LES TOMBEAUX DES SCIPIONS
de pierres, sur cette même place où tant de martyrs ont été lapidés; nous fûmes assez heureux pour n'essuyer qu'un feii roulant de pauli, de forestieri, de birbauti, de Scipioni et de sepolcri, qui ne blessèrent aucun de nous.
Avant cette journée j'avais un culte secret pour la mémoire des Scipions; depuis je ne prononce ce nom qu'en frémissant. Quand je lis la bataille de Zama, ou la ruine deCarthage, ou la continence de l'Africain, je songe toujours aux trois bougies, aux deux sibylles, aux trois pauls, aux tombeaux absents; je suis même fâché qu'Annibal n*ait pas battu Scipion à Zama; je garde rancune au peuple de Rome, qui n'a pas lapidé le concussionnaire Scipion, lorsqu'au lieu de régler son budget des finances, il proposa aux sénateurs une promenade au Capitole, pour rendre grâces aux dieux immortels, lesquels n'avaient rien à démêler avec les chiffres du budget. C'est ainsi que les haines s'établissent dans le cœur contre les hommes les plus vénérés, les plus illustres. Toutefois je serais désolé que la même cause amenât les mêmes effets pour d'autres voyageurs qui viendront, après moi, courir la voie Appienne, sous l'a conduite des cochers stationnés sur le Monte CitoriOj devant la Curia innocentiana; ils sont fous payés par les mégères du tombeatt des Scipions. A l'exemple des marins qui marquent d'un point, sur la carte, un écueil nouveau qu'ils ont découvert, je signale aux touristes futurs la ferme des sibylles : c'est qu'il y a bien plus qu'une mystification à subir ; on affronte une chance très-probable d'ébbulement, comme aux catacombes, n serait pénible, en cherchant un tombeau qui n'existe pas, d'être écrasé par la voûte et de creuser le sien.
L« Vatîoan* — La Semaine saîole. — Le Fonun.
n n'est pas aisé, en France, de se faire une idée juste du clergé de Rome; d'abord cela intéresse fort peu de personnes ; ensuite, celles qui peuvent y prendre quelque intérêt, sont forcées de s'en rapporter aux observations contradictoires des voyageurs ; ceux-ci, le plus souvent, n'ont pas pris la peine d'étudier cette classe puissante, qui commence au souverain pontife, et descend par mille échelons au prolétaire clérical qui dit sa messe pour avoir du pain, et n'en a que fort peu. En général, on reproche au clergé de Home son fanatisme intolérant, son amour de la domination, sa cupidité, son ignorance. La philosophie in siècle dernier avait inventé des Romains pour ses tragédies, elle inventa aussi des papes, des car-
dinaux, des prêtres pour ses libelles d'athéisme et d'impiété ; ce n'est pas qu'il n'y eût beaucoup à fronder, avec une certaine justice, mais dans cet immense redressement d'abus qui était la mission des encyclopédistes, il ne fut tenu aucun compte de tout ce qu'il y avait de sublime, de merveilleux, d'incompréhensible autour de cette Rome chrétienne qui se constitua l'héritière de l'autre, et fit bien plus avec une tiare et une croix, pour la civilisation et les arts, que n'avait fait son aînée avec ses aigles et son épée de soldat. Dieu seul peut savoir quelles eussent été les destinées de Rome, depuis diihuit siècles, entre les mains d'un empereur, ou d'un roi, sous un gouvernement profane. Ce que nous savons, nous, c'est que le reliquaire antique a été religieusement gardé ; c'est que les nobles traditions d'Auguste et des Antonins ont été recueillies par les papes; c'est que Michel-Ange et Raphaël onjt été reçus au Vatican, comme Zénodore et Apulius sur le mont Palatin. Dans les orgies d'une époque sanglante, ceux qui chantaient Allons
Bebàtir le Capitole Des débris du Vaiican,
aurarent détruit le Vatican, c'est incontestable, mais à j coup sûr ils n'auraient pas rebâti le Capitole. Eh bien! Rome chrétienne a mieux fait, elle n'a rien démoli, elle a rebâti le Capitole, et fondé le Vatican ; le Vatican, c'est un monde ; le Vatican, c'est comme une planète inconnue,, avec sa population de marbre, ses portiques de jaspe, d'agate, de porphyre, sa basilique prodigieuse, SCS fresques incomparables, ses galeries, ses jardins, ses cloîtres, ses terrasses, ses balcons. Si les grands artistes
qai ont bâti le palais des Césars, les thermes de Dioclétien, le Panthéon d'Agrippa, revenaient au monde, et qu'on leur dît, après leur avoir montré le Vatican : quels sont, depuis dix-huit siècles, les empereuts ou les rois connus qui auraient ainsi continué votre Home? Les papes seuls pouvaient faire ce qui a été fait, répondraient les architectes d'Auguste, de Dio clé tien, de Titus.
£n dehors de Borne, qu'est-il arrivé depuis Jésus-Christ ? les hommes se sont massacrés, les empires se sont suicidés, les monuments ont croulé; on a inventé la poudre! lorsqu'il a fallu faire de l'art, on a copié Rome; un art seul a été perfectionné, la guerre ; on en a usé avec délices, pendant dix-huit siècles : toutes les chimères qui passent dans la tête de l'homme, ont été changées en cartels de nation à nation; le sang a jailli de toutes les ^reines de l'univers. Rome seule a conservé sa noble (juiétade d'artiste; sans doute elle a eu ses mauvais jours, ses égarements, ses paroxysmes de persécution, ses heures de fanatisme; il s'est rencontré des hommes sous la tiare; mais à travers ces crises de religion, que de nobles et sublimes choses l 'que d'admirables créations I Chez les autres peuples, le sang et le crime sont restés sang et crime; daps Rome chrétienne, toute période coupable s'est effacée sous un éblouissant rideau de mosaïque, de marbre et de rayons. Rome païenne se déchirait souvent ses propres entrailles, comme Gaton; ce n'est pas le Tibre seul qui a renversé les tombeaux des rois «* le temple de Vesta, le peuple-roi s'associait -quelquefois au Tibre; chaque cité moderne a des crimes de ce genre sur la conscience; les villes les plus civilisées ont démoli, en un jour, des monuments qu'un siècle avait
bâtis; Rome chrétienne est pure de tels excès; elle a gardé ses vieux joyaux, comme ses jeunes richesses ; elle a posé la croix sur les temples païens afin de les protéger. Quand elle fut saccagée au xy* siècle, les Espagnols respectèrent le Panthéon d'Agrippa, parce que le Panthéon s'était fait catholique.
