‹ Les nuits espagnolesChapitre 4 sur 41 · L'ATELIER DE BARTOLINI · texte numérisé non relu

L'ATELIER DE BARTOLINI

Quand ôii entré â Florence par la porte de f isé, on passe dans une rue triste et soinbre qui fait contraste avec îa ravissante vallée dé rArnô qu'on vient de quitter; à quelques pas de cette porté, une façade monumentale de maison arrête un instant vos yeux par son caractère artistique; c^est râtelier de Bartolinî, le Phidias toscan.

Tofut lé monde n'est pas admis à visiter ce palais du grand sculpteur"; les princes et les lords, qui ne sont que princeU ou lords, ont souvent fait antichambre à la porte de ratélîér; niais Tartiste voyageur, le pèlerin amant de ntalie, le poète fervent, ont leurs lihjes entrées, de droit, chez BartoHni. ÎL leur crie comme la mère d*Aristée :

Pas Dobis Hmina dévurn»

Bien ne rappelle mieux les ateliers antiques de Praxitèles ou de Scopas que cette demeure tout empreinte de la majesté de Tart ; les plafonds des salles s'élèvent à soixante pieds pour laisser respirer à leur aise les statues gigantesques qui viennent de jaillir du bloc ; des masses énormes de marbre vous arrêtent à chaque pas; de jeunes élèves, enfants de la campagne voisine, comme Giotto, travaillent à tous les angles, pour dégrossir le marbre, et le jeter au ciseau du maître. Le sol est jonché d'une poussière blanche et lumineuse, plus douce aux pieds de l'artiste que le gazon des Caséines, que les pelouses de l'Arno. Moi, pauvre et inconnu comme le Scythe ^acharsîs, j'entrai là, comme lui chez le sculpteur d'Athènes, avec un saint respect dans le cœur, le frisson aux cheveux, la flamme au visage; une petite porte s'ouvrit, porte sacrée, interdite aux profanes, et j'eus le bonheur de surprendre Bartolini en flagrante obsession de l'art; il était couvert d'une auréole de fumée de marbre ; les bras nus, la tête nue, les yeux étincelants d'esprit.

Il me reçut avec une simplicité grave, sans aucune dépense de gestes et de' propos; j'aimai cette intelligen fierté du grand artiste, qui, en vous initiant dans les pi grands mystères de son cénacle, vous accorde une fave qui ne pourrait plus être qu'affaiblie par de vaines phra ses et de fades compliments de réception. Il était muet debout, le ciseau à la main, devant la plus récente et plus aimée de ses créations, sa Bacchante, sa Bacchan déjà célèbre en Italie, quoiqu'elle ne soit pas encore sorti de son boudoir, la ravissante fille. Je ne vis plus rien ce qui m'entourait, la divine statue m*absorba; je fus sai d'une teUe illusion^ que je me retirai» comme on ferai

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par respect devant une jeune femme nue, et surprise au lit.

Rien de suave, rien de gracieux d'ondulations comme la pose de la Bacchante ; elle est mollement renversée sur le côté gauche ; la partie supérieure du corps se replie voluptueusement, et dans ce délicieux abandon, elle se trahit tout entière. Que déjeunes filles toscanes ont donné leur contingent de beauté spéciale à ce marbre ! Il s'est enrichii et s'est rendu parfait avec les dons épars de tant de modèles. Que de femmes il a fallu pour en . composer une seule !

Le sc^pteur Bartolini admire l'antique, mais il ne le copie pas : il copie la nature qui vaut mieux que l'antique. Si j'avais à faire un Apollon, me disait-il, je chercherais un homme physique, comme Diogène cherchait l'homme moral ; je n'irais pas au Belvédère du Vatican, devant la plus belle statue de ce dieu: je chercherais des formes divines chez l'humanité mortelle. La nature ne trompe pas le ciseau; je suis sûr que l'Apollon du Belvédère se briserait en morceaux, s'il venait à marcher. Mais les modèles parfaits n'existent pas ; la nature laisse tomber une perfection sur un corps entre deux défauts ; et puis notre choix est restreint dans une seule classe de modèles, ceux qui pospnt par métier. Je ne néglige aucune peine, je n'épargne rien^ ni argent, ni recherches pour avoir d'excellents modèles; quelquefois je suis obligé de les deviner, par instinct, à la promenade, à la campagne, et sous des vêtements, dans un costume qui ne flatte pas leurs beautés de détail. Regardez cette jeune fille (il me montra une enfant de treize ans assise sur un lit) ; comment la trouvezvous ? (Je fis un signe d'hésitation.) Ses yeux vous sem-

bleût iQorts, a'est-ça pas ? son regard éteint ? you5 aljç? la voir.

