JALOUSIE
Dans la journée du lendemain, Gérard alla, comme de coutume, à la répétition.
Clémence lui apparut calme, souriante, radieuse comme l’innocence elle-même.
Et au moment où elle sortait de scène Gérard l’aborda :
— Clémence, lui dit-il, oseriez-vous me faire un serment?
Elle leva sur lui de grands yeux étonnés.
— Connaissez-vous M. Paul Gantois?
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Elle pâlit :
— Ah ! le misérable, dit-ellè.
— Vous l’avez aimé?...
Elle baissa la tête et une larme tomba de ses yeux.
— Pourquoi l’appelez-vous misérable?
— Parce qu’il m’a abandonnée lâchement.
— Est-ce lui qui vous a écrit hier?
— Oui.
— Merci de voire franchise, et pardonnez-moi d’avoir douté de vous.
Mais comme il faisait un pas en arriére, elle lui prit vivement la main :
— Gérard, dit-elle, quitlez-moi, ne me revoyez pas...; je porte malheur à qui m’aime..., je suis une créature maudite.
Mais Gérard répondit avec la bêtise de l’enthousiasme :
— Demain, je tuerai un homme.
L’avertisseur appela Clémence qui entra alors en scène.
Gérard, qui avait des chaleurs inusitées au cœui et dans la gorge, s’en alla au foyer où quelquesunes de ces dames tricotaient paisiblement en attendant que ce fût leur tour de répéter.
DU QUARTIER BUEDA. 2lo
Parmi elles se trouvait cette jolie fille dont le directeur fantasque n’avait point voulu pour le rôle de Cornélia et qui attendait, souriante et calme, que l’heure de la justice revînt pour elle.
En voyant Gérard, elle lui fit un petit signe amical.
— Venez vous asseoir là, dit-elle, j’ai beaucoup de choses à vous dire.
— De quoi s’agit-il‘.' dit Gérard.
— Tout à l’heure... quand nous serons seuls...
Ün répétait le quatrième acte, à la fin duquel tous les acteurs se trouvaient sur scène.
Marie Bernier, c’était le nom de la jeune première, se trouva seule alors avec Gérard et lui dit:
— Mon cher auteur, est-ce que vous aimez vraiment Clémence Mortimer?
— Je ne sais pas, répondit Gérard, qui tressaillit à cette question.
— Et Juliette?
Il eut un battement de cœur, une minute de sincérité et de remords :
— Ah ! fît-il, pouvez-vous me le demander?
— Eh bien ! reprit Marie Bernier, vous ôtes un grand enfant, car vous jouez l’amour de Juliette sur un coup de dés.
SC rappela les tristesses, les fièvres, les soubresauts du caractère de Gérard depuis quelques jours.
Puis elle regarda Clémence attentivement, sans colère.
— Vous êtes belle! dit-elle; Gérard est un homme de goût.
— Ah ! madame, murmura Clémence, joignant les mains et glissant aux genoux de Juliette, sauvez-le, au nom du ciel !
Juliette tressaillit.
— Lesauver! dites-vous, il court donc un danger?
La torpeur où celle élrange révélation avait
plongé son cœur se dissipa.
Elle saisit violemment la main de Clémence et lui dit :
— Quel est ce danger?
— Il se bat.
— Quand?
— Demain.
— Avec qui?
— Avec un homme qui a été mon amant... et avec qui il s’est pris de querelle hier, dans un entracte, à l’Opéra-Comique.
Juliette se souvint, en effet, que Gérard était rentré dans la loge un peu ému.
— Ah ! dit-elle, et c’est pour vous qu’il se bat?
Clémence baissa de nouveau les yeux et se tut.
— Que voulez-vous donc que je fasse ? murmura Juliette qui se sentait mourir.
— Sauvez- le !
— Comment?
— En rempêchant de se battre.
— C’est vous qui pouvez cela, et non moi.
Clémence avait pris l’habitude de se tordre les mains, et s'en tirait fort bien, du reste; elle poussait au besoin de petits cris gutturaux, et versait des larmes grosses comme celles d’un cerf aux abois. ■
Juliette la releva et lui dit :
— Vous l’aimez donc bien?
Clémence ne s’attendait pas à cette question.
— Mais vous aussi, lui dit-elle, vous l’aimez...
— Oh! moi dit froidement Juliette, c’est fini.
Un éclair passa dans les yeux de Clémence et dura ce que dure un éclair ; mais il brûla ceux do Juliette.
Elle reçut au cœur un nouveau choc électrique, et quelque chose lui dit que Clémence mentait.
La nouvelle Cornélia répétait :
— Sauvez-le! Sauvez-le!...
DU QUAUTIKP. lîUEDA.
pricieux directeur, tandis qu’elle traversait le jardin, et Juliette éprouva une sensation étrange, indéfinissable.
Dans cette femme, elle devinait une rivale.
Clémence s’était fait une physionomie tour* mentée et fatale.
— Madame, dit-elle en entrant précipitamment dans la maison, pardonnez-moi d’entrer ainsi chez vous, mais je suis à moitié folle.
Il y avait au rez-de-chaussée de la maison une petite pièce dont Gérard avait fait son cabinet de travail et dans laquelle Juliette avait coutume de se tenir le soir, quand elle étudiait. Clémence y entra tout droit et se laissa tomber sur un siège.
Juliette prit le flambeau des mains de sa femme de chambre et renvoya celte dernière. Puis elle posa le flambeau sur une table, ferma la porte et vint se placer devant Clémence, qui jetait autour d’elle des yeux hagards.
— Qui êtes-vous, madame, lui dit-elle avec douceur, et que me voulez-vous?
— Je suis d moitié folle, répéta Clémence.
— Je le croirais sans peine, madame, dit Juliette avec calme, mais comme ma maison n’est pas un hospice d’aliénés...
