‹ Les nuits espagnolesChapitre 24 sur 41 · ÉPITHALAME SUR LE LAC · texte numérisé non relu

ÉPITHALAME SUR LE LAC

La nuit vient, Tétoîle étincelle, L*air k la voile est plas l^er; Âttacbons l*hnmide oaeelle Aux racines de Toranger.

La nuit sereine Tombe des cieux :

Suivons la reine De ces beaux lieux.

Suivons répouse Sur la pelouse Où nous allons;

LES KUITS E8PAGN0LBS.; . 4&:

L*époiis6 aiilikée, Fleqr embaumée De DOS valloBS.

La nuit vient, TétoUe étinceUe»

L'air à la Toile est plus léger; Âtiacbons Thumide naeelle Aux racines de roranger.

Guei&e aux prairies, Aux pieds des monts, Les fleurs chéries Que nous aimons; C'est ta couronne; L'été la donne Pour un instant.

A la diapelle L'bymen t'appelle, L*amour t'attend.

La nuit vient, l'étoile étincelle, L'air à la voile est plus léger; Attachons l'humide nacelle Aux racines de l'oranger.

Charmante fille, Fraîche d'appas.

Tout ce qui brille Ne dore pas ; L'amour t'invite.

Savoure vite Ce premier jour; Vois l'hirondelle, Souvent comme elle Pas^ l'amour.

50^ LIS N0ITS BSPÀGlfOLIS*

La nuit vient, rétoile èttneelle,.

L'air k la voile est ph» léger;

Attachons l'hamide naedle Aux racines de Toranger.

La poésie terminée» Taoleur dit au musîcieii :

— Savez-vous chanter?

— Je ne chante que ina musique , dit Michel.

— C'est assez pour le moment; essayez celle-ci, mon jeune maestro.

Michel avait la voix dont tons les compositeurs sont doués , à l'exception de Rossini ; il chahtait admirablement , mais avec une voix fausse et enrhumée à perpétuité. C'est pourtant à la suite de cette épreuve que Michel fut reconnu un jeune compositeur plein d'avenir.

— Michel , lui dit la jeune femme , dès ce moment je me charge de vous. Quittez votre orgue. Vous entrerez demain au Conservatoire avec des habits neufs ; vous y apprendrez ce qu'on appelle la ftigue et le contre-point; cela ne sert pas à grand'chose l(»rsqu'on a dn génie, cela ne sert à rien du tout lorsqu'on n'en a pas ; mais il faut vous donner cette espèce d'instruction , parce que , sans cela, les ignorants douteraient de votre talent.

Michel allait se précipiter aux pieds de la jeune femme, mais il fut retenu par une main blanidie qu'il baisa dévotement.

— Vous êtes , ajouta-t-elle , chez la comtesse Élizca . et vous trouverez chez elle votre maison. Travaillez: vous irez loin avec vos dispositions et mon appui.

Plusieurs années après cette r^Montrede l'avenue Per-

cier, on jouait sor le théâtre do la Ptrgélâ de Florenee la piieinière représ^tation iLÀê$uerûj opéra sérieux. Le sQCcèe, de soène enecène, s'élevaii au Êmatiame ; au der* nier acte» le àio d'Asaiiéras et d'Ssther,

Nella guerra, neîla pace,

excita des transports d'enthousiasme, et, àlachntedu ri^ deau, le maestro comparut en personne devant la rampe, et reçut une ovation qui n'avait pas eu son égale depuis la première de Rosmondo d'Inghitterra, que Dontzetti composa, en 4834 , sûr ce même théâtre, pour Persiani et Dupré. Le nom du compositeur français, Michel , fat proclamé au milieu des applaudissements inépuisables de la noblesse et de la bourgeoisie toscane. Le grand-duc invita le jeune maestro à dîner au palais Pitti ; la célèbre madame Catalani le retint quinze jours à la Loggia pour présider à ses conôerts et à ses fêtes ; la marquise di Bagno donna un bal en son honneur; la comtesse Farînola- Gentile lui envoya un piano , chef-d'œuvre de Broad , et le sculpteur Bartolini fit soli buste en beau carrare et le pria de l'accepter comme souvenir.

Michel , qui n'est autre que notre jeune Auvergnat , n'eut qu'une idée après son triomphe , celle d'apporter ses trophées aux pieds de sa bienfaitrice, la comtesse Élizea.

