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A LA MÈRE DE L'EMPEREUR

La semaine sainte de 1834 sera mémorable à Rome.

Jamais, depais Brennus, Rome n'avait-vu autant de Gaulois : les idiomes de la Seine, de la Loire, du Rhône, delà Darance, se croisaient depuis le pont iElius jusqu'au tombeau de la fille de Grassus le Grétois. Au Gapitole, les chiens et les oies nous regardaient amicalement passer sur la plate- forme où veillent Castor etPollux. Gette fois, il est vrai, nous ne venions pas incendier le temple de Jupiter Gapitolin, ni massacrer les sénateurs sur leurs chaises cumles, ni bouleverser les sépulcres de Romulus et de Nama. Pèlerins pacifiques et pieux, Gaulois dépouillés de l'anneau de fer et de la francisque, nous arrivions à Rome sans chef, sans esprit de conquête, ne nous souvenant plus de rétendard du gui sacré au coq essorant.

Nous arrivions par centuries bourgeoises, avec un fracas inouï de roues et de chevaux, par la route d'Anxur, par le lac de Trasimène, par les gorges de l'Etrurie, par les antiques domaines de Porsenna, et par la mer Tyrrhénienne sur des galères à roues qui fumaient comme des volcans. C'était un concours immense comme aux fêtes d'Olympie; on eût dit que le monclû entier était incité par Rome à l'inauguration d*un cirque, d'une naumachie, d'un tombeau. Les hôtelleries regorgeaient de barbares, les étables manquaient aux chevaux ;les plus indigents de ce pèlerinage universel avaient établi leurs pénates d'argile sous les portiques des dieux.

Le jour que j'y arrivai, avec deux de mes meillenrs amis, Rome n'avait pas un seul lit à nous donner; et cela me fit éprouver un sentiment bien agréable : il me fut doux de penser que je ne profanerais point mon arrivée à Rome par les soins vulgaires de la table d'hôte et de la chambre à coucher. Des hôtelleries, il y en a psortout à Rome; il y a dix lieuea de chambres à coucher sous les arches des aqueducs ; c'est un dortoir généreusement offert au premier arrivant, un vaste caravansérail d'alcôves ruinées, plus solides que nos monuments neufs. AÎBsi mon souci d'arrivée fut bientôt calmé. Si les mille mai* sons dont parle Ovide me refusaient l'hûspitalité d'une nuit, mon parti était pris ; je me couchais sous uu linceul de lierre, sur quelque matelas granitique tombé d'une Tuine, ou biea je montais au Gapitole, je m'envdoppais de mon manteau oomme César, et je m'endormala, plus heureux que lui, malgré les ides de mars, à quelques pas delà statue de Pompée, sous Talcdve que Miehel^Ange avait bâtie pour moi.

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H était fort tard, et je me promenais dans Rome comme à je l'eusse habitée toute ma vie, tant oette ville m'était connue. J'avais laissé mon modeste matériel de voyageur sous le péristyle d'Antoniu le Pieux. Pardon, Antonin I ta basilique est une douane I Je n'avais gardé que mon man^ teau; car la nuit était fraîche, et serpentant de rues en rues, j'étais arrivé sur la place de Venise, çiu pied du Capitole, Là, je m'arrêtai.

VoUà, ma dis-^je, la San-'Romoaldo, qui conduit à Tam*bassade françï^ise; voilà le palais de Venise, édifice immense, bâti avec une yognure du Colysée; et voilà... non, je ne me trompe point... à l'angle du Corso et de la piaoe... voilà le palais de la mère de Napoléon.

Et je me mis à regarder l'imposante prison où dormait la plus illustre des mères, celte femme que la mort semble avoir oubliée, cette ruine vivante si majestueuse dans la ville des ruines ! La place était déserte; la lune la remplissait de sa clarté douce : le palais de Venise, moitié dans l'ombre, moitié blanchi par la lune, avec son architecture sévère, ses sombres murailles à talus, sa corniche de chftteau-fort, contractait singulièrement avec l'élégance italienne des autres édifices. Bien ne ressemblait moins à ma ville de Rome que cette décoration de place publique. Ux^ bruit de cloche descendit du haut d'une tour jusqu'à moi, c'était la cloche du Capitole; le murmure de l'airain roula quelque temps le long des murs du palais de Venise, un sile^iee sublime revint ensuite. Ni la majesté de ce silence, ni la cloche qui me parlait du Capitole, ni le fracas lointain des grandes eaux où Rome, s'abreuve, ni la pleine lune aimée de Rome, astre qui ne semble avoir été orée que pour elle, rien dans cette

