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La société du comte de Savemy se retira dans les appartements du château pour se livrer aux douceurs du sommeil pendant la première partie du jour, conformément à ce précepte du poëte :
Les nuits sont les jours de Véié,
La nuit suivante » le même cercle se forma sur la ter* rasse du château, mais la nuit était moins radieuse que la précédente : c'était une véritable nuit, avec des ténèbres tristes. Un vent lamentable sortait de cette forêt profonde qui , dès premières collines des Alpujarras, se prolonge 'jusqu'à Grenade. L'air brûlant annonçait un orage; la campagne demandait la pluie comme le damné une goutte d'eau. Cependant quelques étoiles, égarées çà [et là dans un firmament d'ébène, attestaient aux observateurs que le ciel n'avait pas encore rempli toutes les conditions nécessaires pour ouvrir ses réservoirs.
— Un poëte , dit madame de Saverny, a écrit cette phrase quelque part : La nuit était $% claire et si itoilée jfue la présence d'un esprit malin semblait impossible. . .
— C'est lord Byron, remarqua Octave, qui a dit cela iluis le poëme de Lara.
— Oui, poursuivit la comtesse; et j'ajoute à mon tour p^ la pf^nce des mauvais esprits me paraît, au cou*
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traire , très-possible lorsque la nuit est sombre comme celle-ci.
— Madame croit donc aux mauvais esprits? demanda Tamiral en riant.
— Point d'équivoque , amiral ; j'entends les esprits nocturnes , visibles ou invisibles , à volonté ; les fantj^ mes y les revenants , les spectres , les apparitions quelconques ; eniSn, tout le personnel de Tenfer et des tombeaux.
— Oh I je le comprends bien ainsi ! dit l'amiral ; les mauvais esprits du jour» ceux qui sont perpétuellement visibles , en politique et en morale , ne trouvent ancmi incrédule; il est bien convenu que nous parlons des &ih t6mes de la nuit.
— Ils sont d'ailleurs reconnus officiellement par les hymnes de r£glise, dit Octave, et on leur donne à vêpres le même nom dont vous vous servez : Noctium phantasmata.
— Us existent donc I dit madame de Savemy*
— Reconnus officiellement, fit Octave.
— Tant mieux I j'en suis bien aise 1 poursuivit la codp tesse. On éprouve un plaisir aigu en songeant qu'il y a des êtres intermédiaires entre la terre et le ciel, et qae tout cet espace vide, tout ce désert atinosphérique est peuplé.
— Horriblement peuplé, dit Octave.
— Ce sont ces fantômes, dit la comtesse, qtd doiment peut-être ces ténèbres si noires à la nuit et les nuages au jour. Les savants se trompent peul-ètre en attriboiot
aux vapeurs la faculté de créer des nuages. Qu'en pensez-vous , monsieur de Nizier , vous qui êtes savant?
— La science sera toujours heureuse» madame, quand vous daignerez lui ^ter vos théories.
— Quant à moi, je ne crois plus aux vapeurs et «ux nuages ; je crois aux fantômes : ce sont eux qui se réunissent en masses énormes, par jalousie, pour cacher les étoiles et le soleil.
— J'adresserai à l'Académie des Sciences un mémoire sur cette question, si vous m'y autorisez.
— Mcmsieur de Nizier, dit la comtesse en riant , je vois que vous êtes un esprit fort , et que vous avez le courage de plaisanter sur des choses aussi graves.
~ Madame, reprit Octave avec un sérieu:^ comique, il me sera lacile de vous prouver que j'ai étudié profondément cette grave question , et on n'étudie que les choses auxquelles on croit. Permettez-moi d'abord d'accuser en général d'ignorance ceux qui prétendent avoir le droit de trembler de peur en prononçant exclusivement le mot de fantômes. Ceux-là ont peu étudié la matière. Voici la classification des esprits invisibles, telle que je l'ai adoptée, après mûr exsunen, ce qui prouve ma sympathie en faveur du sujet. Les fantômes sont des êtres impalpables, d'une stature ordinsdrement gigantesque, et qui ne marchent qu'en traînant des linceuls d'un blanc-grisâtre. Le plus souvent on les rencontre dans les cimetières mal entretenus par les conseils municipaux. Us ne vont jamais par bandes ; leur naturel est insociable. Cependant
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quelques écrivains affinneut avoir vu deux fantômes bras dessus, bras dessous ; c'est uue exception.