Chargé d'or et de couronnes , suivi de bustes et de pianos d'honneur, il partit pour la France, et , débarqué à Marseille , il prit une chaise de poste et se lança de tonte Fafdeur de quatre chevaux payés à doubles guides

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tua k route de Paris. D voyageait nuit et jour. Une nuit , il fit arrêter sa chaise à la lisière d'un bois , sur la loate de Sens: U mit ]^ed à tarre et reconnut bientftt raIc6Ye yerte où il avait passé une nuit mà&orable avec Zéphirin. Ce souvenir lai fit lever les yeux au del , et il recoimiit son immuable et bonne étoile , qui semblait être descendue du firmament pour luire dans un kiosque de Taveaue Perder.

— Si elle était remontée là-haut en mon absence! — se dit4I dans un moment de délire, — si je ne la trouvais plus dans ce charmant cottage od ma fortune a commencé I 0 ma belle étoile I A céleste Ëlizea I

Et, en poussant cette exclamation avec la voix da cœur, il remonta en voiture et donna cinq francs au pos* tillon.

— Je désire qu'ils vous portent bonheur h vous aassi, lui dit-il.

Le postillon répondit en fouettant ses chevaux avec cette forie bourguignonne qui veut supprimer les chemins de fer. Malgré cette grande vitesse il n'arriva à Paris que le troisième jour à dnq heures du soir. L'heure n'était pas convenable ; il descendit donc dans un hôtel de la rue Richelieu , s'habilla en citadin élégant sur les débris de son costume de voyageur, et descendit aux Frères Provençaux pour y dîner, en renvoyant au lendemain sa visite à la comtesse Ëlizea. Il prit place à côté d'une table où dînait avec un appétit militaire un jeune officier décoré d'un ruban k la boutonnière et d'une blessure au visage. Dans le long entr'acte du service , Mi*

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chel ne poivrait s'empêcher de regarder cette blessure en la poursuivant de cette réflexion :

— k tout prendre , il vaut mieux être musicien que soldat. II y a de la gloire dans les deux professions ; mais, dans la mienne , la blessure d'un sifflet ne laisse aucune trace sur le front.

A f(Nrce de regarder la blessure, il regarda le visage, et, comme il y a dans tous les repas un moment où le dineiir solitaire éprouve un besoin irrésistible de parler à son voisin :

— On peut affirmer en vous voyant , dit Michel , que vous avez vu l'ennemi de près.

L'officier accueillit ce prologue d'entretien avec un de ces sourires charmants qui éclairent si bien les figures héroïques. Ce sourire engagea Michel à continua*. Le colloque se noua bientôt , et , de phrase en phrase , de confidence en confidence , un cri de joie sortit de ces deux poitrines de convives ; quatre bras se levèrent :

— Michel!

— Zéphirin I

Le salon des Frères Provençaux est habitué à ces sortes le rencontres, comme tous les théâtres de drame, au boulevard ; aussi chacun continua de regarder son assiette 3t ne donna qu'un regard oblique aux deux acteurs. Les lemandes et les réponses se croisaient avec la vivacité l'un dialogue de roman. On entendait dire à la fois :

— Kn Afrique, à TafEaire de Beni-Saleb !

— Un coup de sabre?

— D'yatagatti

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— Prdfes wir au Conservatoire de Turin.

— Chef d'escadron.

— Un suGoès foQ à la Pergola. Rossini m'a dît : Bravo ! petit I c'est de la bonne école I

— On m'a iSut un passenlroit, selon l'usage.

— Alors, maestro, c'est de la yétt^f lui ai-je réponda.

— J'attends la première promotion. Le généod Itvasseur m'a donné un ccmgé de trois mois»

— J'ai un libretto de Romani pour la Scaia.

— Demain le ministre me reçoit.

— Le sujet est / SiboriU.

— Heureusement je connais le général Lahoussaye, qui a de l'influence...

-- La scène se passe à Sybaris.

— - Dans les bureaux...

— Entre PoBstum et Tarente. , .

— Boulevard des Capucines.

— Sur le bord de la mer.

Lorsque l'entretien se fat régularisé , Midiel dit k Zèphirin :

— Tu as fait ton chemin bien rapidement, il mesonble.

— Eh I oui I mon petit Auvergnat I

— Tu as eu des protections, sans doute ?

