DONA JACINTHA
Un écrivain illustre, au siècle dernier, peu connu aujourd'hui , quoique parent de M. de Voltaire, Florlan , a écrit un poëme en prose, intitulé Gonzalve de Cordoue. Ce poëme commence par cette invocation (on doit toyjours invoquer quelqu'un au début d'un poôme; du moins 3'était l'usage autrefois) :
a Chastes nymphes qui baignez les tresses de vos blonds I cheveux dans les ondes du Guadalquimr, etc. »
Florian avait beaucoup étudié l'Espagne, il savait même un peu l'espagnol , mais il ne le parlait jamais, pour mieux prouver qu'il le savait parfaitement. A force le faire de laborieuses recherches dans l'histoire d'Espagne, il avait découvert une époque très-reculée où de jeunes tilles se baignaient chastement dans les ondes du Goadalquivir.
La chose est vraie. Le Romancero, qui parle de tout, cite cet usage des jeunes femmes de Séville et des. paysannes des rives du Guadalété , d'où dérive Guadalquivir, qui est bien plus harmonieux. C'était Tâge d'or de l'Espagne; toutes les belles Espagnoles passaient leurs jours
soit dans les ondes da Guadalquivir, soit dans les bassins des jardins royaux de Madrid. La terrible guerre et Thorrible bataille qui coûtèrent la vie au dernier roi des Goths n'ont pas eu d'autre origine que cet usage contracté par le beau sexe espagnol.
Le jeune roi aperçut Lucinda, surnommée la Cam, comme David Bethsabée ; il en devint sur-le-champ éperdument amoureux.,., tellement amoureux qu'il en perdit la raison. Et l'Espagne I et l'Aragon ! et la Castille! excepté Troie qui n'a pas existé , l'amour a tout perdu. Lucinda se baignait , comme disent M. de Florian et le Romancero, et ce bain amena la bataille du Guadalquivir, qui dura trois jours, disent les historiens espagnols. ce qui veut dire six heures en français.
Un sage roi , nommé Fernand , ayant réfléchi sur les malheurs causés en Espagne* par les nymphes du Gua dalquivir et autres ondes voisines, fit un décret qui interdisait la natation aux nymphes de ses Ëtats, et leur ordonnait à toutes de se vêtir d'une manière décente. pour ne plus compromettre le repos public avec des batailles qui durent trois jours. Les nymphes de Florian reçurent cet édit avec une désolation fort naturelle; leur simple et naïve coquetterie s'accommodait très-bien d'un usage patriarcal qui amenait par intervalles des bataille^ de Goths, ce qui réjouit toujours l'amour-propre des Hél lënes. A Séville la désolation fiit plus grande encore , ^ cause du voisinage du Guadalété.
— Grand Dieu I qu'allons-nous devenir? s*écriaîentle^ nymphes espagnoles. Où irons^jaous baigner les tresses
LES NUITS ESPAGNOLES. Sil
le nos cheveux? et quel costume vaudra jamais celui lont le roi nous dépossède violemment?
Et elles sortaient le soir, drapées gauchement de lourdes ^ouquenilles arabes, et, s'asseyant sur les rives du Gualalquivir, comme les Juives sur TEuphrate, elles pleuraient'. Séville avait perdu sa joie et Tannée son printemps; les sérénades étaient suspendues; l'amour s'exilait.
Qa'allait dçvenir TEspagne , ce pays des galanteries, des œillades et des doux propos? Pour éviter un mal on tombait dans un fléau ; heureusement la Providence veillait.
Dona Jacintha, fille d'un riche publicain de Séville, était une de ces nymphes qui baignaient les tresses de leurs cheveux noirs (ou blonds, comme il est écrit dans Gonzalve de Cordoue) dans les ondes duGuadalquivir; le décret du roi lui avait enlevé, comme à tant d'autres, ses chères habitudes, et, comme toutes ses sœurs charmantes, elle s'était retirée dans un boudoir obscur et gémissait.
On s'ennuie pourtant de gémir lorsqu'on est jeune, belle et espagnole. Le désir de plaire est un aiguillon bien vif , qui chasse les plus rebelles du fond de leur retraite.
Dona Jacintha cessa donc de gémir et pensa.
La femme ennuyée, qui pense, est arrivée au terme de ses ennuis. Il y a tant de ressources dans le génie fémi-
< Super flumina Babylonis stetimus etfievimas.
m LES NUITS ESPAGNOLES.
nin ! Le n6tre> qui est plos noble, à ce qae bous disons, est bien indigent I
Sans doute , disait dona Jacintha, il y avait bien des charmes de coquetterie dans ces exercices de nymphes, sous les jasmins de notre beau fleuve. Que de conquêtes chastes un seul soir me donnait ! Quel bonheur d^entendie ce concert d'éloges qui s'élevait sur les deux rives I Comme il, m'était doux de rentrer en ville, le soir, escortée pa des sérénades, des mandolines et dés chœurs qui eélébraient mon incomparable beauté I
En disant ces choses, et bien d'autres encore, elle promenait une navette sur un métier, et composait machinalement un tissu fort léger avec des fils de coton teints ^ dans une essence d'ébénier. Dona Lucinda ne savait trop ce qu'elle faisait ; mais il fout bien se distraire comme on peut lorsqu'on n'a plus de distractions. Elle aTuilj commencé ce travail autrefois, avant le décret du prince contre les exercices de natation , et c'était une idée de coquetterie qui lui avait mis la navette à la main ; car '\\ n'y a que ce défaut charmant qui puisse dompter la paresse chez une femme de Séville et chez bien d'autres {emmea de beaucoup d'autres pays. Cette idée était celle-ci : Ym sortant des ondes du Guadalquivir, se disait-elle, ce ser^ charmant de me couvrir de la tête aux pieds de ce ù^ k mailles ; je réserve cette surprise à mes compagnes^ L ivoire et Tébène s'associent si bien ! I
Lorsqu'elle eut fini son travail , elle soupira comol on fait devant un travail perdu. Il y avait au fond de b galerie du comte, son père , une belle statue antique
ane sœur cadette de la Vénus de Praxitèle. Dona Jaciniha regarda partout, écouta, chercha, et, se trouvant seule dans cette galerie, seule avec des tableaux et des narbres, elle prit en souriant son travail , le déploya ianâ toute sa largeur, et montant sur un escabeau elle mveloppa de ce réseau léger la statue antique, en fixant iue de $es mailles sur le front, à la division des boucles le cheveux , de sorte que la figure s'encadrait merveilleusement dans les plis noirs, et que tout le corps dis-* paraissait, en se trahissant , sous le reste du voile. Dona laciotha descendit de Tescabeau pour juger de Teffet de 3ette toilette de statue dans le lointain. La galerie recelait le jour d'en haut , éclairage si favorable et si mysiérieux.
