A MADEMOISELLE
Après les Apennins, lorsqu'on descend des nues» Qu'on a fait ses adieux au doux pays toscan. Qu'on est las de fouler ces grandes roches nues Toutes noires encore des flammes d'un volcan,
Oli ! que j'aime à te voir aux régions nouvelles. Beau lao que le soleil a choisi pour miroir I En toi que de fraîcheur, soit que tu te révèles Dans les feux du matin ou les hrumes du soir !
C'est comme un vif plaisir après les ennuis sombres; Après le désert nu, c'est la terre de miel ; C'est la clarté du jour après les noires ombres, Après le désespoir c'est le rayon du ciel.
Sienne. -^ R«dicM>ffanî. --• Aquapendento. •— Rome.
En ce temps la vie de l'artiste fut une noble et puissante ^ie. L'Italie était un atelier, un champ de bataille et un boudoir. L'artiste ébauchait en même temps un palais, une fresque, un tableau, une statue, une église, une citadelle; il avait des journées toutes pleines de travaux, d'intrigues, de rivalités, d'aventures, de méditations, de graves études, de folies d'atelier : sa palette et son ciseau se ïJQèlaient sous sa main à l'épée, à l'arquebuse, à la mandoiine.
Michel -Ange est la personnification là plus imposanté de l'artiste du xv* siècle; sa vie ne ressemble à aucune autre vie ; il n'a connu ni les loisirs, ni le repos, ni les ennuis; il a créé un monde; il a été adoré des deux
plus nobles, des deux plus belles amantes de l'univers, Rome et Florence ; les papes, qui ne s'inclinent que devant Dieu, se sont inclinés devant lui. A sa mort, les souverains se disputent son cadavre comme une de ces précieuses reliques qui portent un bonbeur éternel à la ville qui les reçoit. ,
A quinze ans, il était déjà sacré roi entre les artistes; il avait effacé Gbirlandajo, son maître, et promettait àlltalie de lui rendre Mazaccio et Lucca délia Robbia. Il devait tenir mieux que sa promesse. L'Italie devint son atelier. De Venise à Bologne, de Bologne à Florence, de Florence à Rome, les blocs de marbre l'attendaient au passage etU créait une statue à cbaque relais. Cbemin faisant, il dressait un échafaudage, et peignait une grande fresque pour payer l'hospitalité dans quelques villes des Apennins. A Bologne, il ciselait sainte Pétrone, puis il montait à cheval, et courait à Rome, pour achever son Bacchus ou sa Notre- Dame-de- Pitié.
Florence l'appelait alors ; et le voilà reparaissant sur la crête des Apennins, traversant la forêt de Viterbe, toute pleine de bandits, traversant les gorges marécageuses de
Riccorci, les plaines volcaniques de RadicofTani, dormant sur la paille des étables, partageant le pain des pâtres de Torrineri et de Ponte-Centino, et après huit jours de fatigues revoyant sa Florence bien-aimée qui ébranlait toutes ses cloches pour le recevoir comme un roi. A peine descendu de cheval, il courait à l'église SantorMaria-Novella, celle qu'il nommait son épouse, mia sposa. Il baisait les fresques de Paolo Ucello, de Fiesole, d'Orgagna, comme on embrasse, en arrivant chez soi, tous les membres de sa famille; il s'agenouillait, dans la chapeUe des Rucellaï, de-
vant la Vierge de Cimabué, patronne des artistes. Au travail ensuite ! c'était un bloc immense qui l'attendait sur la place du Palais-Vieux; Fiesole avait écaillé ce bloc, il était trop pesant pour lui; Michel- Ange le fondait comme delà cire, il en tirait un géant de marbre, son David; il le plaçait sur un piédestal devant le palais, comme on place une sentinelle à la porte d'un roi.
A cheval encore I c'était Jules n qui appelait Michel- Ange; l'artiste rentrait à Rome, et le pape le conduisait par la main aux ateliers ; Michel- Ange créait son Moïse, le Moïse du mont Sinaï, sublime comme dans le livre saint. Pour se donner quelque délassement après cette œuvre, il ciselait ses Esclaves et sa Victoire; puis il jetait les fondements du magnifique mausolée de Jules n, ou bâtissait la citadelle de Civita-Vecchia.
Nous le retrouvons encore à Florence, Léon X régnant; . celte fois, le marbre lui manque, l'artiste a tout dévoré; il part pour les carrières de Saravezza, il va créer du marbre; il se promène deux ans sur les rochers qui recèlent le trésor du statuaire; il épie le sol ; il le perce du regard ; c'est qu'il lui faut du marbre pur, du marbre d'élite, la chapelle des Médicis le demande ainsi. Le précieux ûlon est trouvé. Michel- Ange a frappé du pied sur la carrière; il se mêle aux mineurs; avec eux il éventre la roche; il en tire des blocs vierges; quelle joie d'artiste! Le voilà dans la chapelle Saint-Laurent, méditant son Guerrier ; il sera plus beau que le saint Georges de Donatello, plus beau que le Démosthènes du Vatican; la tombe des Médicis sera gardée éternellement par des statues vivantes ; et toujours le voyageur, en les visitant, échangera des regards avec ce mystérieux guerrier qui domine la chapelle, et
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lai donne ce caractère de religieuse mélancolie que le statuaire antique ne soupçonna jamais.
A Rome encore I il y a des mausolées à construire et des statues inforiûes dans les ateliers, et des fresques ébauchées qui attendent; Michel-Ange est partout: il peint, il cisèle, il équarrit des blocs; il fait des satires contre ses ennemis, il envoie des sonnets aux dames romaines, des cartels à ses rivaux, des plans de basilique au pape, des lettres au Grand-Seigneur qui lui demande un pont pour le faubourg de Péra.
Un j our, après avoir terminé le Christ embrassant sa croix, , il va respirer sur la colline où furent les jardins de Salluste; il passe sur les ruines des thermes de Dioclétien, et s'arrête, saisi d'admiration, devant huit colonnes antiques qui n'ont plus rien à soutenir, car le noble fardeau qu'elles portaient s'est écroulé sur le gazon d'alentour. Michel-Ange s'attendrit de l'oisiveté de ces puissantes colonnes, et leur bâtit un temple, en les laissant toutes à la place que l'architecte impérial leur avait donnée dans la grande salle des bains. C'étaient là des jeux de Michel- Ange; une autre fois, il se prendra corps à corps avec le panthéon d' Agrippa, il le pèsera sur ses mains, le lancera dans l'air à quatre cents pieds, et le colosse ne retombera pas.
L' Attila chrétien, le connétable de Bourbon, fait le siège de Rome. La ville éternelle a donné congé à ses artistes, à ses poètes, à ses musiciens, elle a fermé ses ateUers; Rome se bat, comme autrefois, contre Brennus et Annibal, pour ses autels et ses foyers. Michel- Ange est à Florence, il a repris son ciseau dans la chapelle de Saint- Laurent; il taille, de verve, une statue de femme; le bloc
sera trop court pour la forme colossale qu'il a imaginée» que lui importe ? L'artiste ne s'abaisse pas aux puérils calcals des dimensions : si le marbre manque aux pieds de la statue, l'ouvrage restera inachevé, voilà tout. Michel- Ange a-t-il le loisir de mesurer ses blocs? il se rue sur eux, il en extrait l'image rêvée, et part.