— Comme Françoise de Rimini et son amant sur le tableau de Scbeffer, dit la comtesse.
— Tout juste, poursuivit Ocave; mais les fantômes sont rarement autorisés à paraître par couple; il leur faut de basses protections. Le premier &nt6me qui ait joué un rôle important est celui de Samuel! qui épouvanta Sattl la veille de la bataille de Gebboé. Il était seul. Le second fantôme illustre est celui du mauvais génie de Brutus, qui apparut à ce dernier Romain la veille de la bataille de Philippes...
— Et le troisième illustre, interrompit la comtesse, est celui de la forêt de Senlis, qui...
— Pardon, madame la comtesse, ne confondons pas ; le fantôme qui épouvanta le roi Charles dans la forêt de Senlis n'était pas un fantôme, ainsi que Tont^avancé des historiens ignorants ou étourdis : c'était un spectre. La preuve physique en est facile à donner. Les fantômes n'ont le droit d'ex^xer leur industrie que la nuit : dans le jour, d'ailleurs, on leur rirait au nez. Les specUes, au contraire, peuvent revêtir une apparence de fcnrme matérielle, à l'aide de la décomposition du purisme solaire et des reflets d'ombres que le vent fait mouvoir sur les petits sillons des forêts épaisses. Le spectre de Seniis se fit un costume effirayant avec ces phénomènes d'air et de lumière, toilette qui économise la toile des linceuls, et il rendit fou le roi Charles, contre toutes les i^tes, ea lui apparaissant ii la chasse, en plein midi.
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— Nous voilk fixés sur les spectres, dit la comtesse.
— Passons aux revenants, poursuivit Octave avec une gravité doctorale.
— Nous vous écoutons.
— Le revenant est un être rare; cela tient à des causes que la science a expliquées avec assez de bonheur. Si les revenants abondaient, il n^y aurait pas moyen de vivre sur cette terre, à moins d'être toujours deux dans une même chambre la nuit : ce qui serait très-favorable à la cause du mariage, et porterait un coup mortel au célibat. Il n'y a pas d'exemple d'un revenant qui ait osé se montrer dans une alcdve où respiraient deux personnes. Le revenant a-t-il horreur du nombre deux, comme la nature du vide? C'est ce que nos faibles lumières ne peuvent résoudre ; toujours est-il que le revenant ne s'adresse qu'à une personne isolée...
— Avec un linceul? demanda la comtesse.
— Erreur, belle comtesse, sans linceul...
— Eh bien I monsieur de Nizier, je vous afSrme que mon oncle a vu un revenant couvert d'un long linceul.
— C'était un fantôme, madame; votre oncle s'est trompé. Au reste, ces erreurs sont assez communes, et jettent parfois une certaine perturbation dans les sciences occultes. Voici, madame, ce qui nous démontrera l'hallucination de votre respectable oncle.
— Pauvre homme, il en est mort !
— Ma théorie est. prise au fond même de la physiologie du revenant. Le fantême et le spectre sont deux êtres toujours inconnus du visionnaire qui les regarde : ainsi,
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BraUis fait eetle brusque apostrophe à son tel6me : -^ Qui eê^u? Preuve cpi'il ne le eonnuissait pas. Le ia^ tome lui répond: Je suis ton mauvais gé9èiie,eitume reverras demain aux plaines de PhUippes, Biais un revenant n'a pas besoin de donner son nom, sapiofession, son domicile, comme un témoin en justice, pour être reconnu; c'est toujours un parent, on ami ou un ennemi qui se montre dans une alc6ve.
— C'est celui auquel on peut dire son nom toui de suite, comme fait Ënée : D'aà viens^iu, Hector ?
