‹ Les nuits espagnolesChapitre 33 sur 41 · ROSAIRE ET RELIQUAIRE · texte numérisé non relu

ROSAIRE ET RELIQUAIRE

Boy le Syracusain a été le plas fameux joueur d'échecs de son temps ; le matin même de la bataille de Lépante, il gagna trois superbes parties h don Juan d'Autriche^ à bord du vaisseau amiral.

Le pape Grégoire XIII, qui aimait beaucoup le jeu des échecs, reçut, en 1573, deux ans après la bataille de Lépante, Boy le Syracusain dans son palais du Quirinal ; ii le combla d'honneurs et lui offrit même le chapeau rouge, pour lui prouver Testime qu'il portait au génie des hautes combinaisons. Boy refusa ce dernier honneur, parce qu'en acceptant il était forcé de renoncer à sa vie vagabonde et glorieuse de prince des échecs, principe degli scaûchi.

Da Ponte, qui était doge de Venise, en 1578, traita magnifiquement Boy le Syracusain et Ini offrit un appartement dans son palais ; mais l'illustre artiste refusa encore cette hospitalité superbe, pour avoir la liberté d'aller jouer en public sous les arcades de la place Saint» Marc« où il recevait chaque jour de véritables ovations,

après ces victoires obtenues sur les plus renommés joueurs d'échecs de ce merveilleux temps.

Un jour le prince Yenieri, d*nne haute famille de Venise, jeune homme accompli, passa sur la place Sadnt- Marc, et s'arrêta comme un simple curieux pour suivre un gambito, admirablement défendu par Boy le Syracosain. Boy triompha, selon son habitude; il luttait contre un joueur calabrais du plus haut renom.

— Ce n'est pas moi qui aurais perdu cette partiel dit le prince Venieri, avec un accent très-malin.

Boy de Syracuse leva la tête, pour découvrir dans le groupe l'audacieux personnage qui venait de tenir ce propos, et il vit un jeune homme de vingt-cinq ans, de très-bonne mine, avec une taille élégante finement serrée dans un riche pourpoint de brocart Yénitien.

— Ah ! — dit le Syracusain, en secouant la tête d'un air d'ironie; le jeune seigneur que voilà n aurait pas perdu cette partie. . . .

— Non, certes ! dit le prince.

— Votre Seigneurie a donc fait ses preuves en champ clos d'échiquier ? — demanda le Syracusain.

— Que vous importe? Je crois toujours en savoir ass6 pour vous donner des leçons.

— Amoil dit Boy.

Le prince mit son poing droit sur la hanche, et fit on signe affirmatif. La place Saint-Marc retentit d'un éclai de rire foudroyant.

— Ah I ils rient tous ! — dit le prince d'un ton se-

rieux. — Eh bien! j'ai lancé mon défi au Syracnsain; sera-t-il relevé?

— Placez-vous là, mon ami, — dit le Syracusain, en désignant Tautre côté de l'échiquier.

Le prince déposa son épée et sa toque sur les dalles, s'assit en face du Syracusain, et rangea ses pièces avec beaucoup de dextérité. On fit cercle autour des deux joueurs, et la partie commença par un gambito, immortalisé depuis par LoUi. Aux premiers coups, le Syracusain comprit que son adversaire était redoutable ; le jeu du prince était hardi, leste et vigoureusement agressif. Boy fit des prodiges, mais il fut accablé par un mat imprévu, et demeura muet et immobile, le front appuyé sur ses mains, comme si la foudre fût tombée sur lui avec l'échec suprême et victorieux.

Les assistants étaient consternés. Le Syracusain releva la tête et dit avec calme :

— C'est une surprise !

Le cercle fit écho, et on murmura sur toute la place Saint-Marc :

— C'est une surprise)

— A la bonne heure I dit le prince en souriant, —c'est une surprise ; recommençous.

Les deux adversaires replacèrent leurs pièces. On recommença. Cette fois le combat fut moins' long; Boy le Syracusain reçut, après le quatorzième coup, un échec à brûle-pourpoint, qui faillit le renverser sur les marbres de la place. Les spectateurs applaudirent comme dans un amphithéfttris.

