UN ANONYME A M. LE BARON HENRI DE MORFONTAINI
« Monsieur le baron,
« La dame mystérieuse du golfe Saint-Henri vous aime, mais c’est une pauvre recluse, courbée sous la tyrannie d’un homme qui lui fait jmier un rôle au-dessus de ses forces.
« Si vous voulez avoir des renseignements précis, trouvez-vous demain soir à huit heures, tout en haut du boulevard du Musée, à l’entrée de la plaine Saint-Miche).
LES SülTS
« Vous verrez une voilure de place arrêtée, vous vous approcherez el l’on vous dira :
« — Montez, mon prince I
« C’est le mot d’ordre. »
Quand M. Henri de Morfontaine reçut cette lettre k il était encore au lit.
C’était un jeune homme riche qui vivait en garçon.
Il avait un tilbury, un groom et une cuisinière , et habitait un premier étage dans une belle mai* son des allées de Meillan.
Sa première pensée quand sa joie fut calmée fut de courir au café Bodoul pour raconter sa bonne fortune, et montrer sa lettre à tout le monde.
Mais, à midi, le café Bodoul est désert. Tout le monde travaille à Marseille et les vraies réunions d’oisifs n’ont lieu que le soir.
Or, comme le rendez-vous assigné était pour huit héures, il s’ensuivit que M. le baron Henri de Morfontaine s’y rendit avant d’avoir pu faire part de son bonheur futur à tous les habitués du café Bodoul.
Mais il comptait se rattraper joliment le lendemain.
DU niIARTlED BREDA. 305
La lettre n était point une mystification, la voiture attendait. Une voix de femme murmura :
— Est-ce vous; mon prince
Et comme la nuit était sombre, les becs de gaz éloignés et la femme de la voiture encapuchonnée, Henri crut tout d’abord avoir affaire à la mystérieuse recluse du golfe Saint-Henri.
H prit, une petite main gantée qu’on lui tendit et la porta' vivement à ses lèvres.
Un éclat de rire moqueur le détrompa, suivi de CCS mois :
— Ce n’est pas elle !
Puis Léocadie la Rousse qui allait vite en besogne et parlait, au besoin, la langue concise des protocoles, dit au lion marseillais :
— Êtes-vous homme à jouer un rôle?
— Cela dépend.
— Aimez-vous beaucoup celte femme ?
— Je ferais des folies pour arriver jusqu’à elle.
— H faut en faire. Mais, d’abord permettez que je vous regarde !...
Le cocher de la voiture qui, sans doute, avait des instructions précises, s’arrêta sous un bec de gaz et le visage dé Henri fut éclairé en plein.
Léocadie étoufTa une exclamation de surprise :
— Oh 1 c’est frappant ! dit-elle ; à dix pas Juliette s’y trompera.
— Qu’esl-ce que Juliette?
— C’est elle.
— Ah ! et elle m’aime?
— Non pas vous, mais un homme à qui vous ressemblez si extraordinairement, que je m'y serais trompée moi-même.
— Et... cet homme...
— C’est un Russe, le prince Karinoff. Maintenant, dit Léocadie, votre amour pour cette femme est-il vraiment très-grand?
— J’en perds la tête.
— Voulez-vous être heureux ?
— Que faut-il faire?
— Disparaître pendant quinze jours de Marseille et vous laisser enfermer dans une maisonnette voisine de celjc qu’elle habile, faire tout ce que je voudrai, ne parler ni n’écrire à personne de vos connajssances, et répondre au nom de prince Karinoff.
— C’est-à-dire que je serais aimé par procuration ? ...
DO QUARTIER OREOA. 307
— Qu’est-ce que cela vous fait, pourvu que vous le soyez ?
— Au fait, vous avez raison, répondit Henri de Môrfontaine qui songea qu’il aurait un peu plus tard une belle histoire à raconter aux habitués du café Bodoul.
