‹ Les nuits du quartier Breda julietteChapitre 31 sur 32 · LE FAUX PRINCE · texte numérisé non relu

LE FAUX PRINCE

Julietlc était restée seule.

Elle n’avait emmené de Paris que sa femme de chambre, une fille qu’elle avait depuis fort longtemps à son service.

Le jardinier et sa femme lui servaient de dômes- ’ tiques; mais ils s’en allaient à la nuit tombante et se retiraient dans un petit pavillon qui était au fond du jardin.

Juliette et Gérard demeuraient donc seuls, la nuit, avec la femme de chambre.

Ce soir-là, tout émue encore de l’espèce de scène que Gérard lui avait faite, Juliette était allée s’asseoir dans le jardin, prêtant une oreille inquiète au bruit des vagues, et regrettant presque les premiers mois de son union avec Gérard.

La cloche qui se trouvait à la porte d'entrée tinta tout à coup.

Juliette se leva vivement. Etait-ce donc Gérard qui rentrait? Il était dix heures à peine. La veille, il n’était venu qu'après minuit.

La femme de chambre accourut, toute bouleversée :

— Madame... madame... dit-elle, venez vite

— Qu’est-ce donc? demanda Juliette effrayée.

Pour comprendre l’émoi de la femme de chambre il faut savoir qu elle était depuis près de dix ans au service de Juliette et qu’elle avait connu ses différentes liaisons.

On avait sonné, elle était allée ouvrir; puis elle avait reculé stupéfaite.

Un homme était devant elle qui lui disait :

— Où est Juliette? il faut que je voie Juliette!...

Cet homme, c’était M. Émile Moranval..

Et comme la femme de cliambre hésitait, il l’avait repoussée et était entré malgré elle.

Il était pâle, tète nue et avait ses vêtements en désordre.

La femme de chambre, alors, était venue chercher Juliette.

Juliette recula comme avait reculé la femme de chambre, en reconnaissant Moranval.

Celui-ci qui paraissait en proie à une terrible agitation lui dit:

— Si tu ne me sauves, je suis un homme perdu !

Léocadie avait dit vrai. Juliette n’avait aimé qu’un seul homme avant Gérard. C’était ce Moranval, être déchu et flétri aujourd’hui-, mais jadis bon et charmant garçon, distingué et plein de cœur.

Juliette eut un retour de jeunesse ; elle se laissa prendre à ces traits bouleversés, à ce visage amaigri, à ces vêtements en lambeaux.

— Mais, malheureux ! dit-elle, qu’as-tu fait?

— La misère I dit-il, d’une voix affolée.

— Qu’as-tu fait? répéta-t-elle.

— J’ai volé.... on me poursuit.... c’est le bagne... Cache-moi!...

— Te cacher... mais où?... mais comment? fit

LES NUFTS

Juliette éperdue et songeant que Gérard allait venir!...

L’être dégradé poursuivit :

— J’ai retenu mon passage à bord d’un navire qui part demain matin, un canot viendra me prendre ici avant le jour, mais il me faut deux mille francs, et je n’ai pas cent sous !

— Deux mille francs! exclama Juliette qui perdit la tête. Elle se souvenait que Gérard avait écrit à Paris la veille pour faire venir de l’argent.

11 n’y avait pas cinq cents francs dans la maison.

— Je crois que je deviens folle, murmura-t-elle.

Et comme elle disait cela, on sonna de nouveau.

— Mon dieu ! s’écria Moranval, on me poursuit... c’est eux, n’ouvre pas!...

Il y avait dans la maison une cave. Juliette en ouvrit la porte et y poussa Moranval.

Puis elle fit un signe à sa femme de chambre qui alla ouvrir.

Celle-ci jela un nouveau cri.

Juliette, hors d’elle-même, courut à la porte.

Il y avait un homme enveloppé dans un grand manteau dont le collet lui cachait à demi le visage, mais Juliette vit les yeux, le regard et sentit ses jambes fléchir. La route était déserte, la nuit

obscure. La lampe que la femme de chambre te> nait à la main vacillait au souffle du vent.