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— Ymlà une étrange chose I -* dît le Syracnsaii en regardant fixement son adversaire. — T a*l-il longtemps que Votre Seignenrie joue anx échecs?

— Qae vous importe? répondit le prince, avec w soorire singulier.

— Eh bien ! — poursuivit A>y , esk frappant dn poiig l'échiquier, —cette fois, je mets un enjeu de cent ducals; acceptez-vous?

•*- Va pour cent ducats I -— dit le prince.

Il appela son page, lui donna ordre d'ouvrir son escarcelle et d'^ retirer cent ducats.

— Les enjeux placés,on engagea la troisième partie, qui se termina aussi fatalement pour Boy le Syracusain.

Le prince prit les cent ducats et les distribua aux pauvres paralytiques qui buvaient le soleil sur la i^ttce Siûnt- Marc. La place retentissait d'acclamations. Le peuple qui adorait Boy le Syracusain, Tabandcmna subitement après cette triple défaite, et accompagna jusqu'à sa go&dole le prince victorieux, en l'accablant de somieis improvisés. Cette grande journée mit le prince Veaieri à la mode, et il ne fut plus question que de lui dans tout Venise. GhacoB voulait ccmnattre ou citer quelques traits de la vie de ce jeune et brillant seign^ir, qui venait de conquérir, à Venise, le sceptre de Téchiquier, ce cpii, à cette époque, était une gloire au-dessus de toutes les gloires. Or voici ce qu'on apprit généralemeni sur le compte du pi-ince Venieri.

C'était TAlcibiade de Venise ; il était encore pkis ttfrible et redoutable au jeu de Tamour qu'au |n ém icàec&

Une femme attaquée par lui était une femme perdue ; impossible de résister k ses invincibles séductions. Les pères, les maris, les amants, les tuteurs redoutaient le prince Venieri, et désespéraient d'une vertu domestique et de Ihonneur d'un gynécée; dès que le prince venait passer, en gondole, sous un balcon, en chantant les strophes d'Erminia de Torquato, avec accompagnement de mandoline, quelques jours après, il y avait une victime de plus à ajouter au martyrologe vénitien des amours.

Le prince Yenieri passait, comme un triomphateur, devant la porte des cinquante-deux églises de Venise, à l'issue des dernières messes, lorque les plus jolies femmes sortaient, le front parfumé d'encens et radieux de piété. La séduction les attendait au parvis. Si une d'elles osait lever les yeux, elle voyait le prince se pavanant au soleil, dans toute sa grâce italienne, comme un divin portrait du Tintoret ou de Véronèse ; le regard qui l'avait vu une fois voulait le revoir toute la vie, et c'en était fait de la plus austère des vertus.

Un jour, la belle et jeune Fiorina Minente sortait de réglise Saint-Marc, le 1 5 du mois d'août. La fête religieuse avait été superbe ; vingt marins de la galère amirale portaient sur un brancard la statue triomphante de la Vierge, sur la place ; le peuple semait de lis, de roses et de genêts d'or les grandes dalles; les cloches carillonnaient dans les airs ; les pavillons et les flammes des navires semblaient rire dans l'air, et l'Ave, maris Stella^ chanté par de jeunes filles, attendrissait les yeux et les cœurs.

Le prince ne voyait dans cette fêtç qu'une occasion de

poursuivre le cours de ses galanteries amoureuses ; il vit Fiorina Minente, et il se promit bien de la rendre amoureuse de lui. Fiorina était d'une bonne famille; et le palais de son père touchait par un de ses angles au RiaUo. Deux hommes d'armes suivaient Fiorina, et raccompagnaient jusqulà sa gondole, où elle s'embarqua lestement avec eux.

Le prince Venieri parut, et se montra sur le quai dans sa pose ordinaire de triomphateur avant le combat. Fiorina le vit et baissa les yeux ; mais elle les baissa trop tard; elle l'avait vu I

Dès ce moment, le repos fut perdu pour la pauvre Fiorina ; elle avait beau vouloir éloigner de son souvenir l'image du jeune prince; à force de vouloir oublier, elle se souvenait !