XXYIII
«RRIÈRE'SAISON
Il y avait deux mois qu’ils avaient quitté Paris, ils s’en étaient allés à Rome, puis à Naples, s’aimer sous le ciel bleu, comme ils s’aimaient autrefois sur les âpres falaises normandes.
Mais l’azur a ses trahisons.
L’ennui est une conséquence forcée du soleil éternel, du ciel toujours bleu, de la mer toujours indigo !
Le beau temps perpétuel agace les nerfs beaucoup plus qu’un jour de pluie ; et tout l’esprit
de Julielte, et sa charmante humeur parisienne, et ce rire affectueux qui retentissait comme une chanson, n’avaient pas empêché Gérard de songer plus d’une fois à ce cher macadam détrempé qui coule, fleuve jaune, sur le boulevard, et qu’on traverse bravement le soir pour aller au théâtre.
Paris et son brouillard ne lassent jamais.
Ils arrivèrent à Marseille dans les premiers jours de février.
Paris grelottait encore, mais cette gueuse parfumée qu’on nomme la Provence avait déjà mis en scène ses touffes de violettes, ses champs d’immortelles jaunes, ses petits bois de pins tout frémissants de la brise marine, et son golfe d’un bleu désespérant sur lequel couraient voluptueuses et nonchalantes des voiles blanches comme des ailes d’alcyons.
La maisonnette aux volets verts appartenait à un honnête Marseillais qui la louait toute meublée.
Juliette avait encore un mois de congé. Gérard, mordu par la soif ardente du théâtre, voulait faire un autre drame.
Ils s’installèrent pour un mois dans la maisonnette. Gérard se mit au travail, Juliette fit de la musique.
Un soir, comme elle était à la fenêtre, elle se prit à suivre des yeux un de ces jolis canots d’a> maleur qui n'ont qu'une voile latine et qui font la joie des Marseillais épris des régates.
Le canot courait des bordées à trois cents mètres au large.
Il était monté par deux hommes vêtus de vareuses rouges et coiffés de petits chapeaux cirés. Un mousse était à la barre.
On eût dit la Belle-Uovlense ou la J olie-Canotière ou toute autre embarcation du port d’Asnières ou de Joinville-le-Pont.
Juliette, mue par une vague curiosité, prit une longue-vue et la braqua sur le canot
Mais la longue-vue lui échappa des mains et elle eut un affreux battement de cœur.
Dans l’un des deux hommes qui montaient le canot, elle avait cru reconnaître le prince Karinoff.
Le canot gagna le large, et alors Juliette respira.
Seulement elle se répéta ce mot terrible qu’elle avait murmuré le soir de la première de Gérard •
— Comme il m’aime!
Et elle fut toute pensive le reste du jour.
Le lendemain, une âpre curiosité la reconduisit
Dü (JUAUTIER BREBA.
à sa fenêtre; elle y passa une partie de la journée, mais le canot ne se montra point au large.
. — Je me suis trompée ! pensa-t-elle.
Les jours suivants, la mer fut veuve du canot mystérieuï.
— Si c’était le prince, se dit Julieflc, il serait revenu.
Mais, un matin, comme elle soulevait scs persiennes, le canot passa brusquement sous les murs du jardin.
Cette fois Juliette jeta un cri et laissa retomber sa persienne.
Elle croyait bien, cette fois, avoir reconnu le prince ; et M. le baron Henri de Morfontaine, par extraordinaire , ne s’était point vanté lorsqu’il avait prétendu au café Bodoul qu’il avait produit un certain effet sur la mystérieuse habitante du golfe Saint-Henri.
A partir de ce jour, Julielte ne souleva plus sa persienne; mais, abritée derrière, elle vit passer plus d’une fois au large le canot que montait cet homme qu’elle prenait pour le prince Karinoff.
Et elle éprouvait un sentiment de pitié profonde pour un malheureux qui devait souffrir le martyre.
Ün jour, il y en avait trois que LéoCadie Id
Rousse s’était mise en rapport avec.M. Henri Morfontaine, Gérard reçut une lettre par la poste.
E..e venait de Marseille et portait en marge ces mots ;