Ces magnifiques débris, ces belles ruines qui Qpavrent le sol de Rome, ce n*est point Rome qui les a faits ; il est venu de partout des gens qui tuaient et ravageaient, par plaisir; non point les Goths, les Huns, les saccageurs de Théodoric et d'Attila, ceux-ci ont seulement écaillé les colosses ; mais d'autres qui avaient des noms chrétiens, et qu'un prêtre avait baptisés ; d'autres qui suivaient un chef d'illustre lignée, un Bourbon, un connétable, un plagiaire d'Attila; que la malédiction des siècles soit Sur lui !
n courait le monde, le misérable I il allait çà et là, avec ses Espagnols et ses lansquenets, race stupide ! il pillait, violait, égorgeait ; peu lui importait la nation et le pays, pourvu qu'il tirât des coups de canon, et qu'U bût du sang! Un jour, il eut une fantaisie; il s'ennuyait, le connétable; il se dit: Allons brûler Rome; j'en aurai pour six mois de plaisir ; allons : et il vint camper sur le Tibre. Il ouvrit une tranchée devant Rome, comme devant une ville ordinaire ; il pointa ses couleuvrines contre les saints remparts; ses boulets tombaient en pluie sur les portiques, les cirques, les basiliques, les colisées; Rome l'attefldait à l'assaut; Rome n'aurait pas été la ville des miracles, si elle l'eût laissé vivre après tant d'affronts soufferts; une balle, la halle la mieux méritée qui ait Jamais cassé un front vil, rétendit mort sur la brèche;
son habit blanc lui servit de suaire; il avait bien choisi sa toilette d'assaut. Mon sang marseillais bouillonne d*orgucil, quand je songe que nos vieilles mères pho* céennes l'ont chassé à coupde fourche sur leur boulevard, ce connétable bandit I
Les voilà ceux qui ont mutilé Rome ; elle, la ville deux fois sainte, a toujours eu du respect pour elle; elle n'a fait que soigner ses ruines, ses ossements, sa poussière, et tout à côté des ruines, elle a bâti. Oui, les papes ont eu la soif des richesses, mais l'or de la chrétienté ne s'est pas tout dépensé dans les bacchanales des Borgia; cet or a paye tout le marbre, tout le porphyre qu'on a ciselé dans le mande; il a fait de beaux loisirs, de douces existences à des artistes immortels; il a été prodigué en échange de tous les chefs-d'œuvre accomplis depuis deux mille ans. Les basiliques de Trajan et d'Anloninle Pieux s'étant écroulées, ce sont les pontifes qui les ont rebâties sous d'autres invocations; la basilique s'est retrouvée dans Saint- Jean de Latran, dans Sainte- Marie-Majeure, dans Saint-Pajil, avec ses colonnes de porphyre, et sa charpente de cèdre, dans Saint-Pierre, qui a épuisé Carrare et Paros. C'est l'or de la chrétienté qui a fouillé la villa d'Adrien, ce grand cimetière de statues; la terre du Forum, toute pleine de reliques ; le valloa du Capitole au Palatin, et la vase limoneuse du Tibre où se rouillent encore tant, de trésors. Les papes ont continué l'œuvre des consuls et des empereurs, ils ont rouvert aux sources des montagnes leurs aqueducs triomphaux ; ils en ont soudé les lignes, ils ont creusé mille réservoirs, et fait jaillir mille fontaines; ils ont
changé la place Navone en cirque naval, comme une an-
tique naumachîe ; ils ont fait tomber la source Pauline du sommet du Janicule, et Veau vierge, du pied du Quirinal, cette eau de TréTÎ, qui se roule et retentit comme un torrent : jamais la pensée d'un peuple expirant ne fut mieux comprise par un peuple héritier. Home avait cberché la civilisation sous les Tarquins, eUe avait trouvé la tyrannie d'un seul : sous les décemvîrs elle avait trouvé la tyrannie de dix ; sous la république, la tyrannie de j tous. Guerre au dehors ou au dedans ; guerre de plusieurs | siècles, et pour champ de bataille, l'univers connu ; ni le bonheur ni la civilisation ne sont là. Auguste et les An- >• tonins les cherchèrent ailleurs; je ne sais ce qui fût ar« ^ rivé, si Brutus eût été vainqueur à Philippes, mais assurément nous n'aurions pas eu le Panthéon d'Agrippa, i cette sublime page d'architecture, qui résume les deoi plus hautes pensées d'une époque : elles ont été devinées et recueillies par les papes, ces successeurs d'Antcniin le Pieux, Antonin le souverain pontife, Antonin le créateur des monuments; partout, Rome impériale, ou Rome chrétienne, nous crie : La civilisation, c'est le culte delà religion et des beaux-arts.
