LA DAME NOIRE
Justus Cleveland, à ce que rapporte un chroniqueur américain, était un jeune étudiant de Dresde par sa profession> et par son âme un héros d'Auguste Lafontaine , c'est-à-dire un héros blond, frais, rose, vigoureux, mais tellement accablé de santé , de force , de bonheur, qu'il s'était réfugié dans la mélancolie pour y déposer tout ce luxe d'existence intolérable à vingt ans. Justus se mit en devoir d'être amoureux. — Une bonne passion, se ditil», va me maigrir à vue d'œil , et c'est alors seulement que j'aurai Thonneur de ressembler à ceux de mon sexe, iffallait faire un choix parmi les jeunes filles de Dresde. Là était l'embarras. Le jeune homme, avant d'abaisser son regard sur les beautés matérielles et terrestres, s'était créé une femme idéale, un typé céleste, qu'il ne rencontrait jamais sur ses pas. Dresde ne possédait rien en ce genre; il fallut donc se décider à chercher ailleurs.
Un jour, Cleveland entendit dans un salon un voyageur qui faisait , avec un enthousiasme impoli , l'éloge des femmes parisiennes ; il regarda cet incident comme chose heureuse , et , après avoir réglé ses affaires , il
quitta sa ville de Dresde, où son amante idéale était in* tronvable. et se dirigea sur Paris. C'était vers le milieu de 4793, au plus fort de la Terreur.
Justus ne daigna pas observer le drame formidable qai se jouait en ce moment sur le pavé révolutionnaire; il ne venait pas voir des Français , il ne cherchait que des Parisiennes ; tout le reste ne le regardait pas. La beauté rêvée , le type idéal ne se montraient pas : il voyait çà et là aux fêtes républicaines quelques visages charmants, mais jamais la réalité bourgeoise ne lui rendait son rêve d'amour. Une nuit, il marchait tête basse, à travers des quartiers sombres, pour regagner la petite rue des Mathurins Saint-Jacques, où il demeurait ; il vit sur une grande place l'échafaud dressé , comme si une exécution capitale allait avoir lieu. Cependant le bois homicide ne fonctionnait pas ; il était là comme un moissonneur fatigué du travail du jour et endormi sur le sillon.
La place funèbre étaij déserte ; un réverbère lui donnait une clarté sinistre , qui la rendait plus sombre encore. Le ciel se couvrait des nuages des ouragans , et ne laissait distinguer qu'une étoile, triste comme un diamant noir. Justus s'arrêta au pied de l'échafaud révolutionnaire et le considéra longtemps. Les réflexions que cet horrible spectacle faisait naître en lui ne doivent pas être mentionnées dans cette histoire. A force de regarder il crut d'abord voir, puis il vit réellement une femme habillée comme une veuve et agenouillée sur k plancher de l'échafaud, dans l'attitude de la prière. C'était trop respectable pour ne pas être respecté. Justus ne
regarda plus récha&ud, il regarda la femme, et ses yeux ne s'en détachèrent plus.
Une heure s'étamt écoulée , Justus s'alarma de Timmobilité de cette femme , qui ressemblait ainsi à une statue sépulcrale , et non à un être vivant. N'écoutant que la voix de l'humanité , il monta les degrés de l'échafaud, et, le bruit de ses pieds n'ayant pas distrait la femme de sa prière , il acheva de se convaincre qu'elle était évanouie, et sa main toucha légèrement la mantille de soie noire qui couvrait ses épaules. La femme fit un mouvement léger, leva la tête et regarda Cleveland. Au même instant une traînée phosphorescente d'étoiles éclaira le visage de l'inconnue. . . Justus poussa un cri et chancela sur ses pieds. Ce type idéal, ce visage rêvé, cette forme insaisissable, qu'il poursuivait depuis si longtemps à travers les hameaux et les villes, il venait enfin de les découvrir, et en quel endroit ! et en quelle situation I
— Madame , dit-il d'une voix tremblante , nous sommes au milieu de la nuit , des ténèbres et du deuil ; je vous offre mon bras et mon courage pour vous ramener chez vous.
L'inconnue se leva lentement et accepta le bras offert. Le jeune homme tremblait de joie et d'amour en descendant les marches de l'échafaud ; quand il toucha le pavé, il demanda par un signe quelle était la direction dans laquelle il fallait marcher. La femme noire fit UB geste d'indifférence et ne répondit pas.
— Peut-être n'est-ce pas une Parisienne, pensa Justus, et elle n'a point de domicile dans cette capitale. C'est
une malheoreose jeune yeave qu*une horrible exécution a probablement amenée à Paris.
