LA PLANÈTE ET SES SATELLITES
— En général, les veuves sont jeunes et charmantes, c'est dans Tordre. — Vous allez déjà m'interrompre, madame de Saverny?
— Certainement, je vous interromps, monsieur I Quel étrange début sur les veuves nous faites- vous là?
— Hier, madame^ vous avez censuré mon dénoûment ; aujourd'hui vous censurez mon début. Je suis un narrateur bien malheureux par les extrémités.
— Expliquez-nous donc, monsieur, votre théorie sur les veuves , et ne posez pas en principe , comme chose incontestable et admise à Tétat d'article de foi , que les veuves sont toutes jeunes et charmantes.
— Madame, si elles n'étaient ni jeunes, ni charmantes , elles ne feraient pas veuves; voilà tout ce que je puis dire aujourd'hui, en attendant un commentaire révélateur... Au reste, cette théorie n'a rien à démêler avec mon histoire. Donc, je poursuis... Madame Gertrude Desbuissons était donc veuve. . .
— C'est-à-dire jeune et charmante, interrompit la comtesse.
— Incontestablement, madame. . . Notre veuve habitait son château dans Seine-et-Marne, où elle s'efForçatt d'arriver à la consolation du veuvage par l'ennui domestique. Cette vie lui parut bientôt intolérable. Madame Desbuissons se consola, mais elle s'ennuyait toujours. Un matin de novembre , vers les dix heures , deux paysans vinrent lui demander la permission de déposer dans IV rangerie du château le corps d'un jeune homme qui venait de se noyer dans Tétang. Une émotion est toujours la bienvenue dans un château.
— Comment! s'écria -t -elle, on choisit mon étang pour s'y noyer 1 J'irai me plaindre à monsieur le maire!
Cependant elle accorda la permission. — Ube heure après, elle sonna; la femme de chambre, Virginie, arriva en toute hâte , et donna quelques renseignements à sa maltresse. Le noyé était mal noyé; on lui prodiguait des soins ; il n'y avait rien de désespéré dans son état.
— Mais pourquoi ce jeune homme a-t-il choisi ma pièce d'eau pour se noyer si gauchement ? demande madame Desbuissons.
— C'est ce que je lui demanderai quand il se portera bien, répondit Virginie en sortant.
Au fond, la charmante veuve était ravie de cette distraction. Elle était seule dans un château immense et désert ; elle connaissait le penchant de trois douairières, ses voisines, vers la médisance, et fuyait le monde, et s'en laissait fuir pour conserver une bonne réputation de veuvage, en attendant mieux. La campagne de Seineet-Marne est très-médisante en été.
— Il n'y a que bi pour faire ces réflexions , dit la comtesse.
— Je constate un fait topographique et moral , poursuivit Octave ;' que deviendrait l'histoire sans la réflexion philosophique? Poursuivons.
Le jeune homme noyé reprit ses sens, changea de linge avec le fermier, remercia froidement ses sauveurs comme un homme qui n'aurait pas voulu être sauvé , et prit le chemin de la grille du parc. Comme il sortait , un domestique vint le prier de se rendre au château. Il hésita un instant , en regardant ses habits grotesques de fermier, puis il fit une pantomime qui signifiait : Que m'im* porte? et il se laissa conduire chez madame Desbuissons.
— Monsieur, lui dit la jeune femme avec ce ton leste qu'inspirent la richesse et le veuvage, je me félicite avant tout de vous voir hors de danger, mais je voudrais savoir pourquoi vous avez donné la préférence à mon étang sur tant d'autres pièces d*eau ou rivières qui abondent dans ce pays.
— Madame , dit Tex-noyé , j'ai pris le premier étang qui m'est tombé sous le pied. J'avais besoin de mourir.
— A votre âge 1 . . . Vous avez donc éprouvé un bien grand malheur ? •
— Non , madame. Un malheur nous attache à la vie, nous intéresse ; on croit toi^yours que le bonheur est au bout, et on vit de cette manière cent ans , avec émotion. Mon suicide avait un motif bien simple : je m'ennuyais.
— Mais probablement, monsieur, vous vous ennuierez encore demain, après-demain, et alors...
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-— C'est mévitable » madame , et alors je recomm^* cerai.
— Dans mon étaog?
