‹ Les nuits espagnolesChapitre 26 sur 41 · LE CHATEAU DES TROIS-TOURS · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DES TROIS-TOURS

Les histoires de revenants commencent toutes ainsi : Un soir, un voyageur , etc.. Bienheureuses histoires! l'intérêt commence au premier mot et finit au dernier I On ne devrait raconter que des histoires de revenants.

Un soir, un voyageur, nommé Valérien Cardeilhac , traversait un joli village du département du Var, nommé Saint-Céry. C'était un dimanche de fête patronale ; on dansait au son du tambourin , contre toutes les règles de Tcrpsichore ; on chantait : Nous n'irons plus au bois ; on buvait les vins de Lamalgue et de Cassis , lesquels vins sont des Vésuves en bouteilles. Tous les villages circonvoisins étaient accourus , sans se préoccuper de la manière dont on passerait la nuit dans un petit village qui n'a qu'un hôtel dégarni et quatre matelas pétrifiés.

Valérien avait fait dix lieues à pied , ainsi que doit voyager tout artiste amoureux de paysages ; il oublia un moment sa fatigue en voyant cette fête rustique , où tant de pieds aux bas jaunes sautaient si joyeusement ; mais, cette étude faite , il songea au gite de nuit et regarda les enseignes dans la grande rue de Saint-Céry. L*hôtel

des Deux Pigeons s'était déjà garni de voyageurs ; Vaih bergiste dormait entre deux nappes , sur la table de la cuisine ; il ne se réveilla que d'un œil pour envoyer promener Yalérien sous les étoiles de Saint-Géry. Une boutique restait ouverte, celle d'un barbier cumulard, qui exerçait la médecine et la chirurgie. Yalérien entra, s'assit , et présenta sa tête au bourreau , pour saisir un prétexte de conversation. Le bari)ier prit la tête du voyageur et se mit en devoir de la décorer pour le bal champêtre de Saint-Céry.

— Yoilà une fête qui arrive mal à propos pour moi , dit Yalérien ; le village est plein de voyageurs; il n'y a qu'un h6tel , et je ne sais trop où passer la nuit.

— Ah I monsieur, fit le barbier en raclant les cheveux du patient avec le bois d'une brosse épilée par l'âge, vous êtes tombé sur un mauvais jour ! Si vous étiez venu hier, vous auriez eu deux lits aux Deux Pigeons.

— Et que faire maintenant , puisque je ne suis pas venu hier?

— Yous pouvez aller coucher au Castellet.

— Est-ce bien loin ?

— Sur le scmimet d'une montagne , à trois petites lieues d'ici. Monsieur le maire vous recevra très-bien.

— Merci de votre Castellet.

— C'est que je ne vois pas trop, monsieur... à moins que. . . Oh I non! il ne faut pas y song^. . . je ne vous donnerai jamais ce conseil...

— Quel conseil ?

— Le conseil d'aller passer la nuit...

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r- Ne parlent plus 4e cek , loimsieur...

— Parlons-en , au contraire, mon cher Figaro.

— Eh bien I monsieur, vouleip-Yous passer la nuit aux Trois-Tourg?

— Pourquoi pas I II y a même deux tours de trap. Je me iconienterais d'une.

— Je vous avertis que ee dbâteau a une très-mauvaise réputation.

— Ya-t41deslits?

— Au moins trente.

— Il y a toujours quelque chose de trop dans ce châ-teau... Et le propriétaire me recevra-t-41?

— Ah t monsieur! — dit h barbier en baissant la voix, — le propriétaire est mort.

— Depuis longtemps?

— Depuis vingt ans au moine.

— Et il n'a pas laissé d'héritier?

— Nim , Jiu>nsieur ; le château apipartient à la commune , qui veut le vendre ; ms^ on ne trouve pas d'acheteur.

— Le prix demandé est sans doute trop fort?

— Au coBtraire, monsieur, il est trop faible.

— Et on ne l'achète pas à cause 4u trop bon marché?

— O^i , moBsiseur . On attend que la commune le vende pour rien.

— Alors on trouvera beaucoup d'acheteurs.

— Je ne croi^ pas, monsieur. C'est un château maudit. Si on me le dqnnaH , je ne le prendrais pas.

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— Maintenant je commence à vous comprendre, mon cher barbier ; il y a des apparitions , des revenants, des fantômes...

