LE BARON DE MORNAS
Lorsqu'on descend le Rhône, on aperçoit, sur la rire gauche, les ruines du château du baron des Adrets, près du village de Mornas.
On raconte d'étranges choses sur ce manoir, entre autres une anecdote assez connue , mais dont je ne garantis pas l'authenticité. Lorsque le sire des Adrets, dans les guerres de religion, ramenait à son manoir des prisonniers hérétiques, il les faisait conduire sur le bord d'un rocher taillé à pic, et élevé de cinq cents toises au-dessus du niveau du Rhône; là il les invitait, sous peine d'être pendus, à tenter ce saut de Leucate.
Un jour, dit la chronique, certain prisonnier facétieux manifesta quelque hésitation.
— Eh bien I lui dit le baron, pourquoi ne sautes-tu pas du premier coup?,
— Je vous le donne en trois, répondit le huguenot.
Ce seul trait donne une idée du caractère peu sociable de ce baron, et donne aussi la mesure des murailles de son château féodal.
Le baron ayait uqq femme qu'il aimait beaucoup. C'é«
S5l LES MUITS ESPAGNOLES.
tait la fille du comte de Cruas, autre seigneur riverain dn Rhône. Elle se nommait Iseult. Sa beauté n'avait point d'égale sur les deux rives du fleuve. Combien de troubadours célébraient, à cette époque, les beaux yeux de la baronne des Adrets I Les sirventes occitaniques pleuvaient sur son manoir.
La paix ayant été signée entre les deux rives du Rhône. le baron des Adrets ne songea plus qu'à savourer son bonheur domestique avec la jeune et belle Iseult. Il n'était bruit que de cette félicité conjugale, qui rendait trop de monde jaloux.
Un soir, à la i\uit tombée, une plainte déchirante se fit entendre au bord du fossé du château de Theur^ux baron. Le pont-levis fut baissé. Une jeune femme, toute trempée de l'eau du Rhône, traversa le pont, et fut reçue dans le manoir selon toutes les lois de la galanterie et de l'hospitalité. Le baron et la belle Iseult descendireot pour voir et entendre cette femme, qui leur raconta soc histoire en pleurant.
— Je descendais le Rhône dans un barqueau, avec mon pauvre mari et deux rameurs, dit-elle, et un tourbillon nous a submergés. L'un de nos mariniers m'a saisie par les cheveux, et, nageant d'une main, il m'a rameute sur le rivage, où la bonté de Dieu m'attendait yîvante. Nous allions à Roquemore, où mon mari possède des vignobles renommés.
Iseult appela ses femmes de service et ordonna quo: prit le plus grand soin de la jeune naufiragée du Rbèfte-
Le baron^ qui était bon, en temps de paix, pour £urr
oublier à ses voisins ses cruautés commises en temps de guerre, se joignit à Iseult pour accomplir les saints devoirs hospitaliers.
Le lendemain, la naufragée, qui se nommait Bérengère Gabesting, vint prendre congé du baron et dlseult; mais elle fut retenue avec des instances si vives qu'elle consentit k passer quelques jours encore à Mornas. Quel esprit assez sagace aurait pu soupçonner dans toutes ces scènes un complot terrible, une machination de vengeance et de mort?
Bérengère parut fort gaie les jours suivants, et elle demanda au baron la permission de visiter le château, dont la réputation courait les deux rives du Blxône. Le baron ne crut pas devoir refuser une demande de curiosité aussi naturelle, et, comme il avait encore beaucoup d'ennuis, malgré son bonheur, il se fit le conducteur de la jeune étrangère à travers les mystérieux souterrains de son manoir.
— Vous êtes un terrible sire en temps de guerre, lui dit la femme de Roquemore, mais, en temps de paix, il n'y a pas de plus charmant seigneur que vous.
— Ce sont mes voisins, dit le baron, qui m'obligent k guerroyer.
— Le métier vous plaît aussi un peu, dit Bérengère en riant.
— Il ne me déplaît pas, c'est vrai, continua le bafon. ^u fond nous aimons tous la guerre, comme les chiens Mment la chasse. Un jour de bataille est le plus beau des jours.
