C MARSEILLAIS QUI A TUÉ UN LIÈVRE
Le café Bodoul, situé dans la rue Saint-Ferréol, à Marseille, est très-bien fréquenté, comme on dit.' Les jeunes gens riches, les négociants sérieux y jouent aux dominos tous les soirs.
Le Marseillais, dont on s’est beaucoup moque, est un peuple intelligent, hospitalier, artiste et poète.
Tout citoyen de Marseille fait des vers; tout Marseillais est chasseur.
Chacun fait ou a fait une tragédie, et possède un poste à grives sur le coteau de Montolivet ou dans le golfe de Saint-Henri.
Par exemple, le Marseillais qui fait jouer sa tragédie est rare, et celui qui finit par tuer une grive plus rare encore I •
Mais le poêle et le chasseur sont vantards, et le soir, après le théâtre, le café Bodoul est rempli de Jeunes amants des Muses qui montrent des lettres de félicitation de Victor Hugo, et d’intrépides Nemrod qui vous font, à propos d’une chasse aux grives, d’épiques récits à faire pâlir Numa dans la Chasse au Chastre de Méry, mise en lumière par Alexandre Dumas.
Or, ils étaient là, un soir de février, dix ou douze lions de l’asphalte marseillais, contant leurs prouesses poétiques et cynégiüques.
— Moi, disait l’un, j’ai un poste tout près du Faro où je tue chaque matin ma douzaine de grives avant déjeuner.
— Moi, répondit un autre, je vous dis que toutes ces chasses-là sont bonnes pour les enfants. Je reviens de la montagne, de l’autre côté de la Durance, crtj’ai tué un lièvre.
Un sourire incrédule effleura toutes les lèvres;
on se regarda avec un étonnement qui frisait l’inperlinencc.
Un Marseillais qui a tué un lièvre ! cela ne s’est jamais vu
Le propos était même si étrange, si audacieux que tous les yeux se tournèrent vers un des habitués qui fumait silencieusement dans un coin du café et paraissait ne prêter qu’une médiocre attention à la conversation.
— Que penses-tu de cela, toi? lui dit un de ces messieurs.
Le personnage interpellé était un grand jeune homme d’à peine trente ans, au front pâle, aux yeux bleus, à la taille élégante, et à la mise irréprochable.
11 se nommait Henri Morfontaine, tout court, ajoutait un de sur ses cartes, risquait au-dessus un lortil de baron et passait pour le Marseillais le plus vantard qu’on ait jamais vu sous ce ciel éternellement bleu qui se reflète dans la Méditerranée.
— Eh bien ! as-tu entendu Alfred Frigou ?
— Oui, dit Henri de Morfontaine.
— Et tu crois qu’il a tué un lièvre ?
— Je le crois, et cela m’est bien égal...
Jamais, en toute auti'e circonstance, on n’eût
avoué devant Henri Morfontaine qu’on avait tué un lièvre qu’il ne se fût vanté, aussitôt, d’avoir tué un loup ; et si on eût parlé d’un lion, il eût incontinent riposté par un éléphant.
Ce calme avec lequel il accueillait l’invraisemblable prouesse du Marseillais qui revenait de la monlagney parut si extraordinaire qu’un des habitués murmura :
— Je crois bien qu’Henri est malade.
— Ou fou, ajouta un autre.
— Fou et malade à la fois, dit Henri, je suis amoureux.
Le Marseillais enfoncé dans la poésie et l’amour de la chasse a rarement le temps d’étre amoureux; et si la fantaisie lui en prenait il obéirait à sa nature et au lieu de chercher une passion réelle, il se contenterait d’en inventer une et de raconter à la galerie ses amours imaginaires avec une femme qui n’existerait pas.
Un des amis de Henri Morfontaine, tout à fait Convaincu de cette vérité, se mit à rire et dit :
— La blague de notre ami le baron a changé de courant. Elle a quitté la chasse pour l’amour.
— Je ne blague pas, dit Henri avec tristesse, je suis amoureux.
— De qui? fit-on d’un air de doute.
— D'une femme que je ne connais pas.
— Naturellement.
— Où demeure-t-elle, cette femme?
— Dans une petite maison, au bord de la mer, dans le golfe Saint-Henri. C’est une parisienne. Elle est là depuis Quinze jours... avec son mari... ou son amant... Je ne sais pas au juste... Cependant, je parierais pour le mari... elle a la tournure d’une femme lioomHc.
Comme Henri Morfontaine parlait ainsi, assis devant le poêle, et entouré de la demi-douzaine d’habitués, la porte du café s’ouvrit, un homme entra sans faire grand bruit et alla s’asseoir à une table isolée.
Cet homme portait une perruque blonde, une barbe blonde, d’épaisses moustaches tirant sur le roux, et une redingote boutonnée militairement et ornée de rubans assortis.
— Tiens I dit un des jeunes gens tout bas, c'est le colonel prussien qui vient, chaque soir, prendre sa bavaroise.
Henri Morfontaine se retourna et regarda avec curiosité.
Le colonel tressaillit avec un brusque mouvement de surprise.
Puis, comme la conversation continuait, il appela un garçon et, tout en lui demandant sa bavaroise, il lui dit à mi-voix, avec un accent des plus tudesques ;
— Est-ce que ce monsieur qui est là bas, devant le poùle, n’est pas le prince Karinoff ?
— Non, monsieur, répondit naïvement le garçon, il ne vient pas de princes ici. C’est M. le baron de Morfonlaine.