Le prince était sans cesse présent au souvenir de la jeune fille; beau, charmant, gracieux, avec des cheveux noirs à reflets de pourpre; des yeux de velours, inextinguibles foyers d'étincelles ; un teint frais et brun ; des lèvres charmantes, des dents d'ivoire toujours révélée^ par le sourire ; une moustache fine comme l'arc le pla> délié. Quant à son costume, il aurait pu servir de modiK* k Paul de Vérone, pour la Noce de Cana.

Selon l'usage admis pour ses conquêtes, le prince Venieri passait tous les soirs, en gondole, devant le balcon de Fiorina, et chantait ses éternelles strophes d'Enninia. et avec une voix qui allait au cœur par le chemin le plu^ direct. Fiorina soulevait alors imprudemment la perstenci verte du balcon et promenait l'arrosoir sur des fleor^

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prétexte innoeent» qui, à force de se renouveler à la noéme heure, n'était plus un prétexte, mais un aveu.

Un soir, Fiorina écoutait une conversation établie entre deux femmes, et le nom du prince ayant été prononcé, elle prêta mieux Toreille encore, et ce qu'elle entendit lui donna la terreur.

Les deux femmes traçaient du jeune prince un horrible portrait; on racontait toutes ses aventures lamentables; on citait les noms de ses plus célèbres victimes ; on ajoutait même que le doge Da Ponte songeait sérieusement à exiler le prince, vrai fléau du beau sexe vénitien, mais que cette mesure arbitraire était sans cesse ajournée^ parce que Venise comptait des Yenieri dans ses doges ; ce qui prouve que, même à cette époque républicaine, Tégalité n'avait pas une signification absolue, et que les grands étaient toujours supérieurs aux petits.

Fiorina se vit perdue, car elle aimait le prince, et elle prévoyait bien qu'elle serait faible aussi , comme tant d'autres Vénitiennes dont elle venait d'entendre les noms. Elle songeait toujours à cette belle fête religieuse, où elle avait vu, pour la première fois, le prince ; c'était, disaitelle à chaque instant, le 45 du mois d*aoûtl

Quel beau jour ! quelle date Mainte I Oh 1 — ajoutait-elle, — il est impossible qu'une faute, qu un égarement, qu'un crime prennent leur origine dans une date si belle, dans un si beau jour 1 Et elle regardait le rosaire qui avait été béni, ce jour-là même, avec des millions d'autres rosaires, dans la chapelle de la Vierge, à l'église Saint- Marc.

Gela lui inspira une idée qui ranima son conrage et lai donna de Tespoir.

Elle appela ses deux hommes d'armes, fit parer sa gondole, et se rendit à l'église Saint-Marc, pour y égrener les douze dizaines de son rosaire dans la chapelle de la Yierge, cette sainte gardienne des chancelantes vertus. Le rosaire dit, elle se releva sereine et regagna le palais de son père, avec l'intention de revenir le lendemain et jours suivants à Téglise de Saint-Marc.

Ce soir-là même, la mandoline bien connue se fit entendre devant le Rialto, et la voix accoutumée entonna les strophes pastorales de Torquato. Fiorina ne pouvait pas se flatter de reconquérir sa raison et sa vie calme, après un seul rosaire ; on ne se guérit pas, en un y)ur, d'une infirmité quelconque, surtout quand elle est ancienne ; aussi la jeune fille n'eut pas la force de laisser languir les fleurs de sa fenêtre ; elle prit Tarrosoir, et tout en humectant de rosée, comme la déesse de l'aurore, son jardin aérien, elle lança au prince un long regard.

L'arrosoir faillit s'échapper de ses mains ; elle reconnut à peine le brillant prince de la veille ; Venieri était pâle comme un spectre; ses cheveux avaient perdu leur belle teinte, ses yeux avaient perdu leurs flammes , ses lèvres avaient perdu leur incarnat savoureux ; ses habits mêmes ressemblaient à des haillons de prince ruiné. Pourtant il n'y avait pas moyen de faire une erreur sur Tidenfité du personnage ; c'était bien toujours le prince Yenieri ; c'était bien sa gondole ; le pavillon faisait flotter

à l'air du soir Técusson de famille : trois coquilles d'argent sur un champ d'azur.