**• Ou dans un autre, cela m'est bien égal.
Le jeune homme avait encore sur sa figure la pâleur de la mort, et, quoiqu'il fût habillé en fermier d'opéracomique, il conservait encense des avantages de Jeunesse fort remarquables, même pour une veuve qui craint les douairières de son département.
— Vraiment , monsieur, dit la veuve d'une voix légèment émue, vous me forcez à prendre souci de v<^. La religion et ma conscience me défendent de vous abandonner. Ainsi vous aile? me jurer de me rendre une visite tous les jours, jusqu'à votre complète guérison.
Madame Desbuissons avait cet attrait fascinateur qui accompagne toutes les veuves ; elle passait à l'état de Circé châtelaine en faisant cette gracieuse invitation. Le jeune homme la regarda ; une joie inconnue s'empara de lui ; il balbutia quelques paroles, et promit enfin de faire ce qu'on lui demandait.
— Je me nomme Vincent Dorvigny , dit-il ; je suis orphelin; j*ai onze mille livres de rente, et ma maison d^ campagne est à, dix minutes de votre château.
— Comment , monsieur 1 dit madame Desbuisson^. vous avez, entre autres avantages, onze mille livres de rente, et la vie vous est à charge?
— Le chiffre de ma fortune , dit Dorvigny, était même pour quelque chose dans mon incurable ennui. Ces onze mille francs, qui ne s'accordent pas avec les douze
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de Tanoée , irriteat eontiauellfiment mon système ner* yeux... Cependant, madame, puisque vous avez Yobli^ geance providentielle de me donner quelque intérêt , je vais m'efforcer de relever ma vie , et de la porter avec courage comme un fardeau que j'avais déposé là ce matin.
Après quelques paroles de politesse échangées , Vin-<cent Dorvigny prit congé de la veuve , qui l'accompagna jusqu'au perron. <
Le lendemain le jeune homme vint rendre au fermier les habits d'emprunt et fit sa seconde visite à madame Desbuissons. L'entretien fut assez gai pour une veuve de quatorze mois et un noyé de la veille. On se quitta en se prcunettant de se revoir. Les visites se suecédërent ainsi, toujours à l'heure respectable du limch , comme disent les Anglais.
Un jour, Virginie , la femme de chambre , entra chez sa maîtresse avec un visage irrité , qui semblait porter remprunte d'une vive et récente discussion. Rien n'échappe aux femmes, surtout quand elles sont veuves.
— Virginie, dit madame Desbuissons, vous avez du chagrin ; votre figure a un coin très-^noir.
— Madame, je n'ai pas de chagrin, répondit la camériste, j'ai de la colère... et contre les trois soeurs Villaumet, ces vieilles parqua de la Vallée-au-Thym.
— Et que vous ont fait ces vieilles parques?
— A moi, rien... Elles ont parlé.
— Que voulez-vous que fassent trois vieilles femmes dans la Vallée-ôu-Tbym?
— Qu'elles fsfssent c6 qu'elles voudront, mais qu'dles respectent le prochain I
— De quel prochain ont-^Ues parlé?
— Mais de vous, madame.
— Et qu'ont-elles dit de moi ?
— Des horreurs I ce que disent de toutes les femmes jeunes celles quî^ne le sont plus.
— Âh I mon Dieu I mon Dieu I qui nous délivrera des voisines? Je suis persuadée, Virginie, qu'elles ont parié des visites de M. Dorvigny?
— Précisément, madame; et elles ont interprété ces visites à leur manière. ,
— Il est impossible de vivre à sa fantaisie en ce monde! — Non, madame ; il faut vivre k la fantaisie des autres.
— Si les autres s'ennuient?...
— Il faut s'ennuyer.
— Virginie, après tout, on doit faire quelques concessions au monde, ou entrer dans un couvent. . . Au fond, ces visites de M. Dorvigny, quoique très-innocentes, n'ont pas l'air de l'être. . . Le monde, à tout prendre, n'est pas exigeant; il se contente des apparences. Commettez toutes sortes de crimes, mais cachez-les bien, le monde tous donnera un prix de vertu... Si Messaline ne s'était pas affichée publiquement, on l'aurait couronnée rosière... C'est moi qui ai tort ; le monde a raison ; les trois parques sont dans leur droit. Je me réformerai.
