THÉÂTRE DU GYMNASE, A MARSEILLE
Le directeur s’excusait d'avoir pénétré le secret de la retraite de Gérard, lui annonçait qu'il allait jouer sa pièce et le suppliait d’assister à la répétition générale.
Gérard, qui s’ennuyait quelque peu, accepta.
11 se rendit à Marseille ; Juliette refusa de l’accompagner.
— Va, lui dit-elle, je ne veux pas quitter notre chère retraite. J’irai à la première, et ce sera bien beau de ma part, car je connais un peu trop la pièce, ayant assisté à sa confection.
Gérard partit enchanté.
 minuit, il revint, le front soucieux, la parole brève et cassante comme du bois mort en hiver.
— Mais qu'as-tu donc? lui demanda Juliette toute surprise.
— Rien.
Et il SC coucha.
DU QUAKTIER BREOA. 315
Le lendemain, il était de pareille humeur.
— Âh ça, mon bon ami, dit Juliette, comme ils se mettaient à table pour déjeuner, me feras-tu Thmineur de me dire ce que tu as? ,
— Je suis jaloux, dit sèchement Gérard.
— Et de qui? fit Juliette en tressaillant.
— D’un homme qui vous poursuit partout, le prince Karinoff.
Juliette pâlit.
— Il est à Marseille, poursuivit Gérard, il était dans une baignoire, hier, pendant la répétition. Je l’ai bien reconnu, quoique je ne l’aie vu qu'une fois en ma vie.
— Veux-tu que nous retournions à Paris? dit imprudemment Juliette.
— Ah ! dit Gérard, j’avais donc deviné juste. Tu savais qu’il était à Marseille.
— Oui, dit-elle simplement, mais puis-je empêcher un homme de m’aimer? Je ne l’aime pas, tu le sais bien... et je te l’ai prouvé!... Veux- tu que nous retournions à Paris?
— Non, dit brusquement Gérard. Je ne veux pas avoir l’air de fuir devant lui.
Il fut désagréable et quinteux le reste de la journée et évita toute nouvelle explication.
Le soir, il retourna à Marseille.
C’était le lendemain qu’on devait jouer sa pièce ; mais de certaines difficultés de mise en scène avaient nécessité une dernière répétition, dite de raccords.
Gérard, pendant un cntr’acte, descendit au café du théâtre.
Deux jeunes gens causaient dans un coin, en buvant de la bière.
L’un d’eux disait à l’autre :
— Es-tu resté longtemps avec Juliette?
A ce nom, Gérard tressaillit et tourna la tête.
— Environ deux ans. C’est le bail qu’elle fait avec tous ses amants. Elle est désintéressée la première année, elle commence à vous plumer les six premiers mois de la seconde ; elle vous trompe les six derniers.
Il y a bien des femmes, en ce monde, qui portent le nom de Juliette, mais Gérard eut le pressentiment que c’était de la sienne qu’on parlait.
— Ah! dit encore l’un des deux jeunes gens, elle vous trompe les six derniers mois?
— Oui, c'est une femme d’habitudes. Elle ne vous lâche pas du premier coupj elle commence par se détacher petit à petit.
La cloche du théâtre se fit entendre et les deux buveurs se levèrent.
Gérard gagna, en trébuchant, la porte des artistes, il songeait au prince EarinofT.
A l'entr’acte suivant, il revint au café, espérant y retrouver les deux buveurs ; mais à la place même où il les avait vus, il y avait deux autres personnages qui attirèrent tout de suite l’attention de Gérard.
. Ils étaient vêtus comme des laquais de grande maison qui se dispensent de la livrée. L un d’eux portait de grosses moustaches et avait l’air d’un chasseur.
Ils causaient mystérieusement, dans une langue que Gérard ne comprenait pas, mais qu’il reconnut pour être la langue russe.
Dans leur conversation, ils prononcèrent un nom qui retentit jusques au fond du cœur de Gérard : Karinoff!
Puis l’un d’eux eut un sourire qui hérissa les cheveux de Gérard et tira de sa poche une ciel qu’il montra, en prononçant les mots français jardin et bateau.
Gérard eut le vertige.
Nature inquiète, soupçonneuse, il eut Jiientôt,
préparé par la conversation des deux jeunes gens, imaginé tout un plan de trahison, ourdi selon lui par Juliette.
Le prince avait une clef du jardin ; et c’était par mer qu’il comptait revoir Juliette, et peut-être l’enlever.
Gérard ne remonta pas au théâtre; mais il se jeta, comme un furieux, dans une voiture déplacé et donna l’ordre au cocher de le conduire à la mai* son du golfe Saint-Henri.
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