Le marbre de la statue s'était incarné ; la vie rayonnait 5urle piédestal. Aveé quelle grâce divine cette fille de Praxitèle souriait dans son cadre de tissu ! Comme toutes es exquises ciselures de son corps se révélaient amoueusement sous les trahisons de ce voile I Dona Ja- 'intha battit des mains pour s'applaudir elle-même et J'écria :
— kh ! comme j'aurais été belle ainsi I
Ayant suffisamment admiré, elle dépouilla la statue le ce voile qui flattait si bien sa nudité radieuse , et s'en nveloppa . elle-même pour s'admirer dans une haute ;lace vénitienne. Oh I cette fois elle poussa un cri de »onheur qui fit trembler la statue sur son piédestal 1 >oua lacintha se trouva plus qu'adorable ; ses yeux noirs uisaient comme deux étoiles sous le manteau d'Ërèbe, la
déesse de la nuit ; son teint s'illuminait d'une fraîcheur savoureuse ; son corps se dessinait avec une grâce qu'il n'avait jamais eue, même après les exercices du Guadalquivir.
La fièvre de la coquetterie monta au front de Dona Jacintha. Un jour de retard eût été un siècle ; pourquoi perdre un siècle quand on est jeune? Il fallait éblouir Séville sur-le-champ. Quand une femme espagnole forme un projet , il n'y a pas pour elle de lendemain.
Le soir même, à l'heure où le soleil éclaire hcMrizonlalement les rubis des grenades et les étoiles d'ivoire des jasmins, Dona Jacintha pria sa mère de l'accompagner aux allées d'acacias, où le peuple et la noblesse se promenaient habituellement. La mère, qui s'afQigeaitdevoir sa fille si triste, depuis le décret du roi contre les nymphes , se réjouit enfin de la voir sourire et accepta le tour de promenade aux allées des acacias.
Dona Jacintha fit la toilette de son épocpie , toilette vulgaire et modeste. Les manufactures de Lyon , de Manchester, de Dublin, n'existaient pas. Une robe très-simple, ou pour mieux dire une tunique de coton rougeâtre, peu resserrée sur la taille à cause de l'absence du corset moderne , et tout était dit. Heureusement Dona Jacintha était si bien sculptée par la nature que son corps divin savait très-bien corriger toutes les imperfections de sa robe. Au moment de sortir de la maison , Dona Jacintha déploya son grand voile à mailles étroites, et s'en enveloppa voluptueusement, comme fait l'horizon céleste aprè? le coucher du soleil en été»
La mère regarda sa fille et joignit les mains comme devant une madone; Textase'se peignit dans ses yeux.
— Ma chère fille , s'écria-t-elle , qui t'a fait ce beau présent ?
-^ Moi , chère mère, — dit Jacintha en tournant sur la pointe de ses pieds , comme une danseuse d'opéra moderne.
— C'est ton ouvrage, ma fille?
— .Oui , ma bonne mère , c'est mon ouvrage ; il faut bien travailler, quand on est riche.
En Espagne il n'y a que les pauvres qui ont le bonheur de ne pas travailler.
— Ma chère enfant I que de peines cela doitt'avoir données I
— Un an de travail , ma mère.
— Un ani ah! mon Dieu! ta mère n'a jamais travaillé un seul jour I Tu vaux mieux que moi , ma fille.
— Ne croyez pas cela, ma mère, je vaux moins; voilà pourquoi j'ai fait ce travail: c'est un caprice de coquetterie.
— Gomme cela te sied à merveille, chère Jacintha! Je ne me lasserai pas de te regarder! Tu es adorable ainsi.
— Vous trouvez , ma mère?/ '
— Et oii as-tu copié cette toilette?
— Je l'ai inventée, ma mère.
— Dans ton esprit?
— Sans doute.
— Et quel nom donnes-tu à cela , ma fille?
S28 LES NUITS SSPAGNOLES.
— Ah t ma mère, le baptême ne vient qu'après ht iiais^ sance. Je n'ai pas encore de nom. Youlez-vons être la marraine de cet-enfant de mon esprit?
— Volontiers , ma fille.
— Eh bien I donnez votre nom ; un nom bien choisi...
— Ce n'est paâ difficile... pnisque les Castillans ont un manteau , il est juste que les Castillannes aient use mantille.
— C'est cela! dit Jacinlha en sautant de joie, — c'est une mantille! j'ai fait une mantille! Le nom est charmant I Merci , marraine !
Dona Jacintha ouvrit la porte, et prenant le bras d« sa mère elle sortit.
Les deux Espagnoles marchaient d'un pas triomphant; la mère surtout était fîère comme la mère de Christophe Colomb et de Fernand Cortez. Dona Jacintha venait de faire une découverte bien plus précieuse que l'Amérique et Mexico : elle avait découvert la mantille! C'était toute une révolution pour l'Espagne! La mantille allait essuyer les dernières larmes que firent répandre la bataille du Guadalquivir et la chute du dernier roi des Goths. Dona Jacintha parut bientôt sous les allées des acadas, et fht saluée comme le soleil levant , sous les colonnades ds temple de Quito, par les adorateurs de Tastre-Dieu.
