VIVRE AUX ÉTOILES
Il y a eu, dans Tantiquité, une secte charmante, la secte des péripatéticiens, vrais philosophes qui dormaient le jour et veillaient la nuit : ils avaient sur le soleil une idée fixe; ils le regardaient comme un astre ennuyeux, égoïste et espion; un astre qui se mêlait des affaires de tout le monde, mettait ses rayons partout, rendait les villes bruyantes, les campagnes inhabitables, les promenades désertes, et obligeait les hommes à s'occuper continuellement de lui. On accusait en outre le soleil d'être le père de toutes les maladies, de tous les fléaux, de tous les insectes, de toutes les folies humaines ; ses prétendus bienfaits n'étaient que des pièges. Ceux qui se fiaient à lui et aspiraient sa chaleur gagnaient une pleurésie,
tombaient sous l'apoplexie foudroyante ou perdaient la raison.
Les péripatéliciens se brouillèrent donc avec le soleil, et Texilèrent h perpétuité de iQur horizon grec. Us ne
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sortaient de chez eux qu'au lever des premières étoiles, et se réunissaient sur les rochers des promontoires, sur les môles de leurs ports, sur le sable argenté de leurs rivages; ils s'entretenaient de la natwe ^es choses, des fonctions de Fâme, de la destinée des hommes, des mystères de la création. Pendant que les rhéteurs et les sages chauffaient leurs disputes, en plein midi, au Portique, au Lycée ou k l'ombre des platanes d'Académus, les péripatéticiens savouraient Télixir des pavots de Morphée dans des alcôves ténébreuses comme les grottes ciminériennes, où se cache le palais du Sommeil. Ils ne confiaient qu'aux étoiles les secrets de leur philosophie et les mystérieuses confidences de leurs entretiens.
Cette noble secte a disparu ; à peine pourrait-on en retrouver encore quelques débris dans les parcs et les rues de Londres, au milieu des nuits de l'été.
Grâce à U tolérance de la police anglaise, des ombres péripatéticiennes errent sous les arbres de Saint-James, sur les dalles extérieures de l'abbaye voisine, autour de la statue équestre de Leicester et le long des trottoirs des ponts. Le gaz, les étoiles, la liberté protègent ces promeqades nocturnes et conseillent des entretiens silencieux qui ne peuvent réveiller en sursaut les citoyens amis du sommeil.
Chez nous, à Paris, les règlements de police s'opposent à toute manifestation péripatéticienne. Les Parisiens sont obligés par les lois de préférer le soleil aux étoiles, le jour à la nuit. M. Arago spui a le droit de veiller sur le sommet de l'Observatoire et de se promener ît la clarté
de la grande Oum et d'Orion. Miniiit eonaé, le préfet nous condamne tous au sommeil et à la réclusion domestique; il est défendu aux citoyens d'étudier l'astronomie et la philosophie chaldéenne sur la ligne des boulevards. On mulcte d'une forte amende le théâtre ou le café qui ne feriBQ pas ses portes au douzième coup de minuit. C'est le eouvre^feu du moyen^âge retardé de trois heures depuis 89; mais c'est toujours le couvre^feu.
Au lieu de frapper d'une amende ou de conduire au corps de garde voisin ceux qui aiment mieux les étoiles que le soleil, une police bien avisée devrait au contraire donner aux citoyens noctambules, aux philosophes phallènes, aux péripatéticiens de la république française une large prime d'encouragement. Ces amis de la nuit veille- , raient à la sûreté des rues, k la libre circulation des bourgeois attardés, aux escalades des balcons, aux premières étincelles d*un incendie, enfin à tous les accidents imprévus que les ténèbres, la solitude et l'absence des surveillants peuvent faire naître dans cette capitale, où la parcimonie de la municipalité s'obstine à ne pas créer des polieemen nocturnes à l'exemple de nos voisins.
Quelques traces de la secte paripatéticienne se trouvent pourtant encore sur les terrasses de nos résidences d'été; mais, sous ce rapport, nous resterons éternelle*ment en arrière de nos voisins. Sous le beau ciel de l'Italie et des £!spagnes, les nobles traditions de l'antiquité se sont fidèlement conservées jusqu'à nos jours.
Le château'du comte de Saverny, si gracieusement bâti sur les hauteurs qui couronnent Grenade et l'entourent
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comme d'une corbeille de verdure, rassemble chaque année dans la belle saison quelques chauds partisans des étoiles et de la fraîcheur. Là, il est convenu que le jour commence à neuf heures du soir et dure toute la nuit. C'est une importation italienne, dont TEspagne est redevable aux artistes ultramontains qui propagèrent la mode de la sieste, et en ISrent une institution nationale, lis chantent avec les grillons, pour se taire avant TaloueUe. La société du comte de Saverny est passée, hommes et femmes, à Tétat péripaléticien. Elle trouve qu'un seul soleil est insuffisant pour récréer la vue, et trop chaud pour la rafraîchir : elle aime mieux compter par millions les soleils tranquilles de la nuit et les étoiles doubles que Humboldt à découvertes, et qui ne sont autre chose que deux soleils jumeaux cloués côte à côte sur le même pan du ciel.
Aux heures de réunion, une rosée lumineuse s'épanche du firmament, et donne à l'immense paysage des collines de Grenade une teinte qu'aucun pinceau n'a jamais reproduite, parce qu'aucune palette n'inventera jamais les couleurs et les nuances de la nuit. Il n'y a que l'éclat bourgeois du jour qui se laisse saisir par le premier broyeur de rouge et de vert. Dieu seul peut ajouter à son musée éternel ce tableau divin dont le ciel est un lambris d'étoiles, dont la terre est une masse confuse de forêts sombres, de bosquets odorants, de plaines infinies, de collines douces, de hautes cimes d'arbres, de villas recueillies, d'étangs couronnés de peupliers et d'ife au feuillage noir.
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Le Si juin 1847, comme le jour commençait à se faire au château de Saverny , c'est-à-dire à neuf heures du soir, toute la société, assise en cercle, admirait la voie lactée qui se déployait sur le firmament comme un arcen-ciel d'opale.
— Les croyances des peuples sont sujettes à de grandes variations, dit M. de Saverny; on disait aux hommes, il y a deux mille ans : Voyez-vous au ciel celte zone blanche et brumeuse?... C'est une goutte de lait de la déesse Junon.
— Et les hommes le croyaient, dit l'amiral H***, qui venait faire son quart sur la terrasse du château.