Plein de cette idée, Jnstus lui dit :
— J'ai dans le voisinage, madame, une modeste chambre d'étudiant. Je vous offre cet asile indigne de voas ; je vais vous y conduire, et je passerai, moi, la 6n de cette nuit sur rescalier^ où je veillerai sur votre sommeil.
La dame noire inclina la tête en signe d'adhésion. Cleveland ressentit un mouvement électrique de joie qui brûla en même temps les racines de ses pieds et de ses cheveux. Ils s'acheminèrent tous deux vers le sombre carrefour desMathurins Saint-Jacques, et lorsque Justus découvrit sa vieille maison, elle lui sembla plus belle que la colonnade du Louvre : Tamour est un architecte qui change les masures en palais. Justus ouvrit sa porte d'une main convulsive, monta l'escalier en précédant l'étrangère mystérieuse, et, après l'avoir introduite dans sa chambre de garçon, il la salua respectueusement, et sortit pour passer la nuit sur les marches extérieures, comme saint Alexis qui dormait dans la cage d'un escalier. L'insomnie dévora cette nuit. Aux premières lueurs de l'aube. Justus se mit en devoir de chercher un logement plos conforme à sa nouvelle position. Il loua un premier étage rue Mazarinc, n» i 4, abandonné tout meublé par un émigrant, et, quand l'heure lui parut convenable, il remonta l'escalier de la rue des Mathurins Saint-Jacques, et hearU doucement à la porte de sa chambre avec le plus timide des doigts. 11 prêta roreille, et n'entendit rien. Un second
coup fut donné, plus fort que le premier, puis un troisième plus fort que le second ; même silence. Il attendit.
Aucun bruit ne se faisait dans Tintérieur de la chambre; elle était muette comme un tombeau. Onze heures sonnèrent à Saint-Séverin. Justus prononça le mot de madame I d'une voix polie, mais accentuée très-fortement. Toujours rien ; pas même un écho I II n'était pas plus avancé h midi.
Ce silence obstiné commençait à. devenir alarmant ; car un rapide et pudique coup d'œil donné à la serrure attestait que la clef fermait la porte en dedans.
—Oh! s'écria-t-il avec l'accent du désespoir, ouvrez» ouvrez, madame I Un plus long silence trouble mes esprits et va me conduire malgré moi à Teffraction. Même résultat. Cetfe porte d'étudiant était mal assujettie sur ses gonds; elle céda au premier coup. Justus se précipita vers l'alcôve. La femme noire était couchée sur le lit, la tête tournée vers la ruelle, et le soufQe du sommeil ne se faisait point entendre. Justus tout frissonnant s'approcha plus près d'elle, examina son visage... Plus de doute, elle était morte !
Cleveland prit la pose de Marcus Sextus devant le cadavre de sa fille : l'immobilité et le silence du désespoir. Trouver la femme si longtemps rêvée et la perdre presque au même instant, il n'y avait pas de paroles pour exprimer une douleur inventée par l'enfer pour un seul homme. Cependant, comme le caractère germanique ne perd jamais ses droits» même dans un malheur suprême, Justus comprit qu'il ne pouvaitjpas garder éternellement sou at*
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titode, et qae son titre d'étranger loi imposait Tobligation d'aller exposer au magistrat spécial cette horrible ayentare, afin de ne pas être compromis plus tard comme assassin.
Il se rendit donc chez nn officier de justice, et fit son rapport avec tant de larmes et de sanglots qn'ancan soupçon ne pouvait tomber sur lui. Le magistrat, suivi de quelques agents subalternes, se dirigea vers la maison de Justus, qui marchait en avant. Rien n'était changé dans la chambre funèbre. La jeune femme avait la roideur du cadavre ; il était impossible d'admettre on évanouissement comme simulacre de consolation.
L'officier examina le cadavre avec attention, ^, se tournant vers Justus, il lui dit :
— Je reconnais parfaitement cette femme, elle a été exécutée hier.
— Mais c'est horrible» ce que vous racontez là ! interrompit la comtesse de Savemy en fermant avec sa jolie main la bouche du narrateur. Avec quelle gravité d'historien véridique il nous débite ces atrocités inouïes !
— Madame — dit Octave en dégageant à regret sa bouche d'une étreinte charmante — je n'irai pas plus loin, puisque mon histoire vous déplaît ; passons k Yitoih det satellites.
— Comment, vous nous privez du dénoûment de la Dame Noire? s'écria le cercle de Savemy.