Il ordonna au Jeune modèle de prendre la pose i& la prière ; l'enfant s'agenouilla et laissa pencher sa tête sur l'épaule droite. Elle devint sublime î ses joues g'enlupalnèrent de pudeur, ses grands yeux noirs parlèrent au ciel; ce fut la personi^iâcation de la prière dans tout son beau idéal de çaintç et douce violence, de séraphiçnç ferveur.

La nature ! poursuivit le grand artiste, la nature c'est toujours elle qu'il faut étudier dans notre art. Nous avons beaucoup de cbefs-^d'œuvre parmi nos statues antiques, je n'en copierais pas un orteil pour le pied de ma Bacchante. Tant qu'il y aura des femmes, je tâcherai de découvrir chez une d'elles la perfection, dans un ongle, un pli de chair, une racine de cheveu, et je m'approprierai cette beauté minutieuse de détail. Voilà tout mou secret.

Mes oreilles étaient toutes aux paroles deBartolini; mes yeux ne pouvaient se détacher de sa ûUe de marbre; elle aussi semblait écouter son père, et le regarder avec amour, dans l'ivresse des bacchanales ; on aurait cru voir la fille de Loth méditant son inceste. La chambre était éclairée par un jour tendre; de légers rayons couraient avec leurs atomes sur le corps de l'adorable statue, et semaient sur ses belles formes une teinte molle (jui les incarnait. La Bacchante, noyée dans cette flottante lumière, semblait perdre parfois son immobilité ; à force de la regarder fixement, je croyais saisir la vie, et le jeu des muscles, dans ses bras arrondis, dans son dos si souple, dans son col moelleux qui donnait un frisson magnétique 4 mes lèvres. Je compris la foHe de Pygmalion.

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— A quel amant destinez-vous cette bello maîtresse? demandai-je à Bartolini*

— Au duc dô Devonshire, me répondit-il,

— Ce duc est bien heureux ! Me permettez*vous de la

revoir, car je sens que ma visite est trop longue, et que votre temps est de For pur.

— Venez quand vous voudrez.

— Je n'y manquerai pas, croyez-le bien. Maintenant, accordez-moi une faveur.

— Laquelle?

— La faveur d'embrasser votre fille.

Le sculpteur étendit sa main droite vers elle avec un geste de paternel consentement.

Ma lèvre efitteura les lèvres de la Bacchante. Je sortis heureux, comme on sort à vingt ans d'un premier et pudique rendez-vous.

Je me lançai dans Florence, la ville des statues. La Sa- Line de Jean de Bologne me parut lourde, la Niobé m'attendrit, la Vénus pudique me trouva glacé; j'en demande pardon à l'ombre de Praxitèle. Oh ! sans doute, lorsque sa Vénus sortit de son ciseau, pure, blanche, lumineuse comme le marbre de Paros dont elle est faite, elle mérita les baisers de tous les jeunes gens de Gypris et d'Amathonte ; elle était suave aux yeux et aux mains comme rWcire des lits du gynécée; sa chevelure exhalait encore les parfums de la mer Ionienne, comme la déesse dont elle est la divine image; sa radieuse nudité donnait des extases d'amour au prêtre qui la couronnait de myrte, à la veillée de ses fêtes. La Grèce entière avait passé, amoureuse et ravie, devant le sacré piédestal, quand la céleste