— Les hommes trouvaient alors cette explication fort raisonnable, dit un jeune Français qui trouvait un grand charme à cette nouvelle manière de vivre.
La société du château grenadin réunissait amicalement toutes les nations de l'univers. Depuis que la paix a permis au monde de se visiter et de se connaltrCy toutes les inimitiés de race ont disparu, et chaque jour voit cimenter de nouvelles alliances et se former de nouvelles relations.
— Le jeune monde avait une imagination d'enfant poursuivit M. de Saverny; il ne croyait qu'au merveilleux, et il ne savait pas, ce monde étourdi, que la réalité, cette fois, était plus merveilleuse que la fable.
—Cela me remet en souvenir, dit l'amiral, une curieuse séance astronomique, à laquelle j'ai assisté, en 1827, à l'observatoire de la ville du Cap,
—Le meilleur observatoire de l'univers, dit un jeune savant de la société, M. Octave de Nizier.
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— Le meilleur, sans contredit, continua l'amiral : par sa position au cap de Bonne-Espérance, d'abord, et ensuite par la puissance de ses instruments astronomiques. C'est là que j'ai observé la voie lactée^ la goutte de lait de Junon, à l'aide du télescope d'HerschelL
— La goutte doit être deyenue lac depuis le jour oii elle est tombée.
— On peut aligner après le chiffre 1 autant de léros que la plume peut en arrondir, et on ne donnera pas le total additionnel des étoiles amoncelées sur cette zone brumeuse du ciel. Il y a une chose qui épuise l'arithmétique, c'est l'infini. ^
— Cela fait peur comme un grand danger, dit madame Geneviève de Castel-Blanca, avec un mouvement convulsif ; on frisonne en regardant cette goutte de lait, qoi est une collection infinie de soleils.
— Infinie, poursuivit l'amiral; car avec le télescope d'Herschell, on découvre, dans des profondeurs obscures, d'autres voies lactées, qui, à coup sûr, ne sont pas les dernières.
— C'est effrayant.
—Dieu n'a jamais écrit le mot fin au dernier chapitre de son ouvrage. Après les étoiles, viennent d'autres étoiles; impossible d'admettre qu'il y ait un coin dans l'espace où l'œil n'en rencontrerait plus, si nous pouvions voyager un milliard d'années sur un chemin de fer aérien. Toujours des soleils, toujours des mondes, toojours des rayons. Cette voie lactée est la signature de l'infini.
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«— Yoilk des mots qui brisent la raison I dit Oetate de Niwer.
— Nous ne sommes pas assez forts pour porter ce far^ deau de Tinfini sur notre tête I dit ramiral.
— Quant k moi, dit M. de Saverny, j^ai fermé le livre de CoêmoB de M. deHumboldt, de peur de devenir fou.
— Voici un lirre qu'il est impossible de fermer, dK madame de Castel-Blanca en montrant le ciel.
— Oui, poursuivit l'amiral , mais nous devons nous contenter d'efiQeurer la première page de ce livre, et de nous arrêter à la préface pour ménager notre raison. Depuis notre enfance, nous sommes familiarisés avec tous ces petits astres que nous regardons comme des voisins, et qui ne nous effrayent pas trop.
— Oh I ceux-là n'épouvantent pas plus que les pierreries sur la tête d'une jeune femme dans un bal.
—Ce sont d'anciennes connaissances, que nous saluons tous les soirs, et qui semblent nous rendre notre salut dans une traînée phosphorescente de rayons. Les planètes, surtout, ont une physionomie douce qui nous attache sans ébranler notre cerveau ; elles sont nos sœurs ; elles suivent le mtoe chemin que nous suivons, et nous les regardons amicalement, comme les passagers d'un vaisseau suivent d'un œil sympathique lés navires de leur pavillon qui voguent sur TOoéan vers le même port.
— J'aime votre idée^ amiral, dit la jeune femkne. Les étoiles sont le pavillon de Dieu. C'est elles qui doivent toujours nous rappeler le but de la vie.
—Voilà ttA« planète, par exemple^ oontinoa l'amiral,
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qui est irès-popalaire sur notre globe : la planète devenus ; elle fait les plus louables efforts pour remplacer la lune et nous éclairer dans les nuits ténébreuses ; elle a tout l'éclat d'une grande étoile fixe, aussi IVt-on nommée Vétaih du Berger,
Tous les regards se portèrent sur cette plan^, qui, ' dans la merveilleuse nuit du 24 juin, est plus radieuse que dé c>outumey par la grâce de saint Jean, disent les pà^es du Midi.
— Sait-on pourquoi cette planète a le privilège d'être plus brillante qu'une autre? demanda madame de Gasiel- Blanca.
— Madame, dit Octave de Nizier, un de mes compatriotes du siècle dernier, Fontenelle, a déjà rqmndu k votre question : la planète de Vénus nous parait belle de loin, parce qu'elle est fort laide de près.
— Et qui Ta vue de près? poursuivit la jeune femme. — Personne, à coup sftr, madame, excepté pourtant la
physique.
—Et que dit la science qui trouve laide cette belle étoile?
— Il est démontré en physique, nous dit toujours Fontenelle, que la lumière est composée de globules ignés qui rebondissent sur les aspérités solides, et se perdent dans les surfaces molles ou liquides. Vénus doit donc son éblouissant éclat à la matière dont elle est formée; un énorme faisceau de montagnes arides et nues qui reflètent la lumière du soleil avec une vigueur de granit. Voilà ce qui est aussi incontestable que si nous
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TeossioBS va de près comme le clocher du village voisin.
—Eh bien ! dit madame de Castel-Blanca, je suis désolée de cette explication, quoiqu'elle me paraisse juste, et je retire mes sympathies à Vénus. Voilà, encore un joli tour que nous joue la science. Elle nous Ate nos illusions les plus chères. Sommes-nous en extase devant une garniture de diamants, la science nous dit que ces diamants ne sont que de vilains charbons déguisés ; admirons-nous rétoile de Vénus, la science nous dit d'abord que ce n'est pas une étoile ; elle destitue Vénus ; elle en fait une planète, et de chute en chute, cette déesse de la nuit n'est plus à la fin qu'une grosse pierre grise qui n'a pas une seule branche de myrte pour s'abriter du soleil. Décidément, je vus porter mes hommages à la planète d'un autre de vos compatriotes.
—A quelle planète, madame?