Cette fois la route des Apennins lui est fermée. Rome a été prise d'assaut; Rome a été violée; Espagnols, Allemands et Milanais inondent la belle Toscane et menacent Florence; Michol-Ange ferme ses ateliers, il prend l'arquebuse et l'épée, il se fait soldat : il se place en sentinelle devant le Palais-Vieux, et sert ainsi de pendant à la statue de David, haute de dix coudées, et moins grande que lui. Les ravageurs s'approchent; ils occupent les hauteurs de San-Miniato et de la villa Strozzi ; ils campent sur les collines du Val-d'Arno; ils étreignent Florence: le péril est grand : Michel-Ange est nommé inspecteur général des fortifications ; l'acclamation du peuple confirme ce choix. Après avoir produit ses chefs-d'œuvre avec son ciseau, il faut maintenant que l'artiste les défende avec son épée; il a sa noble famille de marbre à protéger contre les stupides saccageurs de Rome, car les lansquenets et les Espagnols ne respectent rien; comme les Perses de Gambyse, ils mutilent l'homme et la pierre ; mais Dieu et Michel- Ange sauveront la ville des Médicis, Florence sera plus heureuse que Rome, les Huns baptisés ne la violeront pas.
C'est Paul in qui siège au Vatican; Rome est revenue de sa stupeur; les ateliers se rouvrent; les chantiers reprennent leur mouvement accoutumé; Michel-Ange, qui s'est reclus dans un clocher à Venise, après la capitulation de Florence, et qui pleure sur la liberté toscane indignement
sacrifiée, descend enfin de son ermitage aérien, et reprend la route de Rome. A peine arrivé, il se remet à ses oeuvres, comme si le pain de sa journée en dépendait. Un visiteur frappe à la porte de l'atelier ; ce visiteur, c'est le pape, c'est Paul III ; après avoir béni la ville et le monde, il vient bénir Michel-Ange ; le pontife et l'artiste s'asseyent sur un bloc de marbre, et ils commencent un de ces sublimes entr0tiens qui réjouiront les beaux-arts. Paul livre la chapelle Sixtine à Michel- Ange, il l'entraîne avec lui au Vatican, il le place devant un pan de muraille et lui dit : Voilà la toile de ton jugement dernier.
L'artiste a trouvé enfin une peinture digne de lui : le Vatican est son atelier, sa toile une muraille immense; la basilique de Saint-Pierre est son chevalet ; sa palette est une cuve pleine de couleurs ; il y a plongé un pinceau gigantesque, et du premier élan d'une inspiration furieuse, il crée le ciel, la terre, l'enfer; il fait poser devant lui toutes les générations ; il tire des tombeaux les représentants de tous les âges; il matérialise, sur sa fresque prodigieuse, les mystères de l'Apocalypse, les visions de l'apôtre, les joies du ciel, les épouvantements de Josaphat; c'est bien le jour des jours, le jour de colère que David et la Sibylle ont prédit : c'est le tableau d'un monde en dissolution ; il est tout retentissant d'éclats de trompette, de mugissements de damnés, de chute de montagnes; c'est le jugement.
Quand le dernier coup de pinceau eut été donné à l'œuvre incomparable, Rome, la ville artiste, tressaillit comme aux jours merveilleux des Antonins; la foule se précipita sur le pont des Anges, le gonfanon papal fut arboré au Môle d'Adrien, la cloche de Saint-Pierre tonna
sur la basilique ; Michel- Ange fut porté en triomphe, comme un consul victorieux, sur ce même Tibre, sur ce .même sol qui avaient vu passer Paul-Émile et Trajan.
Le cri populaire le poussait au Gapitole, là où finissaient les ovations; mais le Gapitole n'avait conservé que son nom; il y manquait ces riches monuments qui servaient d'hôtellerie aux triomphateurs; il fallait rebâtir le Gapitole pour Michel-Ange ; le pape lui mit à la main la truelle et le marteau. Ge fut Michel- Ange qui rebâtit le Gapitole pour lui.
Alors les points culminants de Rome chantèrent la gloire du grand artiste sur un lumineux triangle; à gauche Sainte-Marie des Anges ; à droite le dôme de Saint- Pierre ; au bout de la ville, le mont Gapitolin; il avait signé de son nom ces trois monuments ; sa mission était remplie ; nul homme n'avait plus fait que lui ; le ciel lui avait prodigué les jours, et l'artiste reconnaissant n'en perdit pas un seul, dans sa vie presque centenaire ; il n'avait subi aucune des infirmités de notre nature ; sa constitution fut si puissante qu'on aurait dit qu'il s'était sculpté lui-môme, et que sa chair était la] chair des statues; sa première maladie fut sa mort.
C'est en songeant à cette vie étonnante, si pleine d'œuvres et de jours, qu'on traverse les Apennins de Florence à Rome : le pied de Michel-Ange y est imprimé sur toutes les roches, l'artiste-s'y est inspiré de toutes les imposantes scènes que Dieu y étale, comme dans une galerie digne de lui. Cette route est le grand chemin de Michel- Ange; ^e garde écrite en caractères éternels la pensée orageuse deTartiste; elle est le symbole matériel de ces existences d'élite aiiizquelles il fut donné de connaître toutes les joies
et toutes les plaies, de cueillir des fleurs sur la cendre et la lave, d'avoir des nuits de tempêtes, après des jours pleins de sérénité. A rextrémité de cette voie apennine si tourmentée de contrastes et d'âpres accidents, on trouve une plaine calme, majestueuse; on trouve Rome ; Rome, pour l'artiste, c'est le but du voyage de la vie, c'est le paradis, le repos, l'immortalité.
Elle est féconde, joyeuse et dorée comme un rêve de jeunesse, cette campagne qui vous conseille le voyage des Apennins ; il y a des fleurs agrestes qui bordent la route, de beaux arbres qui s'arrondissent sur le pèlerin endormi, des torrents de vignes qui coulent de collines en collines jusques à l'horizon, de jolis villages qui adossent leurs maisons coloriées sur le vert éclatant des pins, des couvents solitaires, réfugiés dans les bois, des métairies avec des peupliers qui tremblent sur les fontaines : ce grand paysage vous suit complaisamment et vous fête comme si vous étiez cent mille à le contempler ; on s'étonne de se trouver seul, admis à tant de magnificences. Quelle joie de suivre à pied, le bâton à la main, cette ravissante décoration qui se perpétue à rinflni, qui vous sourit avec tant de grâce, et semble vous promettre de vous accom« pagner toujours!
Le soir on arrive à Sienne, la Florence des Apennins, ville charmante oubliée dans un désert ; là, on retrouve l'élégance de la cité toscane, l'architecture de diamant, les rues pavées de dalles, les palais forteresses, les écussons de Strozzi ; une population calme et heureuse €[vd parle en musique, et fait éclater dans les rues le murmure argentin de l'italien siennois. Tout en marchant sur le pavé, qui conduit à Rome, on respire un parfum
d*éèlise, on entend le son d'ane cloche qui vous attire à droite; c'est la cathédrale; elle vous sert d'hôtellerie, elle se révèle à vous dans toute sa splendeur. La cathédrale de Sienne appartient encore à ce hienheureux siècle où l'art ne travaillait que pour la foi, où l'architecte, le peintre, le sculpteur, rendaient à Dieu en chefs-d'œuvre tout ce qu'il en avait reçu en talent.
