‹ Les nuits espagnolesChapitre 28 sur 41 · LIS HUIT» BSPA«90LS · texte numérisé non relu

LIS HUIT» BSPA«90LS

rez dit qui voius Ta racontée, et coniBiefil M veviisna garanti Tanthenticité.

— Ha réponse est facile, madame; je ti^m ee rà^t de M. Irwing.

— Beau témoignagel £t qni l'a raconti^ k ¥• Irrâg?

— Un homme digne de foi, madame ; c'^ JFvfitos Cleveland lui-même, qui a raconté cette histpire daas use chambre du château des Trois-Tours.

— Et quel est cet étrange château?

— Mon Dieu, cet étrange château est celui que nuittre Olivier de Saint-Céry acheta pour presque rien Ik l'aide de sa ruse fanatique, et qui est devenu la maifion des foos du département du Yajr : Justus en était locataire.

— Justus était lou I

— Oui, madame, fou de nais^nce, et il raconl^^t des histoires comme celle-là aux visitears de la inibimi.

Un murmure de satisfaction courut dans la société 4e Saverny, et la comtesse, riant aux éclats, serra la main d 'Octave de Nizier.

— Je suis enchantée, dit-elle, delà fin de cette Ustoire, car il m'eût été impossible de dormir; voilà précisément 1 heure de la séparation, à d^nain soîr, mes amis.

ChacuA se retira, le cœur léger, et oonwe diélivié d'on horrible cauchemar avant le sommeil

LU» nmi» ISFiCNOLlS. 95

La nuit suivante, le cercle était réuni, selon ôonnsage, et prêtait une grande attention k un récit maritime de' Tamiral et k une dissertation sur la boussole et Taiguille aimantée.

— Voilà un mystère, disait la comtesse, que je ne comprendrai jamais.

—Parbleu! c'est tin mystère! disait Tamiral.

— Ce n'est pas une raison, monsieur. Il y a des mystères qui se laissent comprendre; mais une aiguille qui se tourne sans cesse vers le nord, sous prétexte qu'elle a de Taimant au bout !

— Mais, madame, puisque cela est, cela doit être.

— Vous disiez donc, amiral, qu'il y a une étoile au pôle nord du ciel qui sert de guide aux marins?

— Oui, madame, et on la nonwe justement Y étoile du marin, à cause de cela.., Elte est ià; regardez, madame, dans ce coin du ciel...

— Et elle est toujours M

— Toujours. Les autres étoiles, dans le mouvement de la sphère céleste, montent et descendit; mais Tétoile du marin ne varie pas daiQS sa position. J'ai entendu chanter en rade de Toulon, parun mousse qui avait été enfant de chœur, une chanson adressée à. cette étoile, et dont je me souviens encore...

— Oh I vous allez nous la chanter I dit la comtesse. — T songez-vous, madame I Un amiral dianter une

96 LBS NUITS ESPAGNOLES*

romance comme un ténor d'opéra-comique I Et que dirait le conseil de l'amirauté que je préside?

— Eh bien I le conseil de l'amirauté ne vous défend pas de la réciter» n'est-<^ pas?

- — Non, madame.

— Récitez*nous-la donc, mon cher amiral.

— Je veux bien.

Et lamiral récita la chanson du marin que voici :

Le ciel est noir, la mer grrâde, Les dangers sont grands la nuit; Seul fanal levé sar Tonde, ' Une senle étoile lait;

^ Sa luear blanchit la voile,

Bayon serein, Hayon d'espoir, c*est l'étoile Du marin.'

Sa douce clarté console Le marinier qui s*endort ; C'est la divine boussole Qui doit le conduire au port.

• Sa lueur blanchit la voile,

Rayon serein, Rayon d'espoir, c*est Tétoile

Du marin.

C'est un flambeau tutélaire :

Dieu Fa placé de sa main ;

Cest le phare qui l'éclairé

• Dans les ombres du chemin.

sa lueur blaneUt là voile,

Rayon serein, Rayon d'espoir, c'est Tétoilo

Da marin.

C'est la Madone qu'impldre Le péelienr ao désespoir, Et qni toii^urs k Tanford A sa sœur l'a fait revoir.

Sa laeur blanchit la voile,

Rayon serein, HaycU d'espoir, c'eut l'étoile

Du marin. .'