— Il n'y a qne cela , monsieur. C'est un sabbat infernal toutes les nuits, un tintamarre de damnés. On y entend des voix qui parlent comme des cloches , et des danses qui font trembler la terre. 11 n'y a que le diable qui pourrait acheter ce château , pour en faire une succursale de l'enfer dans le département du Yar.

— C'est bien engageant ce que vous dites \k , barbier, et il est bien difficile de résister à une pareille tentation... Ce cfaftteau estr-il bien éloigné?

— Dix minutes.

— Pourriez-vous m'indiquer le chemin ?

— Comment!— dit le barbier effrayé, — vous avez une tentation du diable I

— J'ai grand sommeil et j'ai besoin de repos: voilà ma seule tentation.

~ Oh I si vous ne dormez que là , monsieur, tous aurez bien besoin d'un lit demain.

— Oui ou non , barbier, voulez-vous me mettre sur le chemin de ce chftteau?

— Maître Olivier vous y mettra r mais pas moi.

— Où est ce maître Olivier?

— Je vais le faire venir ; attendez-moi un instant ; c'est mon voisin... Nous sommes tous voisins dans un petit village de cent maisons.

— - Courez vite ; j'ai besoin de dormir.

Maître Olivier ne se fit pas attendre. Cétdt un petit

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homme sec , avee des yeux gris . ua nez très-aigu , des joues plissées, un regard fauve et narquois; il parlait un français équivoque et peu intelligible y mais sa pan«tomime , langue universelle , était claire comme la lu-mière du Midi.

— Vous désirez passer la nuit au château des Trois* Tours? dit-il à Yalérien ; je vais vous accompagner jusqu'au portail , mais pas plus loin.

Le voyageur et le paysan prirent congé du barbier, et descendirent le chemin creux qui mène à ce château funèbre, oii d'énormes chauves-souris ont établi leur domi- • cile , pour avertir les passants du danger, à. ce que disent les gens de Tendroit , gens qui aiment l'étrange et le merveilleux , qui ne peuvent voir un vieux château sans y attacher une légende , et qui prétendaient qu'outre les revenants de l'intérieur du château ils voyaient tous les jours , à la nuit tombante , à l'heure de l'Angélus , la jeune châtelaine de Saint-Céry dominant son castel des Trois-Tours , et par conséquent le village , dont elle est la Dame Blanche , c'est-àr-dire l'ancienne bienfaitrice et la protectrice. L'heure à laquelle l'imagination de ces braves gens croit apercevoir la Dame Blanche à son balcon aérien lui a fait donner par les Saint-Céryens l'appellation de l'Étoile du soir.

Au portail, le paysan souhaita ironiquement une bonne nuit à Yalérien et le laissa seul. L'intrépide voyageur suivit une allée sombre de cyprès et de buis , et arriva bientôt sur l'esplanade où le château est bâti. Ce paysage est lugubre surtout la nuit. Le vieux manoir a beaucoup

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de fenêtres sans Titres, des murailles lézardées, des pcyrtes qui se plaignent an vent sor leurs gonds. Les herbes sativages croissent autour avec un luxe de végétation tonnlaire; le puits et les fontaines meurent d'hydrOpkoMe ; le verger ne montre que des arbres stériles ; quelques pins, réunis en groupe, semblent s'associer pour exhaler des plaintes funèbres , en regardant du haut de leurs cimes les choses épouvantables qui se passent dans rintérieor du château.

Valérien était si mortellement atteint du besoin de dormir qu'il n'aurait pas eu la force d'avoir peur, même s'il eût été poltron. Des deux battants de la grande porte du château, un seul était encore ferme sur ses gonds; l'autre avait disparu , ce qui focilitait beaucoup l'acoès des salles basses. Valérien franchit le seuil, traversa vn targe vestibule plein d'échos, et, se laissant conduire par un rayon d'étoile , blanc comme la queue d'une robe de fée, il se trouva bientôt dans un salon, et heurta du pied un meuble que sa main reconnut pour être un de ces larges divans jonchés de coussins , qu'on trouve dans toutes les résidences champêtres du Midi. Il lai fut impossible d'aller plus loin ou de chercha quelque chose de mieux ; il s'assit d'abord , déposa ses pistolets à cAté de lui, regarda par la fenêtre ouverte de funèbres saules qui pleuraio&t sur l'auge du puits, et s'étendant, avec une volupté de voyageur, sur le vieux édredon du vaste sofa, et il se souhaita le bonsoir et s'endormit.