Le Vatican s'est donc montré le digne héritier duCapitôle ; les papes ont continué les Antonins ; Rome chré- | tienne n'a répudié, dans le legs de sa mère, que le culte 1 des faux dieux. Elle n'a pas brûlé son encens aux pieds des statues divines, mais elle a respectueusement exhumé toute cette mythologie de marbre, et l'a inaugurée dans de nouveaux temples, où l'admiration de l'artiste remplace l'eau lustrale du païen. Les grands dieux de l'Olympe, ! mutilés au prétoire, par les martyrs en face de Festus et d'Hiéroclès, ont été reportés en triomphe au Capitole
LE VATICi^N. 183
catholique. Jnpîtep Stator a échangé le foudre contre les clefs de Saint-Pierre, et les pèlerins ont usé ses pieds de bronze en les baisant. Rome chrétienne a souvent été ingéniease, pour s'excuser à ses propres yeux de cette protection qu^elle donnait aux monuments ou aux simulacres de ses anciens persécuteurs ; on est attendri aux larmes en lisant une magnifique inscription gravée sur marbre, au Colisée : là, par un subterfuge sublime, Rome papale répond victorieusement à ceux qui Faccu seraient Reprendre trop de soin de l'édifice païen; Clément X IcMdit, dans un latin digne du siècle d'Auguste: « Oui, je Tiens prêter secours aux murs croulants du Colisée; wii, je veux soutenir ces murs impies qui tombent, do peur qu'elle ne tombe aussi avec eux, la mémoire dci9 martyrs qui ont arrosé de leur sang l'amphithéâtre do Ravien: Ne fortitudinh martyrum eœcideret memoria. » ^ûsi, la ville sainte et la ville artiste ont satisfait en même temps à leur foi et à leur goût. Si des murs gi- Saûtesques de brique montent, à la voix des papes, pour étançonner le colosse de Titus, ne croyez pas, au Dioins, que ce soit par intérêt pour ce monument impie, «est pour perpétuer à jamais la gloire des chrétiens liwesaux tigres ou aux gladiateurs. En attendant, rassurez- Toas, artistes profanes, le Colisée \ie s'écroulera pas. Bien Plw, les papes ont ouvert à tous ces dieux vaincus une ^te hôtellerie, tout à côté de la chaire de S^int-Pierrc. ** Vatican, c'est l'Olympe et le ciel; pour arriver au *<^^verain pontife, il faut traverser les appartements des '"«QX immortels. C'est encore comme au temps antique, <>^leroi du Latium^accueiUait Saturne exilé. JonoâLacinieime, Vénus pudique ou impudique. Ce-
rès qui préside aux moissons, le dieu de Claros, rameur enfant, la triple Hécate, Pan et Bacchus, ces inventeurs des fêtes libres, tautes les divinités, tous les héros, toute riliade personnifiée régnent au Vatican, par la grâce des vicaires du Christ. Et quelle magnifique hospitalité I quel luxe de portiques I quelle profusion de marbre I Qhe de salles I que d'air I que de lumière ! Une vie d'homme se passerait à parcourir cet Olympe. Si toutes ces statues recevaient le feu de Prométhée, elles déborderaient, comme une armée de géants, sur la place de Saint-Pierre. C'est tout un peuple de marbre qui habite le plus silencieux des palais, et le remplit d'un éclat, d'une gloire, d'une majesté qu'au- ' cune cour vivante n'a jamais donnée aux satrapes de l'Orient. Au fond de ces portiques, de ces corridors, de ces galeries, dans un coin reculé de ce labyrinthe de marbre, de jaspe^ de porphyre, on trouve une salle dépouillée, et modeste d'humilité chrétienne : là est assis un vieillard sur une chaise de bois : c'est le pape ; comme un de ces hommes riches et hospitaliers des anciens jours, il a cédé aux étrangers toutes les magnificences de sa maison, et s'est retiré dans la grange av^c ses serviteurs.
Il faut avoir le cœur mal fait pour ne pas déposer sur le seuil du Vatican toutes ces mesquines idées que nous donna une éducation hommée philosophique. Les immenses services que les papes ont rendus aux beaux-arts, parlent, ici, avec tant d'éloquence, qu'on se fait chrétien volontiers, tout en sacrifiant aux dieux. Pour moi, je fus facile à la conversion ; je suis descendu du Belvédère pour entrer à la basilique, lorsque l'heure des offices sonnait; après { avoir contemplé l'Apollon isolé à la ro* tonde du Vatican, j'allais écouter les psaumes de David
dans là nef de Saint-Pierre. Au Vatican, l'artiste est aisément chrétien; il se réconcilie de bon cœur à l'Église : car tous les chefs-d'œuvre qui l'entourent et le ravissent appartiennent à l'Église, et font corps avec elle. Ainsi préoccupé de toutes ces idées, je puis dire que j'entrai à Saint-Pierre sans aucune prévention contre les papes, le clergé, les cérémonies; j'étais prêt au recueillement; j'avais oublié tout ce qu'on a dit et écrit en France, au siècle dernier, et depuis: je prenais au sérieux la semaine sainte, avec toute la ferveur d'un croyant; et j'entrai, en répétant comme le centurion: « Celui-là est véritablement le Fils de Dieu. )>
Cela dit, je puis parler sans crainte d'être taxé d'irréligion et de mauvaise foi.
La basilique de Saint-Pierre a été décrite par tous les voyageurs ; aucun n'a pu en donner une idée juste à ceux qui ne l'ont point vue ; c'est toujours ainsi pour les descriptions; le beau tableau de Giampolo Panini en dit plus sur Saint-Pierre que tous les vers du poëte, la prose du touriste, le récit du pèlerin: ce tableau est au Louvre, dans un angle du grand salon, à gauche en entrant. Placez-vous à six pas, roulez votre main en lorgnette,, et regardez-le, vous verrez Saint-Pierre, et vous ne lirez pas HKidame de Staël.
Tous les voyageurs se récrient d'admiration sur ce singulier jeu d'optique, qui ne permet de juger de Tinnuensité réelle de cet édifice qu'en le visitant dans tous ses détails. Au premier abord, disent-ils tous, Saint-Pierre n*étonne pas; tout y paraît de proportion ordinaire; ce n'est qu'en avançant qu'on s'aperçoit de son incomparable grandeur. Cela est malheureusement vrai; c'est la plus
dent amoureusement la statue de la justice ; il y aune histoire sur cette justice; on vous raconte rtiistoire,toutbas, c'est scandaleux. La pensée de mort qui monte de ce sarcophage ne j e tte personne en rec ueillement ; l'église est pleine de tombeaux, mais ils n'ont rien de lugubre, on s'asseoit devant pour causer et rire. L'autel est entouré d'an triple rang de curieux; personne ne prie; on compte les lampes d'argent qui brûlent sur le tombeau du chef des apôtres; il y en a cent douze ; on inscrit ce chiffre sur son album. Le pavé retentit continuellement sous les pieds d'une foule bruyante qui va et vient regardant, s'étonnant, mesurant et vociférant la joie dans tous les dialectes de j
l'Europe. Cette basilique ressemble plus au temple d'un dieu, qu'au temple de Dieu.