— Vous me faites trembler, madame.
— Ne tremble pas, Virginie... Mon plan de conduite est fort simple et n'a rien d'alarmant. Tu verras... J^
voulu taire une bonne action, tu le sais. . . J'ai voulu sauver la vie à un jeune fou. . . Yoilà la récompense I . . . Dans ce monde si mal fait, la vertu qu'on étale en public est plus nuisible k la réputation que le vice qui se commet dans l'ombre... Écoute, Virginie, tu connais M. Baralier?
— Notre voisin, M. Baralier? Je le connais beaucoup.
— Je veux me servir de lui pour moraliser, aux yeux du monde, les visites de M. Dorvigny. M. Baralier doit s'ennuyer beaucoup; je lui ferai prendre l'habitude de venir chez moi aux heures de M. Dorvigny. Ils sortiront ensemble au grand jour, et le monde des espions sera peut-être content.
— C'est une bonne idée, madame.
— H. Baralier a passé la cinquantaine; il a des cheveux gris ; il est un peu bête ; il est conseiller municipal ; il cultive les vers à soie; il se donne les sûrs d'être fort érudit en horticulture; il est sous-lieutenant de la garde nationale. M. Baralier jouit donc de l'estime et du respect de ses concitoyens, comme disent les journaux. C'est le satellite qu'il me faut... Je lui écrirai un petit billet... Non, je n'écrirai pas... Toi, Virginie, tu passeras chez lui, et tu lui diras que je voudrais bien demander un conseil à son expérience agricole, demain k deux heures.... Je prendrai le premier prétexte venu : je lui soumettrai un plan de magnanerie ; nous parlerons vers k soie. C'est un sujet inépuisable. Une fois ce genre d'entretien commencé, il ne finit plus. Nous renverrons toujours la discussion au lendemain.
— Ahl J'espère, madame, que cette fois les trois douai-
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rières ne trouveront plus à mordre. Je vais de ce pas chez H. Baralier.
Tout réussit d'abord au gré de madame Desbaissons. H. Baralier rendit sa première visite en uniforme, et il montra même un empressement qui réjouit la jeune veuve, et fît bien augurer de ses assiduités quotidiennes, si nécessaires au repos domestique de madame Desbuissons. Malheureusement M. Baralier avait été ce quon appelle un bel homme, et trës-loué à cause de cet avantage, par sa mère et ses sœurs, depuiSi quinze ans jusqu'à trente-cinq. Il ne tarda donc pas à soupçonner quelque mystère dans l'invitation agricole de la veuve sa voisine. Sa toilette se ressentit de cette idée d'amour-propre; il se présentait toujours au château en habit de ville, et lançait à madame Desbuissons des regards de sous-lientenant et des madrigaux de conseiller municipal. Puis, au moindre prétexte, MM. Dorvigny et Baralier engageaient une discussion hérissée d'épigrammes lourdes» et ne descendaient jamais le perron qu'avec des airs de matamores partant pour s'exterminer en champ clos.
Madame Desbuissons s'alarma des dispositions hostiles des deux habitués de son château. Tant que ces deox hommes viendront seuls ici, se dit-elle, je verrai les mêmes choses, ce qui est fort inquiétant. Il est impossible de les congédier, sans s'exposer à des scènes dramatiques au-dessus de la force de mes nerfs. Je n'ai plus qu'une ressource, celle de trouver un troisième satellite, qui sera le modérateur des deux autres, et se |dar cera m milieu, comme un président entre les deux eèlés
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d'une assemblée législative. Elle réfléchit longtemps avant de faire un choix, et s'arrêta enfin sur sou jeune cousin, Hippolyte Vernac, qui avait remporté le prix de grec et de mathématiques au collège Charlemagne, et qui, malgré ses vingt-deux ans, était un modèle de gravité, de sagesse et de vertu.