première nuit tant désirée ne me jeta dans ces rêveries d'antiquité, dans ces chaudes extases auxquelles je m'étais préparé toute ma vie : je ne pensais qu'à la femme qui fit Napoléon, je sentais quelque orgueil à me dire que, cette nuit, j'étais le seul homme qui prononçait le nom de clBtte femme devant la maison où elle dormait, à l'heure où quelque rêve lui montrait son fils vivant et son jeune petit-fils, malheureux prince que la cloche de ce Çapitole avait salué roi comme le canon des Invalides. Par intervalles, quand les rayons de la lune ne resplendissaient plus sur les vitres du palais, je suivais les mouvements d'une lumière intérieure qui venait subitement éclairer quelque magnifique salon, quelque boiserie éclatante, quelque large cadre de tableau, ou*'{!Bkisait tournoyer au plafond l'ombre delà rampe dans la nudité grandiose d'un immense escalier. Il y avait bien du charme pour moi à cette curiosité d'enfant ; j'étais si heureux de mon espionnage, que je craignais de voir s'entr'ouvrir une des larges croisées et apparaître un fantastique majordome qui me crierait le Perge viam en italien. J'avais peur des sbires aussi : on m'avait tant parlé des sbires : ma station sur cette place, à heure indue, devait être suspecte aux sbires. Les sbires ne parurent pas. La liberté romaine me laissa rêver toute la nuit sur la place de Venise. Noble veillée, qui me préparait à la visite du lendemain!

Le jour que je quittai Florence, le prince de Monlfort m'avait remis une lettre de recommandation pour M. le chevalier Bohle, à Rome. Cette lettre m'était bien précieuse, parce que j'avais lieu d'espérer qu'elle me donnerait accès auprès de la mère de l'Empereur. Je me rendis

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donc en toute hâte chez M. Bohle. Je trouvai chez lui la cordialité la plus franche ; il me dit qu'il se mettait à ma disposition pour tous les services que je pourrais lui demander.

J'aurais pu vous en demander un hier, lui dis-je, mais il était trop tard. J'ai trouvé Rome envahie par l'univers, et j'ai été la victime de cette réaction : l'hospitalité romaine m'a fait défaut; j'ai passé ma nuit à me promener. Aujourd'hui, mes amis, mes compagnons de voyage ont découvert quelque chose qui ressemble à un gîte; ils ont passé notre bail à vingt francs par jour. J'accepterais bien tout ce que vous m'offrez de gracieuse hospitalité, mais je ne. puis me séparer de mes amis. Il s'agit en ce moment d'une autre faveur que j'attends de vous : M. le prince de Montfort, si affable, si bon pour tous les Français qui passent à Florence, m'a donné droit d'espérer que je serai présenté à la mère de Napoléon...

— Comment! médit avec chaleur M. Bohle, c'est une affaire arrangée! vous verrez Madame mère aujourd'hui même; aujourd'hui, non.., mais demain; demain, vous pouvez y compter; j'irai chez vous demain matin ; donnezmoi votre adresse...

M. Bohle fut exact au rendez-vous.

En allant à la place de Venise, il me dit une chose bien touchante pour moi et dont je serai toujours fier comme Français : Home, me dit-il, est en ce moment visitée par toute l'aristocratie voyageuse de la Prusse, de l'Angleterre, de l'Allemagne ; chaque jour des hommes de haute naissance sollicitent la faveur d'être admis un instant auprès de Madame mère; mais dans l'état de faiblesse où elle se trouve, vous concevez que tant de visites, la plupart de

curiosité» lui seraient accablantes. Aussi Madame mère a pris le sage parti de ne recevoir personne; mais lorsque j'ai prononcé votre nom, le nom d'un Français, elle s'est empressée de me dire qu'elle vous recevrait avec le plus grand plaisir.

Nous arrivâmes à la place de Venise.

Ce qui me frappa d'abord en entrant dans le palais, ce fat le silence qui régnait dans une aussi somptueuse demeare. L'escalier était désert; je traversai des appartements et des galeries solitaires. M. Bohle ouvrit une porte et m'introduisit, en prononçant mon nom, dans un salon magniûque tout resplendissant de soleil ; à l'angle de la cheminée, une femme était couchée à demi sur une chaise longue : c'était la mère de l'Empereur! Un sourire éclaira sa majestueuse figure ; elle répéta mon nom et me désigna un fauteuil à son côté gauche. Je m'assis.

— Vous venez de Florence, n'est-ce pas? me dit-elle; vous avez vu mes enfants, je le sais : Louis était malade : comment se porte-t-il maintenant ?