S'il est un jour de l'année où Saint-Pierre doit inspirer ' du recueillement, c'est le vendredi saint. Hélas I la cérémonie s'est réfugiée dans l'étroite chapelle du chœur, et le reste de rimmense église est abandonné aux voya- j geurs, dont les deux tiers au moins sont Anglais, selon l'usage. Je m'étais fait une joie d'assister à ténèbres, dans Saint-Pierre; je cherchai longtemps le coin obscur où des chantres inPvisibles psalmodiaient les psaumes de la semaine sainte. Le clergé remplit la chapelle ; une centaine de curieux se pressent contre la grille, et regardent l'or- j gue : impossible de s'abandonner au touchant esprit de ces | poétiques offices. La religion n'est majestueuse que dans les petites églises; je regrettais ces modestes chapelles, où j'avais entendu, enfant, les lamentations de Jérémie, entrecoupées des lettres mystérieuses de l'alphabet hébreu; je regrett£^is le choriste qui chantait le benedictus sur un air qui fait pleurer, lorsque l'ombre du soir descendait
dans le sanctuaire, et qu'un seul cierge brûlait au candélabre noir. A Saint-Pierre, je ne ressentis rien de mes anciennes émotions ; je me mêlai à l'indifférence générale. Les gémissements de l'orgue, les plaintes du prophète, les douleurs de Sion, la désolante histoire de Jérusalem, toute cette épopée solennelle des jours saints courait comme un son vide et prolongé sous les nefs de la basilique, et ne trouvait que de s cœurs froids, comme les simulacres sans nombre, assis sur les tombeaux voisins.
Parfois, je croyais me promener à la Bourse de Paris, quand la hausse ou la baisse arraché à la foule des murmures, des cris, des acclamations. A chaque instant une famille anglaise faisait irruption dans la grande nef; vieillards, enfants, dandys, généraux et colonels en uniforme, dames et demoiselles, grooms chargés de pelisses; ils se jetaient tous dans les mains de leurs compatriotes avec des éclats de rire et de joie, des fracas de bottes, des sifiDlements gutturaux, des explosions d'amitié britannique, comme on n'en a jamais entendus dans leurs rencontres à Hyde-Park. Chaleureuse influence du ciel du midi! les dames s'asseyaient sur les pliants, en tournant le dos à l'autel ; les gentilshommes se renversaient nonchalamment sur l'orteil d'un ange, sur la griffe d'un lion ou le cordon saillant d'un pilastre, comme sur un sopha de boudoir et causaient avec toitt le fracas du club, ou lisaient les gazettes du jour, sans se douter que Jérémie se lamentât dans la chapelle du chœur. On aurait dit que tout Tétat-major de l'armée anglaise s'était fait un impie devoir devenir insulter au culte catholique, dans la capitale de la chrétienté, le jour môme du vendredi saint .
C'était un torrent d'épaulettes et de plumes de coq qui
roulait de l'autel au bénitier, et remontait encore, et se mêlait à des Ilots de pèlerins, de prêtres destitués, de moines échappés du couvent. Si Ton eût demandé à quelque âme candide, Saint-Pierre appartient-il au pape? elle aurait répondu : Non, aux Ajiglais. Comprenez-vous le bonheur de ces huguenots qui envahissent la basilique, y tiennent garnison comme dans une colonie, et couvrent de leurs cris la voix de l'orgue, la voix du choriste, les gémissements du prophète- roi ?
Quel vendredi saint ! quelle semaine sainte! je n'ai rien vu, dans ma vie, de plus étrange. Je cherchai dans l'armée qui remplissait l'église, un seul visage qui parût affecté de cette étrange profanation ; toutes les figures rayonnaient de joie; toutes jetaient des nullités à l'air, toutes les oreilles paraissaient fermées à la cérémonie; c'était un délire universel : la promenade ondulait, comme aux Tuileries, sur douze sillons tracés ; pourtant la soirée était belle, au dehors, à la villa Borghèse, à Monte-PinciOt ou môme sur la place de Saint-Pierre; mais la fashion tenait à honneur de s'étouffer dans l'église, et d'écraser sous le poids de l'orgueil britannique, les superstitions papistes du vendredi saint. Enfin je découvris un étranger dont la pensée s'associait à la mienne ; il était appuyé contre un pilastre, les yeux dévotement tournés vers la chapelle, et pâle, abattu^ désenchanté : je le reconnus; c'est un homme de bien et de foi; son nom latin a figuré avec un certain éclat parmi les noms des législateurs de la Restauration. Lui aussi était venu, dans toute la candeur de ses rêves catholiques, assister, en pèlerin, aux offices de la semaine sainte; que voyait-il? un raout anglais; dans la plus belle et la plus vaste salle de roni-
vers : la défiolation de mon noble compatriote se trahissait dans tous ses mouvements ; il ressemblait à un homme qui vient de perdre sa suprême illusion, et qui désespère de tout. Mes yeux se rencontrèrent avec les siens, au moment où le dernier verset du Benedictns tombait comme un anathème sur cette multitude folle et désœuvrée ; et je l'entendis répéter avec un sourire amer ; Mon Dieu, illumimz ceux qui sont assis dans les ténèbres j et à l'ombre de la mort^ et conduisez leurs pas dans le sentier de la î*aix (1).
La mer, dans un jour de tempête, est moins bruyante, sous les falaises de Douvres, que cette foule orageuse, protestante, lorsque le dçrnier son de l'orgue expire avec le dernier verset dans la chapelle du chœur; toute l'Angle* terre aristocratique couvre l'escalier immense de l'église, et s'éparpille à droite et à gauche vers les colonnades, où mille équipages stationnent et attendent les opulents étrangers. Insensiblement, la basilique se fait déserte et silencieuse; les prêtres regagnent la sacristie ; les pèlerinâ circulent avec liberté, font leurs stations pieuses, baisent les pieds de la statue de saint Pierre, et les essuient après avec leurs fronts. Le recueillement arrive quand l'office est terminé; la foule n'était venue que pour troubler la cérémonie , sous prétexte de la voir : plus de cérémonie, plus d'Angleterre. Le scandale est renvoyé au lendemain; trêve est donnée à Dieu pour vingt-quatre heures ; l'ambassadeur britannique lui fait ce doux loisir. Au reste l'office du lendemain ne se célèbre qu'avant midi; Taristocratie voyageuse dort encore dans ses hôtels du Corso,
(1) Hluminare his qui in tenehris et in umbrà mortis sedent^ etc.