— Où demeure-t-il ?
— Aux allées de Meillan, porte 19.
— Tarteiflle! grommela le Prussien, si cet homme ne ressemble pas au prince Karinoff comme une goutte d’eau à une autre, je veux être pendu.
11 inscrivit sur un carnet le numéro 19 et le nom de Morfontaine, prit un journal, fit semblant de lire et écouta attentivement la conversation qui se déroulait autour du poêle.
Henri continuait :
— Ils ont une vie fort retirée. Le jour, les persiennes sont closes, le jardin silencieux. J’ai passé vingt fois sous les murs qui baignent dans la mer, avec mon bateau, et je n’ai jamais pu voir le mari.
— Mais tu as VU la femme?
— Une fois, je suis demeuré ébloui.
Ici le caractère marseillais poussa sa petite pointe :
— Et, ajouta Henri Morfontaine, je crois que je lui ai fait de l’effet, aussi, car elle a vivement formé la persienne, en poussant un petit cri.
- Tu es si joli garçon ! murmura un des audi> leurs avec ironie.
Henri poursuivit :
— Depuis ce temps-là, je suis fou, je perds le boire et le manger, et je ne sais comment revoir mon inconnue.
Le colonel prussien qui, sans doute, savait tout ce qu’il voulait savoir, se leva, paya sa bavaroise, salua et sortit.
. C’est lui que nous allons suivre.
H était plus de minuit, les boutiques étaient fermées et un garçon de l’hôtel des Empereurs sommeillait étendu sur une banquette.
Le colonel se fit conduire au somptueux appartement qu’il occupait au premier étage, avec sa femme, madame la baronne de Wilmliaüsen.
Car ce colonel, on l’a deviné, c’était encore et toujours notre vieille connaissance, M. le baron
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de Wilmhaùsen qui s’élait rendu en toute hàle aux ordres de Léocadie, son tyran femelle.
Seulement il avait remplacé sa barbe blanche par une barbe blonde, et son titre de major par celui de colonel.
Du même coup la rousse Léocadie s’était faite baronne.'
Comme le colonel entrait, il trouva Léocadie occupée à écrire.
La Californienne avait le sourcil froncé, et le tremblant baron devina que la température était à l’orage.
— MoJi cher, dit Léocadie, vous n'êtes bon à rien. Depuis un mois que nous sommes ici, vous n’avez pas encore su découvrir ce que je cherche.
— Que cherchez-vous ? demanda le baron avec flegme.
— Un certain Émile Moranval, ex-quart d'agent de change de Paris, aujourd’liui perdu dans la plèbe commerciale de Marseille.
* — Je sais bien que vous m’avez donné mission
de retrouver cet individu, répondit le baron, mais le signalement est si vague I...
— Et vous êtes si simple! dit la baronne rousse. Eh bien! jel’ai trouvé, moi.
ÔOO LES NUITS
— Ah !
— Je suis allée au spectacle ; la première personne que j ai aperçue à l’orchestre, c’est notre homme. Une ouvreuse a complété mes renseignements. A Marseille, Émile Moranval s’appelle Charles Bonhommé. C’est une question de dettes. 11 est courtier de commerce, gagne misérablement sa vie, loge en un taudis de la rue de Malte, regrette Paris comme les anges déchus le Paradis, et est assez perdu de vices et de mauvaises actions pour faire tout ce que je voudrai.
— Ah I dit flegmatiquement le baron.
— Voyez ce que je lui écrisv
Et Léocadie mit sous les yeux du baron la lettre qu’elle adressait à M. Charles Bonhommé :
a Cher Émile,
« Vous êtes pauvre, vous avez des dettes, et si vous possédiez dix mille francs, vous seriez dans quarante-huit heures à Paris, cherchant à revoir Juliette. Est-ce vrai? »
— Juliette? interrompit le baron, il l’a donc connue?
— Il est peut-être le seul homme quelle ait aimé avant Gérard. U a commencé sa ruine avec
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elle, mais c’est une honnête fille, comme vous dites, vous autres hommes, et quand elle a su qu’il était sur une mauvaise pente, elle a voulu l’arrêter. Alors il l’a quittée pour une demi-douzaine de drôlesses qui l'ont croqué jusqu’aux os ; mais il aime toujours Juliette, j’en suis sûre.
— Eh bien ?
— Poursuivez, dit Léocadie, qui remit la lettre
sous les veux du baron.
Le baron lut :
a Si on vous promettait dix mille francs et la possibilité de revoir Juliette, viendriez-vous à , un rendez-vous? Si oui, suivez le porteur de ce billet qu’on ne croit pas devoir signer. »
— Maintenant, dit le baron, je ne vois pas ce que vous voulez faire, mais je vais vous prouver que, moi aussi, j’ai la main heureuse.
— Voyons?
— J’ai trouvé ce soir un jeune homme qui aime Juliette.
— Boni après?
— Et ce jeune homme ressemble si parfaitement au prince Karinoff qu’il m’a bien fallu m’incliner devant cctic loi mystérieuse des Sosies qui, jusqu’à présent, m’avait trouvé incrédule.
3W LES NUITS DD QüARTIEIl BREDA.
— Ah! si vous n’avez pas eu la berlue, vieux drôle i s’écria iiéocadie, nous aurons defières rentes sur nos vieux jours, car je crois que voilà enfin trouvé le fil qui manquait à mon intrigue.
Et Léocadie se mit au lit non pour dormir, mais pour rêver à ses infernales machinations!