Celte petite poésie récitée, madame de Saverny en demanda une copie, pour la confier à un maestro de ses parents, qui était toujours en quête de paroles musicales pour ses compositions. La conversation reprit ensuite son cours sur la terrasse du château grenadin.

—Amiral, dit la comtesse de Castel-Blanca, vous qui avez vu tous les pays du monde, vous devez avoir une ample provision d'histoires et d'anecdotes.

— C'est vrai, madame la comtesse ; mais de tout ce que j'ai appris en courant ainsi d'une station maritime à l'autre, je n'ai guère gardé que le souvenir donné à ces événements regardés en passant et au hasard, parce qu'ils viennent à votre rencontre. Je préfère les légendes de mon pays natal et les contes de mon enfance.

— Amiral, dit madame de Saverny, enlevez donc la parole k M. Octave; vous la lui rendrez demain.

•—Volontiers, mesdames» si M. de Nizier le permet toutefois.

— Racontez, mon cher amiral, dit Octave ; je cède la parole d'autant plus volontiers que je suis occupé de la solution d'un grave problème.

— Silence! monsieur, dirent les jeunes femmes; vous cherchez à piquer notre curiosité avec votre problème.

— C'est chajmant de passer ainsi la nuit à causer aux étoiles, dit la comtesse de Castel-Blanca, sous un ciel aussi pur que celui-ci.

—Amiral, dit le maître de la maison, vous avez la parole.

Et l'amiral raconta ce qui suit :

DON JOSË DE RIBËRA

Une vénérable mère disait un jour à sa fille :

— Je mourrai bientôt, ma fille, et je te laisse, avec un regret, sur une terre et dans un pays où les plus grands périls t'attendent. Notre famille a des ennemis puissants chez les hommes d'une autre famille, et je sais que des serments criminels, prononcés dans d'horribles orgies, te menacent...

— Moi, ma mère I interrompit la fille.

— Écoute-moi jusqu'au bout, mon enfant. Ces serments ne menacent pas ta vie... Les hommes qui se vengent d'une femme ne la tuent pas... Nos ennemis > les tiens, sont des ennemis implacables. Ils ont juré de se venger, ils se vengeront ; c'est pourquoi ne me regarde pas avec cet œil inquiet et effaré. Ëcoute-moi ; ce que je vais te dire est d'une mère tendre ; il faut qu'avant de mourir je t'aie armée pour le combat.

iOO LES NUITS ESPAGNOLES.

— Je VOUS écoute, ma mère.

— Tu connais, parmi mes écrins, un coffiret parfomé que je n'ai jamais ouvert devant toi, que je n'ouvre jamais. Ce coffiret renferme ce que nous possédons de plus prccieui. Jadis nos pères étaient en guerre perpétuelle avec les Sarrasins. Ceux-ci vinrent un jour jusqu^au mo* nastère de CocbambEi célèbre par la richesse de ses reliquaires et la ve;|rtu de ses religieux. Il y avait surtout à Cochamba une Vierge miraculeuse dont la statue d'or sans cesse entourée de mille lumières, resplendissait de pierreries. Elle était si bonne, la Vierge de Cochamba! Elle guérissait les malades, elle consolait les afQigés. Dans toute la contrée, nul n'aurait voulu d'un ornement qu on lui aurai.t demandé pour cette bonne Viei^e. C'est ainsi qu'une de mes ancêtres lui donna un voile, admirable travail de broderie, qu'elle tenait des boatés du roi don Alphonse de Castille, qui dans sou temps fut sumommé le Sage. Quand les Sarrasins arrivèrent, ils avaient trompe la surveillance de nos hommes d'arme3, et personne ne leur opposa de résistance. Ils mirent tout à sac et à pillage. ^Notre belle madone disparut* Mais, chose merveilleuse I les mécréants n'avaient pas emporté le voile de don Alphonse de Castille ! ! 111 fut rendu à mon aïeule qui le donna k sa fille, sa fille le donna à ma mère, qui eliemêmQ me Y^ transmis comme je vais te le transmettre.