192 LES NTIITS ITALIENNES.
de la place du Peuple, de la place d'Espagne. La cérémonie du Lumen Christi et de l'eau pascale n'attire qu'un petit nombre de curieux et point de dévots ; le clergé la mène lestement : on bénit aux fonts baptismaux de grands bouquets de fleurs. J'en demandai un à l'abbé qui les garde, il me le refusa; je lui montrai cinq francs, il me le vendit. Une procession assez peu décente accompagne le cierge pascal de la cbapelle baptismale au chœur, là où va se célébrer la messe du samedi saint : tout cela est froid, et d'une physionomie coutumière et indolente. C'est un drame qui se dénoue sans bruit, sans intérêt. Ce feu nouveau qui vient de se rallumer au phosphore chrétien, est pâle comme une flamme qui va s'éteindre. On dirait que Dieu s'en va, que la religion meurt, que la grande basilique de marbre n'est que la pompeuse tombe où le dernier pape s'apprête à inhumer le catholicisme agonisant. Je suivais les prières de la messe avec une inquiétude dont je n'aurais pu me rendre compte ; j'attendais le Gloria in eœcelsis, ce chant d'exaltation qui dit à l'Eglise de rejeter le linceul de la semaine sainte, et de reprendre la robe de l'épouse : avant qu'il fût entonné, je courils sous la colonnade extérieure pour assister au réveil de Rome. La place était inondée de pauvres villageois, bariolés de costumes aux mille couleurs : ils attendaient aussi quelque chose qui allait se passer dans l'air. La ville était silencieuse; le soleil, couvert de nuages gris; à ma gauche, le Vatican ressemblait à un palais désert, à un sépulcre babylonien. Tout à coup la porte de la basilique s'ouvre, et leGloria in eœcelsis éclate avec le mugissement de l'orgue dans la chapelle du chœur. Aussitôt là cloche de Saint- Pierre donne le branle à toutes les cloches de la ville
'^^S^mf'^^^^^^mam^m^rmm^mm
eainte; les gardes pontificaux arborent le gonfanonau grand escalier de la colonnade ; l'artillerie du château Saint-Ange salue le drapeau vénéré : le peuple tombe à genoux et prie. Ce moment est court, mais bien beau : c'est la résurrection de Rome catholique; et la semaine sainte n'aurait-elle que ce moment à offrir au pèlerin, ce serait assez pour ne pas regretter le voyage. C'est encore un beau spectacle le lendemain, lorsque le pape, seul debout sur cent mille chrétiens agenouillés, donne sa bénédiction à la ville et au monde. Cela vaut mieux que la Luminara et la Girandola, divertissements de bruit, de feux follets, de famée sulfureuse; hochets brillants qu'on jette au peuple de la moderne Rome, qui ne demande aujourd'hui au César du Vatican que desieux d'artifice et du pain.
Deux moments dans une semaine, c'est pourtant bien peu; car je ne prends ici dans lés choses du culte que la plus simple et la plus majestueuse expression de leur poésie, que leur chaste et secret parfum, leur intimité touchante, révélée à bien peu d'élus, inaperçue pour la foule. Le reste est si pompeux que je ne l'ai point vu; jetais ébloui, j'ai fermé les yeux. Le pape m'a paru su- Wime, lorsqu'il s'est montré au balcon de Saint-Pierre, abrité du soleil par un dais de toile. Je n'ai pas osé lever mon regard sur lui, lorsqu'on le portait -en triomphe sous les éventails déplumes de paon, avec un grand concours de cardinaux dorés et de brillants hommes d'armes. J'aime Diieux la grave mélopée hébraïque des Lamentations que le Mistrere de la chapelle Sixtine; les soprani me font Pilié. Je n'ai jamais compris la gloire que retire la religion adresser dans une basse-cour ces scandaleux artistes. Je
trouve assez étrange le scrupule religieux qui interdit àox femmes le chant du Miserere^ pour l'abandonner eiclasivement à des hommes qui ne le sont pas. Il est hien triste de penser que le culte romain, avec tous ses trésors de poésie» cherche son profit dans le scandale et les colifichets : il est vrai que cent mille étrangers accourent de partout pour assister aux fêtes profanes de la semaine sainte» et qu'ils resteraient chez eux, si Ton supprimait le Miserere, les soprani, les plumes de paon» les lansquenets, le feu d'artifice et la Luminara ; Jérémie chanterait dans le désert» et Rome pleurerait comme Jérusalem. Gela est très-vrai» selon les calculs d'administration locale; mais on doit toujours déplorer cette nécessité qui associe les mystères de la foi aux spéculations du négoce : car c'est ainsi qu'on arrive à la dernière semaine de la religion*
U y avait un Vatican aussi là-has» de l'autre côté du Tibre, Rome chrétienne ne, s'en souvient plus. Il y avait un palais qui donnait son nom à la colline; un palais de marbre» tout rempli de statues, tout étincelant de mosaïques, tout illustré de fresques : c'était le Vatican des Césars. A ses pieds se déroulait aussi une place ombragée d'une forêt de colonnes, avec beaucoup d'obélisques et de fontaines. L'éternité ne semblait pas avoir assez de temps pour jeter bas ce palais» ces colonnes, ces obélisques. En sortant de Saint-Pierre» j'ai couru à ce mont Palatin» le palais est devenu ruine; j'ai cherché la ruiné» elle n'existe plus. Au bas, j'ai cherché le Forum aux cent temples ; c'est comme un grand chemin planté d'arbres rabougris et couvert d'une poussière grisâtre. Ce sont les monuments tombés en dissolution qui ont fait cette poussière ; il y en
a trente 'pieds de profondeur, tant elle est amoncelée ! Par intervalles, on a creusé des espèoes de puits au fond desquels on aperçoit l'antique voie triomphale. Que de couchés de terre sur cette voie! çà et là deux ou trois colonnes sont restées debout, comme quelques soldats survivent à une armée détruite, pour annoncer le désastre à ceux qui ne voudraient pas y ajouter foi. Eh bien ! après Toffiee de la semaine sainte, après le Miserere de la chapelle Sixtine, après l'invasion anglaise au Vatican, si l'on vient traîner sa mélancolie au Forum, il semble que le temps n'est pas loin où la ruine chrétienne servira de pendant à la ruine impériale, où l'on cherchera Saint-Pierre sur le "Vatican, comme on cherche Jupiter sur le Palatin; que Dieu et les dieux fassent mentir ce présage! Quel malheur pour moi si je disais vrai! Hélas! j'ai déjà vu dés compatriotes de lordElgin qui brisaient à coups de marteau les colonnes extériei^res du Panthéon, et le peuple romain, qui vend des légumes sur cette place, les regardait faire et riait. Le culte de la religion et des arts a fleuri dix-huit siècles à Rome; les portes de l'enfer auraient-elles eniin prévalu contre lui? L'avenir répondra à nos enfants, et peut-être à nous.