Hippolyte était chai^eur k cause de son nom classique, et, sur l'invitation de sa cousine, il quitta Paris pour ravager les vallons et les bois, avec une meute de chiens aboyeurs. Ce cousin était d'une laideur remarquable, même chez un homme. L'étude du grec et des mathématiques avait sculpté une foule d'angles aigus sur sa figure, et son profil était aiguisé comme le tranchant d'une hache de sapeur. Malgré ces désavantages, Hippolyte se présentait hardiment aux femmes, et traitait les hommes du haut de sa science. Après quelques jours de chasse, il s'aperçut des attraits de sa cousine, et abandonna ses chiens. Admis aux entretiens du lunch, il affecta le plus profond mépris pour Dorvigny et Baralier, et les réduisit même au silence en se servant du monologue perpétuel. Les deux habitués déposèrent leurs plaintes aux pieds de la veuve, qui leur dit : Ne faites pas attention au petit cousin ; c'est un enfant.
— Un-enfant I un enfant! dit Baralier; à son âge j'avais déjà eu deux affaires d'hi]lnneur, et, en ma qualité d'officier, je ne pourrai pas supporter deux fois son insolence d'aujourd'hui.
A ces motSy Baralier roula deux yeux châtains sous ses paupières mortes^ et cambra fièrement son torse de
margoillier villageois. Dès ce moment^ Baralter et Doryigny formèrent une sainte alliance contre le cousin. Du jour, Hippolyte, allant en chasse pour la dernière fois, entendit un coup de fusi>, et vit tomber une pièce de gn hier dans son parc. Un chien étranger allait firanchii le mur, mais il s'arrêta sur la corniche, en découvrant me meute ennemie qui le regardait de travers.
Au même instant, un jeune homme parut d^ère la grille du parc, et, saluant Hippolyte :
— Je vous prie de m'excuser, monsieur, dît-il ; j'ai lire le faisan chez moi, mais il est tombé chez vous; faitesmoi donc la grâce de l'accepter.
Hippolyte regarda le chasseur, et lui voyant une ligure expressive, un habit de campagne très^légant et un ruban rouge à la boutonnière, il le salua avec respect, ouvrit la grille du parc, et lui tendit la main. Les chiens rivaux imitèrent tout de suite leurs maîtres, et se mirent à causer entre eux amicalement. Le chasseor se fit bient6t connaître : c'était Achille Varrains, capitâioe au 3* régiment des chasseurs d'Afrique, en congé. Il avail trente ans et quatre blessures ; son regard était vif, son geste brusque, sa parole brève, son pas décidé. Hippolyte, à cause de son prix de grec, aimait beaucoup les militaires ; il s'improvisa tout de suite un ami dans le capitaine Achille Varrains, et lui proposa de le présentef k sa cousine, madame Desbuissons.
Achille regarda tous les angles qui composaient la ligure d'Hippolyte, et, craignant que la cousine ne fit sculptée comme le cousin, il hésita un peu avant d*ac-
:epter l'offire; puis, redoutant encore plus de commettre me impolitesse, il se laissa entraîner au château. La )elle veuve fut d'abord un peu surprise de ce nouveau risiteur que la Providence, habillée en cousin, lui envoyait, mais elle fit un fort bon accueil à Tofficier afri- ^in. Le cousin, lauréat du collège Charlemagne, était Ser de présenter un guerrier à sa cousine. Il se comparait à Pairocle conduisant Achille devant Briséis.
L'officier fut charmant comme un mousquetaire de Du* BUIS ; il parla de toat dans un quart d'heure de visite : il loua son colonel, critiqua son général, peignit l'Afrique, blâma Iç ministre, fonda une colonie, exalta la chasse, célébra les femmes, les chevaux, les vins de France, les chemins de fer,. les chiens de race, les carabines Devismes, les poésies d'Hugo, les opéra de Rossini, les courses de taureaux; il épuisa l'Europe, l'Afrique et Paris, plus grand à lui seul que tout l'univers. La parole vive du jeune militaire exila l'ennui du château pour un an au moins. Le cousin était de plus en plus fier ; madame Desbuissons rayonnait comme une étoile fixe, et prenait toutes les poses favorables à sa beauté.
Sur ces entrefaites, Dorvigny et Baralier arrivèrent^ et firent en duo une mine d'amoureux contrariés, en voyant ce nouveau personnage, dont la moustache noire, le teint brun et le ruban rouge annonçaient la redoutable profession. Achille se leva, comme on fait dans les loges de théâtre, en Italie, à l'arrivée d'un visiteur, et prit congé de madame Desbuissons.