La pieuse fQmme s'i^rrêta w instant , pui^ continiu ainsi :

— Ëcoute-mpi encore, ma tille bien-aimée, car tout ce que j'ai dit ne serait rien s| je n'achçyçds pas. Ce y^^

LES NUITS BSPAGNOLBS. lOÏ

précieux, qui a reposé sur la tète et les épaules de la Vierge miraculeuse, est doué de qualités éminentes. Contre les ennemis qui ont juré ta perte, ce frêle tissu sera un rempart protecteur. Porte-le toujours, ne le quitte ja« mais, ma fille ; c'est la prière que t'adresse une mère qui se sent mourir ; les ans s'appesantissent sur elle et creusent la tombe sous ses pas. Tu exauceras cette prière, n'est-ce pas, ma Joachina chérie?.*.

Joachina, c'était le nom de la jeune fille, ne répondit que par un signe d'assentiment.

Émue de l'anxieuse sollicitude que montrait sa mère Incamacion, pour son avenir» elle cherchait, dans sa jeune tête, la clef des énigmes cachées sous ces inots de périls et de vengeances. Son esprit errait à l'aventure et s'égarait dans mille imaginations bizarres. Incarnacion avait quitté sa fille pour entrer dans ses appartements. Elle revint bientôt tenant à la main un admirable coffret de bois de senteur dont les ciselures et les incrustations rappelaient les arts d'une autre époque. Cette femme vénérable en tira, avec une ^émotion pieuse, un voile noir, léger tissu de gaze que rehaussait une broderie splendide, magnifique chef-d'oeuvre à l'aiguille. Sans doute les mains habiles de quelque noble châtelaine avaient consacré à ce patient travail les longues heures de loisir que lui laissait l'absence d'un époux guerroyant contre les infidèles I

Joachina suivait de l'œil tous les mouvements de sa mère, et en même temps admirait la richesse et le fini ie la broderie. Incarnacion avait lentement déployé le

409 LES l^niTS BSPiGNOLES.

voile, 6t| le tenant des deux mains, die le poâa siu k tite et SMC les épaules de Joachina.

C'était une belle jeune fille dont les cheveux aus^ noirs que Tébène tombaient en boucles ondoyantes sur un cou souple et flexible, sur des épaules arrondies, et dont h peau avait le brillant et le poli des blanches étoffes de soie. Son visage, outre la régularité des lignes, avait cette blancheur mate, brillante et transparente, particulière au femmes de son pay$. Sa taille élégante savait allier dans le port la grâce avec la dignité. Tout en elle était doux, harmonieux et suave. Parée du voile noir de la Vierge miraculeuse, elle apparaît plus belle eneore, et sa mère en y posant }a dernière s^rafe ne peut s'empâcher de Vadmirer.

— Maintenant, s'écrie Incarnacion» vienne la mort; je l'attends avec tranquillité; les méchants ne pourro&i rien contre ma fille.

Joachina reste silencieuse. Elle ne comprend pas biea ni les craintes maternelles , ni les projets ennemis. Seulement avec un coin du voile noir elle essuie fiirlivement une larme qui , après avoir brillé comme une perle au bout de ses cils bruns , trace lentement un sillon sur sa joue. Joachina avait alors quinze ans. Sa mère un touchait pas encore au demi-siècle. Rien ne faisait dono prévoir une séparation prochaine. Mais Incarnacion avait dit vrai quand elle avait parlé de la mort qu'elle sentait venir.

Veuve avant l'âge , et d'un intrépide soldat qui etai* tombé sons le poi^u^d d'un assassin , elle avait éprouvé

X8S nvir$ ts9 komvt^ ihh

lé eohtre«*eoiip cruel de cette mort. La rengeance ayaù fait dèax Yictimes , cdie qui était tombée, et celle dont la vie , consumée par le deuil , les angoisses et les soili^ citudes, allait bientôt finir. Un mois k peine s*est écoulé depuis que Joachina a entendu les terribles révélations de sa mère , et Incarnacion touche, à ses derniers mthjnents. Au chevet de la mourante la jeune fille est agenouillée et prie. Sa mère n'entend déjà plus le murmuré de cette prière, mais, jusqu'à la dernière heure, son regard , en s'éteignant, distingue le voile noir de la Vierge miraculeuse !

Bientôt Joachina resta seule sur la terre.