— Le comte de Saint-Leu m'a paru assez bien se porter; je n'ai eu l'honneur de le voir qu'une seule fois.

— Et Julie?

— Madame la comtesse de SurvlUiers est toujours souffrante, sa maison est encore frappée d'un deuil si récent!

— Ah! oui, pauvre Charlotte! veuve si jeune!... El Jérôme, et Caroline?

— Le prince de Montfort, sa famille et madame la comtesse de Lipona jouissent d'une santé parfaite ; il n'est pas de maisons à Florence plus agréables et plus hospitalières aux Français que les leurs.

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— Je le sais, je le sais... Comptez-vous séjourner longtemps à Rome?

— fîélas ! non, Madame, deux ou trois semaines seulement; je suis pressé d'arriver à Naples; c'est un voyage que j'ai entrepris dans l'intérêt d'un livre auquel je travaille.

— Le séjour de Rome vous plairait beaucoup... on y vit longtemps, comme vous voyez... Il y a vingt ans que je riiabite.

Je ne pus me défendre d'une exclamation, comme si j'eusse ignoré la grande date historique de la chute de notre empire.

— Vingt ans ! répétai-jed'un air étonné.

— Oui, Monsieur, vingt ansi

Et elle secoua la tête avec une expression de souvenir mélancolique.

Dans un assez long intervalle de silence que je n'osai interrompre, je descendis à quelques observations de détail.

Une seule dame de compagnie était auprès de Madame mère; elle travaillait à un ouvrage de broderie. Le salon était orné de beaux tableaux représentant la famille de Napoléon; ils étaient signés par nos peintres célèbres, et avaient appartenu aux galeries des résidences impériales. Rien ne m'a paru touchant comme cette mère illustre privée de ses enfants et entourée de leurs portraits. Immobile sur sa chaise, elle me parut souffrante, souffrante de ses douleurs physiques, de sa vieillesse, de ses souvenirs, mais héroïquement résignée. Sa robe, qui la serrait étroitement, laissait deviner un état de maigreur extraordinaire ; ses mains étaient décharnées ; sa figure

n'avait conservé qu'un pâle épiderme : ses yenx, bien ouverts, erraient au hasard, mais ne semblaient point privés de l'usage de la vue. De la place que j'occupais, je voyais à la fois et la tête immobile de la mère de Napoléon, et la haute tour du Capitole. Quel assemblage de noms! La grandeur de la chose romaine luttait avecla grandeur d'une femme : le Capitole et la femme avaient eu la plus étonnante part de puissance dans les créations qui ne sont pas venues de Dieu ; et le hasard des révolutions humaines avait fait asseoir la femme à l'ombre du monument romain pour me les présenter ainsi associés, à moi, obscur pèlerin, qui n'avais reçu du ciel et de la fortune que des yeux faciles aux larmes devant ce grand spectacle, et un cœur énergique pour le sentir.

Lorsque ses lèvres se rouvrirent avec effort pour parler» elle prononça le mot de France et le nom de son fils. Jasqu'à ce moment elle avait été une femme ordinaire, une mère chargée d'ans qui demande avec simplicité au voyageur des nouvelles de sa famille absente. Mais après,

à ses paroles, à ses gestes, à la miraculeuse énergie qui j galvanisa tout à coup ce squelette de femme, je reconnus . la mère de Napoléon. Un moment surtout elle me parut j sublime. Non, il ne sera jamais donné à un autre homme d'entendre ce qui fut dit par une femme brisée par Tàge, la douleur, l'exil, et dit avec une fermeté d'accent, un bonheur d'expressions, une vigueur de gestes qu'on admirerait dans une héroïne de vingt ans. Je n'afTaibUrai point ses paroles en les écrivant, parce que la froideur \ de la lettre ferait tort au sublime de l'image, et que d'ailleurs je ne crois avoir droit, ni mission pour les publier. Si ces paroles ont été prononcées pour demeurer secrètes,

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je me souviendrai que je les ai entendues à quelques pas du temple où Rome avait placé la statue qui tenait un doigt levé sur ses lèvres.