256 LES NUItS ESPAGNOtEâ.
— Vous avez fait, dit -on, beaucoup de prisonniers dans la dernière guerre? demanda Bérengtee d'un ton insouciant.
— Beaucoup.
— Vous avez fait, dit-on aussi, beaucoup d'échanges.
— Sans doute, comme toujours ; c'est la cbance de la guerre : on prend, on est pris.
— Il y en a, dit-on aussi, demanda Bérengère; il y en a quelques-uns qui sont morts dans tos prisons?
—Peu.
— C'est toujours beaucoup, baron des Adrets.
— Vous avez raison, belle dame ; mais c'est encore la loi de la guerre. Il y a des prisonniers qu'on ne rend jamais. Si je prenais Montluc, je ne le rendrais pas, croyezle bien. .
— Et où le mettriez-vous, Montluc, si vous le preniez? demanda Bérengère.
— Oh I j'ai un cachot superbe pour les prisonniers de haute valeur; je vais vous le montrer.
Le baron fit ouvrir, par un valet, la porte basse d une prison souterraine, et, ayant allumé deux flambeaux i^ cire jaune, il en remit un à Bérengère et lui dit :
— Si vous ne craignez pas de voir ces horreurs, entrez.
Bérengère entra d'un pas leste et examina la prisoo avec un soin minutieux.
— Ahl dit-elle d'une voix calme, voilà un nom q« je connais... Le sire de Ségoréges... Les prisonniers oui tous la manie d'écrire leurs noms sur les murs de len^
cachots... Il paraît que le sire de Ségoréges a été votre prisonnier, baron des Adrets?
— Oui, madame Bérengère... Un fier homme, je vous assure... Taimais mieux le voir dans ma prison qu'en rase campagne. Il a donné de fameux déplaisirs à mes vassaux de Mornas. Un jour de Tan dernier, cet endiablé Ségoréges chevauchait a la tête de deux cents lances, du côté de Sorgues ; nous n'étions que cent cinquante, nous, mais tous bons et rudes mariniers du Rhône, des soldats de fer. Je fis sonner la charge ; rengagement fut vif. Nous nous prîmes corps à corps, Ségoréges et moi; nous fîmes voler trois lances en éclats ; ma quatrième perça le défaut de la carapace de son cheval et tua la bête. Le cavalier tomba. Mes colosses de gens le ramassèrent dans la poussière, comme un épi de seigle, et l'emportèrent au château. Le lendemain, sa femme me fit proposer douze on* ces d'or pour la rançon du prisonnier. Je refusai : ce qui était fort honorable pour moi, car je n'avais pas alors un denier dans mon épargne. On me fit une seconde pro-r position. La seigneurie de Ségoréges me cédait en toute propriété, à moi et à ma lignée mâle, les vignobles de Côte-Bénie, qui donnent, à coup sûr, les meilleurs vins du terroir. Je refusai encore : refus plus honorable pour moi, car depuis trois ans je buvais Teau pure de la citerne des Adrets, ce qui m'avait donné une soif ardente pour le bon vin.
La fausse naufragée du Rhône provoqua fort adroitement le baron par des questions insidieuses, et elle finit par découvrir que son mari, ayant été emprisonné dans
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l'<affreux: cachot du castel, avait été mis à mort par ordre exprès de la châtelaine. Il ne fallait pas égarer la yeng^ance avant de se venger. II fallait la condaire sûrement à Tadresse du coupable. La châtelaine seule méritait un terrible châtiment.
L'étrangère joua donc la candeur et la reconnaissance pendant son séjour au château, et, quand vint le jour da départ, elle remercia ses hâtes avec une effusion pleine de vérité. Ses yeux mêmes se mouillèrent de ces sortes de larmes qu'une femme a toujours à sa disposition, pour les grandes occasions.
Puis, s'adressant à la coupable châtelaine, elle loi dit:
— Je voudrais être riche comme la dame de Cruas, el je vous ferais tel présent qui ferait envie au roi ; mais quand le c(Bur donne, le présent est toujours riche. Daignez donc accepteip, comme souvenir de ma reconnaissance, ce collier de grains de cèdre du Liban, qui m'a été apporté de Palestine par le moine Euguerrand, et portezle, parce qu'il préserve de tout malheur.