— C'est que, dit Octave, tout ce que vous avez ^tenda jusqu'à présent de la Dame Noire est une idylle, une pastorale auprès de l'atrocité du dénoûment.
• — Ah! dit la comtesse, vous avez un dénoûment plus affreux que tout ce que vous avez dit?
— Incomparablement plus affreux, madame... voyez si votis êtes bien aise de l'entendre.
— Je propose de mettre Fàudition du dénoûment aux voix, dit Tamiral.
— C'est constitutionnel, remarqua M. de Savèrny; adopté I
— Adopté i chanta le cercle.
— Je n'adopte pas, moi, dit la- comtesse.
— Madame, dit Octave, nous vivons sous l|empire des majorités. Si le suffrage universel de votre cercle vote l'audition de mon dénoûment, je dois me soumettre, même au malheur de vous contrarier.
— Aux voix I aux voix ! cria le chœur.
Les voies recueillies» le dénoûment fut voté à l'unanimité, même par la comtesse, ce qui excita une hilarité générale très-parlwnentaîre.
— Ahl vous croyez, dit Octave-, que je vais conter des histoires de revenants à l'usage des nourrices ou d'Anne Radcliffl Je veux vous faire frémir sérieusement... Mais, quelque atrocité que vous puissiez entendre, écoutez-moi, je vous prie, jusqu'à la fin, sans naurmurer.
Un oui général répondit.
— C'est bien, continua Octave, je vais arriver au dénoûment... Écoutez-moi en silence.
— Nous vous écoutons, dit la comtesse ; tous vos préambules énervMl l'auditoire. C'est intolérable I
—Madame, je fais mon métier, poursuivit Oetave
Nous sommes dans la chambre de Jusios Gieveland... le magistrat a parfaitement reconna la jeune femme... Oui, afSrme-l-il, c'est une victime immolée Mer sous nos yeux ; j'ai fait moi-même le procès-verbal de Texécution. En même temps il découvrit le cou du cadavre et montra du doigt un collier noir très-serré que pwlait la jeune femme. En voulez-vous la preuve? dit-il; regardez !
Le magistrat détacha le collier noir, et la tète du cadavre roula sur le lit...
— Ohl ceci passe les bornes, s'écria la comtesse en interrompant avec vivacité ; on ne se moque pas ainsi d'un auditoire.
— Madame, dit Octave, vous violez nos conditions! Prenez garde I
— Ehl qui ne les violerait pas, monsieur, en écoutant de pareille^ horreurs?
—Attendez donc la fin, madame...
— Gomment I il y a encore une autre fin que celle-là?
— Sans doute, madame.
— Quelque chose de plus fort?
— Oui, madame.
— C'est impossible, monsieur !
—Madame, vous allez voir.
— Voyons.
— Je poursuis, dit Octave...
Justus Cleveland se leva et dit :
— Je jure de passer ma vie dans cette chambre fîuièbfe et de ne jamais en sortir.
LBS NCITS BSPAGNOLKS. 93
— Vous en êtes le maître, dit le magistrat, pourvu que vous payiez le loyer.
— C'est mon affaire; dit Justus.
Il congédia les hommes de police, ferma la porte» entassa derrière tous les meubles comme pour soutenir un siège, ferma les deux fenêtres hermétiquement et s'assit k côté du lit. Il passa ainsi trois mois dans la douleur et la retraite, et...
Une nouvelle explosion de la comtesse coupa la phrase du narrateur.
— Vraiment! monsieur I dit-elle, vous abusez de la crédulité des gens! Votre jeune héros a déjà passé trois mois dans une petite chambre barricadée?
— Sans doute, madame; je raconte une histoire, et il m'est impossible de m'écarter de la vérité pour plaire aux esprits forts. Permettez-moi donc de continuer ma narration.
€ Pendant son effroyable téte-àrtête, Justus Cleveland ne veillait ni ne dormait ; il se trouvait dans un état de somnolence indescriptible, et sous l'influence d'un épouvantable cauchemar qui lui représentait la fatalité. Sa vision se traduisait à ses yeux par une fîirie aérienne, se détachant sur une immense étoile de feu et de sang, et laissant échapper de ses mains les traits qui doivent conduire au malheur ceux qu'ils atteignent, et sans cesse il répétait : c Voyez là I voyez là I c'est ma mauvaise étoile ! »
— De grâce, monsieur Octave, n'achevez pas cette histoire, elle est si horrible qu'elle devient incroyable» et je ne consentirai à en écouter la fin que lorsque vous m'au-