Juliette reconnut ou plutôt elle crut reconnaître le prince Karinoiï.

Le faux prince lui fendit un portefeuille. Juliette, frappée de stupeur, allongea machinalement la main et le faux prince disparut dans les ténèbres.

Juliette hébétée regarda le portefeuille ; il exhalait une odeur de cuir de Russie et était marqué d’un P et d’un K, les initiales du prince Karinoff.

Elle l’ouvrit. Des billets de banque s’en échappèrent.

— Lui ! toujours lui ! ... murmura-t-elle.

Et avec les billets de banque, un mot au crayon :

« Je retourne à Paris.

Un moment immobile, pétrifiée, Juliette se demanda si elle n’était pas le jouet d’un rêve.

Puis, enfin, le sentiment de la réalité lui revint, et avec lui l’instinct du danger.

Chasser Moranval, c’était l’envoyer au bagne, disait-il.

Et, cependant, Gérard pouvait revenir d'un moment à l’autre.

LES NDITS

Juliette prit les billets, les remit dans le porte* feuille, ouvrit la porte de la cave, appela Moranval qui paraissait tout tremblant et lui remit l’argent du prince en lui disant :

— Prends. Voilà pour Ion passage, mais où te cacher?

— Je resterai dans la cave, s’il le faut.

— Non, dit Juliette, mais j’ai un amant que j’aime et qui est jaloux. S’il te trouvait, mon bonheur serait perdu.

11 y avait dans la maison deux chambres de domestique.

Juliette pouvait se fier à sa femme de chambre; celle-ci conduisit Moranval dans la mansarde inoccupée et lui fit un lit.

11 était temps ; elle était à peine redescendue qu’on sonna de nouveau.

Cette fois, c’était Gérard.

Mais Juliette était la femme des heures solennelles. Elle savait avoir un calme héroïque dans les moments désespérés, et Gérard la trouva souriante, assise devant son piano et étudiant une valse nouvelle.

11 eut honte de ses fureurs jalouses et l’embrassa.

— Je suis fou! ajouta-t-il.

DU QUARTIER RREDA.

Et il SC reporta au meilleur temps de leurs amours et se remémora tout ce que Juliette avait fait pour lui prouver qu’elle l’aimait.

Elle ne lui fit pas un reproche de ses emportements de la veille et du matin. Elle ne fut que triste et un peu préoccupée.

— Tu m’en veux ! lui dit Gérard.

— Non, je te pardonne, répondit-elle; mais tu as douté de moi... c’est mal...

— J’étais jaloux !

— Mon ami, lui dit-elle avec mélancolie, si je ne t’aimais plus, qui donc me forcerait à partager ta vie?

Gérard se coucha, sa jalousie était calmée, il 'dormit; mais la nuit, il eut le cauchemar et, chose bizarre ! il lui sembla qu’il rêvait tout éveillé, que ses yeux étaient ouverts, mais qu’une sorte de léthargie l’étreignait et l’empêchait de remuer.

Il avait bu au café du Gymnase un grog qui lui avait paru amer.

‘ Alors, pendant ce singulier cauchemar, il lui sembla que Juliette sortait doucement de son lit, se levait sans lumière et sortait de la chambre.

■ Où allait-elle?

Gérard essaya de se secouer ; mais il ne le put.

Or, tandis que son corps était plongé dans une paralysie complète, son ouïe conservait toute sa finesse.

Il entendit marcher dans la maison ; puis un chuchotement de voix étouffées, puis un bruit de pas dans le jardin... puis celui de la porte donnant sur la mer, qui s’ouvrit.

Il fit un dernier, un suprême effort pour se lever, car il se souvint des deux Russes qui s’étaient montré une clef et avaient parlé du prince Karinoff; mais l’étrange ivresse qui l’étreignait ferma violemment ses paupières et boucha ses oreilles...