— Monsieur, lui dit-elle avec cette grâce qui retienti
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î'eBpère qae vous n'oublierez pas, en bon voisfai, la grille de mon parc.
Doryigny et Baraiier hurlèrent intérieurement. Le militaire africain s'inclina, et sortit en faisant retentir les dalles du vestibule d'un fracas d'éperons qui déchirait Tépiderme des deux doyens du château.
Ce jour opéra une véritable révolution dans le domaine de la jeune veuve : sa haute intelligence devina bien vite tout le parti qu'elle pouvait tirer d'une situation amenée par le hasard. Yoici quatre satellites, pensa-t-elle, que je me donne ; rien n'est plus dangereux que quatre adorateurs. Pénélope, la femme d'Ulysse, en avait cent; elle attendit, pendant vingt années, le retour de son mari en travaillant à sa ta)>isserie , et resta vierge de tout soupçon. Les douairières d'Ithaque n'eurent pas le mot ï dire sur elle. Les cent adorateurs se siirveillaient et la surveillaient. S'il n'y avait eu qu'un seul poursuivant elle était déshonorée. La calomnie aurait fonctionné selon son usage antédiluvien, et, à tort ou à raison, Ulysse passait à l'état de Ménélas.
Ce plan féminin annonçait une grande profondeur de réflexion dans la tête de notre jeune veuve. Madame Dc^ buissons manœuvra si adroitement, que ses quatre satellites gravitèrent autour d'elle à heures fixes, comme les quatre lunes autour de la planète joviale de Jupiter. La veuve ne permettait jamais à Tune de ses lunes de rester seule sur son horizon. Elles se levaient et se couchaient toutes en même temps ; il leur était permis de s'éclipser l'une l'autre dans leur révolution journalière. Parfois les
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trois imrqim médU;aiiie3, flous prétexte de promenade, longeaient les grilles da parc, en décodiant des regards obliques sur le perron de la planète Desbuissons, et tou« jours les espionnes douairières apercevaient Tirréprochable veuve au centre de ses quatre lunes, . et leur distribuant ses rayons avec une égale générosité.
Les hommes^ en général, sont... bons comme la lune en matière d'amour. Ils se contentent de ce qui leur est donné, beaucoup, peu ou rien, pourvu qu'un rival ne soit pas privilégié aux dépens des autres. Une femme qui sait distribuer à la fois à quatre hommes quatre sourires d'une égale dimension» fait, du même coup, quatre heureux. Cet état de choses innocent peut se* prolonger à l'infini^ pour Féternel amusement d'une femme. Madame Desbuissons s'applaudissait de plus en plus d'avoir trouvé ce procédé ingénieux pour chasser les nuages d'ennui incrustés sous les lambris de son château. Elle avait reconquis l'estime générale du village voisin, et cela même aurait pu suffire à son bonheur ; elle entrevoyait d'ailleurs, dans le lointain, un dénoûment honorable qui devait briser l'existence de trois lunes et réduire le cortège à l'unité nuptiale; mais, en attendant que les flambeaux d'hyménée éteignissent trois de ces lunes, elle continuait à vivre avec toutes les quatre sur le pied de Timpartialité.
Un jour, après une conversation fort animée entre les quatre lunes, M. Dorvigny hasarda une remarque fort naturelle.
— Madame, dit-il, je crois que ce que nous voyons ici ne s'est jamais vu ; je cherche un exemple de la vie de ce
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château dans fous les ch&teaux, et je ne tnmve rien de semblable» pas même dans ceax qu on bâtit en Espagne. Quatre hommes qui se réunissent tous les jours auprès d*une femme, et qui se trouvent heureux de cette absence de bonheur,
— Monsieur, dit la veuTe, vous êtes dans Terreur de croire que pareille chose ne s'est jamais Tue ; je vous prouverai le contraire ce soir.
— Ce soir! s'écrièrent trois lunes.
Le quatrième, M. Dorvigny, baissa les yeux modestement aux mots ce soir!
Les trois autres lunes pâlirent comme des lunes rousses, celles qui font pleuvoir ; témoin cet admirable vers :
Pallida loua, plait; rabicunda, flat; alba, serenat <.
— Oui, ce soir, dît la veuve en souriant, et c'est nu rendez-vous que je donne à vous quatre, messieurs.