— Ah! s’écria Clémence, vous ne devinez donc pas?
— Je ne devine absolument rien.
— Mais vous ne savez donc pas qui je suis?
— Je vous vois pour la première fois.
— Je m’appelle Clémence Mortimer.
— Voilà un nom que je n’ai jamais entendu prononcer.
Clémence se tordit les mains.
— Mon Dieu! mon Dieu ! mais elle ne sait rien, murmura-t-elle. Comment lui dire?...
Juliette pressentait quelque horrible chose, mais c’était la femme forte par excellence et son visage demeura calme.
— Je suis la mnîircsse de Gérard, dit enfin Clémence.
Juliette chancela ,: elle reçut un choc électrique au cœur et dans tout son être, mais en ce moment Dieu lui accorda une force surhumaine.
— Ah ! dit-elle, vous êtes la maîtressedeGérard ?
— Oui, dit Clémence en baissant les yeux.
— Depuis quand?
— Mais... depuis quinze jours... depuis que je répète dans sa pièce...
Ces mots ouvrirent ù Juliette un horizon ; elle
DU OUARlllia ItllEUA. 211
Comme il quittait le théâtre, le joyeux pianiste
I aborda sous le péristyle.
Alfred était un des témoins choisis par Gérard pour la rencontre du lendemain.
— Mon cher bon, lui dit-il, je crois que lu t’es embarqué un peu à la légère hier, dans celle affaire de duel.
— Comment cela?
— Ce monsieur Paul Gantois, tout attaché d’ambassade qu’il est, me fait reflet d’un aventurier.
II occupe deux mansardes, rue Lafütte, il n'est d'aucun cercle et on ignore l’ambassade à laquelle il appartient.
— Peu m’importe ! dit Gérard avec rage, je me battrai!...
Puis il écrivit à Juliette :
« Je suis à Paris, je rentrerai ce soir de bonne heure. »
Gérard avait la rage au cœur, il voulait avoir une explication avec Clémence Mortimer.
Il avait diné avec Alfred.
Celui-ci le suivit rue de Laval, premetlanl de s’en aller aussitôt que Clémence arriverait.
Mais les heures s’écoulèrent et Clémence ne vint pas.
IB
DU QUAUTIEU DREDA.
VOUS appelleriez au secours, ne viendrait pas. D’ailleurs les pistolets de salon ne font pas de bruit.
— Mais vous voulez donc m’assassiner ! s’écria Clémence épouvantée.
— Non, je veux me battre avec vous. Si vous n'aimez pas Gérard, je vais vous jeter ù la porte ; mais si vous l’aimez, il faudra acheter le droit de le conserver.
Et Juliette tendit un des pistolets à Clémence, ajoutant :
, — Nous allons faire feu en môme temps !...
Clémence poussa un cri, recula encore et ne prit pas le pistolet !
— Ah 1 murmura-t-ellc d’une voix fiévreuse, cette femme est folle !
Elle entendit un bruit sec et métallique, c’élait Juliette qui armait son pistolet :
— Si vous ne me dites pas la vérité, ajouta celte dernière, je vous tue !
Clémence tomba à genoux.
Grâce I dit-elle.
— Vous n’aimez donc pas Gérard?
Elle ne répondit pas et demeura à genoux suppliante.’
— Mais osez donc l’avouer? dit Juliette.
— J’avais fait un pari... j’ai cru le gagner... balbutia Clémence Mortimer.
— Avec qui?
— Avec Léocadie.
Ce nom fut un trait de lumière pour Juliette.
— Ah ! dit-elle, je comprends tout. C’est encore la conspiration des gandins.
Puis elle eut un rire nerveux :
— Dites donc, ma petite, fit-elle, vous jouez tiop bien la comédie pour n’avoir pas vu une foule de mélodrames; il n’en est pas un où il n’y ait cette scène : un homme dit à un autre : « Si vous savez une prière, faites-la, car je vais vous tuer!... » Eh bien! ma petite, poursuivit Juliette, j’ai bonneenvie de faire du mélodrame réel. Je suis un peu blasée, j'ai trente ans. Je n’aimais au monde qu’un homme, Gérard, et, grâce à vous, il m’a trompée. Si je vous tuais là? Qu’en pensez-vous? J’ai joué la comédie quinze ans pour me faire une réputation. Je tiens une célébrité dans la main. Si je vous tue, je passe immortelle dans les fastes du monde galant et le jury m’acquittera, soyez-en sûre !...
Juliette ne riait plus; elle parlait avec le sangfroid terrible de la femme qui, ayant perdu son bonheur, est décidée à tout.
DU QUARTIER BRËDA.
— - Ma petite, lui dit-elle, je crois que vous n’,t'tes pas assez forte pour moi.
Clémence se redressa comme si elle eût vu surgir devant elle la tôle triangulaire d’une vipère.
— Vous, dit Juliette, vous n’aimez pas Gérard, d’abord.
— Madame...
— Ensuite, la scène étrange que vous êtes venue me faire me prouve que vous ôtes un instrument.
Ce mot fit pâlir Clémence.
— Écoulez, reprit Juliette, il y a un an que toutes mes bonnes camarades se sont liguées avec tous les gandins de la terre pour me séparer de Gérard...
— Je ne vous comprends pas, madame, balbutia Clémence.
Mais Juliette ferma la porte à double tour et mit froidement la clef dans sa poche.
— Vous ne sortirez pas d’ici, dit-elle, que vous ne m’ayez tout dit.
— Vous ôtes folle, madame, et la jalousie vous aveugle, dit Clémence qui essaya de payer d’audace ; je n’ai rien à vous dire, si ce n’est que j’aime Gérard.
— Que feriez-vous donc pour le lui prouver?