Et quand il s’éveilla, Juliette dormait calme, tranquille, ses lèvres entr’ouvertes par un sourire, un rayon de soleil se jouant dans sa noire chevelure en désordre.

« J’ai rêvé, » se dit Gérard.

Cependant à onze heures du malin, il se leva pour déjeuner.

— Eh bien, vilain jaloux, lui dit Juliette, as-tu faim?

Gérard la regarda.

Dis donc, Juliette, fit-il, serais-tu femme à me faire un serment ?

— Que veux-tu dire?

— Mc jurerais-tu bien que le prince Kariuolï n'est pas entré ici?

— Tu es fou ! dit-elle.

* — Me le jurerais-tu?

— Je te le jure, dit-elle simplement.

Elle disait vrai. Le faux prince n’avait point franchi le seuil de la maison.

— C’est bien, dit Gérard. J’ai rêvé.

— Mais qu’as-lu donc rêvé? fit-elle avec inquiétude.

Que lu (e levais celte nuit...

— Ah !

El Julielle pélit légèrement.

— El que lu causais avec quelqu’un.

Elle le regarda fixement :

— Mon ami, dit-elle, je te jure que je l’aime, je le jure que je ne suis qu’à toi. Maiiiletianl si tu as quelque respect pour moi, tu ne continueras point ce rôle d’inquisiteur.

11 eut honte de ses défiances et demanda pardon

Mais après le déjeuner, il alla dans le jardin cl s’arrêta tout à coup, muet, l’œil hagard, les cheveux hérissés.

11 venait d’apercevoir sur le sable fin des allées,

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l'cmpieinte d’une botte, mince, étroite, aristocratique.

Celle enipreinle serépélait el se dirigeail jusqu'à la porle qui donnait sur la mer.

En proie à un furieux délire, Gérard ouvrit cette porte : il vit sur le sable encore humide la trace que fait un canot en abordant.

Dès lors, il ne douta plus...

Le prince était venu par mer, pendant la npit ; le prince avait été reçu par Juliette, et il n’avait point rêvé...

Il rentra comme un fou el s’écria :

— Ah I lu es la dernière des créatures, tu 'm’as trompé 1

— Gérard, dit Juliette éperdue, écoule-moi...

— Le prince est venu celle nuit!... Tu Tas vu !...

— C'est vi’ai, dit-elle.

— Infâme! s’éccia-l-il.

— Gérard, dit-elle encore avec douceur, lu doutes de moi !...

— Non, dit-il, je ne doute plus..., lu es la dernière des créatures!...

Elle voulut parler, il la repoussa , elle voulut se li aiiierà ses "enoux, il Tinsulta...

DU QUAUTItr. BUEÜA. :>'ll

Alors, elle se redressa lière, haulaiiic, forte de su conscience et de son uinour :

— Je vous avais pardonné, moi, dit-elle; et nous ne daignez pas me permettre de m’expli(|uei-; et vous m’insultez... Vous ôtes un lAclie!

Et elle alla s’enfermer dans sa cliambre et fondit en larmes!. .

Quant à Gérard, niais comme le sont tous les hommes, qui auront toujoui's une foi aveugle dans la femme qui les trompe et douteront toujours de celle qui les aime, il sortit de la maison, se répandant en injures, en imprécations, et il courut à Marseille pour y chercher le prince, le provoquer et le tuer.

Mais il eut beau aller d’hôtel en hôtel, frapper à la porte de toutes les maisons meublées, interroger les listes d’étrangers...

Nulle part, on n’avait vu le prince KarinoiF.

11 revint vers minuit, brisé, anéanti, mourant , de douleur... '

11 songeait à tuer Juliette et à se tuer ensuite.

Mais il eut beau sonner ; la maison était close*

Enfin, le jardinier vint ouvrir.

— Monsieur, luidit-^il, madame ^t partie*

— Partie I exclama Gérard stupide*

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