‹ Les nuits espagnolesChapitre 21 sur 41 · L'|TAI<IB PES GAULISS · texte numérisé non relu

L'|TAI<IB PES GAULISS

« Fremiàre représentation da Cwf^driUon I »

£;t comme Je montaig péuibicmeut l'échelle plfttrée sm^ pendue aux loges, la porte ouverte me jeta Tair :

Je suis modesU et soumise.

Ce qui me rappela tout à coup mes ennuis de rbétori» que et mes enfantines jouissances d'opéra, hQ progrès, la civilisation» riofluence des grandes cboèes, dos beaux modèles, des nobles souvenirs, toutes les théories de per» feotionnement social m'assaillirent aux loges de Tamphithéâtre, où je m'assis. Amphithéâtre S mot dégénéré, s'il en fût, dans le vocabulaire arlésien»

Cette salle de spectacle où Ton jouait la nouveauté vé« nérable de Csnàrillonf est un ex-^magasin qui se perdrait dans une des cages à tigre où je me promenais tantôt. Une plus ample description serait inutile : rien ne peut donner nne idée de ce théâtre indigent et primitif; c'est le char de Thespis versé dans un magasin.

Je me ramenai aux carrières.

Mes pensées étaient bien tristes* Après ma courte visite au ciron, je voulus revoir l'éléphant; je voulus effacer, avant de m'endormir, les étranges et désolantes Impressions que je rapportais du magasin dramatique.

Un coup d'œil jeté & droite, â travers des maisons mi*' nées, me rendit le véritable amphithéâtre, La partie du ciel opposée â la lune était lumineuse d'étoiles : chaque portique aérien du monument servait de bordure â une constellation. Tout ce que j'avais vu jusqu'alors^ ces gale** ries souterraines, ces corridors infernaux, ces voûtes sans nombre, tout ce prodigieux amas de pierres équarries

n'était que l'humble péristyle de l'amphithéâtre, le caveau

de l'édifice, le seuil modeste du palais romain. Egaré une

seconde fois sous les avenues du cirque, je me glissû < par un soupirail de tigre, sur un rayon conducteur lune.

La pâle ruine s'étalait dans son caractère suprême de désolation ;il semblait qu'un ouragan, après avoir boaleversé une montagne dans un tourbillon elliptique, B'était subitement éteint, laissant chaque pierre dans saposition désordonnée. Les corniches supérieures sont abattues, il ne reste que les arcades, gigantesques festons qui couronnent l'amphithéâtre comme une broderie à jour. Sur trois points des tours dominent les ruines. Ces grêles fortifications contemporaines des Sarrasins, ressemblent aux teuiUes parasites qui meurent sur le tronc d'un chêne étemel. A la nébuleuse clarté de la nuit, les arceaux, les pilastres, les grandes lignes, les couches aériennes, m'apparaissaient comme des lettres colossales où se déroulait en deux étages le fameux distique de Martial :

OmDis CflBsareo cedat labor amphithéâtre ; Uoam pro candis fama ioquatur opas!

Une heure je fus en extase devant ce tableau, si W fait pour les nuits, si harmonieusement coloré par la loue élyséenne ; ensuite je commençai mes stations profanes: je m'assis sur les gradins à louer, Locanda ; sur les stalles louées, Locata; dans la loge des sénateurs. Podium; etaoi galeries supérieures, i42<œ pi cBcinetiones: là où s'entassaient les plébéiens, les pauvres, lespaysans, tous les prolétaires vêtus de .couleur brune, ceux qui ne demandaient aox empereurs que les jeux du cirque et du pain ; classe intelligente qui avait compris que pour elle tonte la (vie palenno était là.

Us appartenaient donc an peuple ces spectacles prodigienr ; l'amphithéâtre était la maison da pauvre, il y régnait en souverain, sans se souvenir de sa liberté perdue» de ses droits anciens noyés dans les guerres civiles. Depuis les calendes de janvier jusqu'aux saturnales de décembre, spectacle gratuit : c'est notre civilisation qui a inventé les bureaux où le pauvre paie un billet, et les droits du pauvre en sus. A l'amphithéâtre une population de ville s'asseyait au large, à l'air pur, ou sous le voile de pourpre en été. On entrait à l'aurore, on sortait à la nuit. Le belluaire consommait une escouade d'animaux : l'em* pereur payait tout, et le peuple criait: Vive l'empereur I il demandait du pain, et la Sicile lui envoyait double récolte, et l'Etat lui ouvrait ses inépuisables greniers.