Les quatre lunes éloignèrent les nuages qui obscurcissaient leurs fronts et montrèrent des disques joyeux.
Le soir venu, les quatre hommes se réunirent sur la pelouse du château, où madame Desbuissons leur montra sur rhorizon la planète aux quatre satellites , dans te constellation d'Orion.
—Vous voyez bien, messieurs, dit-elle, que nous faisons ici ce qui se fait là-haut. On n'invente rien dans ce monde, on copie. Au reste, on ne craint jamais de
4 La lune est pâle, il pleut ; elle est rouge, il fait do vent; dlee^ blanche, il fait beau.
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l'égarer lorsqu'on prend ses exemples dans le ciel. Les quatre lunes reprirent leurs nuages et réfléchirent iur cette haute moralité, tombée de la bouche de malame Desbuissons. A cette heure les lunes continuent le aême $er¥jce ; la jeun^ veuve attend cet biver pour élever me d'elles à la dignitjé 4u soleil.
Le jeune narrateur, Octave de Nizier, inclina la tête et but un verre d*eau sucrée, comme un véritable orateur français. L'eau sucrée n'était pas connue de Démosthènes et de Cicéron ; aussi nous les regardons comme îdcodi' plets.
— Voilà en effet une histoire morale, dit la comtesse de Savemy. À. la bonne heure I J'aime mieux cela qa'm conte de revenant.
— Modérez votre enthousiasme, madame, dit le comte de Savemy ; j'ai le bonheur d'être encore vivant, d'être jeune, de me porter fort bien, et je reculerai votre veuvage très-loin. Vous attendrez longtemps pour passer ï l'état de planète, comme madame Desbuissons.
— Voilà les maris I dit la comtesse en riant; on ne peut donner le moindre éloge à une histoire de veure sans exciter leur colère. Donnez-moi votre main, monsieur de Savemy, et laissons mes futures lunes dans leur berceau.
—Dans leur néant, vous voulez sans doute dire, madame?
—Dans leur néant, soit, puisque vous êtes jaloux de mes adorateurs au berceau...
Un météore, ou pour mieux dire une fusée céleste, nommée étoile filante^ interrompit le badinage conjag^ du comte et de la comtesse de Savemy. Cet incident lo-
mineux donna prétexte à un entretien scientifique qui prit une tournure sérieuse et alarmante pour madame de Saverny.
— Ahl mon Dieu I s'éeria-t-elle; je crois que nous devenons graves. Pas de gravité, je vous prie, messieurs! ou je me couvre en signe de détresse, et je vous donne un congé de six mois I ^
Cette menace mit en déroute la gravité, hypocrite fléau qui cause tant de ravages dans ces régions politiques où des bouffons, qui s'intitulent hommes sérieux, administrent et administreront toujours les affaires du pays.
— Madame, dit Octave, si vous ne faites pas une exception en ma faveur, je me retire et me condamne au silence. Il me serait impossible de déposer le sérieux et la gravité que je mets, par goût, dans mes récits.
— Ohl certainement! Je vous excepte, vous, monsieur; votre sérieux et votre gravité ne sont pas redoutables. Continuez votre caractère d'historien sur ce ton.
— Madame, dit Octave en s*inclinant avec pompe, sans la gravité, point de véritable historien.
— Aussi personne ne lit une histoire ; on fait semblant.
— Les histoires sont dans toutes les bibliothèques.
— Oui» fermées à clef, et elles n'en sortent plus.
— Madame, il vous est permis de tout dire, et nous croirons tout ce que yous direz. Fasse le Ciel que je devienne, pour vous plaire, léger et frivole ; mais, hélas t ce caractère n'est pas dans mes mœurs ; je vise d'ailleurs à la députation.
— Âh l vous avez dit le grand mot ! Maintenant soyez
436 LBS 1I1TITS ESPAGNOLES.
calme tant que vous Tondrez. Je vais tous écoolar en riant.
— Voici donc nne histoire, madame, qui se lie» par sa moralité , anx étoiles filantes , dont nous nous entretenions toat à rheore. C'est nn sujet dtiicat.
LIVELY KOPSON
Vous avez peut-être entendu parler de miss Debora, tme célèbre actrice qui florissait à Vienne, à Berlin et à Londres, en 4825?
