‹ Les nuits espagnolesChapitre 32 sur 41 · UN PROBLEME ASTRONOMIQUE · texte numérisé non relu

UN PROBLEME ASTRONOMIQUE

— Quelques Jours avant de partir pour l'Espagoe, poursuivit Octave, j'étais étendu mollement sur le gazon dans le parc du château de Marnes.

— Que faisiez-vou3 donc là sur ce gazon ? *— Je rêvais, madame.

— En plein jour?

— Sans doute, madame ; je n'ai jamais le temps de rêver la nuit, puisque nous causons de neuf heures du soir à quatre heures du matin. Il laut domc réparer le temps perdu. Je révais dcttc, mais je ne dormais pas. Un bruit de pa3 se fit efiie«dre auprès de moi. Je restai immobila par dîserétion.

— Ou psf indiscrétion., r.

— Comme vous voudrez, madame. Et je vis, du coin de l'œil, deux jeuiies femmes, qui s'assirent sur un banc vert de la fabrique de Godillot. Ces belles promeneuses se croyaient seules, et je me gardai bien de les détromper.

— Quelle discrétion I

— Madame, c'était une étude d'étoiles nébuleuses; la science j^^cuse tout. Je poursuis.

L'une d'elles, la plus âgée, si Ton peut appeler âgée une femme de trente-six ans, la fleur de la vie, dit à l'autre :

— Mon ange, je ne puis te faire les mêmes confidences, moi ; j'ai toujours vécu dans le bonheur, toujours. C'est prétentieux, j'en conviens, mais que veux-tu? c'est ainsi. Trois ans après mon mariage, Augustin partit pour Londres avec une mission du gouvernement. Sainte-Colombe vint tout de suite me faire la cour....

— Sainte-Colombe I l'ami intime de ton mari? interrompit l'autre.

— L'ami intime, n'est-ce pas l'usage? Est-ce qti'uD autre eût osé se présenter ? Je ne voulus pas repousser violemment, comme une bourgeoise, les odieuses ^ tentions de Sainte-Colombe. J'affectai un badinage (Mtinuel, jusqu'au retour de mon mari. Je ne voulus rien prendre au sérieux, tel fut mon premier danger. Le se cond fut plus grave. Augustin demandait un consulat Le ministre répondait comme répond un ministre, par un silence obstiné. Mon mari me conseilla étoordiment de faire une démarche pour lui.' Je fis cinq démarches; à la dernière, le ministre^ qui était un homme grave, me fit des sourires charmants ; il me prit la main et me de manda si j'accompagnerais mon mari. Sa voix se troubla: il bégaya quelques fadeurs de vieux roué.... Bref, mon mari n'obtint pas le consulat.

— Passons au troisièïne danger, dit l'amie.

— Le troisième est encore plus grave. Il s'agit d'un baryton, et d'un baryton aristocrate, âgé de vingt-qoaiit

ans. Il chantait Tien in Roma, vien o Cara! de BcIIini, avec une voix! mais une voix!.... Ohl mes oreilles brûlent encore à ce souvenir I 11 passa toute la saison au château.... Mon mari me reprochait toujours de le traiter froidement. Tu connais les maris.... Je le traitai froidement jusqu'à son départ pour Turin.

— Y a-t-il un quatrième danger? demanda Tamie.

— II y en a plus de cent! mais je te passe sous silence les résistances faciles, les amoureux de cinquante ans, les jolis garçons à tête de coifiFeur, les députés ministériels, les provinciaux chercheurs de triomphes parisiens, les ténors qui reçoivent des billets doux de duchesses, les beaux hommes qui n'ont jamais rencontré de vertus. .. Enfin, j'omets les rencontres indifférentes, je ne te cite que les dangers sérieux.

— Il est clair qu'on n'en finirait pas avec les autres.

— C'est juste! Voici donc le quatrième.-.

— Toujours plus grave, n'est-ce pas?

— Comme de raison. Plus nous avançons sur la pente du mariage, plus le sol est glissant. Augustin fut envoyé, en 4840, à Alexandrie, pour étu&ier la question d'Orient.

— Quelle est cette question?

— Oh I une de ces niaiseries que les hommes sérieux inventent pour s'amuser k gagner leurs appointements... Je voulais accompagner mon mari, il refusa ma proposition, c J'ai des déserts à traverser, me dit-il ; on voyage en caravane, à cheval sur des dromadaires ; reste & Paris. » Je restai.... Un auteur me rencontra dans un

47â LES NUITS ESPAGNOLES.

salon et devint amoureux demoi... Un aatenr célèbre...