Situé au pied des dernières montagnes des Pyrénées-^ Occidentales , le bourg de Sunya mire ses blanches habitations dans les eaux limpides de laVargas, qui court à quelques lieues de là mêler ses eaux douces aux, ondes amères de TOcéan. Sur les bords de la rivière croissent en grand nombre les lauriers blancs et roses ; leurs tiges flexibles , leurs odorants bouquets se mettent sôus la protection des troncs géants des catalpas qui laissent pendre entre leurs larges feuilles de longues grappes de blanches clochettes veinées de pourpre et d'or. Le lit du fleuve est partout encombré d'arabesques de nénuphar an milieu

404 LBS NUITS ESPAGNOLES.

desquelles viennent s'ébattre de grandes conipagnies de cygnes blancs et noirs , promenant avec majesté dans tontes les directions des zéphyrs leur cou flexible comme an gonvemail.

De tons cAtés, dans la campagne arrosée par la Yargas, on ne voyait qu'aloës , agaves » cactus aux formes diarnaes et paissantes, yuccas aux dards flexibles, aax fleurs ravissantes de blancheur, mimosas, orangers, grenadins, palmiers , cèdres , tamaris , acanthes , arbres et plantes d'Europe et d'Orient , parfum et verdure, tout ce que la nature a de plus riche sous un ciel toujours clément , un désert de végétation , une terre où Thomme peut £stire à sa bien-^imée mille chambres nuptiales avec des colonnes enivrantes de parfum et de fraîcheur, sans qu au> cun bruit indiscret vienne jamais troubler leurs paroles d'amour I

C'est au milieu de ces magnificences qu'est située la maison de Joachina. Simple et modeste demeure , elle emprunte ses plus beaux ornements h, cette nature luxuriante qui l'environne.

A Véra , bourg voisin de Sunya , une maison , au contraire , frappe tout de suite les regards du voyageur. C'est le manoir des comtes de Ëlipand , véritable forteresse , avec ses fenêtres crénelées et ses fossés profonds. Les Ëlipand sont les ennemis traditionnels et héréditaires de Joachina.

Une cause futile fut le prétexte de cette guerre. Da&s un tournoi , la noble dame chargée de récompenser le vainqueur avait favorisé l'ancêtre de Joachina. Le comte

JLES NUITS ESIPAGNOLES. 40S

de £UpaBd , qui avait courtoisement disputé la vi^im, ne 'put subir cet échec, et quelque temps après il tua trattrensemeut , pitr derrière et par surprise , celui. qui lui avait été préféré. Ce meurtre fut cruellement expié, et depuis trois génératioQS raremei^t Tticnime éoiiappait à la mort violeute qui sans cesse le menagait.

De même que Joachina , le comte dou Luis de Ëlipand restait seul de sa famille. Jeune encore et vigoureux , nonobstant une vie agitée et semée d'alarmes (c'était lui qui avait fait Joachina orpheline), il avait juré de mettre un terme h cette guerre d'extermination que se faisaient les deux familles par un dénoûment qui* ferait pâlir les plus ingénieuses con^^eptions des v^geances cé<lèbres.

Ce serment fatal, rapporté à Incarnaciôn, avaitaux regrets de la veuve ajouté les angoisses maternelles. Ce^ pendant les jours succédaient amx jours , les mois aux mois , et depuis plus d'une année la terre recouvrait le corps inanimé de sa mère, sans que Joachina ràt aperçu 1 ombre même d'un péril. Il est vrai qu'elle ne quittait pas plus le voile noir de la Vierge miraculeuse qu'ur.e place fortifiée ne quitte ses lourds remparts de pierre. Ce yoile léger était son rempart, et les hommes,, qui chaque jour attaquent et jettent par terre les plus solides murailles , n'attaquaient pas la jeune fille ainsi défen^ dae. Il reposait toujours sur sa tête et sur ses épaules. SouB les arbres des promenades , à l'église , & la maison , toujourp on la voyait drapée dans la superbe brod^ie de la madone, Ce fat néanmoins ce voile qui la fil un jour

406 LBS NUITS ESPAGNOLES.

remarquer d'un cavalier du voisiuage , qui par hasard était venu à Sunya.

L'heure de la prière avait attiré les fidèles à relise. Tapie dans un coin de la chapelle consacrée à la Mère des Sept-Douleurs , Joachina priait recueillie, quand tout à coup réperon d'or du chevalier retentit sur la dalle sonore. Nul ne pourrait dire pourquoi , en cet instant, le cœur de Joachina battit avec violence. Le cavalier passait quand le voile noir attira son attention , et il s'arrêta , lui aussi , comme pour prier.