Lltalie est semée de ces belles églises de marbre; elles sont ouvertes à tout arrivant; le voyageur échauffé parla route, blanc de poussière, humide de sueur, trouve un délicieux abri dans leurs nefs toujours fraîches. C'est une halte précieuse : on secoue la poussière de ses pieds sur le parvis, on rafraîchit son front avec l'eau du bénitier, on s*agenouille devant Dieu ou devant Raphaël, en chrétien, ou en artiste ; puis on se relève, et on descend encore sur la voie romaine, aujourd'hui silencieuse et triste, autrefois animée par cette caravane de peintres, de sculpteurs, d'architectes qui ont bâti partout ces merveilleuses églises, et les ont remplies d'images saintes et de tableaux*
Un jour, sous cette porte de Sienne, deux cavaliers se rencontrèrent ; Tun sortait de l'hôtellerie de Poggi-Bonzî, l'autre allait à Florence. L'un grand, athlétique, avec de
grands yeux noirs, un teint basané, des cheveux btans et crépus; l'autre un enfant, avec un visage rose et virginal, comme une jeune fiUe sous un costume qui n'est pas le sien. Ils se serrèrent la main cordialement, du moins en apparence :
« Je vais à Florence, tailler du marbre, » dit l'un des cavaliers.
« — Je vais travailler à la sacristie de Sienne, » dît l'autre.
C*étalt Michel-Ange et Raphaël.
Le pâtre siennois qui vit cette rencontre fut bien heureux. Sous cette même porte, on ne trouve plus qu'un douanier qui vous demande votre passe-port.
La sacristie où travaillait Haphaël fait oublier l'église; on ne regarde qu'avec distraction ces nefs magnifiques écartelées de marbre blanc et noir, cette chaire élevée sur des animaux de l'Apocalypse, sur des colonnes de jaspe et de porphyre, et ce pavé du sanctuaire, sans égal au monde, et cette corniche du chœur composée des têtes de tous les papes depuis saint Pierre jusqu'à Alexandre El; on passe rapidement devant tout cela, on ne s.ongft qu'à la sacristie voisine, tout illustrée de fresques par Raphaël; un cicérone en soutane vous introduit dans la sacristie; là on est un peu désappointé d'entendre dire que Raphaël n'a peint qu'une seule de ces fresque? naïves qui servent de tapisserie aux quatre murailles ; c'est lui pourtant qui en a fait tous les dessins; Bernard Perugin les a terminées : elles représentent les actions historiques du pape Pie n. Au milieu de la sacristie, le clergé siennois a . donné une hospitalité généreuse et touchante aux trois Grâces; eUes sont décentes parce qu'elles sont nues; en Italie, de quelque religion qu'il vienne, l'art est toujours saint et béni.
Sienne laisse d'heureuses et riantes pensées dans la mémoire du voyageur; on aime à se rappeler son élégante et gracieuse physionomie, ses édifices modernes de brique rouge, si gaie au soleil; sa place Del Campo, dont le pavé concave ressemble à une immense cuve. Il y a une chose encore qui m'a frappé à Sienne, et dont aucun voyageur, je crois, n'a parlé : Sienne a reçu probablement en héritage la Louve romaine ; on y trouve partout la
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fauve nourrice allaitant les Gémeaux; c'est le blason de la ville; Rome, en adoptant la tiare et les clefs, a cédé à Sienne ses antiques armoiries, afin qu'il ne fût pas dit qu'on les eût eJGfacées du sol latin. L'écusson de Romulus, incrusté à l'angle des carrefours, vous sert comme d'indicateur, pour vous désigner la double ornière qui mène aux sept collines. On sort dans la campagne, avec un cœur joyeux, car il semble que Home est à l'autre bout du cheniin.
Cette illusion dure peu ; insensiblement le paysage s'as-> sombrit, les arbres s'éclaircissent, les collines se nivèlent àl^ plaine ; on sent que la Toscane vous écbappe, que la Tie s'éteint, qu'un nouveau domaine commence. C'est comme le ,' premier nuage du désenchantement après l'ivresse du jeune âge. La campagne se déroule vide et monotone ; par intervalles, des rochers calcaires se hérissent du milieu des blés, comme les premiers chaînons ' a une montagne volcanique que l'on croit distinguer parmi les brumes de l'horizon. Il y a bien encore, çà et là, quelques villas aux croisées vertes qui s'épanouissent dans une oasis et semble protester contre la tristesse de la plaine, mais elles passent et ne repassent plus ; la verdure maigrit, le sol se pétrifie, le grand chemin se couvre d'une poussière noire; un vent triste sifiBLe dans les roseaux des maremnes, et vous apporte une légère odeur de soufre, ou des miasmes fiévreux. Les petits hameaux qu'on trouve sur la route ont un aspect désolé; leurs rares liabitants ont des mines souffreteuses et sauvages; ils font peur ou pitié ; quelquefois on distingue assis sur un quartier de roche, parmi les bruyères, un pauvre pâtre, couvert d'uii maAteau rouge, et surveillant quelques mou*
tons plas maigres que lai ; ce sont les seules figures qui animent ces mélancoliques paysages.
On arrive à quelques maisons silencieusement habitées, qu'on appelle d'un nom empreint de misère, Torrinieri; puis à Polderina, autre association de cabanes. Là, commence une route qui fait regretter tout ce qu'on vient de voir; eile se resserre entre de hautes montagnes qui ont des formes sinistres ; la voie romaine devient un sentier de chèvres ou de bandits. Où conduit ce chemin? demandet-on au pâtre; sa voix sépulcrale répond a à Riccorsî, » et une main de squelette sort des plis du manteau et s'allonge pour recevoir le salaire de l'indication. Allons à Riccorsi !
Ce nom me rappelle un de mes malheureux jours, et n'écrirais-je ces lignes que pour donner aux voyageurs un charitable avertissement, je croirais avoir assez fait pour mes compatriotes qui passeront après moi dans ce val de désolation. J'étais parti à pied de Folderina, à pied et à jeun. Ce Riccorsi était pour moi la terre promise, où je ne m'attendais pas à trouver du miel, mais je comptais au moins sur du lait. Au fond de la plus épouvantable vallée des Apennins, j'aperçus une chaumière que je pris pour une maison avancée de Riccorsi ; je descendis en Courant le sentier rude qui dissimulait le précipice, et je tombai devant la chaumière; la chaumière était Riccorsi. Une petite enseigne coUée sur la porte me l'annonçait : Osteria di Riccorsi, qui si fa la carretta. J'entrai dans une pièce obscure, et puante à soulever le cœur; c'était le salon, la chambre à coucher, la cuisine et l'abattoir ; d?nx jeunes filles sortirent d'un nuage de fumée ; elles étaient belles, ces jeunes filles; que font-elles donc dans cet hor-
DE FLORENCE A ROME. i3S
rible pays? Je les priai de me servir à déjeuner, j'étais mort dé faim. Elles exécutèrent une pantomime dolente, et me chantèrent en duo un niente homicide. Je me mis à leurs genoux, je leur récitai deux sonnets de Pétrarque, je les conjurai de chercher dans leur hôtel du pain et des œufs ; au moins des œufs, il y en a dans tout l'univers; elles me répondirent encore : Nous n'avons rien. Quelle esteria!