La châtelaine, qui redoutait toujours un malheur depuis son crime, accepta ce préservatif avec un empressement superstitieux et le suspendit à son cou.
Or ce collier avait été composé par un savant alchimiste de Yérone, et les grains en étaient faits d-une substance homicide, qui ne demandait qu'un peu de temps pour avoir un^résultat fatal. Les exhalaisons sorties de ces grains formaient devant les narines et la bouche on nuage invisible de poison, qui peu à peu ^'infiltrait dans
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la tête et donnait au sang ce refroidissement qui est la mort.
Un matin, le baron trouva sa femme pâle et roide comme un cadavre à c6té de lui, et, attribuant cette mort subite à une juste punition du Ciel, il fit vœu de se cloîtrer dans le monastère de Notre-Dame du Brou, en Bresse, dont le prieur avait une haute réputation de sainteté.
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Le récit de la comtesse de Castel-Blanca achevé, M. de Saverny , qui était placé à sa droite, dat s'exécuter à son tour. En vain, pour se dispenser de subir la loi qui venait d'être promulguée, avait-il disparu un instant avant la fin de l'histoire de la baronne de Mornas. Quand il reparut sur la terrasse, la conversation engagée dès que madame de Castel-Blanca avait cessé de parler dorait encore, de telle sorte que M. de Saverny perdit tout le fruit de sa petite ruse. On iit silence pour l'écouter et il parla ainsi :
MâRU
Un jour, le poëte qui a chanté les dieux, les héros et les rois, s'écria :
—Chantons Amaryllis et Galatée, et il descendit à Té* glogue des hauteurs de la poésie épique.
A Texemple de ce maître, auprès duquel tous les poètes sont des écoliers, si vous le permettez^ nous quitterons un instant les grandes dames et les opulentes parures pour les humbles détails de la vie champêtre et la modeste coquetterie du hameau. Toutes les beautés, toutes les tendresses, tous les amours ne sont pas à la ville. On aime, on rêve, on se pare pour plaire, sous le dôme des arbres villageois, comme sous les lambris dorés. Au dixhuitième siècle on ne chantait que les bergères : c'était un abus ; on s'en est trop corrigé depuis.
La saison chaude est venue; Pails se dépeuple. Le monde élégant quitte la grande ville; les appartements somptueux et les fêtes brillantes sont abandonnés. Par* tout sur les grandes routes on rencontre des chaises de poste qui emportent les émigrants. Ceux-ci sont réclamés par les plaisirs de la villégiature et les agréments de la
vie de château. Pendant tout Tété ils respireront Faîr pur de la campagne, visiteront leurs terres et régleront leurs affaires avec leurs fermiers et leurs intendants. D'autres profitent des chaleurs pour visiter tous les lieux où le luxe a préparé des réceptions brillantes et des plaisirs aux étrangers. Us vont aux eaux sur les bords du Rhin, dans les Alpes ou dans les Pyrénées.
Depuis quelques années les bains de mer tentent pardessus tout ceux que ne possède point le démon du jeu.
Le comte Anatole de Grefiignies était un de ces jeunes désœuvrés que le monde parisien convie k tous ses plaisirs, voit à toutes ses fêtes, montre k tous les étrangers qui le visitent, comme un type aujourd'hui rare de la vieille élégance, du vieux ton français. Le comte avait trente ans à Tépoque où remonte ce récit. Les exemples paternels en avaient fait de bonne heure un gentilhomme acccompli. Une figure qui plaisait, sans être belle, une taille courte, mais bien prise, des manières pleines de distinction et de grâce, une exquise urbanité, tel était le comte Anatole de GrefBgnics.