Le lendemain, Fiorina, beaucoup moins éprise de Venieri, se rendit néanmoins à la chapelle de Saint-Marc, pour réciter son rosaire, et comme elle se levait pour traverser la vaste nef de l'église, elle aperçut, devant un pilier, le prince Yenieri debout et son œil fixé sur elle. Cette fois, il fut impossible de croire qu'elle était abusée par la distance; Fiorina passait trop près du prince pour faire une erreur d'optique. Décidément, Venieri avait tout perdu en quelques jours ; sa beauté, sa grâce, sa distinction, son riche costume n'existaient plus , il ne restait à ce prince que son nom.

Un amou^ jeune de jeune fille ne résiste pas k pareille métamorphose ; on aime un inconnu parce qu'il est beau et charmant ; mais si, par un accident quelconque, cet inconjiu cesse d'être charmant et beau, il est très-facile de ne plus l'aimer.

Le soir même, le prince Venieri vint chanter sa bucolique du Tasse sous le balcon du palais de Fiorina, mais la Persienne verte ne se leva pas. Les fleurs ne furent pas arrosées. Aucun regard ne tomba sur la gondole où flottaient les trois coquilles d'argent. Venieri ne se découragea point ; il recommença le lendemain sa sérénade devant le balcon désert ; mais ce soir-là, les fleurs mêmes avaient disparu ; en langage de fleurs, c'était un congé définitif. Le prince n'avait d'autre amour que l'amourpropre, il s'obstina donc quelques jours encore, chanta des strophes champêtres, à. toutes ses dernières prome-

uades en gondole, et retrouvant toujours le même balcon inanimé, il battit en retraite pour exercer sa vengeance ailleurs.

En ce temps, florissait, dans un château sur la Brenta, une jeune et noble Vénitienne, Léa Gatini ; son père ne négligeait aucune occasion d'étaler sa fille à radmiratifm publique; et il était très-fier, lorsqu'il entendait tout un monde enthousiaste s'écrier en chœur :

— Léa est la plus belle des filles des hommes.

Un soir, il y arait un bal splendide au château de la Brenta, ob rayonnait cette étoile de Venise. Léa était entourée d'adorateurs comme une madone vivante, et, dans le légitime orgueil de sa beauté, elle laissait à peine tomber un regard sur ceux qui la regardaient tant. Tout à coup le prince Venieri parut.

À cet illustre nom, tous les hommes pâlirent, et toutes les femmes côtoyèrent du regard les hauts cadres des miroirs vénitiens. Léa aussi avait entendu ce nom redoutable et charmant, et comme le prince lui était inconnu, elle se promit bien d'essayer sur lui le pouvoir de ses charmes, et de le rendre fou, par innocent caprice fé* minin, assez en usage dans ce temps. Vinieri arrivait de son cAté avec les mêmes intentions ; il voulait communiquer à Léa un accès incurable de folie amoureuse. Un très-bel homme est une femme, presque toujours. Ce fut Venieri qui fut vainqueur dans la lutte de coquetterie en* gagée au feu du bal.

Quand l'aube vint blanchir les beaux arbres de b Brenta, Lé$, pour la première fois de sa vie, aimait d'oa

amour véritable, un amour sans coquetterie, le plus dank gereux de tous les amours*

Yenieri^ qui se connaissait en conquêtes, par longue habitude, s'aperçût tout de suite des ravages qu'il avait soulevés dans le cœur jusqu'alors si calme de la jeune Léa. Il quitta le bal comme le triomphateur descendait du Capitole autrefois.

Cette première visite au bal donna l'accès du château à Yenieri, et il profita de cette facilité pour se montrer avec tous ses avantages, devant Léa, au moins sept fois par semaine. Le mal empira, comme on dut s'y attendre ; l'amour de Léa prit des proportions de tragédie grecque; elle arriva même à un tel degré inouï de folie, qu'elle supplia son père de vouloir bien demander le prince Yenieri en mariage à ses parents.