Un éclair de compassion passa sur leurs figures roses et fraîches.
— Etes-vous ^eul? nie dit l'aînée.
— Non, je suis avec deux amis qui me suivent, et qui Tont arrivet. Au nom de Notre-Dame de Riccorsi, préparez-nous une ombre de déjeuner; mettez au moins une nappe sur une table, si vons avez une nappe et une table; nous nous reposerons, vous aurez alors peut-être quelque idée; voyez, tenez conseil; nous allons àRome; nous vous en rapporterons un chapelet béni le samedi saint ; nousvouspaieronsvosœufs, comme des voyageurs anglais.
— Eh bien! me direAt-elles attendries, nous vous ferons nne soupe aux pigeons ! • '
Une soupe aux pigeons! cela me fait frémir d'y songer.
— Mais, leur dis-je, puisque vous avez des pigeons, faites-les rôUr. h^^t^j^
— Nous n'en avons qu'un, et nous le gardions pour en faire un agneau pascal, dimanche prochain.
— Enfin nous mangerons ce pigeon; mais où est-il?
— Ah! qui le sait?
Nous nous mîmes en quête pour découvrir le pigeon, rinfortuné se promenait, en attendant Pâques, sur les
petites roches calcaires qui enclavent Thôtellerie de Riccorsi; il se laissa prendre avec une résignation touchante, et une demi-heure après on nous le servit noyé dans un brodo clair comme l'eau. Nous sortîmes de ce famélique vallon, où depuis Enée tous les voyageurs sont contraints à dévorer leurs tahles, et nous reprîmes notre route, avec une défaillance de cœur qu'aggravait encore la brise ironiquement apéritive des Apennins. Du sommet de la montagne, je jetai un dernier coup d'oeil sur Biccorsi; j'aperçus sur le seuil les deux jeunes filles dans une pose mélancolique.
Ces deux malheureuses ont souvent rappelé au voyageur indifférent ce proverbe latin qui a été inventé dans leur pays : Stne" Cerere et Baccho Venus friget. Le paysage qui les entoure ne peut avoir sa copie ou son modèle que dans ces royaumes du vide où la Sibylle conduit les héros; on y voit des gouffres '.béants de cataractes épuisées, où l'eau est représentée par des touffes de lichen, blanchâtre comme la barbe d'un vieillard; on y voit des lits de torrents desséchés qui roulent des roseaux et du gravier, avec des bruits remplis de plaintes ; au nord, une épouvantable vallée s'enfonce et se perd dans de lointains et mystérieux abîmes; en hiver, cette vallée est un deuve, qui emporte. Dieu sait où, des quartiers de roche, des troncs d'arbres, des forêts de roseaux, des ponts de bois ; l'hôtellerie de Hiccorsi assiste à ces bouleversements, à ces tempêtes, à ces inondations, en attendant l'été qui »rive tard, et les voyageurs qui n'arrivent jamais. Pauvre Riccorsi I pauvres filles !
Enfin, voici un village à peindre, vu de loin, car de près il est bien noir et indigent : c'est San-Quirico; il s'est rc-
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tiré sur une montagne, afin de respirer un air pur, précaution excellente pour des habitants qui vivent de l'air ; j'aime San-Quirico, étreint dans sa, belle ceinture d'oliviers, et que domine une haute cour carrée. La tristesse retombe après sur la grande route ; la campagne se dépouille encore ; tout annonce la montagne volcanique, le village noir et ferrugineux de Radicoffani.
Radicoifani pleure dans les nuages ; c'est un Etna qui a éteint ses fournaises parce qu'il n'avait plus de villes à ensevelir, plus de campagnes à brûler. Le mystère de ses antiques éruptions n'est pas expliqué par les géologues ; en général, la science n^explique que ce qui est déjà compris ; ici, elle vous dit : Radicoffani était autrefois un volcan. — Mais quel volcan ! Il avait pour domaine toutes les montagnes amoncelées qui courent d'horizpn en horizon jusqu'à Bolsena. C'était une traînée incendiaire dont les laves, se divisant, allaient s'éteindre dans la Méditerranée et l'Adriatique. Alors n'était venu ni Evandre, ni Bomulus, ni Porsenna ; l'Italie était en fusion ; la Péninsule était une langue de feu qui croisait ses flammes avec la Sicile, par dessus Charybde et Scylla.
Un jour tout cela fut glacé par un souffle d'en haut tout cet embrasement s'éteignit comme une lampe qui û'a plus d'huile. Les torrents de laves, les roches bouleversées, les scories ardentes, les montagnes fondues gardèrent la forme qu'elles avaient quand le souffle glacial vint à les saisir ; c'est là le merveilleux spectacle que Radicoffani donne au voyageur. En se précipitant de ce pic sauvage et noir comme un brasier éteint, on tombe sur un domaine sans nom et sans maître ; c'est une terre neutre
dont personne n'a voulu, ni le grand-duc qui possède peu,
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ni le pape qui prend tout. On ne trouverait, je crois, que dans la lune un sol pareil à celui qui s'abaisse sous Hadicoffani; jusqu'à la dernière portée du regard, le terrain est bouleversé de laves et de scories, comme s'il venait de s'éteindre ; on dirait qu'une immense convulsion souterraine a lancé les montagnes en l'air, et qu'elles sont retombées en lambeaux.
A cet aspect, le cœur se crispe d'ennui ; il semble que ce deuil est commun à toute la nature, que tout ce qu'on a vu jusqu'à ce moment, de frais et doux paysages, n'est qu'un rêve de la dernière nuit, et qu'une erreur de voyage vous a fait tomber sur une terre inconnue, inhabitée, où vos pieds vont réveiller les volcans. On ne peut se figurer que la verdure puisse renaître au bout de cet horizon incendié, de ces montagnes fondues, de cette plaine de bronze qui ne permet pas qu'un seul brin d'herbe rassure le pèlerin. Pour moi qui me laisse aller à l'impression des objets extérieurs, je fus accablé de ce spectacle, comme d'un malheur, sur la route de cette Rome, le paradis de l'artiste, je regrettai le sentier de ronces et d'épines annonce par l'Evangile, car les ronces et les épines ont au moins elque vie, et ressemblent de loin à des fleurs des champb.
De tous les sommets volcaniques, je cherchai rapidement dans le nouvel horizon un fantôme d'arbre, un sillon cultivé, une pierre bâtie par l'homme; toujours rien, toujours le néant, la mort, toujours des landes métalliques, deis plaines labourées par la lave, des pyramides de charbons éteints, des puits de cratères, des cônes de granit polis par les flammes. Enfin, vers le soir, la lisière de cette campagne de l'enfer se fondit dans des maréca-
ges ; j'aperçus un pâtre et quelques brebis qui assurément ne broutaient pas des layes; la joie me revint; un vague rayon de soleil glissa sur des massifs de roseaux, et les mit en relief sur une rivière luisante comme un miroir. Je reconnus les eaux torrentielles de la Paglia ; j 'allais entrer sur les terres de Rome; ce petit hameau à gauche était Ponte-Gentino ; à droite, s'adossait au flanc d'une montagne l'ancienne capitale des Yolsques, la cité de Porsenna. .Eift ce moment, un aigle planait sur Ponte- Centino; je saluai l'augure, et j'oubliai les horreurs de AadicofTani.