—A celle de M. Leverrier.
— Ohl celle-là, madame, a un avantage considérable sar ses sœurs : elle se cache, elle ne se montre jamais ; on la devine; c'est la violette du système planétaire. Si les bergers n'avaient que des étoiles comme celle-là, Us n'y verraient pas clair à minuit.
—Vous qui avez l'honneur d'être savant, demanda la jeune femme, vous devez savoir l'origine de cette dénomination : Y étoile du Berger?
—Madame, en ma qualité de sayant, j'ignore à peu près tout. La science ne sert qu'à vous faire hasarder des conjectures plus ou moins heureuses. Ainsi, dans le cas
présent, voici ce que je puis hasarder, eti guise de réponse k votre gracieuse curiosité. Vous savez, madame, que les premiers astronomes furent des bergers chaldécns. Cela ce conçoit. Les peuples pasteurs ont été en perpétuelle communication avec les astres de la nuit. Les étoiles étaient les meubles de leurs maisons. Quand la science de l'astronomie passa des campagnes aux villes, les bergers s'en occupèrent beaucoup moins. Toutefois, il lenr était impossible de détachei* leurs regards du ciel, pendant les longues veilles de leur métier nocturne. Ce qui n'était plus pour eux une étude devint un spectacle, une distraction. A quoi peuvent s*intéresser des pasteurs assis en rase campagne, lorsque les loups leur donnent des loisirs? Il faut bien regarder en haut, quant k ses pieds on ne voit rien. Le berger, isolé au centre de son pâturage, visite donc le ciel, et cherche dans cette voûte immense une étoile de prédilection, un point radieux entre tous, arec lequel il puisse échanger des regards, tl ne volt d'abord que des rayons confus, des astres qui semblent s^évanooir dès qu'on les fixe, des nébulosités lumineuses, un ensemble éblouissant, mais rien dans ce magnifique chaos qui attire spécialement les yeux, et les ramènera quand ils s'en écarteront. Tout à coup, à l'horizon, l'étoile de Vénus se lève et fait pâlir les constellations voisines. Dès ce moment, elle absorbe l'attention, comme une belle duchesse qui entrerait dans un bal de villageoises.
— Je vous comprends. Il n'y a plus que Vénus au firmament divin.
—Bile éclipse les mille et vingiKleax étoiles cpie i€s
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antiques astronomes ont comptées du haut du mont Ârarat. Vénus devient le soleil de la nuit. Les troupeaux réjouis courent aux fontaines ; les béliers bondissent, les chèvres se suspendent aux pointes des rocs ; les loups ravisseurs s'éloignent comme des bandits surpris par Taurore. Qui opèi'e ces pfrodiges nocturnes? L'étoile du Berger.
— Voilà, dit madame de Caslel-Blanca, une explication qui peut bien être adoptée, en attendant une meil* leure...
— Voici la meilleure attendue, poursuivit le jeune savant Octave ; toutefois, je vous ferai observer que mes deux explications, la bonne et la meilleure, n'en forment qu'une seule au fond.
— Nous allons voir, dit la société en chœur.
— Il y avait autrefois, continua Octave, un jeune berger nommé Adonis qui cherchait une amante |)armi les étoiles dans les loisirs nocturnes que lui laissait son troupeau, dont la garde était confiée au dieu Pan...
— C'est l'histoire fabuleuse des amours de Vénus et d'Adonis que vous allez nous conter, interrompit madame . de Gastel-Blanca.
— Vous l'avez deviné, madame...
— Nous l'avons apprise au couvent, monsieur Octave, et nous n'avons pas encore eu le temps de l'oublier.
—Alors, madame, poursuivit Octave, vous me permettrez de vous conter une autre histoire, qui n'est pas fabuleuse, qui n'a rien àe commun avec le berger Adonis et Vénus, et qui pourtant pourrait aussi être intitulée TË- ToiLB nu Bbrgse.
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—A la bonne heure I dit la société, en rétrécissant le cerle autour du jeune conteur.
— Ceci, madame, dit Octave, sera la troisième èxplication de l'origine de Tétoile du Berger.
Octave regarda pieusement la planète de Vénus, comme pour lui demander le rayon inspirateur, et il conta ce qui suit.
LA VILLA AMOROSÂ
Sar les bords de TArno, entre Pont(Hl'Era et Empoli, deux charmaats villages , on rencontre un couvent de firandscains, qui s'ombrage d'un bois d'aliziers, et derrière ce couvent, sur une hauteur, une villa délicieuse, nommée la villa Amorosa. C'est là que le poëte Dante, irrité contre les guerres civiles des Florentins et des Pisans, leur adressa un magnifique discours et ramena ces deux peuples à des sentiments de paix et d'union. ' Le comte Ferretti, le maître de villa Amorosa^ avait une fille qui avait perdu son nom de baptême dans son surnom de Carina, que sa mère lui avait donné.
Carina était la plus belle fleur de cette corbeille embaumée qu'on nomme Florence ; elle avait tout ce qu'il y a de mieux au monde : seize ans, la grâce, la beauté, l'esprit.
Son père gardait ce trésor avec des yeux d'avare et ne permettait pas qu'aucun souffle mondain le ternit. Ce pauvre père avait d'ailleurs de trop bonnes raisons pour agir ainsi. La jeune Carina descendait d'une famille qui était frappée d'un étrange malheur héréditaire. Depuis
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deux siècles, toutes les femmes de cette famille mouraient la première année de leur mariage, et la comtesse Ferrelti avait été la dernière victime de cette mystérieuse fatalité. Le comte Ferretti avait donc décidé en lui-même que sa fille ne prendrait jamais un mari , et, lorsque sa faiblesse de père semblait vouloir ébranler cette résolution, il allait repreiidre toute son énergie devant les archives de marbre funèbre du Campo-Santo, * de Santor-MariorNovella, où la mort garde soigneusement les dates et les noms , pour les montrer k Ift vie, qui parfois les a oubliés.
Le 24 juin 1692, la ville de Pise était en fête , selon son vieil usage , en l'honneur de saint Jean. Toute h noblesse toscane s'y montrait avec ses bannières , ses écus armoriés, ses clients, ses pages. On dansait au palais de Philippe Strôzzi , dont les jardins s'ouvrent sur la rive droite de l'Arno.
Le comte Ferretti avait amené sa fille chez Strozzi, et, tout étourdi par le tumulte de la fête ^ il s'était relftché de sa surveillance habituelle, comme un avare égare une fois dans sa vie la clef de son coffre-fort.