Le vénérable père Giuseppe Catini bondit sur son fauteuil à cette demande insensée, qui bouleversait toutes les convenances sociales à l'endroit du mariage. Cependant, comme il aimait tendrement sa fille unique Léa, il lui promit de concilier, dans une adroite façon d'agir, ce qu'il devait à la tranquillité de sa fille et aux usages du inonde. En effet, Giuseppe Catini invita le jeune prince h des parties de chasse et de pêche ; il lui parla souvent de sa fille Léa ; il lui parla sans cesse de ses biens, de ses trésors, de ses châteaux, de ses palais, et du bonheur qu'un jeune homme rencontrerait dans une alliance avec les Catini.

Le prince écoutait toutes ces avances trop claires d un air fort distraiti et rem^tait la conversation sur un autre

^ujet, avec un ton leste qui ne permettait pas à CaUni de conserver le moindre espoir. Cependant les jours s*écoiilaient; on chassait beaucoup dans les bois, on pêchadt beaucoup dans les lagunes ; gibiers et poissons abondaient au château, mais on ne parlait jamais de se marier. Le prince Venieri, d'ailleurs, était un de ces célibataires incurables, qui tiennent toute leur vie à distance le mariage, et qui frémissent à Fidée de changer le titre d damant contre celui de mari.

— Si jamais, disait-il, je deviens doge» comme mon dl^ul, j'épouserai, comme lui, la mer Adriatique ; c'est le seul mariage qui puisse me convenir.

Cette plaisanterie vénitienne faisait tristement sourire le père de Léa; le prince la redisait une fois chaque jour.

Un soir, Léa, renfermée dans sa chambre, s'entretenait toute seule avec son amour, et cherchait çà et là des distractions pour trouver un peu de calme. Elle ouvrit et referma plusieurs livres ; elle regarda des tableaux sans les voir ; elle prit et quitta une aiguille de broderie ; enfin, elle s'arrêta devant un reliquaire de famille, placé par sa mère, à côté de l'alcôve, sur une espèce d'autel. Léa prit ce reliquaire, comme un enfant prend un hocbet, et elle Touvrit avec un respect mêlé de crainte. Ce trésor, béni par le pape Grégoire XIII, renfermait un chaptire de r£vangile selon saint Marc. Le parchemin en était, disait-on, authentique et respectable comme un article de foi . Cette distraction pieuse donna un moment de calme à la jeune fille; un parfum d'aloès et de dnname s*exb-

lait de ce reliquaire oavert, et embaumait saintement la chambre de Léa.

Au même moment, un bruit léger se fit entendre à la persienne; la jeune fille allait pousser un cri, lorsque le prince Venieri se montra sur le balcon. Hélas I il faut bien que l'historien dise que le prince était attendu depuis trois nuits à ce rendez-vous I Excusons les faiblesses des jeunes Vénitiennes! Le prince était en retard, contre rasage de son sexe; mais il était si beau qu'il lui était permis de se faire désirer.

— Me voici! — dit-il à voix basse, mais sans émotion ; — me voici, belle Léa I

Cela signifiait : Âdmirez-moi I Léa tenait ses yeux baissés ; elle entendait la voix du prince, mais elle n'o* sait le regarder.

— Regardez-moi, regardez-moi, Léa; ouvre tes beaux yeux ; le prince Venieri est k tes genoux 1

Léa, honteuse d'elle-même ; Léa, au bord de l'abime, ouvrit enfin les yeux, regarda le prince, et poussa un de ces cris stridents, comme les femmes seules en ont en réserve dans leurs poitrines, dans les villes prises d'assaut. C'était bien le prince Venieri, mais il était hideux.

Au cri de Léa. le père Giuseppe Catini appela ses domestiques, descendit Tescalier, enfonça la porte de la chambre avec une masse d armes, et, voyant un homme tremblant et muet comme un criminel, il mit l'épée à la main pour le tuer noblement, lorsqu'il pouvait l'assommer. Le prince, qui n'était pas très-brave, se jeta aux genoux du père et demanda merci.

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—Eh hira I ttute par la fenêtre, malheureux! s'toia le père.

Venieri nese fit pas redire l'ordre; il coomt an balcon et se laissa glisser par Téchelle de soie dont il s'était servi pour monter.

