un comique, il fait si chaud ici qu’on se peut croire en Orient...
— Pays de la polygamie, ajouta une ingénue.
Le soir, Corinne dit à Gérard :
ni! QIIAIITIER RREDA. 201
— Mon petit, vous ne vous cachez pas assez avec Clémence Mortimer.
Gérard tressaillit des pieds à la tête et regarda Corinne avec stupeur.
— Juliette saura tout au premier matin.
Gérard balbutia, nia faiblement, avoua ensuite
avec fatuité et finit par supplierCorinne de ne rien dire.’
Huit jours s’écoulèrent.
Pendant ces huit jours, si Gérard avait été maître de son esprit et de toute sa raison, il eût pu faire sur lui-même une jolie élude psychologique.
Jamais, certainement, il n’avait plusaimôJuliette. ,,
11 montait bien tous les soirs rue de Laval, où Clémence arrivait furtive, encapuchonnée comme une femme honnête qui sort toute seule ; mais à onze heures moins un quart il la renvoyait avec une sorte de brutalité, car il allait chercher Juliette à son théûlrc.
Juliette avait le calme de ces beaux lacs des Alpes dans les tlols bleus desquels les glaciers étincelants mirent leur cime.
Vienne un souffle du vent des montagnes, et le lac se soulève, et le flot bleu devient gris, et la tempête éclate.
Gérard se faisait chaque soir celte comparaison et se disait qu’il voudrait Clémence à tous les diables.
Mais comment et pourquoi la quitter?
Elle avait accepté la suprématie mystérieuse de Juliclie dont elle disait un bien inüni ; c était en SC mettant à deux genoux que Gérard était parvenu à lui faire accepter quelque argent pour ses pressantes et cruelles nécessités...
Et puis, s’il abandonnait Clémence, tous les flâneurs de coulisses, tous les désœuvrés de théâtre n’élaient-ils pas là pour le ramener à ce sentiment si bête et si vrai de la jalousie qui puise sa force dans l’orgueil et non dans le cœur.
Les cancans, qu’on nous passe le mot, faisaient néanmoins leur chemin.
Du foyer, ils avaient gagné la salle, et de la salle le dehors.
Un soir, on avait jasé au café Véron du nouvel amour de Gérard.
Heureusement, S..., l’auteur dramatique, se trouvait là, et il avait imposé silence aux bavards.
Au reste, Juliette avait une telle besogne en ce moment, qu’on ne la voyait nulle part.
DU QUARTIER RREDA, J05
Elle créait un rôle important et la pièce devait passer dans quinze jours.
Or, ce n’étail certes pas à son théâtre que Juliette pouvait rien apprendre, bien que l’on y sût tout. Elle était adorée de ses camarades et tous, en son absence, avaient fait le serment de ne rien laisser arriver jusqu’à elle.
Au théâtre où l’on répétait la pièce de Géianl, c’était autre chose.
11 y avait là quelques amies de Léocadie la Rousse, et quelques hommes tombés sérieusement amoureux de la belle Clémence Mortimer.
Un jour, comme on commençait les répétitions d’ensemble avec les décors, un garçon de théâtre vint parler mystérieusement à Clémence qui sortait de scène.
Gérard fronça le sourcil et la suivit.
11 la vit décacheter une lettre d’une main fiévreuse et s’approcha d’elle.
A sa vue, Clémence cacha précipitamment la lettre dans son corsage.
L’occasion de faire une scène était trop belle pour que Gérard s’en privât.
11 fut niais et malhonnête ; Clémence émue, digne, mystérieuse.
— Mon ami, lui dit-elle enfin, quand je suis allée à vous, pleine de confiance, je vous ai dit que j’avais été très mallieureuse. J’ai un horrible secret dans ma vie, ne me le demandez pas.
Gérard insista pour voir la lettre, Clémence parla nettement de rupture.
Gérard oublia toute retenue et sortit du théâtre
avec éclat.
11 se jeta dans une voiture et arriva à Passy. Juliette l’attendait pour dîner.
— Mon ami, lui dit-elle, Paul Ü..., qui joue tous les soirs, est malade; on a changé le spectacle, j’ai ma soirée, que ferons-nousV
— Ah! dit Gérard troublé, car il songeait que sans doute Clémence ne manquerait point de venir rue de Laval. Mais Juliette, qui se souvenait du bonheur que Gérard avait de passer toute une soirée avec elle jadis, ne prit garde à son embarras et lui dit :
— Veux-tu que nous allions entendre de la bonne musique quelque part, à l’Opéra-Comiquc ou aux Italiens ?
— Je veux bien, répondit Gérard.
Et ils partirent.
Ni elle ni lui ne prirent garde à deux jeunes
ou QUARTIEH ORBOA. S05
gens qui, en les voyant passer sur le boulevard, dans une voilure découverte, quittèrent le café Riche devant lequel ils étaient assis et entrèrent avec eux au bureau de location de la salle Favart, où l’on donnait Zampa ce soir-là.
Gérard prit une loge découverte ; les deux jeunes gens louèrent deux fauteuils de galerie et, par une singulière coïncidence, ils se trouvèrent placés tout à côté de la loge de Juliette.
Au premier entr’acle, raltentioii de Gérard fui éveillée par un nom que prononcèrent les deux jeunes gens : Cléraencu!