Toute la jeunesse de Séville, qui se promeuait avec la nonchalance de l'habitude, ^s'émut et ondula soos les arbres comme un fleuve ravagé par un ouragan. Par bonheur la galanterie espagnole imposait déjà, vers cette époque , de graves devoirs aux hommes ; personne ne s sp-
procha de trop près de dona Jacintha ; la foule se tint à distance et arrondit ua cercle respectueux autour de la mantille.
La jeune QUe resta maîtresse de ses pas, de ses allures, de ses mouvements, et elle profita de sa position pour ajouter un luxe nouveau à la coquetterie d'une Sévillanne; ses yeux ne regardaient rien, pour laisser toute liberté de contemplation aux yeux des autres ; sa démarche prit un* caractère de majesté voluptueuse qui n'avait jamais été révélée par une tunique de coton ; ses mouvements, imaginés pour la circonstance, annonçaient déjà l'aufore de ces pas espagnols que le son irritant de la castagnette allait dessiner dans la Castille et l'Aragon, pour l'ivresse des sens et le charme des yeux.
La mère triomphait du succès de la mantille , sa filleule, et elle ne se trompait pas en présumant que cette toilette, si gracieusement inventée; devait amener dans la maison quelque riche parti de mariage. Les partis se présentèrent en foule le lendemain ; ils étaient tous dignes d'être acceptés, mais il fallut faire un choix, à l'aide d'un conseil de famille, car dona Jacintha ne voulut pas prendre une initiative qui pourtant lui revenait de droit. On choisit le plus riche , parce que le plus beau était pauvre : c'était un très -noble et très-ljid cavalier nommé Y Fuentès Y Espadromas, qui recevait, chaque année, deux galions.
Ce fut là une belle découverte pour toutes les jeunes filles en expectative de mari. Le costume de dona Jacintha devint le costume national du beau sexe et fut la
sooree d'innombrables hy menées. On se mariait partout ayec enthousiasme ; et on peut dire que la mantille répara bientôt les vides qui avaient été faits dans la population espagnole par la bataille du Guadalquivir. Le pays fut repeuplé. À quoi tiennent le bonheur et le malheur d'une nation I
— À mon tour, maintenant, dit la comtesse de Castel- Blanca. Monsieur Octave, je ne vous tiens pas aussi aisément quitte de votre promesse.
— Madame la comtesse, je suis à vos ordres pour dégager ma parole.
— Eh bien! monsieur, commencez.
— Je vous préviens, madame, que l'histoire que vous me réclamez n'est pas des plus gaies ; ainsi...
— Je ne crois qu'une chose dans toutes vos réflexions : c'est que vous cherchez un faux-fuyant pour nous échapper.
— Nullement, madame, et la preuve c'est que je commence.
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BIÀNCA
Le monde, dans ses pompes, recueille quelquefois l'héritage de la religion. Ce qui est sacré devient profane, ce qui est profane devient sacré. Toutes les femmes ont porté des pèlerines, mais peu de femmes ont fait des pèlerinages k Rome ou à Jérusalem. Les belles dames de Florence ont adopté les pèlerines après le siège de Florence de 1 5217. Celte transmission de mode se rattache à une histoire qui fit beaucoup de bruit au palais Strozzi et au palais Riccardi. C'est celle que je vais vous conter.
Un jour Raphaël Sanzio admirait un bas -relief que Lucca délia Robbia cisela pour le mattre^autel de Santa^ Maria Novella de Florence. Ce chef-d'œuvre représente le buste d'une madone, et le marbre est une chair ; il respire et attendrit.
— Où donc a-t-il trouvé un modèle pour sculpter ce marbre? dit Raphaël à haute voix.
— Je le gais, dit une jeune fille, debout à côté de Ra« phaël
— Ah! tu le sais, dit le peintre en se retournant; ; cela
m'étonne beaucoup. Tu es trop jeune pour avoir connu Lucca délia Robbia,
— Ce n'est pas moi qui ai servi de modèle, dit la jeune fille en rougissant.
— C'est ta mère, peut-être...
— Oui, seigneur.
— En effet , dit Raphaëel, en examinant avec attention la jeune fille à la clarté des cent bougies qui brûlaient dans la chapelle des Rucellaï; en effet, il y a un air de famille entre ce marbre et toi... C'est évident!
— Vous êtes bien bon, seigneur.
— Comment te nommes-tu?
— Bianca.
— Quel est ton état?
— Je suis modèle, comme ma mère.
— Dans quels ateliers as-tu travaillé?
-— Chez les maîtres Ghirlandaïo, et Taddeo Gaddi, le fils.
— Viens chez moi, demain, aux Vingt-trois heures... Tu me connais sans doute?
— Qui ne vous connaît pas? répondit la jeune fille en souriant.
Lorsqu'on regarde cet admirable médaillon de marbre que Lucca délia Robbia cisela pour Santa-Maria Novella, l'église que Michel-Ange appelait son épouse, on est tente de croire que Raphaël a emprunté au génie de Villastre sculpteur le type de ses premières vierges. Il y a du vrai dans cette hypothèse, comme on vient de le voir.
Raphaël ne passa que deux jours h Florence ^ après
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cette rencontre à Santa-Maria Novella ; il était appelé à Sienne pour y peindre les grandes fresques de l'histoire du pape Pie II. Il ne reçut donc que deux fois Bianca dans son atelier et crayonna quelques cartons. Le troisième jour, Bianca/ toute fière et heureuse de poser pour un artiste déjà illustre, frappait à la porte de l'atelier du maître ; elle ne s'ouvrit pas. Selon son usage , Raphaël était parti brusquement et sans dire un seul mot d'adieu à ses élèves, à ses modèles, k ses amis.