Léa était coudiée sur le marbre, dans une attitude de mort ; son père la releva, lui prodigua dessoins, et, quand elle eut repris ses sens, il lui prodigua des consolations. Ainsi on vit encore s'éteindre, dans un instant, une pas* sion funeste qui menaçait Texistenoe de la plus cbarsittte fille de la Brenta.

Ces mystères devaient s'éclaircir tôt ou tard.

Le prince Venieri, beureux d avoir échappé à la nasse d'armes et k Tépée de Catini, oublia cette dernière avontore de galanterie , et se lança dans de plus ladles amours.

Cependant Boy le Syracusain ne cessait de déplorer sa triple défaite sous les arcades de la place Saînt-Marc; il aurait volontiers quitté Venise, oh il avait subi une pareille honte, mais il conservait encore Tespoir de rejoindre le prince Venieri et de le battre, cette fois, dans une revanche éclatante, et avec de profondes eombinaisoas récemment découvertes par lui sur Téchiquier.

En efiet, depuis sa défaite» Boy le SyracusaîA passait toutes ses nuits courbé sur les soiiante-quaire cases du jeu ; il étudiait toutes les chances, il suivait le croisemeoC des seize pièces et des seize pions dans leurs évolutioii>' infinies ; il sondait à fond la puissance relative de chaque combattant d'ivoire, et arrachait enoore aui^ secrets du

néant deux gambits formidables, qui assuraient la vio toire au début.

Le prince Veaieri, traversant un matin la place de Saint- Marc pour courir après une femme nouvelle, fut abordé fièrement par Boy le Syracusain, qui lui dit :

— Votre Seigneurie vénitienne est trop loyale pour refuser au Syracusain une revanche de cent ducats?

— Par Bacchus I — dit Venieri en serrant la main de Boy ; — vous voulez encore me donner cent ducats? Je les accepte.

— Eh bien I venez les prendre, dit le Syracusain.

— Voilk yn homme généreux, quoique Sicilien, dit le prince.

Les deux adversaires se replacèrent au même endroit. Six parties furent jouées, six parties furent perdues par le Syracusain. Boy se leva furieux, et, frappant du pied le pavé de marbre et du poing une colonne, il s'écria :

— Cela n'est pas possible ! ! ! Non cela n'est pas possible I

Le prince poussa un long éclat de rire et dit :

— Oui, cela n'est pas possible, mais cela est.

Boy croisa les bras sur sa poitrine, inclina la tête et réfléchit longtemps. Puis il fixa le prince avec une attention qui parut lui être pénible, car Venieri dit au Syracusain :

—Vous me regardez comme le bravo regarde l'homme qu'il veut frapper au cœur. Votre œil sicilien n'est pas doux, seigneur Boy.

' — Écoutez , prince , — dit Boy sans faire attention à

la phrase du prince ; — vous m'avez gagné deux cents ducats...

— Deux cents en deux séances, dit le prince.

— Bon! Je vous ai payé loyalement, tout comme si j'étais noble...

— C'est vrai.

— Quoique bien souvent, poursuivit Boy, les nobles payent fort mal les dettes du jeu.

— C'est encore vrai, dit le prince.

— Je ne vous cache point que j'ai eu beaucoup de peine à ramasser, en cinq ans, ces deux cents ducats que je perds en un jour. Il m'en reste deux cents encore chez moi, et je ne serai à mon aise qu'après avoir tout perdu. J'aime mieux une ruine complète quune demi -ruine. Être ruiné c'est une position nette. £n ma qualité de ma> thématicien, j'aime Tabsolu.

— Où diable donc voulez-vous en venir, seigneur Boy ? — interrompit le prince^ en frappant le pied du talon dQ sa bottine.

— Le voici, prince. Je vais prendre, a casa, les deux cents ducats qui me restent, et je vous demande cinq dernières. Cela fera partie, revanche et tout. Après, si vous gagner, je quitte Venise, et je vais me faire Carmelin au couvent de Yal-di-Nota, dans mon pays.

— Eh bien! dit le prince en riant, allez prendre vos deux cents ducats, et, du même coup, je vous conseille de commander votre froc.

Boy salua le prince et lui dit :

— A.U revoir, dans une heure.