A la venue des chaleurs, en 1847, le comte avait donc fait comme le monde élégant auquel il appartenait : il avait déserté Paris pour s'abattre aux champs ; il était allé chercher un peu d'ombre et de fraîcheur sur les bords de la mer, à Biarritz, petit bourg perdu au fin fond des côtes de TOcéan, contre les frontières d'Espagne. Biarritz est un des sites les plus charmants qui se pui.<^ sent voir. Même dans ce beau pays des Béarnais et des Basques, où la nature étale à chaque pas, avec coquet-
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terie, les plus ravissants paysages, Biarritz» perdu entre Bayonne et TEspagne, est un point remarquable , surtout quand on plonge ses regards sur cet immense Océan, qui nulle part, en Europe, n'apparaît plus beau dans les profondeurs infinies de ses horizons que dans le golfe de Biscaye. On est soudain transporté dans le pays des rè« ves , et rame est saisie d'ardeurs mystérieuses. Mille pensées confuses , mais délicieuses , envahissent le cerveau, et Ton se perd bientôt dans une vague et grande contemplation.
Le bourg a éparpillé ses blanches maisonnettes sur la grève. Elles se font surtout remarquer par cette délicate propreté qui distingue la nature primitive du Basque. Du reste, c'est un village dans toute l'acception du mot , et en vain y chercherait-on ces superfluités que la civilisation moderne a inventées pour les raffinements du luxe. En arrivant à Biarritz, le premier soin du comte Anatole de Greffignies fut de louer une de ces petites maisonnettes, toujours prêtes à recevoir les étrangers à Tépoque où ceux-ci sont attendus dans le pays. Celle qu'il choisit n'était ni la plus belle, ni la plus vaste du bourg; mais son isolement convenait admirablement aux habitudes studieuses du comte, qui, pendant l'été, faisait des provisions intellectuelles pour la saison d'hiver. Trois petites chambres en chartreuse,. un parloir, un cabinet d'études, une chambre à coucher composaient tout le logement.
MaiS; comme le« disait le comte avec le poSte, il avait p artout devant lui la mer,
Le poissant Océan,
Qui chaque jour, deux fois, de son pas de géant. Venait le visiter an seuil de sa demeure.
La maisonnette était perchée sur une falaise élevée, et de ses fenêtres le comte apercevait les côtes blanches et planes de la rive espagnole. Ce contraste entre les deux côtes n'est pas un des moindres charmes du site. D'une part des falaises gigantesques taillées à pic , avec de bizarres anfracluosités de rochers , jetés pêle-mêle de ci et de là , comme dans une des grandes débâcles de la nature ; de l'autre des grèves plates, unies, sablonneuses, comme certaines plages de la Méditerranée, et, comme elles, réverbérant la lumière.
Le comte prit à son service un jeune Basque , enfant du pays, qui lui en contait les légendes et les traditions, lui en indiquait les souvenirs, le guidait dans ses courses souvent aventurées , et, au besoin , lui faisait faire connaissance avec les anciens du pays, qui savent les plantes mystérieuses et rares et ne les indiquent pas volontiers aux étrangers. Un soir, ils étaient assis sur un roc élevé, et le serviteur disait au maître la légende de la Grotte d'amour.
C'est dans cette grotte qu'est mort Oura , disait le jeune homme. Oura était le plus beau, le plus brave, le plus intrépide à la danse, le plus laborieux des enfants du pays. Il aimait Hédéra , qui était la plus belle fille. Hais Hédéra avait un père qui était vieux et trois frères qui étaient jaloux. Jadis le père de Hédéra avait offensé
le père d'Oura» et les deux familles étaient en guerre. Cependant Oora aimait Hédéra, et pour deux cœurs qui s'aiment il n'y a pas d'obstacles. Bédéra s'échappait de la maison paternelle et venait tous le$ jours trouver son bien-aimé. Us parlaient d'amour. Le père s'aperçut des absences de sa fille ; mais Oura avait vu que son amante était suivie , et il ne vint pas au rendez-vous pour éviter des malheurs. Hédéra se retira l'âme triste ; elle crut que le cœur de son bien*aimé était volage. Elle passa la nuit dans les angoisses. Le lendemain elle revint, et, comme elle était seule, bientôt Oura la rejoignit , et, ensemble, ils allèrent s'asseoir et se cacher dans la Grotte d'amour. Oura calma les inquiétudes de son amante et lui répéta ses serments, qu'il accompagnait des plus tendres caresses. Ils oublièrent ainsi les heures, et l'Océan les surprit dans leur sommeil quand il envahit la grotte. Il ne respecta pas tant d'amour; il les brisa contre la voûte, et le lendemain les pêcheurs rapportèrent deux cadavres mutilés que nos pères ont mis dans la même fosse. Et ils appelèrent cette grotte fatale la Grotte d'amour.