Bianca reconnut, au désespoir qui vint la saisir, qu'il y avait au fond de son cœur un autre senthnent à côté de l'admiration. Elle lutta d'abord courageusement contre sa pensée, mais la blessure était trop vive ; il lui était impossible d'oublier Raphaël, puisqu'elle l'avait vu. Elle subissait les infortunes de tous les modèles italiens qui avaient posé devant ce maître ou cet ange. Alors elle forma un projet bien téméraire pour une jeune fille de son âge et de sa beauté ; mais, comme son désespoir ne lui offrait d'autre ressource que la mort, tout projet lui paraissait bon s'il lui donnait la vie. On disait partout, d^ms Florence, que Raphaël était parti pour Rome ; c'était donc à Rome qu'il fallait se rendre.
Quel voyage à cette époque I quelle route I quels périls I II fallait suivre pendant six jours, à pied, la crête des Apennins , traverser des forêts sombres y des vallées solitaires, des plaines immenses , un long désert enfin, mais un désert malheureusement peuplé de bandits, que les^ guerres civiles avaient déposés dans les gorges des Apennins, comme un limon vivant.
Au moment de commencer ce long voyage, Bianca sentit que les forces lui manquaient. On ne racontait alors, à Florence, que d'horribles histoires qui venaient de ce cAté-là; les Apennins étaient le théâtre permanent où se jouaient les drames les plus épouvantables. Les défilés de Riccorsi et la forêt de Viterbe surtout se présentaient à rimagination des voyageurs comme des repaires de violences, de spoliations et d'assassinats.
Bianca crut trouver dans le choix d'un costume respectable une garantie certaine contre tous les accidents de ce voyage. A cette époque les plus formidables bandits avaient encore quelque vénération pour les choses religieuses ; ils accordaient souvent k Thabit des égards qu'ils refusaient k l'individu. On n'explique pas ces anomalies de mœurs, on les constate. L'homme est toujours un étrange raisonneur.
Cette réflexion faite et longuement mûrie , Bianca se revêtit d'un costume de pèlerine , et chargea le camail, qui donne son nom à l'habit, d'une foule de ces coquilles ramassées par les pèlerins, dans les vallons de l'Yémen, près de la ville sainte ; elle couvrit sa tête d'un vaste chapeau qui abrite le visage contre le soleil de Syrie et prit le bourdon qui soutient la fatigue et sert à sonder le lit des torrents, quand il faut le passer h gué. Ensuite elle déroba aux yeux déprédateurs une petite escarcelle où luisaient quelques pièces d'argent et d'ôr, chastement gagnées dans les ateliers, et, bien sûre de ne pas devoir sa vie à des aumônes douteuses , elle prit la route romaine de Poggi-Bonzi, première étape des Apennins.
A rentrée de tous les villages on troavait alors une ciable qui était Thôtellerie des pèlerins fatigués. Le maître arrivait et demandait au pauvre piéton s'il avait de quoi payer sa nuit et son oreiller de paille. Ordinairement la réponse était négative ; alors le mattre se re«* tirait en disant :
— Dormez et reposez -vous; I>ieu me payera.
Avec les progrès de la civilisation tout voyageur est tenu de payer son gîte. Nous avons détruit les petits et les grands caravansérails du pauvre. Il est vrai que la munificence des gouvernements acc(M*de quinze centi^ mes par lieue à tout chrétien errant sur les grandes routes ; avec ce secours il y en a beaucoup qui se vengent de cette ironie en demandant , les armes à la main, quelques centimes additionnels aux passants.
Bianca partit de Poggi-Bonzi et se mit sur la route de Sienne. Les Apennins ne sont pas très-sauvages de ce côté ; les périls de la voyageuse y sont moins grands. Arrivé à Sienne , la pèlerine , ne se doutant point que Raphaël était dans cette ville , poursuivit sa marche sur Torrinieri, et entra dans un domaine affreux, plein d'em* bûches et de dangers.
Un soir elle se trouva au fond d'un ravin dominé de de tous côtés par de hautes montagnes ; ce lieu se nomme aujourd'hui Riccorsi : les anciens auraient pu en faire le vestibule de Tenfer. Toute végétation a disparu ; le sol y conserve ces teintes désolées que Salvator Rosa reproduit sur ses toiles de paysage. Les torrents et les cata^ ractes y croisent leurs écumes avec des bruits lugubres ;
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çà et là d'énormes cavernes menacent le voyageur d'une prochaine descente de bandits.
Les ténèbres devenaient profondes dans ce gouSre, et le petit sentier tracé par les chevriers et les pèlerins, au flanc des précipices, avait disparu. Une bande d'hommes sortit d'une gorge étroite et se montra tout à coup aux regards de Bianca, qui recula en poussant un cri de terreur. Aussitôt elle fut entourée, et les visages et les costumes qui se montrèrent n'étaient pas de nature à la rassurer en pareil lieu et à pareil moment.
Bianca recommanda aux saints du paradis sa vie et son honneur. Le chef de ces hommes , ou, pour les appeler par leur vrai nom, de ces bandits , regarda trèsattentivement la jeune fille, puis la salua et lui donna une petite pièce de monnaie; aussitôt, et commeàrenvi, tonte la bande imita la conduite et la générosité de son chef. En un instant tout le monde avait disparu. Bianca continua sa route aux étoiles et ne désespéra pas d'arriver à Rome, après avoir couru un si grand péril. Un autre jour elle descendait des hauteurs San-Lorenzo et découvrait le village de Bolsena et le lac de ce nom, avec ses deux lies, vertes comme des corbeilles de feuillages, au milieu des eaux. Cette perspective riante lui réjouit le cœur ; elle suivit le sentier suspendu au flanc de la montagne du lac, et, comme la nuit tombait, elle fut arrêtée par trois hommes à mine farouche , qtii la bâillonnèrent et la conduisirent sur une barque amarrée à la rive da lac.