— Qu’en as-tu fait? demandait l’un.
— Mon cher, répondit l'autre, les femmes sont pour nous quelque chose qui ressemble aux oiseaux de passage.
— Ahl
— Au printemps, j’ai ouvert la cage et l'oiseau s’est envolé. J’avais, du reste, achevé de croquer mon troisième oncle ; et, pour continuer la comparaison, lu sais que les oiseaux émigrent lorsqu’ils n’ont plus à becqueter. Mais, mon quatrième oncle étant mort...
— Le grain est revenu?
— Justement, et je l’ai fait savoir à Clémence.
Gérard était au supplice. Il y a pourtant bien des femmes qui se nomment Clémence, mais quelque chose lui disait que c’était de la sienne, de Clémence Mortimer qu’on parlait.
Juliette était ce qu’on nomme ou théâtre une (jobeuse; elle s’amusait pour son argent au spectacle et n’avait pas entendu un mot de la conversation des deux gandins, pas plus qu’elle n’avait remarqué la pâleur subite de Gérard et le frémissement de ses narines.
— Et où est-elle donc maintenant? dit celui qui, le premier, avait parlé de Clémence.
— Elle va jouer la comédie.
— Ah! et elle est toujours dans l’embarras?
— Elle vit de coquilles de noix.
— C’est peu, d’autant mieux qu’elle avait un bon estomac, n’est-ce pas ?
— Mes deux derniers oncles y ont passé.
Les trois coups du régisseur interrompirent cette conversation, et, pendant trois quarts d’heure, Gérard rongea sa moustache avec fureur.
Il se souvint de la lettre que Clémence avait reçue pendant la répétition.
Dans l’entr’acte suivant, les deux jeunes gens sortirent.
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— Ne vas tu pas faire un tour? dit Juliette à Gérard. Gérard n’attendait que cette permission. Il sortit. Comme il franchissait le seuil de la loge, Juliette ajouta :
— Tu m’apporteras une orange. J’ai soif.
Gérard s’en alla droit au foyer où les deux gandins se promenaient en lorgnant les femmes.
Il s’approcha et leur dit :
— Je vous demande mille pardons, messieurs, mais l’un de vous ne connaît-il pas une femme qu’on appelle Clémence Mortimer?
L’un des jeunes gens répondit avec une courtoisie parfaite :
— Certainement, monsieur, Clémence a été ma maîtresse pendant six mois.
Gérard devint livide, mais il se borna à répondre :
— En êtes-vous bien sûr, monsieur?
Le gandin ne se fâcha point :
— Monsieur, répondit-il, n’étiez-vous pas, tout à l’heure, dans une loge découverte ?
— En effet...
— Auprès d’une jeune et jolie femme qui a autant d’esprit que de talent et qu’on appelle Juliette?
Gct éloge de Juliette mima momentanément fiérard :
— C’est vrai, monsieur, dit-il.
— Or, poursuivit le gandin, vous devez être
M. Gérard?
Gérard s’inclina.
— Et si j’avais dit un mot sur mademoiselle Juliette, que vous aimez et qui vous aime, vous auriez parfaitement le droit de me répondre, comme vous l’avez fait à propos de Clémence. Mais monsieur, poursuivit le gandin, l’homme qui a une femme no doit point se battre pour sa maîtresse, et celui qui, comme vous, est l’heureux amant de Juliette ne saurait jouer à l’Othello à propos de Clémence Mortimer.
— Monsieur ! exclama Gérard, prenez garde!
— A quoi? fit le gandin, qui avait le flegme d’un joueur de whist.
— Qui vous dit que je n’aime pas Clémence Mortimer?
— Trois choses : la première, c’est votre présence ici; on peut avoir deux femmes, on n’en aime qu’une.
— Vous croyez! fit Gérard stupéfait.
— La seconde, c’est que Clémence n’aurait pas
eu besoin de vous demander à quitter Juliette, si vous l’aimiez réellement, et vous n’y pensez pas.
— J'attends la troisième raison, dit froidement Gérard.
— C’est que Clémence est une jolie fille qui ment à ravir, joue l’honnêteté au naturel et que vous avez la main beaucoup trop douce pour elle.
— Monsieur, dit Gérard, vous êtes un homm d’infiniment d’esprit, et, une conversation en ple< air, de bonne heure, ne me déplairait pas.
Le gandin sourit :
— Je vais vous faire un million d’excuses, dil-il, la conversation que vous me demandez est impossible pour demain. ^
— En vérité I fit Gérard, d’un ton railleur.
— Je prends un bain de lait tous les mercredis, entre neuf et dix heures. C’est le jour de mon pédicure et de mes créanciers. Je reçois ces derniers en me faisant tailler les ongles. Mais le jeudi je n’ai rien à faire.
— J’attendrai, dit Gérard.
— Que pensez-vous du pistolet, monsieur? reprit le gandin. N’est-ce pas que c’est une arme de pharmacien?
Gérard sourit.
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— Je suis de votre avis, dit-il.
— Mais l’épée ne vous déplaît pas?
— Au contraire, mes amis que j’aurai l’honneur de vous envoyer vous la proposeront.
— En achevant ces mots, le gandin remit sa carte à Gérard qui lut :