Ainsi parlait le jeune serviteur.
A peine avait-il achevé qu'une voix fraîche , suave et pure comme l'air des montagnes , résonna sur la mer. C'était aussi un chant d'amour, mais un chant mâle et sonore emprunté aux^ âges héroïques , et la voix qui le disait était une voix de jeune fille. Telles étaient les paroles qu'apportait la brise de mer.
c Oiseau, chantre magnifique du pays, où fais-tu entendre ms^intenant ton ramage? Depuis longtemps je
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prête en vain Toreille à ta voix mélodieuse. Il n'est pas d'heure de ma vie où tu ne sois présent à ma pensée.
€ Un soir, il passa au pied de nos montagnes, l'étranger africain, avec une foule de soldats étrangers ; et il dit à nos vieillards que nous, leurs enfants, nous étions braves, comme cela est vrai, et qu'il ne voulait pas combattre contre nous , mais qu'il poursuivait les Romains, nos ennemis.
c Et alors les jeunes lui répondirent :
< Étranger, si tu dis vrai, nous marcherons devant toi et nous nous mêlerons à tes soldats étrangers. Nous te suivrons au bout du monde.
c Et nous sommes partis pendant que les femmes dormaient tranquillement , sans réveiller les petits enfants endormis sur leur sein. Et les chiens, qui pensaient que, suivant la coutume, nous reviendrions avec le jour, n'ont pas aboyé.
f Et bien des jours, bien des nuits ont passé , et nous ne sommes pas revenus. Nous avons traversé les Gaules comme un trait ; nous avons franchi le Rhône plus furieux que TAdour, les Alpes plus droites que les Pyrénées. Partout vainqueurs, nous sommes descendus dans la belle Italie , où il y a des campagnes fertiles et des femmes belles ; mais tout cela ne vaut pas nos monta* gnes, nos mères et nos bien-aimées.
€ Ils disent que dans un mois nous entrerons dans la capitale ennemie et que nous y puiserons de l'or à plein casque; moi, je leur réponds : Je ne veux pas, c'est assez ; j'aime mieux revenir dans mes montagnes et re-
voir celle qui possède mon cœur. Le pays est loin d'ici et il y a longtemps.
.c Oiseau, joli chanteur, chante doucement I Je suis le plus malheureux qui soit au monde. J'ai quitté la montagne sans faire mes adieux et je m'abreuve de larmes. >
Cette voix , ce chant venant de la mer aux heures tranquilles de la nuit , cette évocation d'un passé tout plein d'héroïsme et d'amour , recelaient un charme ineffable dont l'âme du comte fut vivement impressionnée. Le lendemain il revint s'asseoir seul sur la même falaise élevée, et il entendit la même voix , mais le chant avait changé.
Durant plusieurs jours Anatole de Greffignies revint ainsi, et chaque soir la douce voix l'impressionnait da* vanlage et lui laissait dans l'âme je ne sais quel regret; je ne sais quel désir. Enfin il se décida.