Cette fois elle crut sa dernière heure venue , ou du
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moins elle se consola en songeant qu'elle n'aurait qu'à mourir ; c'était le moindre des malheurs à redouter de pareils gens. La barque, -dirigée par deux rames, atteignit la plus grande des deux lies du lac de Bolsena , et Bianca, qui, dans les ténèbres, ne savait trop où on la conduisait, se trouva bientôt dans une vaste salle, ou pour mieux dire dans un souterrain qui paraissait un asile de faux monnayeurs. Douze hommes à visage sinistre étaient assis sur une estrade et semblaient tenir conseil. Bianca venait de tomber, non pas dans une troupe de bandits, mais au pouvoir de la secte naissante des adeptes de l'immortalité, dont le berceau fut l'île de Bolsena. Celui des douze qui avait un maintien et un langage de président prit la parole et dit d'un ton mystique et solennel :
— Femme, où vas-tu?
— A Rome, répondit la pèlerine.
— D'où viens-tu ?
— De Florence.
— As-tu aimé un des- fils des hommes ?
— Oui.
A ce dernier mot le chef des adeptes démontra aux autres qu'à cause de cet aveu ingénu, et qui était vrai, à coup sûr, cette jeune fille ne pouvait servir comme expérience aux chercheurs de l'immortalité du corps. Et, en effet , ainsi que l'atteste la chronique de cette secte incroyable , Bianca , par l'aveu naïf de son amour, n'était pas la victime exigée, et son sang versé ne pouvait pas contenir le germe de cette immortalité promise aux
iaioaches illummés de Bolsena. Ainsi Bianca fat nm^Eiée au rivage sans antre aventure Ooheuse ; elle suivit la rive circnlaire du lac et arriva au village, qu'elle traversa ; puis, remontant la c6te opposée , elle gagna Montefiascone pour y passcnr la nuit.
Le lendemain elle se trouva dans une plaine immense, à Teitrémité de laquelle l'œil découvrait des points blancs qui indiquaient une ville et une montagne couverte d'arbres et de nuages : c'étaient la ville et la foret de Yiterbe. Il lui fallut toute la journée pour traverser la vaste plaine» qui semblait vouloir s'éterniser sous les pas de la jeune pèlerine ; de temps en temps des passants fort suspects venaient la regarder de près, puis ils se retiraient sans mot dire et continuaient leur route. Les chevriers s'arrêtaient un instant devant elle et lui demandaient sa bénédiction.
A la nuit tombée elle arriva devant le monastère de Notre-Dame de Yiterbe, si renommé en Italie. Là elle reçut rbospitalité. L'aurore venue, Bianca se fortifia à' tout son courage pour gravir et traverser la montagne o! la forêt de Yiterbe, ce classique domaine des terreurs e: des assassinats.
La montagne élève son sommet dans les nues ; ce sont. pendant six heures de marche, des arbres séculaires, dc^ ravins profonds, des abtmes voilés de verdure, des c^oi^ sinistres qui annoncent au passant que le sang a été ver^* là par le poignard. Lugubre route qui donne le firiss^^ aux plus vaillants I A cette époque il était impo6s3)le d^ traverser la forêt de Yiterbe sans y rencontrer une aTe^
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ture fatale , et même au commencement de ce siècle elle justifiait encore son antique et hideuse réputation. Tous les criminels européens s'étaient donné rendez-vous dans la forêt de Viterbe, ou, disons mieux, cette forêt était alors le royaume du crime. On peut même affirmer que chaque arbre recelait un bandit , chaque grotte une famille de malfaiteurs.
Bianca traversa la forêt de Viterbe en côtoyant toutes les horreurs de ce pandsemonium de la scélératesse ; elle vit luire sous les feuillages des yeux féroces et des lames aiguës, mais aucun mal ne lui fui fait. Bientôt Ronciglione se découvrit devant elle, après le lac de Vico ; puis Baccano, dans son immense lac de verdure circulaire ; puis la Storta , dernière étape du pèlerin ; enfin , Rome I Et en arrivant au terme elle avait tout oublié, même Raphaël.
Un voyage semé de tant de périls et si heureusement accompli avait changé toutes ses idées. Elle se fit ouvrir la porte du couvent de Sainte-Claire, et la pèlerine devint clariste. Bianca faisait un vœu à chaque péril des Apennins : c'était bien le moins qu'elle pouvait faire. Les vœux donnaient du courage à cette époque, mais il fallait ensuite les remplir. On ne fait plus de vœux aujourd'hui; cependant il y a toujours des pèlerines à la promenade de Longchamp, mais ces pèlerines ne traversent jamais les Apennins avec un bourdon.
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Quand Octave eut fini de parler :
— Ce que vient de nous raconter M. de Nizier, dil Tamiral, me donne l'idée de vous dire une histoire où une de vos parures, mesdames, joue encore le principal rôle. Autrefois celte parure était également portée par rhomme et par la femme ; mais depuis longtemps rhomme Ta complètement abandonnée.
— Quelle est cette parure, amiral? dit madame de Saverny.
— Le manchon.
— On pourrait écrire des volumes avec toutes les histoires dont le manchon a été le héros.
— La mienne n'atteindra pas ces proportions. Ainsi, mesdames, soyez indulgentes.
Et après ce préambule Tamiral conta ce qui suit :
&ÀSTON M Vi\NNl^Bil
Le H frimaire an II » one jeune et jolie feinme traversait le jardin duPalais-Ëgalité; sa tournure était si charmanie que tous les lecteurs et vendeurs de journaux suspendirent leurs discussions politiques et leurs ventes à un sou ipour l'admirer et la suivre des yeux. Cette gracieuse passante s'arrêtait de temps en temps pour acheter un journal : elle le pliait soigneusement et le mettait dans son manchon en d^nt :
— Je le lirai chez moi.