Le Syracusain rentra chez lui, mit deux cents ducats dans une sacoche, qu'il déposa sur le bras d'un facchino fidèle qui lui servait de domestique, et il se rendit à Téglise de Saint- Aquilée, dont il connaissait beaucoup le sacristain ; c'était un abbé qui venait de recevoir, à l'ordination dernière, les qiiatre mineurSy et qui employait aux échecs tout le temps qu'il dérobait k son bréviaire ; aussi était-il parvenu à une certaine force, puisqu'il ne recevait de Boy d'autre avantage que deux pians et le irait.

Boy raconta au sacristain sa double défaite, en deux séances, et avec tous ses détails. Le sacristain hocha la tête et dit :

— Cela n'est point naturel.

— Bon I fit le Syracusain, vous entrez dans mes idées, seigneur abbé.

— Comment! poursuivit le sacristain, un jeune homme de vingt-cinq ans, un oisif, un fou, un débauché, un prince que tout Venise connaît et voit passer au Lido, au Riallo, à la Piazzetta, en gondole, à pied, en litière, à chaque heure du jour et de la nuit, vous a gagné dix parties consécutives aux échecs ! Cela me paraît beaucoup plus suprenant que de voir s'envoler de sa colonne le lion de Saint-Marc! Il y a un maléfice infernal làdessous.

— Bien ! très-bien ! seigneur abbé, — s'écria Boy en battant des mains. — Voilà ce que je viens d'admettre ! Le prince a fait un pacte avec le démon ; rien n'est plus sûr. . . .

— Je vous l'affirme^ moi, dit le sacristain eii étendant

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sa oiain droite horizontalement, comme on homme sûr de son &it.

— Puisque nous pensons tous deux la même chose, IMHursuivit le Syracusain, la chose doit être vraie, et ceU m'encourage à vous £aûre part d'une idée qui vient de m'éclairer tout ik Theure, comme un rayon céleste.

— Quelle idée? demanda Tabbé.

— Pouvez'vous me donner quelque bonne relique, revêtue d'un bref qui en constate Tauthenticité?

— Maître, dit Tabbé, je n'ai rien à vous refaser.

£n même temps il ouvrit un coffret de bois de cèdre, et en retira trois reliques scellées des armes de Jales III, de Marcel II et de Paul lY , ces vénérables prédécesseurs de Clément XIII. Boy s'agenouilla sur le pavé de marbre de la sacristie, et le sacristain, déroulant les rubans des trois reliques, les fixa aux bras et a)i col du Syracusain. Cela fait, l'abbé lui dit :

— Maintenant votis marcherez sur V aspic et le basilk, et vous écraserez le lion et le dragon\ ,

Boy se releva vivement, avec cette foi vive qui était la vertu de son époque, et, s'élançant sur sa gondole a^ec le facchino porteur des deux cents ducats, il se rendit au rendez-vous de la place Saint-Marc, où le prince 1 attendait en nombreuse compagnie d'amateurs, de curieux et d'oisife.

On plaça Téchiquier sur le banc, on s'assîi, on rangea les pièces en bataille, et la partie commença. Boy po&i

1 Super aspidem et hasHicum ambulàbis, et concukabis Ucmem et draconem.

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lardiment le plus effronté des gambits, et le défendit l'une manière si victorieuse, que le prince, jusqu'alors agressif dans son jeu, se vit forcé de changer de tactique 3t de prendre le terrain de la défensive. La première k'ictoire fut promptement acquise au Syracusain.

— C'est une surprise! dit le prince en rian^t, et poiur imiter le mot du Syracusain.

— Passons à la seconde surprise, — dit Boy d'un ton railleur.

Seconde victoire.

Le prince pâlissait à vue d'œil, et regardait le Syracusain avec une sorte d'effroi.

— Passons à la troisième surprise, dit Boy.

— Ceci est surprenant, — dit Venieri en essayant de sourire.

Mais son sourire était sérieux.

Pour toat dire, en un mot, on joua sept parties et le prince en perdit sept.

Venieri se leva, le front chargé d'une affreuse teinte de mélancolie, et, après avoir donné les deux cents ducats au Syracusain, il le prit à part, le conduisit à l'écart sous une voussure sombre, et lui dit, d'un ton carverneux, ces paroles mémorables et historiques :

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