n n'y a plus de peuple romain, dans le sens antique de ce mot. La politique des papes a dépaysé le Romain danâ Borne : elle amis le Campidoglio sur le Gapitole et le CampO' Vaccino sur le Forum. Presque toutes les vieilles et célèbres dénominations ont disparu; celles qui subsistent encore forment un contre-sens avec la localité qu'elles désignent. C'est partout la môme différence relative qui existe entre le latin et l'italien, Sainte-Marie-Majeure et le Panthéon, un consul et un cardinal, le conclave et le sénat.
Un soir, je me promenais dans cette calme rue Saint- Théodore qui commence au Forum et conduit à l'arc de Janus. J'étais au pied du Palatin ; l'Aventin n'était pas
éloigné. J'arrêtai un Romain au passage, et je le priai de m'indiquer le mont Aventin. L'Italien me regarda en répétant, monte Âventino de l'air d'un homme qui cherche dans ses souvenirs; puis il sourit, secoua la tête et me dit que le mont Aventin n'existait pas, et que je voulais sans doute parler de monte Te^accio ou monte Pincio. J'insistai, il me salua poliment et me quitta.
Je m'approchai d'un vieillard qui était assis sur un banc de pierre devant la petite église Saint-Théodore : ilparaissait le doyen de la région Palatine. Je lui fis la même question ; il me pria de répéter le mot Aventino.
— Ah ! monte Palatino, me dit-il, le voilà, en me désignant les jardins Farnèse.
— Non, non, répliquai-je, monte Aventino»
Il m'affirma que je me trompais, et qu'il n'y avait point de mont Aventin à Rome. Je bornai là mes questions. Peut-être aurais-je toujours obtenu les mêmes ré- . penses au pied de ce mont populaire, si célèbre dans les fastes de la république. Ainsi le peuple de Rome se souvient du mont Palatin, le mont des patriciens et des empereurs. Il a oublié l'Aveotin, cette colline qui lui fut sacrée, cette citadelle où il dictait ses lois aux consuls et au sénat par l'organe de ses tribuns.
J'ai vu quelquefois le peuple de Rome assemblé sur la place Montanara, le dimanche: c'est là qu'il tient ses comices : il est fort gai, sous ses haillons; il rit, il chante, il est heureux. Là un grand nombre de citoyens romains se rasent mutuellement, en plein air, et suspendent le linge de leur toilette aux murailles du théâtre de Marcellus; ils sont au pied du Gapitole et du Palatin; ils sont assis sur les ruines du Proscenium où Princeps^ joueur de
LES ITALIENS BE aOME. 199
flûte, s'inclinait devant les applaudissements de la noblesse romaine et de l'empereur. Tout cela ne les touche guère : ces pierres sont mortes pour eux. Des masures lé^ 2ardées sont greffées sur le théâtre impérial, comme des parasites sur le vigoureux tronc d'un chêne émondé; aux lucarnes flottent des haillons et s'allongent des têtes sibyllines, qui regardent passer le rasoir de main en main, à l'assemblée du peuple-roi. La toilette finie, les plus opulents jettent avec fierté sur leurs épaules le manteau séculaire, meuble de famille, qui, de pièce en pièce, remonte à la toge ; ils sourient à la beauté de leur ciel ; ils respirent avec délices l'air frais qui vient du Tibre voisin î ils passent sur le sol où s'éleva la porte triomphale des murs de Servius, et vont s'agenouiller dévotement à l'église de Sainte-Marie du Portique ou de Sainte-Marie de la Consolation. '
C'est un peuple fort répulsif au travail, et, sur ce point, il n'a pas dégénéré des républicains, ses aïeux. Malheureusement il ne lui est pluç donné de désigner la nation du monde qui aura l'honneur de le nourrir. Les magnifiques greniers, où s'entassait le blé de la Sicile, n'existent que par fragments sur la carte de marbre incrustée à Tescalier capitolini Aussi ce bon peuple a pris bravement son parti; il ne fait rien, et trouve le secret de ne pas mourir de faim. Il est vrai qu'il se contente de peu, comme le rat d'Horace, contentus parvo : la friture le sauve; si la friture n'existait pas, le pape entendrait rugir l'émeute, TAventin serait retrouvé, la religion périrait peut-être : à quoi tiennent les grandes choses I Le lazzarpne romain qui -veut manger, ne perd pas son temps à lire l'apologue d'Agrippa; il allonge la main à la porte d'un cardinal.
Trois bidfoqaes suffisent à la générosité du cardinal et an besoin de l'indigent. Le lazzarone court au Frigittote, et il achète son dîner. Repu, il s'abreuve à la première fontaine, les fontaines ne manquent pas ; Trevi désaltérerait l'univers. Après, il se donne un doux sommeil, une sieste voluptueuse, sur une couche de briques dans le palais des Césars.