J'avais besoin de retomber aux familiarités de la conversation, car tout ce que j'entendais d'historique me faisait mal sortant des lèvres de la femme dans le sein de laquelle l'histoire s'incarna. Il me serait impossible de traduire mes impressions lorsqu'elle tne parlait de son enfant, lorsqu'elle entrait dans ces minutieux détails de vie privée, d'anecdotes domestiques dont les histoires graves ne parlent pas et qui, pour cela même, ont tant de charme. Oh ! il faut que le climat de cette île de Corse bronze l'épiderme de ses enfants et perpétue leur force intelligente jusqu'à l'heure précise de leur mort; car dans ce corps de femme où le mécanisme matériel du mouvement semble s'être arrêté, bouillonne encore tant de sang chaleureux, tant de puissance de facultés morales ! Les muscles se sont affaiblis, les nerfs détendus ; la chair se dissout, parce que les ressorts d'organisation physique ne jouent que leur temps donné ; mais c'est merveilleux de voir chez cette femme combien l'esprit est radieux de vigueur sur les ruines.de la matière, combien la décrépitude se rajeunit sous la virilité des idées, de la parole, des sensations, des souvenirs. \

Et en a-t-elle vu, dans sa vie, de ces choses qui brûlent la vie! A-t-elle souvent tremblé pour des fils, quand tous les boulets de l'Europe étaient lancés contre eux, à l'éternelle bataille impériale de quinze ans l A-t-elle parcouru l'échelle complète des émotions dévotantes, inouïes jusqu'à elle dans les fastes de la maternité, depuis le coup de canon du sacre impérial, depuis le Te

Deum de Notre-Dame, jusqu'au Dies irœ de Waterloo et de Sainte-Hélène ?

L'autre jour encore, il n'y a pas bien longtemps, elle avait mis la plus grande part de ee qui lui restait d'affections sublimes sur le plus beau des enfants des hommes, sur le fils de son fils ; elle, prisonnière sur le Tibre, lui sur le Danube; elle, envoyant chaque matin ses baisers maternels au roi de Rome, par le vent qui souffle du Capitole. Il ne lui avait jamais été accordé, ce qui réjouit la vieillesse morose des aïeules, d'embrasser une seule fois son petit-fils. On lui parlait de lui quelquefois à l'oreille; on lui en parlait souvent, et elle tressaillait de joie, la pauvre femme I Un jour on ne lui en parla plus... C'est elle qui a pu dire alors : (( 0 vous qui passe;s par ce triste chemin, voyez s'il est une douleur pareille à la mienne! ï> Niobéj Rachel, Marie, toutes les mères inconsolables, voilà ses patronnes : et elle n'a pas fléchi sous la douleur l Plus virile que son fils sur le roc de Sainte -Hélène, elle s'est cramponnée au roc Tarpéien ; le désespoir ne l'en a pas précipitée : elle a voulu vivre longtemps, le front chargé de la couronne du malheur ; elle a voulu longtemps lutter avec les fortes ruines qui sont de l'autre côté du mont. La chair s'est éteinte ; mais la vie s'est réfugiée dans l'esprit. Chaque jour le génie rongeur qui va donner son coup de faux à la colonne de Phocas, passe devant la vitre impériale et s'incline. Pour cette femme, l'automne n'a plus de fièvres, les marais Pontins sont à sec. On dirait que Rome entoure de toute sa puissance de conservation la mère qui créa le dernier des demi-dieux.

Je l'écoutais parler sous l'obsession de ces idées; elles ne m'arrivaient pas une à une, méthodiquement forma-*

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lées, mais toutes ensemble, toutes d'ua bloc^ comme une flamme à mille rayons, et je me demandais par quelle fatalité heureuse je me trouvais là» le dépositaire des réflexions suprêmes de cette femme; à quel titre j'étais assis à sa gaache comme un confident, lorsque le pavé de la place grondait sous le tonnerre continuel de tant de brillants équipages qui avaient le droit de s'arrêter partout dans Home, hormis devant le seuil de ce palais^ Aussi, après plusieurs heures d'entretien, je regardai ma visite comme excédant les bornes des convenances et je me levai pour sortir.

— Vous partez déjà ? me dit^elle avec un accent plein âe bonté } vous allez sans doute aux fonctions de la semaine sainte ?

— Oui, Madame, je vais à la chapelle Sixtine I *- Avez-vous vu Fesoh ?

— Je n'ai pas encore eu cet honneur*

— Ah , je vous recommanderai à Fesch; vous aurez du plaisir à le connaître : il vous montrera sa belle galerie de tableaux. Groyez-vous trouver une place à la chapelle Sixtine ?

— Je l'espère, en y arrivant un des premiers.

— Si vous aviez eu le temps de voir Fesch, il vous au- Hiit fait placer» mais il est un peu malade aujourd'hui; je crois même qu'il n'ira pas aux fonctions.

— Je me ferai un devoir d'aller chez le cardinal Fesch après les fêtes de Pâques.

— Oui, oui, il aura plus de loisir.