Ici les détails pross^qùes de la douane, de cette terrible douane qui fait l'autopsie du voyageur, qui se plonge dans ses malles, qui se rue sur les livres, les albums, les manuscrits, pour y découvrir Voltaire, Rousseau, Volney, ces formidables ennemis du Vatican. J'avançai en tremblant vers cette douane spoliatrice ; le bureau était fermé; le bureau d'ailleurs est toujours fermé ; les douaniers se promènent sur le plateau de Ponte-Centino, en chantant des airs de Rossini, et ils tiennent constamment leurs yeux fixés sur la route volcanique de Radicoffani ; dès qu'ils aperçoivent des voyageurs, ils ferment le bureau; alors ils sçnt fondés à exiger un droit qui est intitulé/uor» or a, hors l'heure; ce droit est laissé à la bonne grâce du voyageur, lequel ne demande pas mieux que d'obtenir son visa, après la fermeture du bureau, fuori ora, moyennant une sorte d'amende qui n'excède jamais vingt-deux sous. Si on demande aux douaniers à quelle heure se ferme le bureau, ils vous répondent toujours que si vous étiez arrivé cinq minutes plus tôt, vous l'auriez trouvé ouvert.
On introduit avec dignité le voyageur dans une salle ornée de trois bureaux. Sur le pupitre du milieu, on lit ministro primo, à gauche ministro 11^ à droite ministro IIL La salle est tapissée de sénatus-consultes, scellés de la tiare, et signés par le cardinal Somaglia. Les trois minisires prennent place solennellement, et lisent les passeports, ou font semblant ; pendant cette cérémonie le voyageur a la ressource de contempler la capitale des Volsques et de songer à Mutius-Scaevola. Le visa donné, on procède à la visite des malles ; voici le terrible !
J'ouvris mon porte-manteau, sur l'invitation gracieuse du premier ministre. Je n'avais que deux livres, mon Virgile et mon Horace du collège; ils étaient en fort mauvais état, ils avaient un air suspect. Deux livres noirs comme ceux d'un carbonaro. L'interrogatoire commença ; le ministre me dit : »
— Quel est ce livre ?
— C'est l'ouvrage de l'un de vos compatriotes, luirépondis-je, d'un nommé Virgile Maro qui vivait à Rome sous un empereur, avant qu'il y eût des souverains pontifes.
— Que trouve-t-on dans ce livre ?
— Pas grand'cbose ; votre compatriote y donne des conseils aux laboureurs pour marier la vigne à l'ormeau, et ensuite il a fait une grande quantité de sonnets sur un certain Enée, surnommé le Dévot, qui a fondé la ville de Rome, où Dieu vous a fait la grâce de vous donner lo jour.
— Est-ce un écrit en italien?
— Oui, en italien latin.
— Et cet autre?
• - C'est un ami de Virgile qui l'a écrit; il ge nommait
Horace ; il a fait des chansonnettes sur le vin de Falerne, et sur une petite villa qu'il possédait à Tivoli.
— C'est bien; vous n'avez rien autre à déclarer?
— Non, Excellence.
— Vous pouvez sortir.
Alors une escouade de soldats pontificaux, le caporal en tète, vint se recommander à notre générosité; ils n'étaient pas fort exigeants; nous leur distribuâmes. des baïoques, et nous donnâmes un modeste pour-boire aux trois ministres qui se confondirent en salutations. La formidable visite se termine ainsi. L'auberge est vis-à-vis; elle n'a rien de repoussant, elle est propre et blanche, elle a même une cuisine, mais on y soupe fort mal. Heureusement le cameriere parle un français correct, et vous raconte ses campagnes; il a servi sous l'Empire ; il aime les Français, et leur donne secrètement du vin de Montefiascone. Les chambres de cette auberge ont des portes, mais elles n'ont ni clefs, ni serrures. Janus, qui a inventé les clefs et les serrures, n'a pas visité cette partie du Latium. Pourtant on ne peut concevoir aucune crainte dramatique; la garde pontificale veiUe devant l'auberge, et chante des chœurs du Barbiere avec un ensemble parfait. Après quelques heures de douteux sommeil sur un lit plat, on se met en route pour Aquapendente.
Qui n'a pas vu Aquapendente ne connaît la misère que de réputation.
Aquapendente est un village en putréfaction liquide, sur une crête des Apennins. C'est la capitale du monde misérable : une lèpre mousseuse couvre toutes ses masures ; des haillons suintants pendent à toutes les lucarnes; des ombres transparentes d'hommes presque humains se
traînent sur le sol gluant des ruelles ; une atmosphère grasse, un parfum d'hospice, une haleine de poitrine fié- Yreuse, une odeur de grabat, tous les miasmes endémiques de la faim et de l'indigence, environnent le voyageur dans ce pays agonisant. On s'y console avec un des plas magnifiques paysages que la nature ait exposés dans son musée des Apennins. L'œil plane sur un horizon circulaire d'abîmes, de montagnes bouleversées, de forêts suspendues aux nuages, de cascades lumineuses, de ponts agrestes jetés sur les torrents. Mais tout cela ne donne pas une once de pain à l'affamé village.
Aquapendente est fortifié de faibles murailles; c'est une précaution très-inutile contre un siège; personne aa monde ne songe à s'appauvrir d'une pareille conquête. A la porte, un fantôme douanier vous demande votre passeport, selon l'usage; ce n'est pas qu'il se soucie de voira passe-port ; tout Aquapendente se cotiserait pour en déchiffrer une phrase qu'il ne saurait y parvenir : mais c'est au drpit fiscal qu'on en veut, et, il faut leur rendre jus» tice, cet impôt continuel est tracassier, mais n'est pal onéreux. L'octroi donne souvent au voyageur la faculti de le voter lui-même à sa discrétion. Le fisc d'Aquapen dente nous demanda deux pauls pour mes deux amis et moi : nous donnâmes à l'employé une pièce de cinq paulSi en le priant de vouloir bien nous en rendre trois. Là était la difficulté.
La caisse du fisc était à sec : nous étions les seuls voja* geurs qui avaient pris la route de Yiferbe. Toutes les ca* ravanes anglaises qui se rendent à Rome, vers les fêtes dl Pâques, s'étaient jetées sur la route de Perugfa. Un acci'* dent tragique tout récent avait déterminé ce choix; une
famille anglaise venait d'être arrêtée par trois brigands versRonciglione. C'était une fatalité pour les aubergistes, les douaniers et les mendiants de la route de Viterbe.