-^ Voici les protections que j'ai eues : 4« une baUe à la caisse devant Constantine; 2» quatre chevaux tués sous moi ; %^ une coup de pointe sous la mamelle gauche ; 4® un coup de yatagan sur la joue droite; 5* deui coups de griffe d'un lion, à une chasse au petit Atlas; 6» dix campagnes à la belle étoile , n'ayant d'antie <hH

LES IfClTS SSPA^NÔLBS. HH

mîcUe qnela selle de mon cheval. YoiUi mes protections.

— II me semble pourtant que tu viens de me citer un général qui a de Tinflu^ce dans les promotions. . .

— Eh bien ! oui».. Ça ne gâte jamais rien d'être protégé; surtout maintenant , parce que je demande le gros lot.

— Quel gros lot?

— Parbleu ! les épaulettes de colonel I

— Àhl

— Comment: ah 1 Cela t'étonne? Tu es bien devenu général dans la musique, toi I

— Moi, c'est différent, Zéphirin.

— Pourquoi donc ?

— Parce que j'ai eu des protections, mais pas dans le genre des tiennes.

— Je crois bien, Michel. Et dans quel genre?

— Le genre féminin.

— Les femmes t'ont protégé !

— Une femme, une, Zéphirin.

— Il y en a bien assez, si elle est bonne.

— La plus belle et la meilleure ; je veux te présente^ k cette protection.

— Je ne refose pas... Connaît^ elle le ministre de la guerre?

— C'est possible... Nous lui d^nanderons... Jo lui ai ^arlé de toi, il y a bien longtemps, h cette belle proiec* rice...

— De moi, Michel ?

— Eh I oui, de toi... Je ne t'ai jamais oublié... l'autre

nuit, enccure, je songeais à toi sur la route de Sens... Ta sais...

— Âhl je €r<HS biea que je sais I £a Afrique, mille fois je me suis souvenu de cette nuit et de cette auberge à renseigne de la Belle Étoile. . . 11 faut te dire qu'en Afrique cette étoile en question parait quatre fois plus large que dans ce pays du nord. Elle m'a servi de vdlleuse toutes les nuits.

— Buvons ce dernier v^re de Champagne à cette Belle Etoile et à sa sœur, la comtesse Ëlizea...

— C'est ta protectrice, Michel?

— Oui.

— Il faut boire alors deux verres de Champagne. Ne rendons pas les étoiles jalouses Tune de l'autre ; il y en aurait une qui nous porterait malheur.

L'entreti^ et le repas terminés, nos deux anciens amis se séparèrent, en s'assignant un rendez-vous pour le lendemain.

Michel revit la comtesse Ëlizea, qu'il retrouva dans le même état de fraîcheur et de beauté , dans sa maison de l'avenue Percier. Le jeune poète venait de terminer le libretto d'un opéra en cinq actes , intitulé les Themwptf ks^ et il le confia au maestro Michel , pour le faire exécuter k Turin; car Michel avait juré délaisser vivre les ténors jusqu'à soixante et dix ans, comme le célèbre Tacchinardi, dans toute la plénitude de leurs moyens, et ce serment l'empêchait de travailler pour les théâtres lyriques de Paris , où le goût français exige trop d'hofflicides si bémols.

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Michel présenta son aini à la comtesse taizea , qui lui oiïrit ses bons offices dans l'affaire de la promotion ; ce qui fut accepté de grand cœur. En sortant du cottage de Tavenue Percier, Zéphirin dit à Michel :

— Yoilà une femme que j'ai vue je ne sais oà... en Afrique, je crois...

— C'est impossible, Zéphirin; la comtesse Ëlizea n'a jamais quitté Paris.

— Alors, Michel, je Tai Tue ailleurs ; j'en suis sûr... C'est une beauté qui frappe, et il est impossible de l'oublier quand on l'a vue une fois... Où donc ai-je vu ce visage ?

Zéphirin s'arrêta , inclina la tête , mit une main ouverte sur son front et recueillit ses souvenirs.

— Voilk une chose qui me fera souvent pens^, — dit-il en continuant sa marche. — Mais dis-moi , Michel, parlons plus sérieusement : est-ce que ta protectrice connaît le ministre de la guerre?

— Zéphirin, c'est la seconde fois que tu me lais cette question. '

— Diable 1 c'est qu'elle est intéressante ta réponse, si tu me fais celle que j'attends.

— Eh bieni Zéphirin, mon ami! à force de vivre en Afrique, .tu ne connais pas la France ; il y a ici des usages sacrés ; nous devons ces usages à la civilisation. Quand une jeune et belle femme demande quelque chose k un Tieux ministre, elle réussit presque toujours.