La belle Garina, exaltée jusqu'au délire, comme tonte jeune filfe qui fait soti entrée dans le monde des plaisirs, dansait, avec le jeune Memmo d'Ârrigi, sur la pelouse qui s'étendait jusqu'à l'ArUo. Le bal , chassé des galeries, où la chaleur était étouffante , venait de s'établir en plein air à la lueuf dés constellations de la plus courte et de la plus radieuse des nuits. Memmo d'Àrrid était un artiste du plus haut mérite ; architecte > peintre,
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Btatnaire, il s'exerçait dans tous les genres et promettait tin snccesseut à Bnonarotti.
Le pape Innocent XII , voulant inaugurer son règne par quelque:^ grandes œuvres d*art , avait envoyé à Florencîe Memmo d'Arrigi , avec la mission de prendre un dessin détaillé du merveilleux catnpanile de Giotto pour faire élever uUe copie exacte de ce monument à Rome, entre Saint-Jean-de-Latran et Sàinte-Marie-Majeuire. Memmo s'occupait donc de ce travail ; mais, comme tous les artistes de son âge, il aimait k remplacer l'étude par le plaisir lorsque l'occasion se présentait.
11 avait tout ce qu'il faut pour séduire à première vue : son visage ressemblait à Un beau modèle de Yan-Ijtyck ; . sa taille souple portait avec une gtacieuse aisance le pourpoint de soie noire ; ses cheveux noirs , taillés b. la manière des premiers peintres florentins, laissaient h découvert un front superbe , où rayonnait le génie dès beaux-arts.
Cette nuit conseillait toutes les hardiesses de la parole; Pise retentissait d'hymnes dé fêle; les rives de TArno s'illuminaient de flammes folles ; les barques passaient avec les mélodies des sérénades ; le pont de marbre tressaillait sous un immense concert d'instruments et de voix. La sagesse ne trouvait aucun asile pour s'y réfugier jusqu'à l'aurore.
Canna écoutait pour la première fois des paroles de tendresse , modulées par. un beau jeune homme , dans cette langue italienne qui a été inventée pour la musique, la poésie et l'amour, cette trinité de la terre qui ne
forme qa*anc seule passiou. La jeune filie inclinait son oreille vers les lèvres harmonieuses de son danseur, et ses yeux levés au ciel regardaient fixement Tétoile de Vénus, le plus beau flambeau de cette fête de nuit. 11 y avait, dans cette double volupté des oreilles et des yeux, une alliance si intime que désormais Tune ne pouvait plus se séparer de l'autre dans le souvenir de Garina. Un seul instant le regard de la jeune fille se détacha de Tétoile et tomba sur les groupes du jardin de Strozzi. Ce coup dœil suffit pour distinguer le comte Ferretti , qui cherchait sa fille, sans doute, car tous ses mouvements avaient une singulière agitation.
Au même moment, Memmo achevait son œuvre de séduction avec ces paroles :
— Vous n'avez qu'une rivale de beauté dans cette bienheureuse nuit, et cette rivale n'appartient pas à la terre ; elle ne brille qu'au firmament : c'jest l'étoile que vous avez honoré de vos regards.
L'arrivée du comte Ferretti ferma la bouche deHemmo.
Le père examina brusquement de la tête aux pieds le jeune artiste et le jugea dangereux comme le démon tentateur ; il prit la main de sa fille sans prononcer une parole, traversa le jardin, les galeries, le vestibule , et, oubliant de dire adieu à Strozzi , il rentra dans son palais de la place des Chevaliers. Lk il fit venir auprès de lui la bonne Gesualda, nourrice de ^a fille, et lui dit d'un ton mystérieux :
— Conduisez Carina tout de suite à sa chambre haute: récitez avec elle la prière à sainte Marie des fleurs , la
patrone du D6ine de Floreiice, et ne la quittez que lorsqu'elle s'endormira.
— Bonne mère I — ditGesualda en joignant ses mains, --est-il arrivé quelque malheur à ma gentille maîtresse?
— Oui et non, — dit le comte d'un air mystérieux qui fit ouvrir des yeux démesurés ^ la nourrice.
Et, s'adressant ensuite à sa fille, qui, par contenancoi décousait les dentelles de ses manchettes et de son cor* sage dans un coin de la salle :
— Carina , dit-il , vous avez entendu les bruits du monde pour la première el la dernière fois. J*ai fait un vœu pour vous à Notre-Dame de San-Miniato, vous le savez. Les pompes et les œuvres du monde vous sont interdites ; vous avez prononcé un serment au berceau par ma bouche, vous le tiendrez. Ce soir, à cause de la lutninara du grand saint Jean, j'ai voulu vous donner un peu de liberté. Faites que ma bienveillance paternelle n'ait pas lieu de se repentir. Retirez-vous , mon enfant , et soyez avec la paix de Dieu.
La jeune fille s'inclina respectueusement, baisa la main de son père , et suivit sa nourrice avec un air de touchante résignation.
Memmo d'Arrigi n'avait vu qu'un instant sa danseuse, mais il y a des instants qui résument des siècles ; la blessure avait pénétré au fond du cœur : c'était la mort ou la vie. Carina était , aux yeux de l'artiste, plus belle que la première madone exposée à la chapelle des Rucellaî ; plus belle que cette vierge de Lucca-Robbia, qui a inspiré Raphaël ; plus belle qu'un ange de Fiesole. 11
Il L8S NUITâ BSPÀCiKOLES/
était impossible de ToiAlier^ car ob retrouTaît ce type divin dans les saints musées de tons les clottrës, de toutes les églises, de toùS lés ciidètiëres toscans. Chaque peintre de l'école primitive avait dëvJtiê la beauté de Carina ou Tavait copiée dànë une vision d(i troisiêibis ciel. Le jeune artiste, en voyant partir le comte Ferretti fet sa fille; éprouva tin affreut serrement dé cdëur ; la vie lui échappait, et^ pour la ressaisir, il suivit dans l'ombre la robe blanche de Carina, et, ménageant ses pas avec prudence, il arriva, sans être aperçu, sur la place des Chevaliers, au moment où la porte du palais Ferretti s'ouvrait pour se refermer tout de suite. L'ange avwt disparu. L'espoir restait. Memmo connaissait la detbetire de Carina.