Une belle taille, une fière mine que servaient à merveille une longue et soyeuse chevelure brune , un front dont la pureté semblait échappée k la figure d'une jeune fille, une moustache noire finement découpée sur la lèvre, un œil d'où jaillissaient par moment des éclairs rapides, une jM)se noble, gracieuse et mélancolique , tel apparut ce jeune homme à Joachina, dans un regard fu^ tif que celle-ci lui lança.

Hais ce regard avait été saisi au passage. Il avait frappé en plein cœur don José de Ribéra.

Joachina elle-même avait senti un trouble intérieur. Honteuse , elle avait cherché un refuge dans la prière , et elle adressait des paroles ferventes à celle qui console. Cloué à sa place, don José ne la quittait pas de Tœil. Il savourait toutes les harmonies qu'exhalait cette belle jeunesse, et son imagination flottait dans des rêveries ineffables. Les prières étaient finies ; les fidèles abandonnaient le temple. Quand elle passa près de lui , son coeur tressaillit et son âme fut inondée d'une immense

LES NUITS BSPAGMOtES. f07

j oie» Il suivit longtemps la jenne fille d'un de ces regards veloutés par Tamour, qui n'appartiennent à Tœil de rhomme qu'en ces moments suprêmes.

La nature était dans ses plus beaux jours. Le printemps diaprait la campagne de ses plus riches couleurs. Les fleurs, ouvertes par un soleil de mai, laissaient tomber de leurs calices féconds des parfums délicieux qui embaumaient l'air et chargeaient la tiède atmosphère de senteurs enivrantes. La joie et l'amour étaient partout.

Aussi quand Joachina , après avoir, sous le charme du doux regard {de Tétranger, traversé ces campagnes heureuses , regagna sa demeure isolée, elle n'y trouva pas le repos qu'elle y avait laissé quelques heures auparavant. Le trouble dont elle avait été saisie à l'église marchait avec elle. C'était désormais son compagnon. Don José de Ribéra n'était pas plus tranquille. Pour la première fois il faisait connaissance avec ce sentiment d'amour profond et vrai , source de nos plus douces félicités et aussi parfois de nos douleurs.

A la même heure , un autre homme cherchait à mettre à exécution ses pensées criminelles.

Toujours face à face avec ses idées de vengeance , toujours prêt à accomplir son serment, le comte de Ëlipand n'ignorait rien de ce qui se passait à Sunya. Plusieurs fois il avait suivi la jeune fille sans qu'elle l'aperç&t; mais toujours un obstacle secret, un charme inconnu l'avait arrêté; sans.doute les vertus cachées du voile noir de la Vierge miraculeuse. Rarement , depuis la mort de sa mère ^ Joachina paraissait en public. Sauf l'église f

oft l'en était dur dé la toujours reneofntrer mx heures de la prière, on ne la voyait preisque nulle part, et chacun la louait de cette grande réserve.

Cependant une fête qui , à cette époque, mit en émoi Vont Snnya, devait la déeider à r(nnpre avec ses habitsdes d'audtère retr^dte. Une course de taureaux , avec se» émouvantes péripéties, ses brillants picadors, ses ehuchiUos bariolés , ses intrépides matadors, a de tout temps été un spectacle merveilleux en Espagne. Or c était une fête de ce genre qu'on préparait h Sunya. De toute la province on devait accourir pour assister à ces scènes aussi variées que palpitantes d'intérêt; et peutêtre Tespoîr de rencontrer, parmi ces étrangers venus de toutes parts , le beau don José de Ribéra, fut^l pour quelque chose dans la détermination de la jeune fille.

Le matin dé la fête , toute la petite ville était en mouvement. Les étrangers arrivaient en foule, et chacun recevait des amis ou des hôtes. Dans les rues, sur la place, aux promenades, oii ne s'abordait que la joie an front , le propos léger à la bouche , répanouîssemcnt dn bonheur dans tout le corps.