— Et que donne-elle au vieux ministre?

•^ Rien ixk tout, Zéphirin,

~ VoUà on BMffehé superbel

— Le vieux ministre se contente d'ia sourire.

— U n'est pas très-exigeant.

— Zéphirin, le sonrire d'une jolie femme prolonge la yie d'iin vieillard. £t que n'accorderait pas un ministre pour vivre trois mois de plus que ne vivaient les ministres ccmstitntionnels?

— Au fait , qu'est-ce que cela lui coûte de me nommer ccdonel à celui-*ci ?

-— Une signature.

-*• Et indéchijBrable encore, selon Tusage des hommes d'Ëtàt; c'est comme si on ne signait pas du tout.

— Et un charmant sourire paye cela.

— Tout bien réfléclû, Michel, c'est le ministre qui fait le meilleur marché.

— Oui, Zéphirin.

Cependant Michel , pressé par ses engag^nents d'Italie, n'avait que peu de jours à perdre ou à gagner dans TÉden de l'avenue de la rue Pépinière ; il promit à son ami d'employer les derniers moments de son séjour à la grande affaire de la promotion. Une lettre du directeur du Conservatoire de Turin lui ^joignit , sur ces enlrefiites , de venir reprendre son poste , sans retard d'un jour.

. ~ Oh I je ne partirai pas , dit^il à son ami en entrant ehet lui» tant que ton brevet de colonei ne sera pas signé.

— Il est sigié^ le voili^; embrasse ton eoloniel. mon petit joueur d'orgue ; le ministre me la expédié ce malin.

— Bravo ! Zéphirin 1 te voilà c(donel h trente-deux ans!

L18 KirrrB ftsPAGHotitf»

— Bh) je scMi général à trénteHitîx...

— Zéphirîn , te souvienshtii de ton rare d^ambition, dans cette nuit que nous passâmes à. . .

— Michel I — s'écria le jeune colonel en ourrant des yeux superbes, illuminés par les rayons du sonyenir, *— Michel, je l'ai trouvée f je Tai trouvée! Il

-Qui?

— Un seul mot dé toi m'a remis en mémoire mon ancienne vision.

— Explique-toi, Zéphirîn.

— Je m'explique... Souviens-toi de cette phrase... Elle est restée là , mot ii mot , dans ce front. . . Je la reprends...

— Voyons la phrase.

— La voici... Écoute... Ce n'est plus une étoile , c'est une Èuperhe femme, . . Si ses yeux en tombant swr la terre ne 8*€arr4tent que sur moi.,. Je tressaille de fierté en me voyant Vobjét d'une si haute protection ; il n'y a plus d'obstacles dans ma carrière de soldat ; je puis arriver à tout.

— Oui , ouf, c'est justfe ; tu m'as dit cela en propres termes, Zéphirin.

— La comtesse, notre protectrice, ressemble, comme deux diamants égaux , à cette vision de la Belle Étoile ; j'avais raison , l'autre jour, quand je soutenais que la comtesse ne m'était pas inconnue : mon imagination l'avait vue avant mes yeux.

— Mon cher Zéphirin , — dit Michel d'un ton sérieux et réfléchi , — nos protections sont là-haut. La sagesse

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des peuples a proclamé depuis loi^mps cette T^lé : œ sout les étoiles qtai nous protègent ; Timportant est de savoir les découvrir. L'astronomie est la botanique du ciel ; quand ces deux sciences seront connues à fond , il n y aura plus de malheureux et de malades ; nous connaîtrons les étoiles qui guérissent les infirmités de notre àme et les herbes qui donnent la santé à notre corps.

— Cela est peut-être vrai, dit Zéphirin... Au fait, je suis colonel pour le croire... Michel , quand nous nous reverrons encore, tu seras le premier musicien de TEurope, et moi le dernier général d'Afrique; remercions-en d'avance notre commune étoile» qui nous protège tous les deux.

Le soir même de ce jour, le colonel et le maître quittaient Paris, après une visite à la Belle Étoile de rhorizon Percier; Tun allait gagner de nouvelles épanlettes en Afrique, et l'autre allait remporter de nouveaux triomphes sur les théâtres de Naples et de Milan.

Le jeune octave de Nizier s'arrêta dans son récit , et prononça le mot fin , lequel semblait écrit dans les premières lueurs de Vaube , avec les trois dernières étoiles du couchant.

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