Quelques heurea ai^ès , Valérien , quoique profondément plongé dans son Mnmeil, entendit comme dans mi

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rêve un bruit effrayant composé d'une foule de bruits, mais que dominait un murmure sourd qui faisait trembler la terre, comme le glas aigu du tam-tam s'élève sur les mugissements d'un orchestre désolé. Le sommeil lutta longtemps contre le réveil ; mais le fracas devint si formidable que les Sept Dormants eux-mêmes auraient bondi sur leur chevet centenaire.. Valérien ouvrit donc les yeux, et se demanda ensuite, pendant quelques mi* nutes, si son rêve horrible continuait. Ce n'était pas un rêve! Le château tremblait sur ses fondements; des voix intermittentes alternaient des svllabes lamentables avec les échos de l'escalier; un cri lugubre, pareil aux vox ingens de Virgile, sortait par moments des entrailles du sol, comme la plainte d'un homme enterré vivant , et on entendait un tumulte de ferrailles sourdes , comme si le démon eût appelé au sabbat toutes les chiourmes de Tenfer. — Ceci devient trop sérieux, pensa Valérien en secouant un léger frisson, après s'être assuré qu'il ne donnait plus.

Le voyageur arma ses pistolets, se leva sans faire le moindre bruit, marcha d un pas de fantôme vers la porte du salon et jeta un coup d'oeil dans le vestibule. Il ne vit rien d'abord, mais ce qu'il entendait brisait ses oreilles et donnait l'épouvante au cœur. Le grand escalier épuisait tous ses échos à répéter ce fracas horrible , et, aux pâles clartés des étoiles , tamisées par les crevasses des murs, on voyait flotter une fine poussière, soulevée sans doute par les pieds des danseurs infernaux, commQ a ditlegraudpo^te;

Et leurs pas, ébranlant les voûtes colossales, '

Troublent les morts couchés sous le pavé des salles. )

Toujours immobile sur le seuil , et toujours regardant avec des yeux effarés , Yalérien distingua enfin quelque chose d'informe et de confus q\ii s'agitait à une petite ouverture trè&-haute , pratiquée sur la muraille du vestibule.' Deux partis se présentèrent alors à son esprit troublé : le premier lui conseillait de rentrer dans le salon et de gagner les champs par la fenêtre basse, où flottaient les saules pleureurs ; le second parti était plas dangereux et plus noble : c'est celui-là qui fut embrassé. Un homme vraiment brave craint même de rougir de lui en Tabsence de tout témoin.

Il examina donc, avec une attention minutieuse, le point lividement éclairé oii s'agitait une chose mystérieuse, et, au moment où une subite irradiatioa d'étoile tomba et vint chasser les ombres , il aperçut distinctement, dans tout son relief, un bras couvert d'une manche de toile , dont la main s'agitait avec des conyulsions perpétuelles. Yalérien n'était qu'à dix pas de cette main; il aligna lé canon d'un pistolet sur cette direction , posa le point de mire sur le bras infernal et fit feu... On entendit un cri perçant, et un énorme et dernier fracas qui semblait provenir d'une cascade de ferrailles et de grappes de boulets d'airain.

Le vestibule devint silencieux , comme si tout l'enfer eût émigré en masse devant un coup de pistolet. Cette

brûlante expédition avait tout à fait éloigné le sommeil des paupières de Yalérien ; il s'assit sur le sofa oriental, rechargea son arme, et résolut d'attendre le jour, les-yeux ouverts , en cas de nouvel événement. La nuit s'écoula sans autre aventure. Aux premières lueurs de Taube Yalérien examina les localités. Des gouttes de sang rougissaient la muraille sous la petite ouverture, et le plancher du vestibule était jonché d'un immense attirail métallicpie , tombé sans doute du bras que la balle avait frappé.

De réflexions en réflexions Yalérien arriva bientôt à nne conjecture ingénieuse qui devait être une vérité. 11 se rendit au village de Saint-Céry, et ne fut nullement étonné en apprenant que le barbier avait été appelé comme médecin chez maître Olivier, qui s'était blessé h la chasse. Indication prise du domicile de ce paysan, il se dirigea de ce côté.