A l'heure indiquée, tout le monde se porta au cirque, et bientôt le vaste amphithéâtre n'eut plus une pla<^^

vide. Il y avait là des femmes de tout âge et de toute beauté; mais, comme le diamant ne brille jamais d'un éclat plus vif qu'au milieu des pierres précieuses de toutes sortes , à chacune desquelles il emprunte quelques-uns des reflets qui étincellent dans son prisme scintillant , de même Joachina , au milieu de toutes ces femmes belles , resplendissait d'une beauté sans pareille. Un instant tous les regards s'arrêtèrent sur elle, quand elle entra radieuse avec son voile noir jeté sur sa chevelure magnifique, dont l'ébène miroitait sur une blanche rose.

Le taureau fut lâché et les picadors entrèrent en lice. Aussitôt toute rétention fut absorbée par le spectacle. Cependant deux regards ne quittaient pas la jeune fille, le regard du comte don Luis de Ëlipand et le regard de don José de Ribéra.

—Bravo, picador! cria la foule à un coup de lance admirablement porté au taureau , au moment ou celui-ci allait éventrer un cheval et mettre en péril la vie du cavalier.

— Que la sainte Vierge te protège , mon fils I cria-t-elle à un chuchillo téméraire qui , avec une rare intrépidité, venait attacher ses dards chargés de fusées pétillantes au cou musculeux et aux flancs de la bête sauvage.

— Vive le taureau I quand quelque coup de corne malheureux déchirait les chairs et faisait jaillir le sang de quelque infortuné ou maladroit lutteur.

C'est le tour du matador ; car l'animal est arrivé au paroxysme de sa rage. Ses naseaux fument , et l'écume qui sort de sa bouche et de ses narines est teinte de sang.

4fO LBÔ NUITS SSPA6H0LBS.

Deux coups de lance lui ont ouvert le flanc ; ses yeux jettent des flammes ; sa fureur ne connaît plus de bornes. Le matador fait son entrée et la foule applaudit. Son costume éblouissant est chargé d'or et de broderies. Il salue en tirant sa bonne épée k double tranchant , et la fouie bat des mains. Sur Tépaule d'un chuchillo il prend un lambeau de pourpre et s'approche résolument du taureau.

Celui-ci se précipite les cornes baissées ; le matador l'attend de pied ferme. Son œil infaillible cherche le défaut de Tépaule. Mais l'instant est passé ; ce ne sera pas pour cette fois. D un bond le matador s'écarte, et les cornes du taureau ne frappent que le vide. La foule rugit d'impatience ; elle attend le dénoûment et n'admire plus la souplesse qui le retarde. Mais le taureau s'est retourné ; aussi prompt que lui , le matador a fait volteface. Son lambeau écarlate brille et flamboie dans les yeux de l'animal. Le matador est atteint; il saisit la corne, il va périr... Nonl... car son glaive acéré, pénétrant par le défaut de l'épaule , a couché son adversaire mourant sur le sable. Le drame est fini , et la foule crie bravo au matador, comme elle eût crié Bravo ^ iaro ! si celui-ci fût resté maître du champ de bataille.

Pendant que tous, Tesprit tendu vers l'arène, ont suivi les moindres accidents du combat, le ciel s'est couvert de sombres nuages. L'air devient lourd; les fleurs, comme affaissées sous leur propre poids, inclinent tristement leur tête vers la terre ; sur les arbres, les feuilles agitées tremblent sans que le moindre souffle de vent sillonne Tes-

LSS N0IT9 ESPAGNOLld. 444

{mce ; de iargei gouttes de pluie tombent peaMtiment sur le âôl et commencent Torage époutantable qui bientôt inondera tonte là contrée. Chacun fuit, chacun a hâte de regagner sa demeure. Joachina prend précipitamment le chemin qui conduit & son habitation : c'est un sentier agreste tout bordé d'aubépines en fleurs. Dans sa fuite la jeune fille ne £adt pas attention au voile noir de la madone de Cochsmiba. Il vole autour de sa tète ; mais dans son vol une branche indiscrète l'accroche et le retient. Joachina ne s'en est pas aperçue; elle miurche toujours, et le voile noir reste suspendu aux aubépines fleuries.

Deux hommes l'ont précédée dans le sentier. L'un, don José de Ribéra, l'attend, malgré l'orage, pour la voir passer seulement, derrière un rideau de sycomores et d'érables qui voile la maison. Il attendra longtemps et en vaiu ; Car l'autre est don Luis de Ëlipand.