image, inclinée à demi, souriant à l'adorateur, laissait mollement tomber un de ses bras pudiques, et de l'autre cachait le plus beau sein qu'un œil de mère ait pu Yoir. Mais aujourd'hui, après tant de siècles d'inhumation, comment nous Ta-t-elle rendu le corps divin, cette villa d'Adrien dévastée par les soldats de Théodoric? A Rome, les Visigoths ont violé la statue sainte, et quinze cents ans après ils ont trouvé des dignes imitateurs à Paris, chez les Tartares du Don. Quelle destinée ! Au moins son frère, l'Apollon du Vatican, a traversé les siècles, en conservant sa pureté native; dans la rotonde bâtie pour lui, il se lève encore splendide et virginal, comme sur l'autel de Claros; mais elle, cette Vénus mutilée, comme ils nous l'ont faite les saccageurs de Théodoric et d'Alexandre ! Cadavre jauni par la terre grasse de la fosse; cadavre morcelé, plein de souillures ; il a fallu que de pieuses mains en réunissent les membres épars pour reconstruire un corps : et pourtant l'œil de l'artiste, s'il se ferme un instant sur les cicatrices du simulacre; s'il ne s'ouvre que sur les grâces divines de l'ensemble; s'il surprend encore la palpitation du marbre à travers le vernis du sépulcre, eli bien! c'est encore pour lui la Vénus de Praxitèles et de Médicis, la statue aimée de Périclès et d'Adrien.

Le lendemain, à sept heures du matin, je repris le chemin de l'atelier de Bar^olini.

Florence est bien la ville des arts; en aucune autre cité vous ne trouverez ces brillants accessoires qui vous accompagnent poétiquement jusque sur le seuil du peintre, du musicien, du sculpteur. Dans la rue, à la promenade, sur les quais, sur les places publiques, rien ne vous distrait de votre religieuse pensée de visite. Chemin faisant,

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vos réflexions courent dans une atmosphère imprégnée du parfum des beaux-arts. En me rendant chez Bartolini, je passai devant le palais Strozzi, bâti pour dévorer le temps : je m'inclinai devant la colonne apportée des thermes d'Antonin; je traversai le magnifique pont que Michel-Ange fit à Rome, et qu'il envoya, dit-on, dans une lettre, au grand-duc qui le lui avait demandé. Vue de là, sous la transparente lumière d'une matinée d'avril, Florence était suave et gracieuse comme son nom; l'Arno coulait comme de l'azur fluide entre ses deux rives radieuses de soleil, semées de palais et de dômes. A gauche, je voyais s'avancer la colonnade sombre des Offices; auprès, le pont vieux où Hercule terrasse Nessus par ordre de Jean de Bologne; au fond du tableau, la délicieuse colline de San Miniato; à ma droite, je suivais l'Arno qui descendait avec ravissement sous les arbres des Caséines; du centre des grands bois, je voyais surgir un groupe de pins gigantesques dont les têtes s'arrondissent en parasol et dominent les vastes allées ; vis-à-vis, sur l'autre rive, montait la villa Strozzi, avec ses cyprès et ses mélancoliques olnbrages.

Je trouvai Bartolini comme je l'avais vu la veille, devant sa Bacchante ; à cinq heures du matin, il prend le ciseau et ne le quitte qu'à la nuit; c'est ainsi qu'on se fait grand.

— Comment avez-vous trouvé la Vénus de Médicis, me dit-il?

— Froide, lui répondis-je, je venais d'embrasser votre Bacchante.

n sourit, comme un roi à une parole de courtisan : le

génie est la première des royautés; l'adulation n'est per-

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mise que devant lui. Il m'offrit de me faire visiter les salles de son atelier, j'acceptai avec joie.

Il me montra sa galerie de bustes ; il en a fait six cents, presque tous portraits de femme. Toutes les belles Mglaises ont posé devant lui; pas une damQ opulente et voyageuse no passe à Florence sans en rapporter son bustç de marbrç ciselé par Bartolini; le plâtre reste à l'atelier, C'est la plus curieuse collection de nobles et belles têtes qu'on puisse voir. Voilà le délassement du sculpteur florentin; son travail est réservé anx colosses.