— Précisément. On reconnaît tout de suite son revenant, dès qu'il'entr'ouvre les rideaux du lit; et, vraiment, il faut avoir un courage h^oïque pour supports de sangfiroid une pareille vision. Le grand Ajax, qui avait peur la nuit, témoin ce vers d'Homère : Grand Dieu l rendsnous le jour l le grand Ajax serait m<Nrt de peur sur le coup s'il avait vu un revenant. Les médecins oui mis beaucoup de trépas nocturnes sur le compte des apoplexies ; les revenants seuls étaient coupables de ces subites et mystérieuses morts. Heureusement, comme je vous l'ai dit, Tespèce des revenants n'est pas très-nombreuse. Il est difficile à un véritable mort, un mort inhumé sous terre et sous marbre, d'obtenir un congé de quelques heures pour effrayer un mortel. Ce sont des privilèges que les invisibles gardiens des tombes donnent avec la plus grande réserve ; l'intrigue et la &veur, qui ne perdent jamais leur puissance souterraine, viennent aussi en aid^ à certains morts intrigants, et leur ouvrent les portes des chambres de lit, bedrùomsy conune disent
tes Ài^lAis. On YecmmaH pourtam avee plaisir cpiê cm abus, antrefoiiB ri fréquents, disparaissent de tiuit en nuit; ee qui annonce dans les ministres infernaux un système administratif plus sage et moins accessible k la coFraption.
— Gomme il dit cela gravement, dit la comtesse an rniKen d'un éclat de rire. Cependant, je conviens que vous avez étudié ce sujet, monsieur Octave, ^ j'aime assez voir traiter, sur ce ton de lég^eté sceptique, ces théories effrayantes.
^ Passons aux larves, dit Octave.
«•^ Ah I mon Dieu ! s'écria la eomtesse ; il y a ^ larves aussi I -—Oai, madame....
— Eh bien, voyons-les.
— Le larve est une espèce h peu près perdue, comme le griffon et le sphinx. Cependant, on a vu tout récemment encore quelques larves en Bohême. Le larve se montre dans les valons du Nord, un peu après le coo^ cher du soleil : c'est le pins grand des êtres invisibles connus. L'historien Apulée, qui a étudié stei^sement les sciences occultes, prétend n'avoir pas vu un larve de deux cents coudées dans un vaUon de la Pannonie ; il arriva juste au moment où le larve disparaissait dans un massif de mélèzes : un quart d'heure plus t6t il l'aurait vu. Tous les larves cependant n'ont pas la même taille que celui qu'Apulée a tûili voir. Ce monstre est svelte> souple, ondoyant comme une tr<Mnbe d'eau; il a une large taee mélancoliii{aey inondée sur les tempes de
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deux cascades de cheveux gris. Son corps n'existe pas.
— Avec un signalement pareil, dit la comtesse^ je reconnaîtrai le premier larve qui me tombera sous h main.
— Les sylphes, les gnomes, les aspioles, les Intins ne doivent pas être confondus, madame, avec les individus des races précédentes : ce sont des êtres surnaturels, mais pas efirayants du tout. Hélas, pourquoi ne pouvoir pas accorder les mêmes éloges aux goules et aux vampires I
— Eh I ceux-là nous les connaissons depuis longtemps ! dit la comtesse; ils font de hideux métiers, n'en parlons pas.
— Soit, poursuivit Octave ; passons à la plus effrayante de toutes les apparitions, celle qui ne parait pas.
— Ah I je suis curieuse de voir celle-là, monsieur Octavel '
—Elle est invisible; et voilà précisément la faculté qui la rend épouvantable.
— Et vous avez aussi des exemples historiques?
— Certainement, madame.
— Alors, aux &its.
— La première victime de cette race a été le saint homme Job, si renommé par sa patience, et il fallait en avoir beaucoup dans sa position. Job entendait toutes les nuits à son oreille un petit soufQe, provenant de cette apparition invisible. Ce petit souf&e n'articulait rien de bien précis ; il ressemblait à Taspiration gutturale d'un orateur qui va parlcTi et qui tourne dans sa boudie les pre-
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mièref syllabes avant de les lanc^ à rauditeur. lob impatienlé secouait sa tête pour secouer ce soofQei mais le souffle s'obstinait encore, et lui soufflait toujours à Toreille sa mélodie yague, composée de consonnes sans voyelles, ce qui doit être irritant au dernier point.