La petite propriété rurale de maître Olivier était limitrophe de la terre du château des Trois-Tours. Sans se faire annoncer, Yalérien entra dans une salle basse enfumée, où se trouvaient le barbier médecin et un homme assis sur une grande chaise de cuir : c'était maître Olivier.

— Ehl bonjour, mes amis! — dit Yalérien d'un ton amical ; — je viens vous remercier et vous faire mes adieux.

Puis il passa au ton de l'intérêt compatissant, et il dit :

— Qu'avez-vous, maître Olivier ? Yous êtes bien pâlel Que vous est-il donc arrivé?

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Le blessé balbutia quelques mots déconsos , msûs le barbier vint à son secours.

— C'est un accident fort commun ehez les chasseurs, dit-il ; ce pauyre maître Olivier s'est blessé en chassant Talouette, à la pointe du jour, et je suis venu le panser... Ça ne sera rien.

— Vous appelez ce métier la chasse aux alouettes ! — dit le voyageur en riant arec ironie. — Eh bien ! maître Olivier, ne chassez plus ainsi , croyez-moi ; mon conseil est bon. Ne jouez plus aux revenants au château des Trois-Tours.

Le blessé poussa un long soupir, et, tendant la main gauche par un geste suppliant :

— Monsieur, dit-il, ne me perdez pas! Je suis père de faÀille.

— Us disent 'tous qu'ils sont pères de famille quand ils ont fait un mauvais coupi s'écria Valérien; mais pourquoi vous amusez-vous donc comme un enfant à ces jeux dangereux?

— Oh I ce n'est pas un enfantillage! dit le barbier. .

— Voyons, dit Valérien ; je voudrais bien entendre la justification d une pareille folie.

— Eh bien I vous allez lentendre , monsieur ; mais donnez-moi votre parole d'honneur que vous garderez ce secret, seulement jusqu'à Tan prochain.

— Volontiers, je vous la donne.

— Alors, poursuivit le barbier, je vous apprends que maître Olivier doit acquérir, à la dernière adjudication, la terre des Trois-TourSi qui sera vendue pour rieSi c'est*

à-dire pour très-peu de chose. Les deux propriétés sont voisines, et vous voyez que c'est une excellente afifaire pour maître Olivier, qui n'est pas riche , et qui veut agrandir un peu son bien sans faire tort et préjudice à personne, puisque les Trois-Tours appartiennent k la commune , et non pas à un chrétien. Vous comprenez tout maintenant.

— Oui, dit Valérien , je comprends tout ; c'est admirablement imaginé. Tant pis pour la commune et les imbécilej^î.âoignez-vous, maître Olivier. Devenez propriétaire, et je vous promets deux choses : de tenir ma parole, et de vous faire une visite quand vous serez châtelain et que vous ne serez plus revenant. ,

Valérien serra la main du fantôme, et sortit pour continuer son voyage pédestre dans le département du Var. Maître Olivier est enfin propriétaire du château des Trois-Tours, qu'il a très-mal payé. Par intervalle il s'amuse encore, pour maintenir la mauvaise réputation du lieu, à ferrailler dans le vestibule. Il passe pour un esprit fort, et le conseil municipal de Saint-Céry lui a fait obtenir du ministre une médaille d'honneur.

Ce récit terminé, madame de Saverny croisa les bras sur son sein et dit :

— Voilà une histoire qui tue sur place tous les revenants et tous les morts I Est-ce ainsi, monsieur Octave, que vous soutiendrez vos théories sur les apparitions?

— Madame , — dit Octave avec sa gravité et son sérieux comique , — tout cela ne prouve qu'une chose, le prosaïsme de notre époque. Ces êtres merveilleux et si effrayants ne peuvent vivre que dans les siècles poétiques ; ils ont donné momentanément leur démission, el ils attendent. Ce sont d'odieuses contrefaçons qui remplissent l'intérim. Passons ensuite à la seule Dame noire qui puisse servir de pendant à une Dame blanche. Préparez-vous à frémir. 11 ne s'agit point ici d'escamoler ud dénoument et de provoquer le rire après leffroi. Que chacun prenne des poses solides et s'incruste sur son fauteuil. Mon récit aurait la puissance de déraciner un arbuste, si un arbuste avait des oreilles, comme au temp> d'Orphée et de Linus.

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