Cette placé des Chevaliers offre, dans son enceinte circulaire, une réunion imposante de palais dont Tarchitecture annonce Topulence et la haute noblesse des maîtres. La jeune fille était donc de liaissal&ce illbstre, mais il n'y avait pas, lieu de se décourager. Le talent marchait Tégal de la noblesse à cette époque, et Memmo, protégé par le pape Innocent XII, Memmo, ambassadeur des arts à Florence , se croyait aussi noble que les Stro£zi , dont les armes sont ornées de trois croissants d'or. C'est ainsi que raisonnait l'artiste en se promenant au clair des étoiles sur la place des Chevaliers. Il ne se doutait pas cpi'un œil scrutateur se fitait sur lui.
Le comte, qui, en sa qualité de Florentin et de lecteur de Boccacé , connaissait toutes les ruses de la stratégie amonroQftet n6 s'étsuit pas end<Nrffli sur l'oreiller de Tint-
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prudence ; il veillait derrière une persienne de soû balcon, et il reconnat tout de suite le formidable démon du bal deStrozzi) méditant peut -être Tescalade de son palaisi A cette tue le noble seigneur mit la main sur la garde de son épée et fit quelques pas rers l'escalier, avec Tin-^ tention dé traiter cet amoureux en maraude comme un bandit des Abruzzes ou des Apennins ; mais une réfleiion sage corrigea la folie de ce premier mouvement. 11 resta^ posé en sentinelle vigilante, k son balcon , et , aux premières lueurs de l'aube, il vit Memmo lancer un regarà d'adieu au palais Ferretti, et s'enfoncer, k droite, dans les rues sombres qui conduisent au CafnpO'Safito. Le comte allongea le bras dans cette direction et agita sa main en signe de menace ; pantomime qui signifiait Tune de ces deux choses :
— Je te tuerai comme un Gibelin, — ou bien ~ Tu ne la reverras plus.
Memmo courut, toute la nuiti dans les carrefours déserts ; il s'arrêta devant les quatre monuments qui épuiseront l'admiration des Siècles : le Dôme , le Baptistère, le Campanile» le CampthSanto; il regarda longtemps ces merveilles et ne les admira pas. La merveille qu'il avait vue au jardin Strozzi passait toujours devant ses yeux, en éclipsant tout/
Le jour, qui arrive si vite le S4 juin, fut accueilli pat Memmo comme un ami consolateur. L'artiste donna un dernier regard au dernier astre qui s'évanouissait dans les blancheuni de Taube : c'était l'étoile de Vénus. Quand le soleil âclaif a la cime dil Campanile , Memmo réprit
lentement, et par des rues détournées , le chemin de ia place des Chevaliers , avec Tespérance de voir luire à quelque fenêtre un astre plus radieux que le soleil de Tété. Memmo ne vit rien. Toutes les fenêtres restèrent closes. Le palais était silencieux comme un tombeau. A midi, cette façade obstinément muette annonçait que les maîtres avaient disparu. L'accès en était interdit même aux quêteurs des ordres mendiants , même aux pèlerins qui faisaient leur pieuse étape de Pise à Florence , pour gagner Poggi-Bonzi et la crête des Apennins.
— Ton père , disait la nourrice à Carina, ne veut pas te tenir ainsi enfermée trop longtemps dans cette maison. Ainsi, ma fille, ne te chagrine pas trop. En ce moment tu es exposée à des dangers que tu ignores ; mais Notre-Dame de San-Miniato veille sur toi, et, quand ces dangers auront été éloignés par son intercession , tu rcverras encore les villes. Ton père doit nous conduire à Rome, et te montrer toutes les belles et saintes choses du palais des papes , pour te dédommager des jours ennuyeux que tu passeras dans cette maison.
Après quelques heures d'observation extérieure , il est très-facile de reconnaître qu'une maison est inhabitée. Memmo douta longtemps , mais il fallut se rendre à l'évidence. Le comte et sa fille étaient partis avant le lever du soleil , ce qui semblait annoncer une fuite plutôt qu'un départ. Les renseignements que recueillit Memmo dans la journée lui apprirent que le comte Ferretti habitait , à Florence , un palais dans le bom^ de tous les Saints. En quelques heures , un bon cheval enh
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porta le jenne artiste à la Herse, où brillent snr leur écusson les tourteaux des Médicis. À Florence» on lui indiqua tout de suite la demeure du comte Ferretti. Encore un palais désert, encore un désespoir.
La réflexion pourtant vint en aide à Memmo. On était dans une saison où la noblesse toscane quitte la ville pour la catnpagne. Il s'agissait donc de découvrir la résidence d'été du comte Ferretti. Rien ne parut d'abord plus facile. La villa Ferretti s'élevait de l'autre c6té de l'Àmo, sur la colline où la villa Strozzi se voile, encore de nos jours, d'un massif de pins et de cyprès. 11 fallait attendre la nuit pour tenter les hasards de cette nouvelle exploration ; elle ne fut pas plus heureuse. A la clarté des étoiles, Memmo reconnut sur la grille de la villa les armes des Ferretti , trois hasts de sable sur un champ Sargmt.
Oh ! cette fois, Memmo crut avoir découvert une triste vérité; il se rappela tout à coup la mine farouche, du comte Ferretti, à sa brusque apparition au bal, et il con-* dut, à bout de conjectures, que le fier gentilhomme, redoutant quelque malheur pour sa fille et quelque mésalliance forcée , avait voulu soustraire à tous les yeux cette étoile de beauté, qui n'avait lui qu'un instant au bal de Strozzi , dans la plus radieuse des nuits de l'été italien.
Memmo attendit donc ce que le hasard pouvait lut fournir en révélations imprévues les jours suivants; car le hasard est toujours obligé de donner quelque chose f^ ceux qui comptent sur ses faveurs.
$1 LBS HUIT» ISFiGNOLSfi.
Un jou? le jeune artiste, sortant do palais Eiixwdt, vit passer trois cavaliers dans Via Larga, et reconnut tout de suite , malgré son costume campagnard , le ctNnte Ferretti, suivi de deux domestiques. En examinant les pieds des chevaux il fit une conjecture assez raisoanable : ces animaux arrivaient indubitablement du val d'Arao et de laroute d'Ëmpoli, car ils avaient piétiné sur une poussière jaunâtre et humide que les carrières d'argile étrusque prodiguent à ce vallon. Le comte Ferretti, selon une probabilité très - admissible , possédait une autre résidence d'été, une retraite mystérieuse, sur ces collines vertes et charmantes qui bordent rAmo, de Floraace à Ponto-d'Era, et où s'épanouissent tant de villas aériennes comme des corbeilles de fleurs.