Puis elle entrait dans les boutiquesdes libraires, demandait la brochure du jour et l'insérait aussi dans le manchon , comme on^placcun livre dans le rayon d'une bibliothèque. Elle fit une dernière station chez Desenne, l'éditeur de Camille Desmoulins, qui occupait le no 1 des Galeries de Bois , et disparut au milieu des exclamations admiratives parties des groupes où Ton discutait les événements du jour, opérations militaires, séances de la Convention , arrêtés des comités de salut public et de sûreté générale.
La jeune femme qui avait ainsi attiré Tattention de
tous était réellement belle. L'ovale de sa figure avait la pureté du type grec ; une magnifique et luxuriante chevelure blonde faisait ressortirja blancheur rosée de son teint. Mais ce qui , de tout temps , l'eût fait remarquer entre toutes, c'était la distinction souveraine, la grâce imposante de ses mouvements. On sentait en elle l'aristocratie de naissance, et, dans ces jours de républicanisme ardent , d'égalité parfaite, nul ne se fïït formalisé de cette autorité qu'elle savait mettre dans le commandement et jusque dans les plus simples relations de la vie ordinaire.
Elle avait donc quitté le Palais-Égalité , et par des rues , d'elle, à ce qu'on voyait , parfaitement connues, elle avait gagné la place de la Bastille. Arrivée là elle s'orienta quelques instants, puis se dirigea vers une maison d'assez maigre apparence qui occupait l'un des angles de la place et en monta lentement les quatre étages.
Cette maison et cet escalier étaient bien connus des malheureux ; c'était la maison et Tescalier du docteur Souberbielle, qui a laissé un nom estimé dans les science^ chirurgicales. Uni par les liens d'une amitié étroite à Robespierre, Souberbielle n'avait voulu accepter d'autres fonctions publiques que celles de juré au tribunal révolutionnaire, et il usait de son pouvoir pour sauver 1 innocence et protéger la faiblesse.
Isabelle de Yalnave, ainsi s'appelait la jeune et charmante femme que nous avons suivie du Palais-Égalilé à la place de la Bastille , en venant frapper à la porte dt' | Souberbielle, n'allait pas chez un inconnu. Dans des
temps meilleurs pour les personnes de son rang , quand elle occupait encore le magnifique hôtel de sa famille à l'île Saint-Louis , elle avait eu recours au médecin célèbre pour soulager un père dont les derniers jours se consumaient en d'horribles souffrances. La distinction de la jeune fille avait toujours séduit le bon docteur, qui parfois, en voyant la droiture de son esprit et la fermeté de son caractère, la comparait aux Porcia de l'antiquité romaine. Mademoiselle de Valnave fut donc reçue chez Souberbielle comme elle le méritait. Le médecin accueillit sa requête et la satisfit immédiatement. Il s'agissait d'une permission permanente de visiter un prisonnier de la Force. Comme juré au tribunal révolutionnaire Souberbielle avait toute autorité sur les prisons de la Seine. Il ne fit jamais usage de son pouvoir que pour soulager les malheureux.
La permission obtenue, Isabelle vole k la Force. Devant la signature puissante et connue de Souberbielle toutes les portes s'ouvrent , les difficultés s'aplanissent , les obstacles sont levés. En même temps chacun , k Faspect de cette femme , est saisi de respect ; on reconnaît l'autorité d'un charme inconnu ; à la Force, comme au jardin du Palais-Égalité , on s'incline avec respect devant tant de distinction et de grâce, tant de beauté et de jeunesse.
Seul un guichetier rébarbatif, qui avait pris le nom de Gracchus (comme s'il avait jamais pu exister quelque point de contact entre les apôtres et les martyrs de la liberté et un subalterne tyran de geôle), ne lance qu'un
regard méfiant sur la belle visiteuse. Gracchus était m de ces natures à demi sauvages qu'où rencontre dans les bas-fonds de nos villes, et qui ont , comme les bâtes faufes des déserts, un flair particulier pour les dangers qui les menacent. Il n'osait toucher k mademoiselle de YalnaTe, couverte de la protection de Souberbielle , et cependant un instinct secret l'avertissait que la présence de cette jeune femme cachait pour lui quelque malheur. Il raccompagna sans mot dire jusqu'à un haut corridor où était située la cellule du n» 4 H , qu elle venait visiter.
Quand la grosse clef eut grincé deux fois dans l'épaisse serrure et que la porte massive eut loulé sur ses gonds criards , en voyant la visiteuse et le prisimni» tomber dans les bras Tun de l'autre, se tenir longtemps et étroitement embrassés dans une muette étreinte, le guiebetier se sentit remué jusque dans le fond des entrailles. Il pensa à sa femme et k ses jeanes enfants» car il avait femme et fomille, ce guichetier , et il se retira discrètement , comoe un coupable qui aursût surpris des secrets qu'A ne devait point voir.