Elle me salua de la main ; je m'inclinai en balbutiant quelques mots décousus de remercîment. Son secrétaire, officier français de beaucoup d'esprit et de belles inaniè-

168 LES XUITS ITALIENNES.

res, M. Robaglia, qui était entré vers le milieu de notre conversation, m'accompagna jusqu'à la porte et me dit:

— Eh. bien I comment Tavez-vous trouvée ?

Je ne répondis que par les signes expressifs deTétonûement et de l'admiration.

Délivré d'un bonheur qui m'était devenu cuisant, tant je suis faible pour supporter des crises de ce genre, je remontais lentement et avec fatigue, la rue du Corso. £a jetant au hasard les yeux sur Tangle de la rue délie Murait, je vis une affiche de spectacle. Elle annonçait la prochaine ouverture du théâtre di Valle, et l'opéra VElixir d^amonr, i de Donizetti. Pour la première fois de ma vie, je fus insensible à l'annonce d'une première représentation d'un opéra nouveau. C'était un autre spectacle, un autre théâ- \ tre qu'il me fallait. Par les rues sinueuses qui rayonnent du cirque agonale, je me dirigeai vers Saint-Pierre. Le jour était propice aux douleurs d'un grand deuil; Rome portait un crêpe; ses mille cloches étaient muettes; son peuple courait aux églises, c'était le vendredi saint. Le hasard ne pouvait mieux choisir mon jour : il me fallait" toutes les lamentations des prophètes, tous les gémissements de la mélopée hébraïque pour accompagner mes plaintes intérieures. Lorsque j'entrai à Saint-Pierre, un son lugubre de l'orgue répondit à ma pensée ; une voii chantait dans la chapelle du chœur, et, dans le cri de lati* nité sonore qui roula sous les voûtes, je distinguai ce verset mélancolique : Elle pleure, et personne ne vient f»«' la consoler!

lES TOMBEAUX DES SCIPIONS

lu calessino nous emportait sur la voie Appienne ; nous iffioQs visiter les ruines du cirque d'Antonin Garacalla, ^priété actuelle de M. Torlonia, banquier. L'héritage les empereurs romains est tombé dq.ns les caisses de Ta- (io. Nous avions laissé à notre droite la pyramide de Gaïus iextias, les catacombes de Saint-Sébastien, les thermes l'Antonin, la basilique de Saint-Paul. Nous traversions me campagne arrosée d'eau bénite et d'eau lustrale; camttgae à double face, comme Janus qui la cultiva, païenne i'uiii côté, catholique de l'autre. Notre cocher siUlait l'ouverture de Sémiramis.

Comme je songeais au spectre de Ninus, le cocher sus-

^Qdit son ouverture» arrêta ses chevaux; nous nous

élançâmes sur la poussière appîenne eu jetant de tous côtés nos regards pour découvrir le cirque de Garacalla. Nous étions encaissés entre deux murs grisâtres, festonnés de lierre et de pampres ; rien n'annonçait la grande ruine impériale, l'opulent domaine du Rothschild romain.

— Où donc est le cirque? dis -je au cocher.

— Bien loin encore, me répondit-il; je vous fais arrêter ici, parce que j'ai pensé que vous seriez bien aise de visiter les tombeaux des Scipions (Sepolcri de' Scipiont).

Bien que la langue italienne soit du latin en putréfaction, elle a toujours un charme, une grâce, une mélodie, une solennité même qui enchantent l'oreille et le cœur, ; lorsqu'elle tombe d'une bouche romaine dans l'atmosphère de la voie Appia. Nous fûmes subjugués par cette phrase qui s'arrondissait avec cette appellation sonore des tombeaux des Scipions, Nous oubliâmes le but de notre course ; la grande famille de l'Africain l'emportait sur Garacalla; nous remerciâmes le cocher : il ouvrit à notre! gauche un portail délabré ; il nous indiqua une allée k suivre, au bout de laquelle s'élève une ferme lézardée qâ ressemble plutôt à un repaire de bandits qu'au mausolée des Scipions.

Cependant' nous ne nous possédions pas de joie. Je di« sais à mes deux compagnons :

tt — Savez-vous, mes amis, qu'il eût été bien malhea* reux de quitter Rome sans avoir vu les tombeaax dei Scipions 1 Ces cochers sont des cicérone précieux. Main* tenant, quels peuvent être ces Scipions qui sont enterré» là? Est-ce Publius Scipion, mort dans une cmbDSCâiie avec son frère Cnéius ? c'est possible ; il est même probable que l'armée aura rapporté d'Espagne leurs corps» ^

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