Dans ses passions d'artiste, le peuple avait des joueurs de flûte, des statuaires par milliers, et des architectes qui bâtissaient toujours. Dans ses velléités de religion, il avait de somptueux sacrifices, des hymnes en beau latin, des chœurs alternés, des théories de jeunes filles, toute la voluptueuse mythologie en action. Dans ses accès d'amour, il avait des fêtes mystérieuses célébrées au mois desfleurs, parmi les bois de myrte et les agrestes rotondes de marbre blanc.

Heureux peuple! il s'endormait dans son indolence méridionale sous les cent portiques qui lui servaient de baldaquins de nuit : que lui importait le despotisme d'Auguste, de Yespasien, de Titus, des Antonins 2

Le peuple en donnant son cri de salut à ses souverains, humiliait l'orgueil patricien, et il pouvait se croire, despote à son tour, de complicité avec son empereur contre l'aristocratie esclave. L'expression matérielle de ce bon-

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beur du peuple antique éclate aux yeux dans on amphithéâtre; on s'abandonne à croire qu'un peuple auquel le despotisme faisait de pareils dons, avait peut-être gagné le seul geiure de bien-être qui soit dans le destin des classes infimes. Avec cette vie toute d'émotions, cette Tie toute pleine de voluptés de son choix, ce peuple trouvait à peine le loisir du sommeil; il travaillait peu ou point ; à quoi lui auraient servi les bénéfices du labeur ?

Toutes ses fantaisies, tous ses caprices, tous ses besoins, avaient été prévus généreusement, depuis les fêtes de la naumachie jusqu'aux délices des bains de marbre.

Une seule génération a été plus heureuse, celle qui véeut sous les deux Antonins catholiques, Léon X et Sixto- Quint, celle qui abjura dans un culte nouveau le goût des spectacles sanglants, et ne perdit rien pourtant de ses plaisirs populaires, La procession avait purifié la théorie. *- Michel^Angefit oublier Zénodore, Raphaël fat un plus grand peintre qu'Amulius, les fresques de la chapelle Sixtine effacèrent les folles arabesques du palais des Césars; la basilique de Saint^Fierre éclipsa la basiliqaa de Trajan, le Panthéon se fit coupole et monta vers les nues comme un aérostat.

Ainsi à cette grande famille romaine qui fut toujours le peuple'artiste, bien mieux que le peuple-roi, ont été donnés les jours les plus beaux qui aient lui sur cette pauvre terre ruisselante de sang et de larmes ; ces jours de joie grande et pure où chaque soleil, en se levant, éclairait quelque nouvelle magnificence scellée de la louve ou de la tiare, quelque joyau sublime dont la foule s'emparait avec un délire d'amour, une passion intelligente, tels qu'on n'en a plus vu éclater depuis.

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Sans l'ormère civilisée où l'Earope s'en ya^ on peut rencontrer encore l'exaltation deg victoires, ou la Joie ausvère et pacifique des intérêts matériels ; mais cette communauté d'enthousiasme pour les triomphes des arts, cet échange continuel de dons et de reconnaissance antre un peuple et $on souverain, ce trépignement d'i« vresse qui ébranlait un empire à l'apparition d'ane sta-* tue, d'une colonnade, d'aij tableau» d'un monument, voilà ce qu'on ne verra plus !

Le bonheur reviendra-t-il au peuple avec la sécheresse de Tathéisme industriel ? L'avenir jugera.

Ce glorieux hymne des morts, c'est l'amphithéâtre ro« main qui le chante de toutes ses bouches ; hymne qui tourbillonne incessamment, et qae le voyageur écoute la nuit pour le traduire le lendemain dans une langue indigne. Histoire, éloquence, philosophie, tout est dans cet amphithéâtre labouré par les siècles ; chaque grain de ponssière est une lettre de ce livre immense qui parle de tout, qui livre au présent la monumentale leçon du passé, Le saga qui vient s'asseoir sur ces gradins, comme un écolier pour entendre la morale du maître, et qui s'est entretenu toute une nuit avec les générations mortes, ne rentre au monde réel qu'avec une sorte de découragement.