— Je crois bien I remarqua la comtesse ; mais êteft-vous bien sûr que ce fût l'effet d'une apparition plutôt que d'une infirnûté, m<msieur Octave?
— Le fait est incontestable, puisque Job affirme que ce petit souffle donnait un frisson glacial à la moelle de ses os.
— C'est juste I dit le comte de Saverny ; monsieur Octave a cité le texte mot à mot.
— Je citerai encore un exemple, pris entre mille, et qui appartient à une autre espèce d'apparition invisible ; c'est Ammien Marcelin qui r^)porte le fait, et un pareil témoignage n'est certes pas suspect.
— Je crois bieni dit l'amiral.
— Voyons cette autre espèce, dit la comtesse.
— Au dire de ce grave historien, il y avait à Anxur un citoyen grec nommé Anaxymandre, lequel, en entrant toutes les nuits dans sa maison solitaire, était* vivement pincé au nez par deux doigts invisibles, qui laissaient leur double empreinte sur la peau. Anaxymandre poussait des cris effrayants, allumait sa lampe et cherdiait les deux doigtadansTair; alors, k laclartéde la lampe, il était une seconde fiûs pincé au même endroit, et tout se bornait là<
— Ma foi I c'était bien suffisant I remarqua lacomtesse. . . Aveo<|iiel ilegme il ditque tout se bomait 1kl
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— Madame, poursuivit Octave avec un sérieux imperturbsd^le , je raconte une histoire , je ne brode rien , je ne retrandie rien. L'expression qui vous dioqae est fort naturelle sous la plume du premier historien. Tou^ le bamatt là , c'est-k-dire que , dans son malheur, Anaxymandre était encore très^heureux de ne pas subir toute la nuit une pareille humiliation.
— Pauvre Anaxymandre I dit la comtesse, il doit être devenu fou.
— Non , madame, il a été guéri par un médecin de Chypre nommé Périclet . dit toujours Ammien MarceUin.
— Il a été guéri de sa folie?
— Non , madame , de l'autre infirmité nocturne ; il a été guéri des deux doigts invisibles.
Un éclat de rire général traversa comme un ouragan joyeux la terrasse du château. Octave seul conserva sa gravité d'historien.
— Ammien Marceilin , dit-il , raconte le fait , et il a. comme Apulée , la réputation d'un écrivain qui a étudie les sciences naturelles avec profondeur et bonne foi. Notre devoir est de nous incliner devant ces mystères.
— Inclinons^nous , dit la comtesse, c'est plus aisé que de croire.
— Maintenant nous parlerons , pour finir cette nomenclature, des dames blanches et noires...
— Ahl celles-ci, dit madame de Sav^my, existent: on les voit sur les échiquiers , quand le joueur va à dame.
— Madame, dit Octave avec un accent plein d'ooe charmante mélancolie , il est impossible de contiaver
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cette dissertation sérieuse si bous Tétouffons sous les plaisanteries. Soyons graves juscpi'au bout... Les dames noires et les dames blanches, ainsi que leur couleur Tindique, sont de bons et de mauvais génies, protégeant ou bouleversant les vieux chftteaux. Ici les exemples abondent, et rincrédulité baisse les yeux et croit. La dame noire a pour aigrette un feu follet ; la dame blanche a une étoile; la première égare, la seconde conduit...
— Que pensent de ces dames Ammien Harcellin et Apulée? demanda la comtesse.
— Madame, ces deux dames n'ont été admises dans la science que dans le moyen-âge ; ainsi nos deux historiens ne les connaissaient pas. Ceci se rattache à une chronique du château des Trois-Tours , qui aurait mérité d'être écrite par Ammien Marcellin.
— Ah I voyons la chronique I dit en chœur la société du comte de Savemy.