— Personne n'a jamais entendu parler de miss Debora, du moins au château de Saverny, dit la comtesse; mais parlez toujours, comme si nous la connaissions.
— Bien, poursuivit Octave. Au millésime cité plus haut, elle avait dix-huit ans ; la rose d'avril n'était pas plus fraîche; la grâce n'était pas plus belle; Hélène n'était pas plus blonde; Eve n'était pas plus femme. Quand elle chantait dans l'opéra de Tancredi , en vogue alors, les Anglais et les Allemands se faisaient Français. On agrandissait Bedlam le lendemain.
Un jeune étudiant d'Oxford, nommé Lively Kopsôn, âgé de vingt ans et beau comme le Bacchus indien, entendit un soir miss Debora au théâtre Royal et oublia le lendemain de prendre la route d'Uxbridge, qui conduit à Oxford. Deux jours après, Lively loua au théâtre de Sa Majesté une de ces loges d'avant-scène qui sont placées de telle manière que le rideau en tombant les laisse dans
les coulisses et les sépare da vrai public. Cette loge lui coûta quinze livres, toute sa fortune, toutes ses économies d'étudiant.
Avant le lever du rideau, miss Debora vint, selon Tosage des artistes, regarder la composition de la salle par les œils de-bœuf de la toile, et, comme elle se retournait en fredonnant : Di tanti palpitiy elle aperçut un admirable portrait de Lawrence k Tavant-scène du rez-dechaussée; c'était Lively, encadré dans une bordure d'or, immobile dans son irréprochable toilette de dandy, et la regardant avec des yeux d'un bleu indien, ombragés de cheveux d'or. La cavatine fredonnée expira au troisième mot sur le corail des lèvres de miss Debora : elle avait lu le matin les Amours des AngeSy de Moore, et elle se dit mentalement : Enfin, en voilà un tombé du ciel!... je le relèverai. Miss Debora cherchait des anges ; elle ne voulait pas se mésallier.
Le public anglais paye très-bien les musiciens, mais il n*est pas fort en musique ; aussi personne, dans le public du Pitt et des loges, ne s'aperçut des nombreuses faussetés commises par le gosier de miss Debora pendant cette représentation de Tancredi. Lively, qui n'avait jamais songé à sa beauté d'ange dans le cours de ses études sur rhindoustani, à Oxford, se regarda au miroir de la jOge et se trouva superbe. Ah! je comprends! se dit-il avec la naïveté d un écolier; il parait que j'ai produit an grand effet sur miss Debora, car elle me regarde continuellement, et même elle chante faux pour mieux me regarder !
LES Nmrs sspàonolbs. 499
— 'En effet, interrompit la comtesse, il était très-naTf cet écolier.
— Madame, poursuivit Octave, c'est un écolier anglais. Les étudiants d'Oxford, si vous les connaissiez comme moi, sont des modèles d'innocence à vingt ans.
-^Quel malheur, dit la comtesse, que tous les hommes n'aillent pas étudier à Oxford !
— C'est ainsi, madame, continua Octave. Lively s'estima donc très-heureux de se trouver si beau et de faire coiinaissance avec lui-même devant un infaillible miroir. À la chute du rideau miss Debora lança au jeune homme un long regard qui ressemblait à la dépêche télégraphi-que d'un rendez-vous.
Un homme expert en ces sortes de choses n'eût pas bien compris le regard ; mais, dans sa nature primitive, Lively l'interpréta naïvement à son avantage, et après le spectacle il courut au bureau de la régie, et demanda l'adresse de miss Debora ; on lui répondit : Long-Acre, 27.
Le lendemain, il choisit une heure de visite respecta* ble, et se rendit chez là jeune artiste avec toute la hardiesse d'un écolier qui ne doute de rien. Il fut reçu, et cela ne l'étonna point ; k Oxford il était reçu partout. Miss Debora fut trouvée plus charmante en robe de po« peline d'Irlande, aux reflets de moire, que dans le costume du théâtre Royal. Lively donna à sa visite un prétexte fort naturel : il était enthousiaste du talent de miss Debora, comme tout Londres, et il venait lui adresser, de vive voix, le tribut de ses félicitations.
Le premier entretien fut grave, réservé, hypocrite ; on y