Le Frigittore est le sauveur de Rome; il mérite une statue au Capitole. Aussi la reconnaissance du peuple entoure éternellement l'autel du Frigittore; c'est un concert d'hommes et de bénédictions. Le peuple romain a cessé d'être ingrat aujourd'hui, il environne d'amour ceai qui se dévouent à son bonheur. Si Camille et Scipion, au " lieu de vaincre- Rrennus et Annibal, s'étaient faits frigittori au Forum, ils ne seraient pas morts en exil. Un de ces cuisiniers de carrefours â porté si haut, dans Rome, l'art de la friture populaire, qu'il a mérité le nom de grand; c'est la ville éternelle qui le lui a décerné. Son échoppe s'élève sur une petite place dont j'ai oublié le nom, mais que je puis signaler aisément aux voyageurs; elle est voisine de Buon Governo et do la Piazza Madama,
Cette merveilleuse échoppe est toute tapissée de sonnets dédiés al gran frigittore; c'est le panthéon de la friture: j'ai lu ces sonnets, et je les préfère à ceux de Pétrarque. Tous les poëtes de Rome ont concouru à cette poésie monumen,tale ; aussi chaque pièce est empreinte d'un caractère particulier de composition. Jamais roi n'a été loué comme le gran frigittore : on a épuisé en son honneur toutes les formules de l'enthousiasme.. Quelquefois des improvisateurs passent et achètent du poisson frit qu'ils
mangent sur place; et quand ils sont rassasiés, ils lan-
cent au gran frigittore une nuée de sonnets inédits, qui sont recueillis pieusement et placardés, en lettres manuscrites, sur les autels fumants du dieu nourricier. La lecture de ces sonnets donne de l'appétit; quand on en a lu quelques-uns, il est impossible de passer outre sans goûter le poisson du gran frigittore. Un matin, j'en ai déjeuné; j'ai compris alors l'enthousiasme populaire, et, à mon tour, j'ai composé un sonnet que le gran frigit' fore a daigné accueillir, et qui s'est noyé bientôt dans l'océan poétique de ce temple oléagineux. Cet artiste n*a point de rivaux : il est roi; mais les frigittori subalternes sont très-nombreux; ils parfument les rues populeuses qui avoisinent le pont Saint-Ange ; leur feu brûle éternellement; les femmes des frigittori ont continué les vestales; c'est la seule institution de Numa Pompilius qui n'ait pas dépéri.
Gomme il est fort aisé d'aborder ces restaurants si économiques et qu'ils suffisent à la sobriété du ppuple, le peuple, ainsi que je l'ai dit, travaille peu, ou môme il ne travaille pas. L'étranger, habitué au fracas industriel de nos rtfes civilisées, s'étonne, à chaque pas, de ce silence tumulaire qui règne dans les quartiers indigents de Home. Le seul Corso laisse apercevoir quelques velléités de commerce. Aussi je détestais le Corso. On ne se croit plus à Borne, lorsqu'on peut lire sut une enseigne : Madame Des» Vrez, marchande de modes de Paris. Je cherchai longtemps nn chantier pour voir le peuple romain au travail. Enfin je trouvai le forum; là, quelques centaines d'ouvriers faisaient le semblant de travailler aux fouilles. Si les aïeux avaient mis autant de nonchalance à bâtir les monuments ^e les neveux en mettent à découvrir leurs ruines, !•
202 LES KUITS ITALIENNES.
GoUsée n'aurait pas dépassé l'entresol. Bien déplaisant à Yoir comme cette lente procession de travailleurs qui broaettent la terre de la via Sacra, pour mettre à nu le chemin triomphal qui menait au Capitole. Ces ouvriers ont une gravité consulaire; la plupart travaillent drapés de manteaux ou de carricks à trois collets; ils défilent majestueusement devant l'arc de Septime Sévère, le tem* pie de la Concorde, la colonne de Phocas, la basilique d'Antonin et Faustine, les temples de la Paix et de Yènu» et Rome, l'arc de Titus, et vont jeter la terre de déblaiement derrière l'arc de Constantin, où le vent la disperse dans la campagne voisine, la fait tourbillonner dans le gouffre béant du Coiisée, et la renvoie aux mêmes lieux d'où les travailleurs l'ont enlevée à force de bras.
Les siècles et les barbares ont amoncelé tant de poussière sur ce vénérable Forum, qu'on aperçoit en quelques endroits le sol de la via Sacra comme au fond d'un puits. Cela n'étonne point, lorsqu'on songe que l'immense par lais des Césars à quarante colonnades s'est fondu en atomes de sable, et a nivelé, pour ayisi dire, le forum moderne au Capitole. Je me suis précipité de la roche Tarpéienne sans m'en douter; c'est le Forum, aujourd'hui, qui se précipite sur la roche Tarpéienne. Pour débarrasser la promenade habituelle d'Horace de ces couches de ruines pilées, il faudra beaucoup de travail et d*argent ; deux choses difficiles à obtenir de la classe ouvrière et du municipium romain. D'ailleurs, à chaque instant, l'œuvre du déblaiement est interrompue; indépendamment du dimanche, jour de repos incontestable, une énorme quantité de saints, de martyrs et de confesseurs, suspendent les brouettes et les pelles aux arbres étiques du Camp^
Vaccino. J'allais toas les jours .aux fouilles, dans l'espoir d'assister à l'heureuse exhumation de quelque statue de Praxitèles, et je trouvais bien souvent le chantier désert. Je m'informais du motif de la cessation des travaux : le motif, c'était saint Marc ou saint €let, ou l'invention de la sainte Croix, saint Augustin ou saint Jean-Porte- Latine, ou les Rogations.
Dans la semaine de Rome il y a toujours cinq ou six dimanches. Les pauvres ouvriers ne s'en jplaignent pas, au contraire ils bénissent une religion qui légitime et sanctifie leur paresse : les aumônes sont toujours là, et les frigiltori aussi. Quelquefois une Romaine en haillons, trahiant à la remorque deux enfants afTamiés, traverse le Forum un jour de fête, pour aller savourer une messe à VAra Cœli, ou à Sainte-Françoise, ou à Saint-Luc, ou à Saint-Joseph, à côté des trois colonnes de Jupiter Tonnant : sur sa route elle rencontre un étranger qui médite sur la chute des empires, tout à coup elle s'improvise mendiante et lui demande la charité dans cette langue italienne inventée pour l'aumône et pour l'amour; les étrangers sont toujours charitables au Forum; ils éprouvent du bonheur à donner une baïoque à une descendante de Tullie, de Virginie, de Cornélie, qui meurt de faim. Les indigents le savent ; pendant que nous étudions leurs mœurs, eux étudient les nôtres : la générosité du voyageur fait vivre, à Rome, plus de mendiants que la fouille du Forum.