Plein de cette idée, qui produisait chez lui l'effet d'une inspiration , Memmo chercha un expédient pour découvrir l'asile où le despotisme paternel avait relégué une fille coupable du crime de beauté. Un soir, au tomber du jour, nptre jeune artiste était assis sur la pierre du Dante, sasso di Dante, devant le Dôme d'Arnolphe, cette merveille d'architecture qui désespérait Michel -Ange partant poui; bâtir Saint-Pierre du Vatican, et qui lui faisait dire : Je vais te bâtir um iomr qui sera plus ffranie, imis qui m sera pas plus belle! Du Dôme il porta ses regards et contempla le Campanile, ce chef d'œuvre de grandeur, de gr^ce et d'élégance, que Giotto sculpta comme une aspiration sublime vers le ciel.
-- Quel travail et quel géniel se disait-il en lui-même; Giotto, un berger des bords de TArno , un mendiant de»-
L9^ fvin isfianoLSfi. is
tiné à condfiire un troupeau toute sa vie , et qui trahit, par hasard , son talent aijx yeux de €imabué, et troque sa houlette contre le pinceau 4u peintre ^t le oiseau du sculpteur I
Par une filiation naturelle d*idées dérivant de cette preipièxe réflexion , il arriva promptement à un étrange projet.
Le lendemain, au lever de^ premières étoiles, Memuio
traversait le village d'Empoli sous un costume qui Tau-*
rait rendu méconnaissable k son meilleur ami. Un feutre
gris et plat couvrait ses boucles de cheveux noirs ; un sayon do poil de chèvre enveloppait son corps jusqu'aux genoux, et une lourde chaussure de montagnard , dont la semelle était garnie de clous, dérobait l'élégance aristocratique 4e ses pieds, Aux premières berges verdoyantes de l'Àruo il trouva s^ns peine ce qu'il cherchait , un pâtre menant à travers les bruyères quelques maigres brebis. Aujourd'hui encore , le voyageur des Apennins reuGontre fréquemment ces pauvres bergers dont toute la fortune errante consiste en cinq ou six chèvres s'abreavant aux réservpirs de la pluie et se nourrissant de l'herbe des rochers fendus.
Les pièces d'^trgeut que Mepmio (it briller mx yeux du pitre de l'Àmo dQunèreut au marché proposé une prompte conclusion. Memmo se vit soudainement élevé à la noble et première profession de son maître Giotto. L'artiste envoyé de Rome pour imiter le Campanile commençât donc par imiter le berger créateur de ce uionument. Armé de sa boulette, il chassa son petit troupei^Ui
SI LBS NUITS BSPÀGHOLBS.
d*abord relieUe, vers la première villa de F Amo, et, peudant que ses chèvres broutaient le serpolet et le qtise, il fit de mystérieuses évolutions autour de la maison de campagne, interrogeant de Tœil toutes les fenêtres qai s'ouvraient sur la zone céleste oti scintillait YitoUe de Vinus. Son raisonnement lui paraissait merveilleux de justesse.
— 11 m'est prouvé, disait-il, que j'ai fait quelque impression sur la belle Carina; le père a indubitablement fait la même remarque. Aussi , pour la soustraire aux dangers que fait courir à une jeune fille une première émotion amoureuse dans une nuit de bal et d'ivresse, ce stupide comte Ferretti à claquemuré sa fille dans quelque nid de vautour, sur les crêtes du val d'Arno. Or la pauvre fille ne s'accommode pas de cette réclusion ; elle s'irrite et s'enflamme déplus en plus, et, à coup sâr, aux heures qui lui rappellent son dernier instant de liberté, aux heures de rêverie nocturne, elle doit regarder au ciel la seule chose de ce bal que son père n'a pu lui enlever, l'étoile de Vénus. Si je me trompe dans ces conjectures si raisonnables, eh bieni j'aurai du moins le bonheur d'avoir suivi dans ce val , de pâturage en pâturage , les traces de mon maître Giotto , et je me trouverai ensuite beaucoup plus digne de copier son chef-d'œuvre et d'accomplir la mission que le saint-père m'a donnéeauTatican.
Cela pensé , Memmo rôda autour de plusieurs villas du vallon , et les trouva toutes profondément endormies et fermées, sur toute la hauteur des façades, comme des couvents ii l'approche des Sarrasins,
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Loraipie les dernières étoiles pâlissaient dats les éclair- ' cies de Tanbe, Memmo conduisait son maigre troupeau dans quelque grotte, où il le laissait jusqu'au soir. Ainsi devait faire Giotto , disait-il , quand il vivait de la vie que je mène, et que, le soleil éclairant le sable d'argent ou Targile du val d'Âmo, ce pauvre pâtre Q(Hrentln traçait, sur ces pages offertes par la nature , les premières ébauches naïves de son art !
C'est dans villa Amorosa, secrètement achetée par le comte Ferretti, que la jeûne fille avait été enfermée sous la garde d'une nourrice dévote et de quelques serviteurs. La plus stricte surveillance défendait la villa comme une place forte; la jeune Carina permettait à sa nourrice de dire toute sorte de paroles sages, mais elle ne discutait point avec elle. A quoi servent les discussions quand deux interlocuteurs ne parlent pas la même langue et ne se comprennent pas? Carina était encore plus sage que sa nourrice en se taisant.
Une nuit du mois d'août, la chaleur était si étouffante que la nourrice ouvrit les fenêtres de la chambre à coucher pour donner de l'air, et elle s'endormit sur un fauteuil. Carina s'avança pieds nus vers le balcon, et prit une position qui lui permettait de voir le magnifique tableau de la csffiipagne et du ciel. Une clarté douce tombait des étoiles sur le val d'Arno et les collines de Pontod'Ëra et d'Empoli; on n'entendait d'autre bruit que le murmure du fleuve et les cloches des couvents qui sonnaient les matines. La jeune fille leva les yeux et distingua cette radieuse étoile qui luisait sur le jardin Strozxi ,
et qui semblait lai rendre en ce moment, avec sa rosée de rayons, les émotions de ce premier bal du 24 juin.