Lepréposé d'Aquapendente prit notre pièce de cinq pauls et nous pria de le suivre chez le receveur général. Ce fonctionnaire s'habillait ; il avait des culottes de satin à boucles et des bas de soie, tout cela de la plus haute antiquité; il portait une perruque poudrée et la queue; sa figure était joviale et fiévreuse : après nous avoir poudrés de salutations, le receveur général nous dit qu'il n'avait pas de monnaie à nous rendre, mais qu'il allait nous en
trouver dans le voisinage. Nous le suivîmes dans les quartiers opulents d'Aquapendente, nous heurtâmes à toutes les maisons qui avaient des portes; le receveur général, à notre tête, élevait le phénomène monnayé et conjuguait à grands cris le verbe baratar dans tous ses temps ; les contribuables reculaient de stupéfaction devant la monstrueuse pièce d'argent et secouaient la tête avec des si^ gnes rapides de refus. Il fallut que douze notables concourussent à cette affaire de bourse, et la pièce de cinq pauls fut changée par actions.
Nous demandâmes une hôtellerie ; c'était un mot inconnu : en courant la ville, nous aperçûmes une espèce de porte à vitres grasses, surmontée d'une enseigne avec ces mots : Caffe di Buon Gusto. Nous entrâmes au Café du ^on Goût. Notre voiturier nous afSrma qu'on y était fort bien.
La salle avait cinq pieds carrés î quatre guéridons larges comme la main ornaient les angles. Deux fashionables, en baillons fraîchement restaurés, buvaient une liqueur inconnue, debout devant un guéridon; car on avait banni
le luxe des tabourets et banquettes. La jeunesse d'Aquapendente se pressait extérieurement contre le vitrage, et contemplait avec des yeux d'envie les deux compatriotes heureux qui dépensaient largement leur baïoque dans Topulente vie de café. Le maître avait revêtu l'habit dominical, c'était un vêtement de toutes pièces; sa cravate s*éparpillait en charpie sur son gilet onctueux; son pantalon révélait des formes de squelette, mais ses yeux noirs, son nez italien, sa large bouche, ses joues tiraillées par le jeu des muscles, représentaient plus de gaieté intérieure qu'il n'en rayonne sous le chapeau d'un cardinal.
— Qu'avez-vous à nous donner à déjeuner ? lui dis-je. Avec un long et délicieux sourire, il me laissa couler de
ses lèvres un niente désespérant.
— Comment ? vous n'avez rien dans ce café, le premier et le dernier café d'Aquapendente ! Vous n'avez pas même du café !
— Du café, répondit-il, oui, mais je n'ai pas de sucre; ma provision est finie, j'en attends de Viterbe.
— Avez-vous du chocolat ?
— Oui, Monsieur, mais cru.
— Eh bien I faites-le cuire.
— Tout de suite ; si Vos Excellences veulent attendre un petit moment (momentino).
Le maître souleva uq pesant rideau qui cachait une porte, et appela toute sa famille à son secours ; il s'agissait de faire trois tasses de chocolat; son laboratoire était glacé; ses fourneaux paraissaient vierges de feu. Il fallait d'abord créer du feu ; je crus un instant qu'on allait avoir recours à l'expédient des sauvages, qui roulent du hois sec et en font jaillir de la Ûamme par le frottement; noua
avions, par bonheur, un briquet de voyage ; à cette vue le maître tressaillit de joie; en un clin d'œil la flamme étincela sur la cheminée...
Les deux fashionables donnaient des signes expressifs d'impatience. Notre présence les gênait; ils Jetaient par intervalles un regard brûlant et sombre sur le rideau de la porte; ce rideau s'agita, et je les vis se roidir de fierté, de joie, d'espoir satisfait ; ils caressèrent rapidement leurs baillons, leurs cheveux, leurs favoris ; une femme entrait dans la salle : c'était la maîtresse du Café du Bon Goût.
Tous les visages collés aux vitres s'animèrent de plai*sir; un murmure d'admiration éclata parmi les groupes des jeunes gens. La jeune dame, accourue au secours de son mari pour l'œuvre du chocolat, fit plusieurs révérences à la société; les deux fashionables s'inclinèrent profon« dément, et un léger sourire de pudeur enfantine courut entre leurs épais favoris noirs.
La Pénélope d'Aquapendente est d'une laideur remarquable ; un peigne colossal planait sur sa chevelure extravagante, avec son teint pâle, ses mains décharnées, sa robe d'une blancheur terreuse et froissée, elle ressemblait à une âme en peine échappée, en suaire, de la fosse. Le maître du café avait le maintien d'un époux heureux et envié; il affectait de prendre avec^sa femme certaines familiarités qui faisaient frissonner sous ses haillons toute la jeunesse d'Aquapendente. Les deux fashionables rongeaient leurs poings, et détournaient les yeux pour ne pas voir tant de bonheur conjugal, cruellement étalé en public pour le désespoir d'une ville entière. Cependant notre chocolat se trouvait compromis au milieu de ce tourbillon d'intrigues, nous nous en plaignions hautement.
146 LES NUITS ITALI&NNES.
mais la Jeune dame s'excusait de ses lenteurs avec une mignardise si voluptueuse, avec tant d'oscillations detètCi de COU, de bras> qu'il fallait céder et attendre. Le moment tino dura une heure.
Les trois tasses de chocolat terminées enûn, on s'aper-^ çot qu'il n'y avait pas de tasses ; la dame y suppléa ingénieusement avec des verres. Le chocolat versé, point de pain ; l'époux allait se dévouer et courir au boulanger, lorsqu'une idée le retint: laisser ainsi sa femme seule au milieu de ce paroxysme universel d'Âquapendente! Quelle imprudence 1 Envoyer sa femme c'était. l'exposer à être dévorée sur place; pourtant, il nous fallait du pain. Aa . mot pane cent fois répété, le rideau de la porte intérieure se leva^ et nous vîmes poindre dans l'obscurité une forme blanche de petite fille de. dix ans; c'était le squelette hu« main dans sa moindre dimension; une chemise en lambeaux découvrait la pauvre enfant; la souffrance delà faim desséchait sa figure, éteignait ses yeux ; la mère j fit un geste de fureur et le rideau tomba sur l'apparition. |
Nous avions envoyé notre voiturier à la découverte du . pain ; c'était fort heureusement un dimanche, jour où [ l'on mange dans quelques maisons d'Aquapendente; le ( faxa arriva. Chacun de nous s'empara d'un guéridon et 8â mit à déjeuner. A ce spectacle le nombre des curieux s'accrut encore; chaque vitre de la porte était un tableau à trois visages; leurs yeux éblouis lançaient des regards de fiamme au luxe de nos tables, aux collets louges de nos manteaux, aux deux fashionables heureux qui se posaient fièrement comme nos convives» et surtout à la femme adorée, plus séduisante encore dans ce Jour de triomphe et de bonheur»
BE FLOBBNGE A ROME. 147
Lefflahre pleurait de joie; il joignait dévoteînënt «es mains devant Titiiage dé sa tnadone, comme pour la re* mercier, dans une courte prière mentale* d'une prospé* rite inouïe dans les fastes du café du Bon Croût) de la madone, il passait à sa femme, et la faisait entrer en par^ ticipation de ses ferventes actions de grâces; puisi douces ment tourmenté d'attendrissement et de joie, 11 prodiguait des regards bienveillants à la foule ébahie de la porte, et semblait lui demander pardon de son bonheur; il tombait ensuite dans une douce rêverie; un magni-<' fique avenir se révélait à lui, sans doute; il prêtait To** reille au retentissement de notre déjeuner sur toutes les voies romaines ; il voyait son café envahi par les voyageurs, son enseigne ornée de deux renommées, sa femme couverte de joyaux comme une madone, sa fille mariée à un commis voyageur de Paris, sa maison visitée par un cardinal ; toutes les allégresses spirituelles et temporelles entrant dahs sa boutique à là suite de nos trois tasses de chocolat.