De même que sur cette poussière de ruines s'élèvent encore çà et là de grands et majestueux débris, au-dessus de cette population dégénérée, se montrent des hommes qui méritent le nom de Romains. Je ne crois pas qu'en
aacune aatre Tille on puisse rencontrer un plus grand nombre de savants, mais de savants qui soient instruits^ chose rare! Les jeunes gens de la bourgeoisie éclairée et de la noblesse sont voués à l'étude avec une ardeur qui fait bien augurer de l'avenir; le clergé renferme dans son sein des hommes d'un mérite éminent et doués de ces qualités brillantes qu'on est étonné de trouver dans une sacristie, lorsqu'on arrive avec certains préjugés que le clergé de la Bestauration a légitimés parmi nous.
J'ai retrouvé au Vatican la science, l'esprit, l'atlicisme, les belles et antiques manières, la noble latinité du siècle d'Auguste, et, par dessus tout, cette tolérance de la vieille Rome qui associait à ses dieux et à son culte tous les dieux et tous les cultes étrangers. Si le fanatisme religieux existe encore dans la politique papale, on peut dire qu'il est éteint dans les hommes et dans les mœurs.
La première fois que j'entrai aux galeries du Vatican, je fus abordé par un cicérone officiel du palais, qui mit son érudition à mon service. Je n'aime pas les ciceroni, je m'en suis toujours affranchi, je les ai même souvent payés pour ne pas les subir ; ils ont une banalité de propos fluides qui me glace et me fait mal. En entrant à Home, je pouvais me flatter de connaître cette ville comme si je l'eusse habitée pendant vingt ans; j'aurais défié tous les ciceroni du pays : celui du Vatican était pourtant inévitable, puisqu'il sert de surveillant à l'étranger, par ordonnance du cardinal gouverneur. Je me résignai donc à j
supporter son répertoire officiel de démonstrations. Nous »
traversions rapidement l'immense corridor, toujours désert, qui conduit auic salles, lorsque je m'aperçus que ce corridor si dédaigné, ^tait lui-même un magnifique mu-
sée tumulaire, et que ses deux murailles étaient toute» couv.ertes de pieux emblèmes, de peintures naïves, de touchantes épitaphes, mais avec une profusion vraiment étonnante. Par intervalles, je lisais sur les corniches cette inscription : Monumenta veterum christianorum,
« — Excusez-moi, dis-je à mon guide, je voudrais m'ar* rêter ici quelques minutes, est-ce qu'on ne s'arrête pas ici ordinairement ?
— Non, Monsieur, me répondit-il; les étrangers ne font pas attention à ces murailles. »
n accompagna ces mots d'un sourire plein de finesse et d'esprit.
«— Mais ces murailles, lui dis-je, sont fort curieuses, il me semble.
— n faudrait une vie entière. Monsieur, pour les examiner comme il faut ; aussi personne ne les regarde.
— Mais vous, pourquoi ne les désignez-vous pas aux étrangers ?
— Tous les voyageurs sont pressés de courir aux statues et aux tableaux, et je me garde bien de les contrarier : les voyageurs n'ont pas de temps à perdre, à ce qu'ils disent toujours; je connais leurs goûts. »
Be prime abord, ce cicérone, sans doute sorti des classes inférieures, me parut avoir un fonds d'^prit à lui. Aux explications du métier, il continua de mêler beaucoup de réflexions ingénieuses, qui certaineiqe'nt n'étaient pas dans son répertoire habituel, puisqu'elles servaient de réponses soudaines aux demandes inattendues que je lui faisais subir. Au bout de quelques heures de visite.
Cet homme m'avait inspiré le plus vif intérêt : nous cau-
206 ' LES NUITS ITALIBNNES-
sions histoire et je m'instruisais à ses leçons comine m
écolier devant son maître.
« -^ De quel pays êles-TOUs ? lui demandai-je^ ■— Je suis né là, me dit-il, en me désignant du liant du
Belvédère la rue Borgo Nuovo,
— Alors, vous êtes Homain ?
*- Oui^ je suis Homain.
— Où avez-vous appris l'histoire ?
— lei, devant ces statues et ces tableaux*
— Ce sont d'excellents maîtres.
-r- Je n'en ai jamais connu d'autres^
— Mais la philosophie de l'histoire, qui vous l'a enseignée?
— Ma pensée.
— Avant de vous remercier, vous me permettrez de vous faire une dernière question. Nous venons de keaucoup parler des empereurs : quel est de tous celui que vous préférez ? •
—^ C'est Adrien : il n'a manqué à ce grand hoflmie qnc l'illumination de l'Évangile ; il à mis en pratique une morale aussi parfaite qu'un païen pouvait l'avoir; îl a promulgué des lois chrétiennes à force d'être Sages; ses fautes appartiennent à son époque, ses vertus sont à laL n a aimé Rome comme une épouse, et les Romains comme ses enfants. Adrien a plus fait pour cette noble ville qtie tous les Antonins ensemble; il a voyagé sept ans et partout ; de chaque port de mer il envoyait à Rome des vaisseaux chargés de richesses : sa villa impériale est un iné puîsable cimetière de trésors. Le Vatican est plein de la gloire de deux hommes : Pie Vn et Adrien.
En sortant du Vatican, j'écrivis cette réponse; elle me
consolait du vieillard qui n'avait jamais entendu parler du mont Aventin. Ce cicérone devint pour moi le représentant d'une classe de Komains, tout à fait distincte de ce peuple oisif, indolent et malheureux, qu'on rencontre sur les places. Plus tard, je me suis introduit dans le séminaire du Vatican; là, j'ai trouvé de jeunes professeurs, qui m'ont parlé de Rome dans la langue de Virgile et de Quintilien. Ce fut un beau jour pour moi : nous étions dans la salle des archives ; parla croisée ouverte, je voyais Je calme jardin du séminaire, avec sa fontaine agreste et ses berceaux d'orangers. La basilique de Saint-Pierre me montrait un de ses flancs prodigieux comme une montagne sculptée ; toute la poésie de la ville éternelle entrait à flots dans cette galerie, où ces jeunes Romains, gens togata, me faisaient de délicieux entretiens. Je n'aurai jamais de plus magnifique illusion ; tout, jusqu'au costume de mes savants interlocuteurs, était de l'antique le plus pur. Rome fat un instant rajeunie, à mes yeux, de dix -huit siècles ; je la retrouvai morte le soir sur la place du gran frigittore et au Corso, devant la boutique de madame Desprez, marchande de modes de Paris.