Un léger tintement de sonnettes arracha la jeune filie à sa contemplation et fit descendre ses regards des haoteurs du ciel aux crêtes des collines de TÂmo. Ce qu'elle vit alors lui produisit Teffet d,*un rêve. Un petit troupeau s'était avancé k très-peu de distance de la villa, et le pâtre, assis sur un tertre de gazon, dans une pose de mystérieuse immobilité, tenait son regard fixé sur la fenêtre de Carina. Un plein jour, même sous son déguisement, le pâtre aurait été reconnu du premier coup par la jeune fille ; mais, la nuit la plus lumineuse étant toujours la nuit, Carina ne vit dans ce pâtre qu'un malheureux enfant des Apennins, gagnant sa vie avec un troupeau. Cependant son œil ne pouvait se détacher de cette scène agreste, si commune dans ce pays et à cette époque, et bientôt, par un de ces effets d'optique nocturne qui ressemblent à des illusions, elle crut que les regards da berger se tournaient de temps en temps vers le point du ciel où scintillait Tétoile de Yénus.
Ce qui était doute devint certitude. Après une longue tenue d'immobilité, le visage du berger se tournait successivement vers deux directions, l'étoile et la fenêtre. Il y avait même dans ce double mouvement quelque chose d'affecté qui porta un trouble inconnn dans le cœur de Carina. Elle rougit pudiquement de se trouver ainsi exposée, en négligé de nuit, aux yeux de ce pâtre équivoque, et elle se retira en tremblant, au moment où ^a nourrice Gesualda se réveillait. La jeune fille acheva
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sa nuit dans des pensées qui devinrent des conjectures, à la &Yeur d'une brûlante insomnie prolongée jusqu'au matin.
Vers le milieu de ce jour-là, le comte Ferretti, qui avait chassé le cerf dans l'épaisse forêt qu'on trouve entre Livourne et Pise, s'en revenait à villa Amorosa, pour voir sa chère enfant recluse. Il laissa son cheval à la métairie de l'Arno, et gravit à pied la colline en suivant un sentier qui adoucissait, par mille détours, les aspérités de sa pente. Arrivé au point culminant, où s'élargissait un plateau de terre argileuse, le comte aperçut un pâtre incliné sur le sol, et traçant des figures avec un soin minutieux, comme un peintre dans son atelier. Quoique le comte ne ménageât point en marchant le bruit de ses in* discrètes bottines de chasseur, notre berger ne daigna pas se détourner de son travail pour voir le visiteur importun, ce qui permet au narrateur de croire qu'il y avait au fond de cette scène une ruse d*amour préparée habilement.
Le comte arriva ainsi jusque sur les talons du pâtre, et il vit ce que Cimabué seul avait vu une fois dans les collines du val d'Arno. Artiste comme toute la noble race de cette belle époque florentine, le comte tressaillit de joie et se crut Cimabué IL Le pâtre terminait en ce moment sur sa toile d'argile une vaste esquisse, oâ la perspective était mieux observée que dans le dessin primitif du pâtre Giotto, ce qui porta au comble l'enthousiasme de Ferretti, plus heureux avec cette découverte que Cimabué I«r. Sur le premier plan quelques chèvres, ani-
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maux inventeurs du caprice, prenaient toutes sortes de poses fantasques, mais admirablement étudiées» et sur le fond du tableau on distinguait les cinq dômes de T^se d*Arnolphe et Brunoleschi, la tour du Palais-vieux et le Campanile de Giotto.
Le comte ne maîtrisa plus son admiration.
— Salut au digne fils de Giotto I — dit-il en se décou* vrant avec respect» car la fierté du gentilhomme s effaçait devant le génie du berger artiste.
Memmo» car c'était lui» fit un mouvement brusque» plein de naturel « laissa tomber le stylet de buis qui loi servait de crayon» et» écartant avec ses mains, sur ses tempes» les boucles de ses cheveux» il regarda d'un oeil effaré le comte florentin.
— Voilà donc votre atelier? jeune artiste, dit Ferretli; mais vraiment ce serait une honte si les Ricardi» les Pitti» les Strozzi n'accordaient pas Thospitalité au fils de Giotto» dans leurs palais et leurs villas.
Memmo se leva» salua le comte» et baissa les yeux avec une modestie charmante.
— Où est ta demeure? dit le comte.
— Je n'ai point de demeures, répondit Memmo; j'ai des asiles.
— Qui te nourrit?
Memmo éleva un doigt vers le ciel.
— Qui t'aime?
Memmo secoua la tête mélancoliquement.
— Quel est ton nom ?
— Taddeo.
lES I7UITS BSPÂ6N0LES. 29
— Pauvre enfant I — ajouta le comte, en examinant en détail le costume dévasté de Memmo, il a l'air bien malheureux !.... Ëcoute, Taddeo, tu as soif et faim, sans doute; viens réparer tes forces à ma villa, celle que tu vois de ce côté. Viens, c'est le comte Ferretti qui t'offre l'hospitalité.
Le pâtre fit éclater une joie véritable, qui ressemblait à une explosion de reconnaissance pour un seigneur si hospitalier. Le chemin à faire était court. Le comte introduisit Memmo dans sa villa, et donna ordre de le servir comme un fils de la maison.
La belle Carina entendit sous ses pieds un bruit inaccoutumé dans cette retraite silencieuse, et, comme la voix de son père dominait ce tumulte intérieur, elle descendit aux salles basses, et, rencontrant son père, elle l'embrassa et lui demanda timidement ce qu'il y avait de nouveau chez lui.
— Ma chère fille, — lui dit le comte, encore tout ému de sa découverte; — notre Florence est toujours le pays des grands artistes; seulement ils ne naissent pas toujours dans les hautes classes. Je vais te montrer le fils de Giotto assis à la table hospitalière des Ferretti.
Le comte prit sa fille par la main et la conduisit dans une salle où Memmo était servi comme un hôte illustre par le majordome de la villa.
L'artiste se retourna, et ses yeux rencontrèrent le visage de la jeune fille. Carina poussa un grand cri et tomba évanouie dans les bras de son père. Du premier coup d'œil elle avait reconnu Memmo.
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Ce fat pour le comte un trait de lamière ; la fi^é du gentilhomme l'emporta sur Tamour paternel ; il laissa tomber sa tille et, repoussant d'un bras vigoureux Memmo, qui se précipitait au secours de Canna évanouie :
— MiséraJîle I s'écria-t-il , tu ne sortiras pas d'ici vivant I
Et son geste brusque ordonna aux domestiques de se retirer. Il ferma la porte de la salle, et, sans donner un regard k sa fille, il dit à Memmô, en arrachant deoi longues épées d'un faisceau d'armes attaché au mur :
— Veux-tu te défendre en gentilhomme ou te laisser tuer comme un bandit?
