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LES TOMBEAUX DES SCIPIONS

qu'ils auront été déposés ici. Quant à TAfricaîn, son tombeau est à Liternc ; mais son frère Lucius Scipion, qui s'est battu contre un Antiochus, doit reposer ici : nous trouverons sans doute à côté de lui Scipion Nasica, Tinventeur des clepsydres, et Scipion Émilicn, qui brûla Carthage. Je crois même avoir lu quelque part que leurs cousins Tibérius et Caïus Gracchus ont été inhumés dans un tombeau de famille. Cela ne m'étonnerait point, car ces deux malheureux tribuns ont été massacrés tout près d'ici. Cette campagne funèbre, où nous sommes, serait alors le seul lot qu'ils auraient retiré de leur loi agraire : quelle leçon ! préparons-nous à voir la plus touchante collection de tombeaux qui soit dans l'univers. »

Ainsi parlant, nous étions arrivés devant la porte de la ferme tumulaire. Un être, qui ressemblait à une femme, nous y attendait ; à côté de ce fantôme sibyllin pleurait Bne jeune fille de quatorze ans, couverte de lambeaux, de haillons et d'une laideur incomparable. Dès qu'elles surent que Nos Excellences venaient visiter les tombeaux des Scîpions, la jeune fille alluma nonchalamment trois petites bougies, en donna une à chacun de nous, et nous fit signe de la suivra dans une espèce de cellier qui n'élit pas celui d'Horace; il n'y avait qu'un tonneau vide, 6t des instruments de vendange d'une haute antiquité.

« — Est-ce bien ici, au moins, le tombeau de la famille

te Scipions ? demandai -je à notre guide.

— Oui, Monsieur, me 'répondit-elle, nous allons y entrer. »

Nous entrâmes, en effet, dans une grotte étroite et fort humide : nous en touchions les parois grasses à droite et * gauche ; le sol était glissant ; nos bougies rie nous don-

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naient qu'une clarté fort douteuse ; j'interrogeai de nouveau la jeune fille : elle ne répondit pas.

a — C'est une grotte de bandits, murmurai-je tout bas à mes d'eux amis; nous avons donné dans une embuscade, comme Publius et Gnéius Scipîon, en Espagne. La passion de Tanliquîté a toujours fait faire des sottises aux voyageurs. Nous sommes perdus : notre patrie n'aura pas nos os, comme l'a dit Scipion l'Africain, tout exprès pour nous. )>

Et nous avancions toujours dans ce boyau souterrain; des ténèbres profondes étaient derrière nous ; devant, \i voûte s'abaissait toujours; l'eau suintait sur nos têtes. Nous ne comprenions pas cette étrange manie des Sci* pions, ces bommes si sages, qui rendaient les belles captives à leurs maris, ou qui passaient leurs nuits à causer astronomie avec Ennius, et qui se faisaient ensuite inhamer à cent pieds sous terre, au lieu d'avoir une belle pyramide de marbre comme Sextius, ou une tour superl comme Crassus Te Cretois.

« Verrons-nous bientôt les tombeaux? dis-je à la jeui sibylle. »

Elle s'arrêta, en se tournant vers nous ; nos bougie firent étinceler ses grands yeux gris et ses joues empoui prées du feu de la fièvre. Elle étendit son bras vers uni cavité sombre, et dit d'une voix aigre :

— Ecco un sepolcro di Scipione.

— Quel Scipion?

— UnScipione.

— Mais lequel des trente?

— Non 80,

Nous pencbftmes nos trois bougies sur le lieu désigné:

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il n'y avait ni tombeau, ni Soipion. La jeune fille nous dit qne le sarcophage était au Vatican; elle nous avait montré la place où était le tombeau.

Et elle se remit à marcher. A dix pas plus loin elle s'arrêta de nouveau, en répétant son Ecco un sepolcro di Sci" ptone. Nous ne vîmes rien du tout; elle ajouta avec le même sang-froid, que le tombeau de cet autre Scipion était à la galerie du Vatican. G*est toujours de cette manière qu'elle nous montra dix ou douze tombeaux absents. n est vrai que nous découvrions quelquefois sur les murs des lettres hiéroglyphiques, des caractères indéchiffrables, des an, des coss, àesso : nous surprîmes aussi un monogramme S. P. Q. R, qui se cachait derrière un éboulement; mais de tombeau, pas l'ombre. Ce souterrain a deux issues, nous en sortîmes sans avoir la douleur de revenir sur nos pas; nos bougies étaient près de s'éteindre quand nous revîmes la campagne et le jour.

La hideuse mère nous attendait à la porte : elle nous présenta sa main osseuse et brûlée, pantomime éloquente, et, en Italie, toujours comprise des voyageurs; il était bien cruel de payer une promenade souterraine, et de récompenser une mystification; il fallut pourtant se résigner. Nous donnâmes trois pauls.

— Ce n'est pas pour les Scipions, dis-je à la mère, c'est pour les trois bougies, qui ne valent pas trois baïoques.

Je m'attendais à une explosion de remerciements.

— Trois pauls ! s'écrièrent en duo la mère et la fille (et

les furies de Virgile n'ont jamais été plus effroyables de

colère), trois pauls! jamais nous ne montrerons pour ce

prix les tombeaux des Scipions ! On ne nous fait pas la ^

charité à nous : nous sommes Romaines; les tom-

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beaux des Scipions! trois pauls, vous n'avez pas honte, ô étrangers!

— Mais où sont-ils vos tombeaux des Scipions? leur dis-je en riant. '

— Ils sont ici, répondit la mère dans tout le délire de la colère; ils sont ici I Oui, c'est écrit dans les livres; tout le monde le sait; vous êtes ignorants comme des étrangers; mais vous ne sortirez pas, vous paierez; voyons, payez-moi. Nous ne montrons les tombeaux des Scipions que pour un écu; donnez-moi un écu.

Nons fûmes obligés d'user de violence pour nous frayer nn libre passage jusqu'à notre calessino, stationné sur Ja voie Appia. Notre cocher, qui dissimulait sous un maintien d'insouciance, sa complicité dans cette aJiaire» nous laissa exposés un quart d'heure aux feux croisés de la mère et de la fille. Elles s'étaient penchées comme les harpies de Virgile, sur la muraille, et leur duo de malédictions, leurs anathèmes entremêlés de pauls et de Scipions, nous suivirent longtemps sur la grande route. Les ehevaux du calessino allaient le pas ; le cocher perfide ne voulait pas nous faire perdre une seule note de cet ouragan de syllabes italiennes, qui soufflait sur nous du tombeau des Scipions.

A notre retour du cirque d'Antonin, il nous fallut nécessairement repasser devant la ferme tumulaire des Scipions. Les deux mégères n'avaient pas quitté leur place; elles nous avaient aperçus de loin dans notre calèche découverte. Cette fois nous enjoignîmes au cocher de passer au galop sous la batterie des malédictions. Le cocher souriait malignement en affectant de ne pas comprendre notre itailien. Nous nous attendions àunegrêk

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