Nous demandâmes la cisirte à payer. C'était le moment solennel; le maître prit une pause grave, se recueillit comme pour un câlcol important, et, se fortifiant de toute son audace^ il demanda douze baïoques, quatre sous environ par consommateur.
La dame, épouvantée dé l'effronterie de son épotix,^ pâlit et baissa les yeux ; les deux fashionables se récrièrent sourdement contre Fénormilé des prétentions du maître; leurs signes télégraphiques, en passant par le vitrage, apprirent à la foule que le mari jaloux écorchait les voya*^ geurs ; une sédition faillit éclater en notre faveur parmi la jeunesse d'Aquapendente; le maître persista courageu»
sèment, et répéta douze baXoques. Cette fois la dame ne put supporter la secousse, elle s'assît plus pâle que de coutume; les deux habitués lancèrent au maître on regard foudroyant, et se placèrent derrière nous, comme pour nous soutenir dans la discussion inévitable qui allait s'engager. Nous donnâmes les douze baïoques, autant pour le garçon; il n'y avait pas de garçon, tout revenait au maître.
Quel triomphe pour le maître! Son œil d'aigle nous avait sondés et compris ; sa femme s*était relevée rayonnante, et rendait hommage à la sagacité de son époux ;• les deux fashionables, vaincus par cette audace heureuse, s'étaient retirés à l'écart ; la foule contemplait de loin le trésor monnayé que le maître faisait ruisseler sur le comptoir. A notre sortie, toutes les tètes se découvrirent, toutes les poitrines s'inclinèrent, toutes les mains touchèrent au marche-pied de notre berline stationnée devant le café. De toutes les avenues, débordaient sur la place de nouveaux habitants qui venaient voir les voyageurs aux douze baïoques ; les mères nous montraient aux petits enfants. Pour accomplir la fête, nous laissâmes pleuvoir par le store une vingtaine de sous' en quatre-vingts petites pièces de monnaie ; oh ! alors l'enthousiasme fut au comble; les applaudissements éclatèrent; on parla de dételer les chevaux; la berline partit dans une salve d'acclamations italiennes ; l'ivresse volait autour des roues ; on jeta sur notre passage toutes les palmes bénies du dimanche des Rameaux ; un improvisateur nous poursuivit longtemps avec un sonnet, où j'étais comparé à Plutus; nous ne fûmes délivrés de cette tyrannie de reconnaissance que dans le chemin vieux qui conduit à Saint-Lau*
rent le Ruiné : on pourrait donner ce surnom à tous les villages de la route.
La campagne reprend sa tristesse; le sol se dépouille ; on marche encore à travers des débris volcaniques ; la végétation se rabougrit ; de vieux arbres, au tronc miné, au feuillage malingre, s'isolent de loin en loin sur des piédestaux de ruines ou de scories; il semble que le spectacle de Radicoffani va recommencer; le découragement saisit le voyageur. Toujours des couches de laves, des amas de scories, des torrents altérés, des cataractes sans eau, des volcans sans feu, des campagnes sans verdure; c'est à vous accabler de mélancolie, lorsqu'on n'est pas géologue. On est tenté de retourner à Florence et de s'avouer victime d'une mystification; car on ne suppose pas que Rome soit aii bout de cette série de volcans, dont les auteurs latins n'ont jamais parlé.
Non, ce ne sont point là les marais qui prirent un œil à Annibal, les arbres étrusques qui ont écouté les secrets t de Catilina, les gorges, fauces Etruriœ, où Manlius et ses conjurés se prosternaient devant l'aigle d'argent. Ce n'est qu'un désert de tout temps inhabitable ; c'est une terre sans ressource, qui n*a jamais pu nourrir ni l'armée carthaginoise, ni les soldats de Sylla, ni les cinquante mille prolétaires de Catilina; un pâtre a de la peine à vivre aujourd'hui dan^ ce domaine de la famine! Tout à coup, du sommet de la montagne Saint-Laurent, on voit se dérouler un horizon inattendu, comme le mirage du désert.
On voit éclater, sous ses pieds, le lac de Bolsena, éblouissant comme le miroir immense du soleil; une forêt vigoureuse semble se précipiter avec vous de la crête
IbO LES NUITS ITALIENNES.
Bpenniae sur les rives du lao; des milliers d'oiseaux volent en nuages sur celte Méditerranée tranquille; des J)ois d'oliviers la couronnent; deux îles verdoyantes flottent sur ses eaux, comme deux navires à l'ancre; ses petites vagues dorées se brisent devant les haies vives des beaux jardins de Bolsena, au pied d'au château du moyen âge qui laisse pendre de ses ruines le genêt jaune, le saxifrage et l'aloès.
C'est une surprise délicieuse; elle vous réconcilie avee les Apennins; on ne saurait la payei; par trop de volcans et de scories; le lao de Bolsena rafraîchit l'imagination desséchée par les tableaux de la veille; on se plonge, avec extase, dans cette pouvelle et piagnifîque nature, où les ombrages, les eaux yives, la lumière d'Italie, les suaves conl-ours des collines, s'associent enfin pour vous donner un peu de joie. Bolsena et ses campagnes ont posé devant Poussin j là reposent tous les originaux du grand paysagiste; il y a puisé à pleine palette; il y a établi son atelier.
C'est un miracle qui a donné à Bolsena ces bois, ces eaux, ces belles montagnes. A la place de ce lac bouillonnait autrefois un terrible volcan; un jour le volcan se fit lac et se remplit de poissons frais; Dieu veuille qu'il ne reprenne pa^ sa première profession ! On ne peut compter sur rien de stable dans ces terres volcanisées. En attendant, jouissons du lac; il a vingt lieues de circonférence, le cratère en avait autant; c'était humiliant pour le Vésuve et l'Etna.
A l'hôtellerie, on uous servit dés poissons du lac ; ils n'ont rien de volcanique; à Bolsena, on commence à dîner; le jeûne des Apennins cesse; l'hôte yqu» g,pporte
DE FLORENCE k ROME. Ibl
pompeusement le vin du Monle-Fiascone ; la volaille et • le gibier sont connus à Bolsena ; on y fait même du pain; il est vrai que les habitants n'ont pas l'air de s'en douter, car ils paraissent bien misérables. Cette indigence, cette lèpre, ees haillons, ces rues hideuses, sont dissimulés au voyageur par l'éclat opulent de rhôtellerie, la beauté de la campagne et des Jardins. Il faut entrer dans les villages pour voir un affligeant contraste, mais personne ne prend cette peine, l'hôtellerie est située extra muros.