Si les beaux-arts, se dit^U, sont les plus actifs véhicules de la civilisation, qu'a»t*<il donc gagné au contact éternel des beaux->arts ce peuple arlésien qui depuis quinze siècles dort sur un lit romain ?

En vérité, il y a de quoi désespérer de tout ! Si les ^andes choses matérielles qui portent avec elles tant d'idées intimes, si les merveilles du génie, loin d'entre**

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tenir Tenthousiasme de ceux qui naissent et ^vent auprès, ne sont qa*an poids de plos jeté sur leur torpeur, i qnei levier d'excitation faut-il avoir recoors ?

Quand le Sarrasin eut flétri cette noble cité gauloise, et quand elle se vit vengée par le coup d'épée libérateur de Gbarles-Martel, Arles se remit-elle à suivre la forte impulsion que le bras romain lui avait donnée ?

Hélas I Arles se contin^^a strrasine» au lieu de redeve* nir romaine ; elle fit autant d'efforts pour se rapetisser qu'elle en avait fait pour grandir. Les carrières voisines lui offraient des matériaux de reconstruction, mais Tindolente ville avait oublié le cbemin des carrières; a^ un portique abattu qu'elle avait sous la main, elle s'improvisa paresseusement une île entière de maisons. Les colonnes, les statues, les frises qui n'étaient alors que gisantes, elle les enfouit sous trois couches de terre, et les générations nouvelles ajoutaient encore d'autres couches, sans s'informer de ce qui était dessous. On épargnait les antiquités romaines restées debout sur le sol, on leur donnait droit do cité, à condition qu'elles s'associeraient au matériel du foyer domestique, qu'elles deviendraient meuble de cuisine, arcs-boutants du logis.

Il y a quelques jours encore une échoppe ne s'adossaitellc pas à deux colonnes du proscenium? Quand la masure qui les recelait se fondit au premier coup de marteau, on los vit à découvert ces colonnes martyres, percées à chaque fissure de clous rouilles où le locataire appendait une ignoble marchandise. Ombres dos Antonins, vos beaux marbres corinthiens ont servi d'étalage à un savetier I Barbares illustres, pardonnez-nous ce long sacrilège en faveur de notre civilisation 1

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A rœuvre ! aux fouilles ! il faut la réveiller la cité endormie» il faut le déblayer cet Herculanum gaulois englouti par le volcan sarrasin!

Il 7 a déjà parmi la classe éclairée de la ville d'Arles, bien des hommes de talent, d'esprit, de savoir, animés d'un touchant patriotisme local, fervents citoyens qui travaillent à la réhabilitation de leur noble mère. Mais ces efforts isolés, toujours tentés par les mêmes bras, n'amènent que des résultats insensibles et lents. Il faut des auxiliaires. Je crois que si l'on écrivait sur la porte d'Arles : Ville romaine à vendre^ les étrangers appelés se rendraient en foule sur les bords du Rhône; à l'instant une compagnie anglaise achèterait cette ville et la passerait au crible ; l'Herculanum des Gaules ornerait en détail, au bout de six mois, les musées de Londres et d'Edimbourg. i; On admire au Louvre la Vénus arlésienne; il est hors de doute que cette statue n'avait pas obtenu seule le privilège de l'inhumation. Il y a peut-être toute la mythologie sculptée ensevelie dans les catacombes de la cité. Car enûn lé Borée noir ne les a pas anéanties, toutes ces merveilles décrites par des historiens qui les avaient vues ; ces colonnes du forum qui servaient de refuge aux débiteurs ; ces arcs triomphaux élevés sur la voie Aurélienne; ces hautes figures de marbre sur piédestal, ce temple de la bonne déesse, ces thermes, ces édifices, ces monuments, ces ptomenoirs, bâtis par le questeur Jules- César, par les édiles de Gallus, par les envoyés de la maison Antonine, par Constantin lui-même, ce prodigue empereur.