Par une de ces belles soirées du mois de juillet, quand il n'y a pas de lune au ciel , quand le ciel est sans étoiles et que la nuit toutefois est transparente, comme cela se voit dans ces beaux climats du Midi , le comte n'alla pas s'asseoir sur la falaise ; il monta dans une barque et attendit la chanson mélodieuse. Nul bruit ne venait de la terre, on n'entendait que l'harmonie des vagues. Aussi quand, dans l'espace , retentit la voix de la jeune fille, les notes suaves vinrent une à une achever de troubler la raison du gentilhomme parisien. 11 abandonna son esquif en plein eau , et , se jetant à. la nage, il vint se cacher dans un des golfes sans nombre que dessinent les
échancrures de la baie. Il n'était séparé que par un espace étroit de la chanteuse ^ et il put distinguer pariiûtement une belle jeune fille brune aux cheveux dorés par le soleil. Elle se livrait aux plaisirs innocents de bain, et, n'eût été un léger fichu qui voilait son cou et son sein naissant, on Teùt priâe volontiers pour une de ces naïades dont les portes de l'antiquité peuplaient les grottes mystérieuses de TOcéan. Marie, c'est le nom que portait la jeune fille, était née dans ces cantons, et ses parents, honnêtes laboureurs, cultivaient les champs patrimoniaux dans les environs de Biarritz. Elle avait seize ans et c'était déjà une femme. Aussi chaste que belle, elle passait sa vie aux champs , comme son père , ignorante des trésors que peuvent receler et une voix magnifique comme celle dont le Ciel l'avait douée et une beauté comme la sienne. Tous les soirs elle quittait ses parents à l'heure du sommeil, et, seule, venait s'ébattre dans les flots de TOcéan et se préparer ainsi aux fatigues du lendemain.
Quand il eut vu la jeune Marie , le comte Anatole de Greffignies put à peine se rendre compte de ce qu il éprouvait. Une sympathie secrète l'attirait vers la jeune fille, et il ne pouvait définir ce qu était cette sympathie. Il avait toujours répugné à sa nature de se livrer à ces amours faciles dans lesquelles tant de jeunesses se dépravent. Plus encore eût-il répugné à séduire une jeune fille et à l'abandonner après lui avoir ravi son innocence. La nuit s'écoula dans ces perplexités.
Son serviteur Gauicb le trouva assis dans son fauleiul
tenant k la main un livre qu'il ne lisait pas , et laissant vaguement errer son œil sur les plaines immenses que' rOcéan déroulait devant lui. Sa couche intacte montrait que la nuit n'avait été qu'une veille ardente. Inquiet, le serviteur voulut interroger le maître , mais le maître ne répondit point, et ce silence dura toute la journée. Le soir venu, Anatole s'achemina vers la mer. Il voulait entendre une fois encore la voix enchanteresse , revoir la jeune fille au fichu brodé avant de prendre une détermination. Hélas! en cas pareil, temporiser c'est céder, et quiconque attend s'avoue vaincu. Il en fut ainsi du comte de Greffignies.
Quand il quitta la maisonnette, il était temps encore de partir, d'abandonner ces lieux, en emportant dans son âme un doux souvenir et de la voix et de Tapparition. Quand il revint , il était subjugué , brisé, anéanti. Il n'avait plus qu'un désir, celui de voir Marie , de lui parler sans témoin , de lui confier l'état de son cœur, d'invoquer sa pitié, sinon son amour. Il parla de la jeune fille à son serviteur, et celui - ci lui apprit ce que nous avons dit déj^. Tout le pays n'eût pu lui en apprendre davantage.
Alors pour Anatole commença une vie nouvelle. Jusque-là il allait à travers champs , cherchant les plantes curieuses pour se distraire autant que pour s'instruire. Désormais ses courses eurent un but. En herborisant, le comte désirait ardemment, espérait rencontrer Marie, et ce qu'il espérait arriva. M. de Greffignies vit la jeune fille aux champs, les bras nus, mais le sein toujours pu-
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diquement voilé par son petit ficha. Aux champs il la trouva plos belle encore qa'à la mer. Sons les reflets dn soleil ardent, il admira cette chevelnre dorée, dont les flots s'échappaient da chapeau de paille. Il vit ces traits d'une pureté athénienne , ces yeux noirs pleins de distinction , de langueur et de feu. Il lui parla , et les grâces naïves du langage de la jeune fille, son bon sens, cet esprit naturel et sans fard de rintelligence villageoise achevèrent de séduire M. de GrefBgnies. Il aimait la jeune paysanne, il Taimait passionnément.
Le comte Anatole de Grefiignies était , nous l'avons dit , beau et distingué de sa personne. Sa présence répétée dans les champs où travaillait Marie avait , à son insu , produit un effet qu'il eût volontiers payé de la moitié de sa fortune. Marie s'habitua au jeune étranger. Elle pensa à lui pendant son travail, elle y pensa surtout au retour les jours où elle ne l'avait pas vu , elle y pensait encore en pressant sur ses lèvres l'anneau qu'elle avait reçu. Elle l'aima. Aussi, quand Anatole lui fit part des sentiments qu'elle lui inspirait , la rougeur subite qui couvrit les joues de la jeune fille révéla au comte toute rétendue de son bonheur.