Le prisonnier du ro If 4 était un beau jeune konne de vingt-cinq ans. Son front large et saillant dénotait riatelligenee des hommes de pensée. Son cùl haiiide et brillant révélait l'hoinme qui aime avec une ardemr passionnée les objets auxquels il s'attache. Gaston de Vaanier, c'était son nom , était descendu dans Taiène poln tique pour soutenir ks premières luttes de la libcrir Depuis^ les midheurs de la royale bmille de tto» lavaient profondément touché , aurtaot eesx de <kV
)elle étrangère, reine et mère, dont le trône devait se .hanger en échafaud. Gaston de Vannier, tête ardente, ;œur intrépide , n'avait point calculé les dangers aox- [uels il s'exposait en prenant vigoureusement en main a défense de Marie-Antoinette. Dans cette voie, à côté le périls, il devait réïicontrer les plus douces consolaions. Gaston était poëte et publiciste. Il écrivait des ibelles dans lesquels il réfutait chaleureus/smônt les calomnies semées à profusion par les ennemis de la reine. L'un d'eux surtout , écrit avec cette éloquence qui part lu cœur, le mit en relation avec mademoiselle de Valiiave, qui, elle aussi, aimait Marie-Antoinette et eût tout sacrifié pour sauver sa tête. Gaston était issu de robe, pendant qu'Isabelle appartenait aux plus nobles familles d'épée. En d'autres temps ces différences eussent été un obstacle k de grands rapprochements, mais dans ces jours difficiles les distances disparaissaient^ et on ne reconnaissait pour siens que ceux qui combattaient sous le même drapeau.
Gaston et Isabelle se voyaient donc presque tous les jours. Ensemble ils parlaient de la reine, ensemble ils conspiraient les moyens de la voir et de lui faire connaître que des amis veillaient pour la défendre, pour la sauver peut-être. Une douce intimité fut le résultat de . ces fréquents rapports, et bientôt un amour d'autant plus profond qu'il se cachait sous plus de respect.
Au bout de quelques jours , — les jours étaient fort longs à. cette époque, — Isabelle et Gaston ne se purent plus passer l'un de l'antre. Us se voyaient le matin , ils
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se voyaient le soir, et souvent passaient ensemUe toute la journée. Un accident, fort commun en Tan II, vint détruire ce bonheur naissant.
Un mandat d'arrêt fut lancé contre Gaston à Toccasioa de son pam^^Iet , et il fut écroué à la Force. Depuis trois jours le malheureux jeune homme languissait dans celle prison. Sa tête ardente bouillonnait. Il n'avait personne à qui dire ses ennuis et ses regrets d amour, personne, pas même un de ces livres , conidents discrets de nos peines et de nos douleurs les plus intimes. Pendant ce temps, les actives démarches d'Isabelle découvraient sa prison et trouvaient les moyens d'y pénétrer.
Depuis trois jours elle aussi ne pensiùt qu'k Gaston; depuis trois jours ce nom sans cesse sur ses lèvres n'avait pu en sortir. Que de choses ne se dirent-ils pas daas ce premier baiser, dans celte premi^e étreinte I
Enfin la parole leur revint ; ils s'assirent sur la mince couchette du prisonnier, les mains dans les mains , les yeux dans les yeux , ils causèrent.
— Dites-moi , mon Gaston , ces trois jours passés loia de moi vous ont-ik paru bien longs ?
— Trois siècles, mon Isabelle bien-aimée. Mais ne détournez pas ainsi vos beaux yeux ; regardez-moi ; qoe je vous aime, mon Dieu I II m'est bien p^mis de vous le dire, Isabelle, après ces trois siècles d'absence, ces tnH5 jours de fièvre et d'angoisses . Maintenant vous êtes là: je suis heureux ; ma prison me semble un paradis.
— C'est que, Gaston , je s^ai obligée de m'en 9i\ft hient6t ,. et , pour que vous aiteadie» depoiaiii «ass trV
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4'iiapatieiàc«,jey<Migaiapponéde8 ItfiesetdesjonniMx.
— kabelle, vous êtes bomie, vous êtes belle ; je vous aime }
Et le jeuae homme serjrait la taille âvelte de la jeune iille et careMait ses blonds cheveux. Celle-ei rendait ca« resse po\ir caresse, et ajoutait :
—Demain je reviendrai , et ainsi tous les jours. Quand je n'y serai pas, vous vous distrairez par la lecture. Tenez, voici le vu<^ bulletin de rAeeusateur public, voici les Commandements du patriote Païloy, une brochure de Matton de la Yarenne , une autre de Camille Des^ moulins,,.
Et la jeune femme tirait un k un de son manchon tous les papiers publics qu'elle avait achetés au PalaishËgalité. Elle en tirait aussi quelques minces et étroites feuilles d'un fort papier, quelques plumes et un encrier portatif. Chaque objet était rcQU par le publioiste avec une caresse, avec un baiser. Mais quand Isabelle, pour dernier extrait, exhiba une grande toile qu elle s'apprêta à coudre sous la couchette pour servir de cachette à toutes ces richesses, ainsi qu'aux richesses à venir, Gaston ne put retenir un cri de surprise et d'admiration.
— Bonne Isabelle, s'écria4-il en la serrant contre son cœur, vous aveï donc tout prévu?..
Le travail de couture était ^ peine achevé et la coucliette remise à sa place quand Gracchus rouvrit la cel-* Iule et congédia la visiteuse. Son regard était moins dur, et il fit même un effort pour adoucir la rudesse de sa voix.
Fidèle ^ sa promesse. Isabelle revint le lendemain ^et
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comme là veille elle apporta ample provision de livres et de feuilles volantes. Il en fut de même les jours suivants. Gaston supportait ainsi patiemment les ennuis de la captivité. Isabelle présente, il oubliait sa prison et les malheurs qui le menaçaient pour ne penser qu'à son amour. Absente, il lisait journaux et brochures, écrivait à son amante des lettres passionnées, ou mettait son esprit à la torture pour enfanter de petits vers.
Dix jours se passèrent ainsi. Chaque fois l'heureux manchon passait sans encombre ; de jour en jour la bibliothèque se garnissait , et de jour en jour aussi Isabelle inspirait h tous les gardiens plus de respect et plus de prévenance.
Tout à coup, le quatrième jour de la troisième décade, cet édifice si péniblement construit menaça ruine.