U faut que tout cela se retrouve. Le munieipium et le ministre consacrenti il est vrai» une somme annuelle d'ar*

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gent à retirer de la fosse qndqaes ossements épars de l'immense squelette ; c'est déjà quelque chose, mcds c'est trop peu. — n faut que le gouvernement intervienne avec une main large comme celle des Antonins ; il faut qu'il prenne intérêt à une viUe bien plus riche de ce qu'elle cache que de ce qu'on y voit. Si les ouvriers manquent au déblaiement, pourquoi ne dirait-on pas à nos soldats de labourer cette glorieuse terre? il y aurait de l'honneur i des régiments français de conquérir les œuvres enfouies des légionnaires romains, de travailler sous l'aile du coq gaulois au chantier des aigles romaines. Cette campagne pacifique les illustrerait. Quelle douce victoire à rempo> ter sur la barbarie ! Il serait donné, à notre armée française de continuer la grande journée de Charles->MarteI| de nous venger encore des Sarrasins, onze siècles après la bataille de Tours. Chaque bulletin de l'expédition de cette autre Constantine, n'apporterait ni drapeaux enlevés, ni canons pris, ni relevé funèbre des morts ; on n'y lirait

que l'exhumation des statues» des urnes, des amphores,

des bronzes, des colonnec, des obélisques, et pas une mère ne prendrait le deuil.

En été^ dans les e'dixn basses du Bhône, ce serait un divertissement Qv3 plonger aux reliques, car le Bhône à coup sûr recèle dans son musée aauatique une abondance de richesses à rassasier tous les antiquaires. Jusqu'à ce joiir ce vieux fleuve a semblé nous dire, comme l'ayare de Plante :

« Je ne crains pas que quelqu'un trouve mon trésor, tant il est bien caché dans de secrets recoins. »

Mais tout trésor soupçonné doit être découvert quand bn veut prendre la peine de le découvrir* Hormis quel-

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ques antiques tuyaux de plomb qui se sont livrés euxmêmes , le Rhône garde tout.

Et ce n'est pas seulement au champ des fouilles arlésiennes qu'on devrait convoquer nos soldats ; toute l'Italie des Gaules est à eux» c'est leur domaine. Il est dans leur destinée de remuer toutes les terres où Rome a mis le pied.

Nos cavaliers d^Ëgypte ont jeté leur carte de visite à la 10° légion ^u préfet Minutius qui campa, devant le colosse de Memnon ; sur l'orteil d'Osimandias on voit confondues les empreintes du stylet romain et du sabre de nos hussards. Les fils des vétérans .de l'armée orientale, commandés par Dioclétîen, ont embelli de leurs travaux la noble cité d'Arles ; maintenant, c'est aux fils des vétérans d'Aboukir et d'Héliopolis que revient le soin de continuer les mêmes travaux. — Une communauté d3 gloire, 'lie nos aigles aux aigles capîtolines. Wagram a vengé Rome d*Arminius ; le successeur de Tarquin fut Napoléon II.

tt Vous allez vous battre où les Romains se sont battus, » disait Bonaparte à ses grenadiers d'Orient $ il faut qu'on leur dise aujourd'hui : te Vous allez travailler où les Romains ont travaillé. »

La paix est glorieuse à l'égal de la guerre; la garnison est aussi honorable que le camp ; mais il faut, à l'exemple d'une nation qui comprit si bien toutes les nuances de la gloire, il faut savoir échanger l'épée contre le marteau. Il s'agit aujourd'hui non pas de détruire, mais de ressusciter une ville. Certes, voilà un miracle digne de nos régiments. Chaque bataillon doit être de corvée à son tour sur ce chantier vénérable : bleu des citoyens oisifs tiendront à honneur de se mêler à nos soldats pour leur montrer

que tout ce qui vient de la terre ennoblit la main qui la fouille; que les beaux-arts ont aussi leur agriculture; qu'il vaut mieux creuser un sillon qu'une fosse, exhumer qu'ensevelir. — Incrustez ensuite un chemin de fer sur cette belle plaine d'Arles et d'une cité morte vous ferex une cité vivante, un magnifique musée en plein air où l'opulence voyageuse se précipitera de tous les points. C'est un crime de laisser dormir celle qui doit être splendide à son réveil.

Nous reviendrons un jour la revoir nouvelle et radieuse; elle nous montrera son palais impérial, son forum, ses galeries souterraines, son peuple antique de statues, sa touchante nécropolis avec ses dits manibus et ses croix catholiques ; elle aura bien aussi quelque frise triomphale élevée à la gloire des légionnaires de Borne: c'est là qu'une main gravera cette inscription nouvelle:

« A l'armée Française ! Elle a rebâti la ville de Constantin. »

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