Anatole n'avait jamais parlé à la jeune fille des mystérieuses impressions de la falsdse et de l'Océan. 11 es-pérait que la course nocturne de la jeune fille tonmerait à son profit. Il voulait qu'au premier rendez-vons de* mandé Marie désignât elle-même ces heures silencieises de la nuit, si t)ropices aux douces causeries d'amcMir. Ainsi airiva-t-il. Au premier mot de désir , Marie lé-
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véla à son amant que tous les soirs il la pourrait voir sur la falaise , que tous les soirs ensemble ils pourraient en tête k tête passer quelques heures. Le lendemain ces douces causeries commencèrent, ^chastes prémices d*un amour durable, de l'amour qui a sa source autant dans le respect que dans Taffection sincère. Chaque soir, pendant un mois, les deux amants se rencontraient sur la falaise, non loin de la Chambre d'amour.
Un soir, M. de Greflignies ne vint pas. Ganich était à la place ordinaire du comte, et il remit une lettfe à la jeune fille. Anatole disait à son amante qu une affaire grave, dans laquelle l'honneur et peut-être la vie de son meilleur ami étaient en jeu, l'appelait brusquement et inopinément à Bordeaux , que dans une quinzaine de jours il serait de retour à Biarritz. L'amour vrai est confiant. Marie crut ce que lui disait Anatole. Pourquoi d'ailleurs aurait-elle douté? Trois jours après, une nouvelle lettre lui fut remise, annonçant un prompt retour.
Cependant les quinze jours se sont écoulés , et M. de GrefGgnies n'est pas revenu. La jeune fille est en proie à de sombres pressentiments. Sa tête s'égare , et, le soir du vingtième jour après le départ d'Anatole , Marie ne reparut pas à là maison paternelle, après sa course à la mer. Le lendemain les barques des pêcheurs , en rasant les cAtes, remarquèrent un fichu de femme qui flottait ballotté par les vagues. En approchant ils reconnurent le fichu brodé de Marie et trouvèrent celle-ci morte, échouée sur la grève. Après le chant dti soir, ne pouvant survivre h ce qu'elle croyait être un abandon de son
amant, elle s'était laissé emporter par une lame et avait trouvé la mort au milieu des flots. Ce fut un grand jour de deuil pour Biarritz.
Le lendemain, pendant qu'on rendait à la terre cette dépouille mortelle, une chaise de poste arrivait lentement; elle portait un homme blessé. Le comte Anatole de Greffignies n'avait pas été heureux dans le duel qu'il avait soutenu pour son ami. Blessé dangereusement, il n'avait ni pu ni voulu confier ses amours à personne ; mais, dès que sa santé Tavait permis, il s'était mis en route à petites journées. Il arriva trop tard. La mort de Marie fut pour lui un coup terrible. Il fît demander à ses parents ce fichu brodé qu'elle avait au bain la première fois qu'il l'avait vue, qu'elle portait encore le jour de sa fin déplorable, et quelque temps après il expira, tenant ses lèvres ouvertes pour un dernier baiser sur le fichu de la paysanne, dernière relique de cet amour aussi chaste que profond.
En général, dit M. de Saverny, en terminant, nous n'accordons de l'intérêt et l'insertion aux archives historiques qu'aux malheurs arrivés dans les villes. Et pourtant que sont les villes auprès de ces plaines aux horizons infinis qui composent le monde, et au milieu desquelles les cités ressemblent à des points imperceptibles*
. Elle serait bien curieuse et touchante l'histoire întinK
de toutes les douleurs et de toutes les joies qui éclatent
SOUS le châume et sous l'arbre. Mais nous sommes ainsi
faits : pour avoir des droits à notre attention, il faut !
pleurer ou rire dans une capitale. Depuis longtemps, à
de rares exceptions près, pour les Français, Paris a le
monopole de l'intérêt public.