— Oh! j'entends bien.

— Il était charmant I Un homme superbe; trente ans au plus, brun, cheveux noirs, yeux de flamme, regard de poëte : il parlait comme un héros de roman, il chantait comme le prince Belgioso.... J'avais un portrait de mon mariy un chef-d'œuvre.de madame de Mirbel ; j'eus une idée : je pris ce médaillon et je le portai nuit et jour sur moi, comme on porte un sachet de camphre en temps d'épidémie pour se préserver de la contagion....

— Et le camphre réussil-il? demanda l'amie.

— Complètement. Augustin revint à Paris. 11 n'avait rien étudié du tout, selon l'usage de ceux que le ministre envoie pour étudier. Avec quelle joie je revis mon mari! Lui ne comprit pas tout ce qu'il y avait au fond de .cette joiel

— Passons au cinquième danger.

— Oui, ma chère ange, il y en a eu un cinquième....

— El toujours plus grave que...?

— Que Tes autres; c'est dans l'ordre.... Ce cinquième danger était représenté par un beau jeune homme, pâle, triste, pulmonaire, coiffé en saule pleureur, et faisant des vers comme Millevoye. Il me regardait avec des yeux d'une expression adorable, où la vie de la jeunesse luttait avec la mort du vieillard. Mon mari avait pour ce jeune homme une affection fraternelle. Il faut te dire que mon mari a toujours eu un penchant énorme pour mes amoureux....

— Le mien aussi, ma bonne !

— Ah! le tien aussi! j'en suis bien aise.... Ce cinquième devenait tous les jours plus dangereux. Il composait des vers sur les lacs et les feuilles flétries, qu'il récitait avec une voix émouvante, et cette voix me poursuivait même dans mon sommeil. Il me dédia sa mélodie, le Vent d'automne, musique d'Alfred Quidant ; un grand prix du Conservatoire vint la chanter chez moi, à une soirée spéciale. Tout le monde pleuraitr'je me sentais perdue. Heureusement mon mari avait toujours été bon pour moi, et bon sans y songer, sans préméditation aucune, tout naturellement. Quand une infidélité n'est pas une juste vengeance, c'est le plus odieux des crimes. Je m'arrêtai sur la limite qui ne doit pas être franchie. Le jeune homme est parti pour la Suisse avec un médecin ; il s'est fixé à Berne, où probablement il se mariera.

La conversation continua ainsi. Elle lui parla d'un sixième danger, un peintre du plus grand mérite, qui lui envoya son portrait qu'il avait fait d'elle pendant une représentation à l'Opéra, et dont la loge se transformait en une étoile brillante et fantasmagorique.* Le dénouement de ce sixième danger fut le même que pour les précédents.

— Voilà mon problème astronomique posé, dit Octave à madame de Saverny ; devinez l'énigme.

— Ce n'est pas difficile, monsieur. Votre femme fidèle est la plus belle des étoiles : c'est Yétoile fixe.

— Bravo! madame; je vais me précipiter, comme 1© 3phinx, du haut du mont Cythéron.

iH LES NUITS ESPAGNOLES.

— Ne vous précipitez pas ; Œdipe n'exige pas ce sacrifice.

— Rassurez-vous, madame, je ne tomberai que dans mon lit, car voici bientôt le jour; et si le soleil me trouvait ici, je serais assez vil courtisan pour lui faire ma cour et lui sacrifier mon sommeil.

— Dieu nous préserve de ce malheur 1 monsieur Octave ; nous voulons vous entendre encore la prochaine Huit. Employez donc votre jour selon notre coutume d'été.

Le soir suivant, M. Octave de Nizier ne se trouvait pas au rendez-vous du cercle de Saverny. L'amiral profita de cette absence, qui lui laissait la royauté de la conversation, et raconta toutes les aventures dont il avait été le témoin ou le héros à Eaeïnomove et k Tavaï-Poennamou, les deux îles de la Nouvelle-Zélande que sépare le détroit de Cook.

On regarda beaucoup les étoiles pendant le récit de Tamiral. Il s'en aperçut, et, changeant brusquement le sujet de ses narrations, il raconta ce qui suit :

Page 1