Aa milieu de ce désordre de la nature , il est resté face à face avec sa pensée criminelle. Pendant la fête, il a vu Joachina si belle qu'il sent bien que tant de jeunesse et de beauté ne peuvent manquer de fjstire naître des adorations dévouées, et il a résolu de perpétrer ce soir même ses dernières vengeances. Caché derrière la haie , à un détour du sentier^ il épie ; son cheval robuste est caché dans la forêt voisine. 11 attendit qudqtie temps.

Aux quatre coins de l'horizon, les éclairs» en sinistres losanges, fendaient les nues ; leur bleuâtre clarté prélulait au terrible bruit du tonnerre , qui éclatait enfin et Hait trente fois répété par les sonores échos des»monlapies. A la sinistre lueur d'un éclair, Ëlipand aperçoit

près de lui la jeune tille éperdue, qui cherche un abri; elle n'a plus son voile noir, et ses cheveux flottent à l'aventure sur son cou d'ivoire. Ëlipand bondit sur elle comme un tigre sur sa proie, la saisit, la bâOlonne, Tentralne, et , avant qu'elle ait eu le temps de se reconnaître, la place sur son cheval et s'élance au galop dans la direction de Véra. Rien ne Tarrète , ni les branches des arbres, qui, secouées par la tempête, cassent et jondient les allées de leurs débris, ni la Yargas, qui^ grossie par les innombrables rigoles improvisées par l'orage, mêle le fracas des galets qui parquettent son lit à celui 'du tonnerre et des vents. Rapide comme la flèche, il fend l'espace et arrivé à Véra,

La vélocité de cette course a rendu la jeune fille, qui, au premier instant, s'était évanouie, au sentiment de la situation présente. Aussi, quand, bâillonnée, brisée, le comte l'entratne dans son appartement , elle se débat, elle retrouve ces Uaces suprêmes qui ne nous viennent qu'au dernier moment ; elle oppose une énergique résistance à cette étreinte convulsive, et la force seule , brutale, violente, opiniâtre, peut la jeter dans une chambre isolée : c'est l'appartement retiré de don Luis , d'où nul ne pourra entendre les cris et les plaintes de la victime. Pauvre Joachinal Ainsi se débat le passereau soos la serre de l'autour.

Don Luis a lâché la jeune fille et quitté Tappartement; elle est tombée demi-morte sur un fauteuil. Mais bientAt elle se relève et prie avec ferveur la madone qui l'avait toujours protégée. Ainsi agenouillée , avec un œil humide de prière et d'espérance, on dirait la statue de Unvocation. Une première heure s'écoule, puis une seconde, et don Luis ne reparaît pas. Anxieuse, la jeune fille croit être le jouet d'un affreux cauchemar; elle cherche un prétexte à la moindre lueur d'espérance, mais l'espérance ne vient pas. Don Luis éloignait ses serviteurs et faisait les derniers préparatifs de sa vengeance.

Cependant don José, après avoir longtemps et vainement attendu, avait profité d'un répit de l'orage pour reprendre te sentfer qui conduisait à Sunya. Arrivé devant l'indiscrète aubépine qui avait dérobé le voile noir de la jeune fille, il le reconnut, et mille sinistres pensées traversèrent son esprit.

Sous différents prétextes tous les serviteurs ont été éloignés du château de Élipand. La maison est complètement isolée ; le comte don Luis y est seul avec Joachina. Il tient sa vengeance ; cette pensée suffit pour faire rayonner d'un contentement infernal la figure du comte. Il ne s'attendait plus qu'à une faible résistance , et sa

444 LES NUITS ESPÀGNOLBS.

haine héréditaire serait assouvie. Quand il rentra dans l'appartement où il avait laissé la jeune Glle , Joachina était assoupie dans une de ces poses molles et voluptueuses que prennent les jeunes filles dans leur sommeil. Au bruit de la porte elle se réveilla et se tint debout.

Le comte alla droit à elle et voulut la toucher, mais la jeune fille, faisant quelques paç en arrière, se défendit, renversant les meubles entre elle et son lâche ravisseur. Lutte inutile! Déjà la main profane du comte a effleuré la chevelure flottante et parfumée de la jeune fille ; son bras enlace cette taille élégante. Sous cette étreinte la jeune fille s'abat , et déjà le comte pose ses lèvres lascives sur le cou détendu, quand la porte retentit sous 1^ coups redoublés d'une main énergique et tombe brisée en éclats.