On passe devant Monte-Piascone, village perché sur une montagne, et dont je ne connais que la coupole; ensuite, l'histoire des volcans et des lacs sulfureux recom» mencc; n'importe, on a pris du courage à Bolsena; on peut se permettre quelques observations de géologie; on flaire le bitume dans l'air, on ramasse le premier caillou venu, on en tire du feu comme Achate, non pas pour rôtir des cerfs, mais pour allumer son cigare; 11 est doux d'allumer son cigare à des volcans éteints, quand on a bien déjeuné à Bolsena. Bientôt, à l'extrémité de l'horizon, à une portée de vue pénible à Toeil, on distingue nébuleusement des atomes blancs qui sont la ville de Viterbe. On a toute une plaine à traverser, la plus longue et la plus large des plaines. Le voyageur quitte un instant ces éternels Apennins, qui le suivent partout en Italie avec une obstination désespérante. Enfin, il peut dire: Je suis en plaine jusqu'à Viterbe: après six heures de marche, Viterbe, petite ville ennuyeuse et sans caractère, vous reçoit au pied de sa montagne, et vous offre une table où l'on mange peu et un lit où l'on ne dort
pas. Ofu'importe? encore dix-sept lieues et Home est au bout.
Ib2 LES NUITS ITALIENNES.
n faut traverser la célèbre forêt de Viterbe, domaine des tragédiens de nos boulevards; c'est un long et funèbre chemin connu des bandits et redouté des voyageurs. Fendant la nuit, à la clarté brumeuse des étoiles, les arbres prennent des poses de mélodrame, les buissons se hérissent de canons de fusil, Tair murmure des syllabes effrayantes; les vers luisants se changent en lames de poignard; le voyageur récite la prière des agonisants; il tient sa bourse d'une main et sa vie de l'autre, tout prêt à jeter la première pour retenir la seconde : les arbres et les buissons ne lui demandent rien; on passe aujourd'hui avec moins de péril, à minuit dans la forêt de Viterbe, que sur le boulevard du Temple à midi. La civilisation est à Viterbe. L'imposante et majestueuse forêt couvre la montagne; on la visite dans ses secrètes et mystérieuses horreurs; elle vous accompagne quatre heures, tantôt impénétrable au regard, comme un voile funéraire partout déployé , tantôt entr'ouvrant ses rideaux pour vous révéler ses abîmes, ses vastes cavernes, ses pics chevelus, ses croix tumulaires inclinées par le vent.
Tombé plutôt que descendu de la montagne, le voyageur arrive à Ronciglione, triste village, ravagé par les Français, et qui garde encore les traces de l'incendie. Notre nom n'est pas béni à Ronciglione ; il est de la prudence d'y parler anglais. On ne s'y arrête que pour admirer, dans la grande rue, un paysage étonnant, creusé dans le roc; c'est un abîme ténébreux sur lequel les maisons se penchent, avec la perspective d'y tomber un jour. On trouve à Ronciglione un poste de dragons pontificaux; ils ne sont pas déplacés sous la forêt de Viterbe.
D£ FLOHENCE A ROME. 1B3
On pent dire que la campagne de Home commence à la porte de ce village.
Campagne toute nue et silencieuse, elle invite au recueillement et non plus à la mélancolie. Quelque chose de grave et de solennel semble luire à l'horizon. La plaine ne peut plus vous distraire avec des arbres, des chaumières, des villages. C'est le désert : du sommet d'une montagne, on aperçoit un immense bassin circulaire, couronné de montagnes radieuses ; c'est comme un lac de verdure; une seule maison blanche se perd au milieu ; elle fut un temple de Bacchus, elle est aujourd'hui Baccano, simple hôtellerie, dernière étape du pèlerin. Baccano franchi, on court dans un chetnin creux, on monte sur une éminence, et toutes les voix de l'air crient : Voilà Rome!
La ville sainte ne se révèle encore que par des points blancs et lumineux, amoncelés aux limites de la plaine, comme une constellation. On distingue la croix de la ba- • silique de Saint-Pierre, cette huitième colline que la religion a ajoutée à la cité de Romulus; le mont Soracte s'élève comme un nuage. Je voyais tout cela bien confusément, avec des yeux humides. Moi, qui n'avais connu que les joies du collège, jamais les ennuis, je me trouvais enfin devant la ville qu'habitèrent les premiers et bons amis que j'avais aimés en entrant au monde. Cette Rome dont je savais l'histoire à dix ans; ces poètes dont je récitais par cœur tous les vers à l'âge où l'on bégaie; ces consuls sous lesquels j'avais livré tant de batailles dans les rêves ou les jeux du collège ; toutes ces grandes images, ces œuvres sublimes, ces héros de mes alTec-
tions primitives, tout mon univers était là. Le moindre
154 LES NUITS ITALIBN^BS.
objet qne je rencontrais sar cette route me fondait dans l'esprit an impérissable souyenir; le pâtre couché sous Tarbre, le cavalier qui me couvrait de poussière, le petit pont jeté sur an ruisseau, la cabane isolée, la borne milliaire où je lisais via Cassia, hen de cela ne m'était^indifférent.
ravançais avec la fièvre ; à chaque instant je fermais les yeux pour avoir cent fois le bonheur de les ouvrir sur l'horizon où Home grandissait à chacun de mes pas. Aussi, Rome, qui voyait en moi son plus fervent adorateur, me recevait dans toute sa magnificence: elle me donnait une de ces splendides journées qu'elle tient en réserve pour ses amis, sous les ides orageuses de mars ; la lune se levait sereine sur le mont Soracte: le soleil s'inclinait, sans nuage, à l'horizon maritime; l'air était tiède, embaumé, transparent; un ciel pur faisait saillir les édifices lointains du Vatican et du Janicule ; la majesté de la campagne entourait la ville sacrée d'une auréole immense et lumineuse. J'étais fier de sentir que j'étais pour quelque chose, peut-être, dans cette fête de la ville et dii ciel, que cette atmosphère de rayons et de sérénité m'avait été réservée, afin qu'un seul nuage ne vînt pas ternir mes émotions d'enfant; je saluai le Tibre, oomme un vieil ami; je courus sur le pont, je traversai le faubourg avec autant de hâte que si Borne allait m'échapper ; la porte du Peuple m'arrêta : je ne m'attendais pas à cette magnificence, honneur à ceux qui ont ainsi annoncé Rome au pèlerin l il fallait cette entrée à Home.
J'aime ces portiques superbes, cet obélisque porté par | des sphinx; j'aime cette colline d'arbres et de fleurs qui XQOate aux jardins de LucuUus, ces statues çolo^ales
qui gardent rHémicycle, les statues de Borne, du Tibre, de TAnio, de Neptune, avec ces marbres qui jettent l'eau à torrents; j'aime ces églises catholiques mêlées aux simulacres païens, le sighe du Christ sur l'obélisque de' Khamsès, la tiare à côté de Neptune : oui, c'est ainsi que la place du Peuple devait annoncer Rome. Entrons main* tenant; heureux ceux qui n'en sortent plus ! car cette ville ne peut être abandonnée qu'avec regrets et larmes, tous les voyageurs l'ont déjà dit. C'est là que l'artiste surtout, l'homme de poésie et de sentiment, aime à fonder son tabernacle; Haphaêl songeait au bonheur calme et serein que Rome seule peut donner, lorsqu'il peignit la Transfiguration. Michel-Ange mit en œuvre d'architecture la théorie du Thabor ; il bâtit à Rome trois tentes : Sainte-Marie des Anges, le Capitole, le dôme du Vatican ; une pour lui, une pour Virgile, une pour Dieu.