— Je veux épouser votre fille, — dit Memmo avec une voix pleine de douceur.
Le comte mit la pointe de son épée sur la poitrine nue de Memmo. L'artiste inclina sa tête sur l'épaule droite. laissa tomber mollement ses bras dans toute leur longueur, et attendit le coup mortel sans faire un mouvement de défense, sans donner un signe d'effroi. Cette noble contenance frappa le comte Ferretti. En ce moment un long soupir s'exhala de la poitrine de Carina étendoc aux pieds de son père.
— Secours et grâce pour ellel s'écria Memmo d'un ton déchirant, et puis tuez-moi I
Le cœur parternel reprit soudainement ses droits. Une larme mouilla les paupières de Ferretti; la main qui tenait l'épée s'ouvrit généreusement, et releva la jeune fille en laissant tomber l'arme.
— Ohl ne craignez rien, dit Memmo; je ne cherche
Lie NUltÔ feSPÀCKOLBS. Z\
paâ à fiiiir ; remettet une seconde fois sur ttia poitrïtie k pointe de votre épée, et je vous épargnerai un meurtre en m'élançant moi-même au-devant du coup mortel. C'est moi qui me tuerai avec votre fer. Le père de Carina me s^a toujours sacré; je ne me défendrai pas.
Le comte regardait fixement Memmo, et, soulevant sa fille dans ses bras, il s'asseyait sur un fauteuil et la plaçait sur ses genoux. La vie rentrait au cœur de la pauvre recluse, et un léger incarnat colorait ses joues, que le fard de la mort venait de couvrir. Memmo comtemplait ce groupe et pleurait.
— Il y a des circonstances solennelles, dit le comte, où la noblesse du cœur se révèle en un instant. Jeune homme, vous avez un sang héroïque dans les veines, et tout ce que vous venez de faire de grand efface tout ee que vous avez fait de bas.... Ne m'interrompez point,
jeune homme Vous êtes celui du bal de Strozzi :
je vous reconnais bien maintenant ; vous êtes l'envoyé du souverain pontife Innocent XII; vous êtes Memmo d'Arrigi...
Signe affirmatif de Memmo.
— Eh bien I poursuivit le comte, vous avez la noblesse du talent et la noblesse de la naissance; vous êtes donc plus noble qu'un Ferretti. Je vous donne ma fille, et je prie la Madone de la chapelle des Rucellaï, la] sainte Vierge de Cimabué, afin que ma fille unique échappe à cette loi fatale qui tue toutes les jeunes épouses de notre maison.
Memmo se précipita aux pieds du comte et embrassa
83 ils NUITS BSPA6R0LBS.
eed genoux. La jeune fille ouvrait lentement les yeux, et voyait, comme dans un heureux songe, la main du comte dans la main de Memmo. iJne page de plus n'ajouterait rien à cette histoire. Cependant il faut dire que le ma> riage fut célébré à Santa-Maria-Novella, devant la première madone italienne, dans la chapelle des Rucellai, et Tartiste Uemmo fit un vœu au pied de l'autel.
L'année suivante Memmo eut un en&nt, et la mère survécut à ses couches ; bien plus, elle sembla prendre dans cette épreuve fatale une nouvelle force, une nouvelle vie. Le vœu de Memmo fut accompli : l'artiste orna de fresques pieuses le cloître de Santa-Maria-Novella, et son dernier tableau représente encore aujourd'hui un pâtre endormi sur les collines de TArno, et dont le visage est éclairé par les rayons du plus brillant des astres, riToiLs DU Berger.
LBS NUITS ESPAGNOLES. 33
Après cette histoire, le narrateur fut invité à profiter de la dernière heure de la nuit pour donner une sœur à Vétoile du Berger.
— Non, répondit le jeune savant, pas aujourd'hui, la nuit est trop avancée. Mais, pendant que je vous racontais rhistoire de la villa Amorosa, une idée a surgi dans mon cerveau. Les écrivains de nos jours, trop préoccupés des œuvres de Thomme , négligent souvent le mobilier de Dieu. Réparons ces négligences. Chaque étoile, chaque nuit pourrait avoir sa légende. Rassemblons-les, racontons chaque soir une de ces histoires que les voyages nous ont apprises.
— Accordé, s'écria-t-on en chœur.
— Eh bien I demain sera encore mon tour.
— Et quel est l'astre dont vous vous occuperez?
— C'est la Belle Étoile, dit-il ; et le lendemain il raconta ce qui suit.
ses genoux. La jeune fille ouvrait lentement les yem» et voyait, comme dans un heureux songe, la main du comte dans la main de Memmo. iJne page de plus n'ajouterait rien à cette histoire. Cependant il faut dire que le mariage fut célébré k Santa-Maria-Novella, devant la première madone italienne, dans la chapelle des Rucellaï, et Tartiste Memmo fit un vœu au pied de Fautel.
L*année suivante Memmo eut un enfant, et la mère survécut à ses couches ; bien plus, elle sembla prendre dans cette épreuve fatale une nouvelle force, une nouvelle vie. Le vœu de Memmo fut accompli : Tartiste orna de fresques pieuses le cloUre de Santa-Maria-Novella, et son dernier tableau représente encore aujourd'hui un pâtre endormi sur les collines de l'Àrno, et dont le visage est éclairé par les rayons du plus brillant des astres, riToiLs nu Berger.
Après cette histoire, le narrateur fut invité à profiter de h dernière heure de la nuit pour donner une sœur à Yétoile du Berger.
— Non, répondit le jeune savant, pas aujourd'hui, la nuit est trop avancée. Mais, pendant que je vous racontais l'histoire de la villa Amorosa, une idée a surgi dans mon cerveau. Les écrivains de nos jours, trop préoccupés des œuvres de l'homme, négligent souvent le mobilier de Dieu. Réparons ces négligences. Chaque étoile, chaque nuit pourrait avoir sa légende. Rassemblons-les, racontons chaque soir une de ces histoires que les voyages nous ont apprises.
— Accordé, s'écria-t-on en chœur.
— Eh bien I demain sera encore mon tour.
— Et quel est l'astre dont vous vous occuperez?
— C'est la Belle Étoile, dit-il ; et le lendemain il raconta ce qui suit.