Avant qu'Élipand ait eu le temps de se relever et de se reconnaître, un homme se précipite dans Tappartement; une épée nue brille dans sa main et frappe le comte qui reste à terre baigné dans son sang. Le libérateur inconnu jette rapidement son manteau sur les épaules de la jeune fille et Tentratue après lui ; à peine dehors, il remet sur sa tête le voile noir de la Vierge miraculeuse de Cochamba I

C'était ce voile qui avait guidé don Jo$i de Ribéra an château de Ëlipand. Comme tout le pays, don José savait la rivalité des deux familles, et, en trouvant cette broderie accrochée aux aubépines du sentier, il ne douta pas que la jeune fille ne fût tombée dans un guet-^pens.

Cependant Joachina suivait av^c joie son libérateoTi

LBS NUITS ESPAaNOLSS. 14S

dans lequel elle avait reconnu le beau cavalier des heures de la prière. L'orage touchait à sa fin; la pluie ne tombait plus ; le tonnerre grondait encore à la sourdine, mais les nuages pesants se retiraient lentement, portés sur les ailes des vents ; la terre se ranimait et se préparait à faire coquettement servir cette ondée à sa parure du lendemain. Bientôt Tazur du ciel ne fut plus terni que par quelques flocons blancs et rares d'une neige vaporeuse ; quelques étoiles montrèrent leur front timide, et la lune même éclaira de sa pâle et mélancolique clarté le chemin que suivait la chevauchée silencieuse et rapide de Joachina et de son libérateur, don José deRibéra. Quand les serviteurs rentrèrent au château de Élipand, leur maître n'était plus ; la blessure avait été profonde et sûre. Le bruit de cette mort se répandit promptement dans la contrée, et tout le monde s'en réjouit, car tout le monde aimait Joachina , au^si bonne que jeune et belle. C'est pourquoi, quand, deux mois plus tard, l'église de Sunya se revêtit de ses plus beaux ornements, c|uànd les cloches envoyèrent dans les airs leurs plus joyeuses volées pour le mariage de Joachina et de don José de Ribéra, la foule accourut plus nombreuse et tout aussi heureuse que pour le combat de taureaux. Le prêtre bénit avec bonheur cette union. La jeune fille fonda h la Vierge, sa patronne, une magnifique chapelle ; elle Torna d'une belle statue d'argent, et sur ses épaules repose maintenant le voile noir de la madone de Cochamba ! Joachina n'a maintenant d'autre voile que son voile nuptial. 11 la protège tQut aussi hm (fuid cçlui d'Alphonse de GastillQ,

Après la première émotion produite par ce récit de l'amiral :

— Eh bien t monsieur Octave, dit la comtesse de Castel-Bianca , avez-vous enfin trouvé la solution de voire difficile problème?

— Non 9 madame la comtesse, et j'en suis, désolé : je , voulais vous faire part de ma découverte , et je ne le

pourrai que demain.

— Et pourquoi pas aujourd'hui ?

— Parce que j'ai fait une découverte plus importante encore.

— En regardant le ciel?... car vous n'avez fait que cela pendant que l'amiral parlait: Je croyais que c'était jalousie de conteur. '

— Oui, madame, en regardant le ciel.

— Et quelle Ist cette découverte, monsieur le savant?

— Elle se rapporte à nos entktiens des jours précédents.

— Me voilà bien avancée. Expliquez-vous donc, monsieur ; vous nous faites mourir d'impatience.

— Madame, dit Octave gravement, les étoiles ne doivent pas nous faire oublier les planètes. Quant à moi, je vous avoue mon faible : une planète avec ses satellites a toutes mes affections; je la préfère à Sirius, à r^t de la Vierge, à Ibis ; une planète est humaine ; c'est

notre voisine , notre amie , notre soBar , tandis qu*une étoile relégnée dans Tinfini n'a pas l'air de s'occuper de nous et ne nous éclaire même pas. Les influences d'une planète sont toute-puissantes aussi ; nous agissons souvent, à notre insu, par sa volonté supérieure , ainsi que l'atteste l'histoire que je vous ai promise, et que j'inti* tule : La planète et tes satellites.

— Ceci au moins promet d'être plus gai que les aventures de Justus, dit la comtesse.

— Vous jugerez, madame.

Et Octave commença le nouveau récit.

Page 1