Mademoiselle de Yalnave et Gaston de Vannier causaient amoureusement dans l'étroite cellule du prisonnier, quand Gracchus entra. Il venait, suivant l'usage mensuel y faire son inspection des couchettes. Nous renonçons à peindre ce qui se passa dans le cœur des deux amants quand ils virent Gracchus se préparer à cette opération. Isabelle se remit la première. Le danger imminent lui inspira une de ces résolutions soudaines que les femmes seules trouvent aux heures décisives. Gracchus en fouillant la paillasse trouvait des corps étrangers, et son œil furibond lançait des flammes. Quand il eut reconnu des livres, sa fureur ne connut plus de bornes.
— Je le savais bien, s'écria-t-il en amenant un à un à la lumière les écrits apportés par Isabelle. Je le disais:
bien que ces aristocrates conspirent. Mais, haUe^lii I Grac* zhns veille et Gracehus fera son devoir I Misérables, vous etvez do&c jaré la perte de la ftépublique; niais je vohs y preildi$ ; j'irai voas dénoncer au comité de sùr^ gêné-* raie, et Ton vo^ fera perdre Tenvie de eoi^jûrer.
— Et qui t'a dit, exclama tout à coup Isabelle, superbe d'indigalioa, que nous couspirkois contre la République? Qui t'a dit que ces livres sont à Gaston ? Pourquoi n'au* raient-ils pas appartenu à Tun des prisonniers qui l'ont précédédans cette cellule?. . . Sais-tu lire» seulement, pour vérifier leur date?...
Gracehus était un de ces hommes complètement il* lettrés, comme on en rencontre souvent dans les prisons. Isabelle le savait; elle continua.
— D'ailleurs ici le premier coupable, c'est toi, qui as, nonobstant les lois, laissé passer tous ces livres, el je vais te dénoncer comme un fonctionnaire indigne au oo<*mité du salut public. On me croira, parce qu'on me connaît, et alors malheur à toi, Gracehus, qui auras abusé de la confiance de la nation.
Gaston ne disait rien. Gracehus était atterré sous les paroles de la jeune femme.
Celle-ci, comme pour mettre son projet à exécution, serre la main de son ami et va sortir» quand Gracehus l'arrête. Il ferme brusquement la porte restée ouverte, et tombant à ses genoux :
— Citoyenne, dit-il d'une voix suppliante, ne perdez pas un malheureux père de famille ; ayez pitié de moi. yoy?z, j'ai deux enfant^ et une femme i sans moi ils se*-
ront pauvres, privés de tout. Je n'ai que ma place pour les soutenir, et le comité du salut public ne pardonne pas. Je vous en supplie, citoyenne, ne perdez pas Gracchus, et Gracchus vous sera dévoué ! . . . Seul j'enlèverai ces livres, je les ferai disparaître, et bientôt il n'en restera plus de traces. ^
Ce n'était pas ce que voulait mademoiselle de Yalnave. Aussi reprit-elle toujours avec courroux, quoique sa voix fût sensiblement radoucie :
— Beau moyen, en vérité, que tu proposes! Écoutemoi, j'ai pitié de ta femme et de tes enfants, si tu veax faire ce que je vais te dire, je te sauverai. — Dites, je ferai tout.
— D'abord tu ne parleras à qui que ce soit des livres que tu as trouvés ici. Chaque jour j'en enlèverai quelques-uns et les passerai dans mon manchon. De la sorte, tous auront disparu dans quelques jours et tu seras sauvé. Gracchus accepta Karrangement proposé par Isabelle. Chaque jour celle-ci emportait quelques livres; mais, comme elle en rapportait toujours de nouveaux, le tas ne diminuait guère. Gracchus, anxieux et muet, attendait impatiemment qu'il ne restât plus vestige du délit.
Gaston seul avait profité de cet arrangement. De la sorte, il avait chaque jour les productions nouvelles; les anciennes seules disparaissaient.
Et les heures de la captivité devinrent douces au paovre prisonnier. Isabelle absente, son esprit s'occupait des mouvements politiques et trouvait moins long le temps qui s'écoulait entre deux visites. Isabelle présente, Gas-
ton oubliait tout. Les murs de sa cellule devenaient plus beaux que les lambris d'un palais royal ; car son amour ne lui permettait plus de voir autre chose que* la femme adorée, et chaque jour cet amour grandissait.
Cependant la protection dont Souberbielle avait couvert mademoiselle de Yalnave ne s'était pas bornée à lui faciliter l'entrée de la Force.
Souberbielle aimait cette charmante femme d'une affection sincère. Il s'enquit de l'affaire de Gaston de Vannier et reconnut qu'il y avait plus de malveillance que de crime. C'est pourquoi il n'épargna ni soins, ni peines, ni démarches, et fut assez heureux pour faire rendre un arrêt de renvoi. C'était chose rare à cette époque terrible. Aussi la reconnaissance de Gaston rendu à la liberté n'eut pas de bornes. Il ne pouvait se lasser de remercier le docteur.
Quelque temps après, Gaston épousa Isabelle de Yalnave, et le bon docteur, assis à table entre les deux époux, trouvait une jouissance ineffable dans la contemplation des heureux qu'il avait faits.
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Les dames de cette channante société grenadim remercièreiit ramintl de cette nouvelle histoire par un de ces sourires qui payent largement tons les efforts qu on a tentés ponr leur plaire. Plus on contait sur cette terrasse emiMiiimée, plus en ë{Hroavait le désir d'entendre ooBter MM^ore. Que les regards s'adressassent aux cieux on se portassent sur la terre, tout dans cet heureux coin de l'Espagne inspirait an cœur à cette heure la joie et le contentement. Un intime bonheur unissait tous les membres de cette réunion choisie, et, pour en prolonger les instants, il fut convenu que chacun ferait son réôt à son tour, et qu'il serait libre de laisser courir son inagtnstion où bon lui semblerait.
Pour donner l'exemple et encourager les plus timides, madame de Castel-BIanca voulut prendre la parole et raconta ce qui suit :