Depuis plusieurs années il a fondu des blocs pour son mausolée du seigneur Demidoff, ce ricbe des Mille et une Nuits, qui avait des mines d'or dans ses terres, qui aurait acheté à la mort une semaine de vie de plus, si cent millions eussent pu la payer. De grandes et belles statues, de magnifiques bas-reliefs orneront le tombeau du LucuUus moscovite; cet ouvrage prodigieux n'avance qu'avec lenteur, parce que de bons modèles manquent souvent au scrupuleux artiste; il faudra peut-être une vie d'homme pour achever le mausolée de ce riche mort Florence a donné des regrets à Demidoff. Ce Russe intelligent n'avait pas adopté pour devise ces deux vers :

Nescio quQ natal$ solum dulcedine cunctos Ducit, et immemores non sinit esse sui.

Il pensait, sans doute, que la patrie n'est chère qu'à ceux qui ont une patrie habitable ; il avait vu Florence et l'avait préférée à Moscou. On conçoit difficilement le Samoïède qui regretterait dans le midi sa patrie d'ours blancs, de glaçons et d'éternelles nuits; on copprend mieux Pota-

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veri, le jeune sauvage, qui demandait, à Paris, ses doux palmiers et son Océan Pacifique, où il donnait des rendez- Yous à sa maîtresse sur une belle vague d'écume et d'azur. Demidoff avait planté trois tentes sur le Thabor florentin, et il ne tournait j amais ses yeux ni vers le Kremlin, ni vers la Néya, ni vers la cité polaire que Pierre le Grand a eu le courage de bâtir en plein hiver. Le palais du Russo converti au culte du midi s'enveloppait de l'ombrage des Caséines; on y dansait, on y chantait, on y riait éternellement; c'était le yéritable Paradis terrestre, moins l'arbre du mal et le serpe^t. DémidofC était grand-duc de Toscane, il ne lui manquait que l'écu d'or et les cinq tourteaux de gueules; sous son règne, Florence était plus Florence que jamais, Une nuit où la ville entière avait été appelée à la fête, un «pectre jaloux, qui n'avait pas reçu sa lettre d'invitation, entra sans se faire annoncer, c'était la mort Le lustre s'éteignit et ne s'est plus rallumé. Bartolini travaille aux décors de cette dernière fête; il cisèlo le tombeau.

Au milieu de ces lugubres images, un portrait suspendu à la muraille me frappa vivement; il n'était ni de Rem* brandt, ni de Van Dyck, ni de Titien; c'était une œuvre toute fraîche ; si cette toile avait eu le plus léger vernis séculaire, je l'aurais volontiers attribuée au premier grand nom de l'école de Florence qu'on m'aurait cité; j'aurais cru que Mazaccio était tout exprès sorti de la tombe pour peindre Bartolini dans son atelier.

Le portrait n'est pas signé; un portrait d'Ingres n'est jan^ais anonyme. Ingres est l'ami du sculpteur florentin; Ingres et Bartolini sont deux talents fraternels; à l'un la toile, à Tautre le marbre. L'Odalisque est sœur de la

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Bacchante. Ingres, passant à Florence, il y a quelques années, entra dans la maison de Bartolini comme dans son hôtellerie naturelle. Ces deux hommes de génie eurent entre eux de beaux et solennels entretiens sur l'art; personne ne parle de l'art comme Bartolini; il s'exprime dans notre langue avec une facilité merveilleuse, toute pleine . delà grâce toscane. Les idées neuves jaillissent avec abondance dans sa parole de flamme. Il a médité sur tous les secrets de la nature et de l'école ; il ne répète pas les théories écrites, il improvise les siennes, comme ferait un maître devant des élèves intelligents. Bien peu d'hommes ont autant d'esprit que lui; il a des saillies sérieuses qui prennent en naissant la rondeur concise de l'axiome: c'est l'artiste complet qui a toujours à sa disposition la parole éloquente pour défendre son art. Ingres était fait pour comprendre Bartolini : il a payé la noble hospitalité reçue en suspendant son portrait dans l'atelier du sculpteur, comme Titien chez François l*'. Aujourd'hui que le grand peintre est dans son palais du Monte-Pincio, où il dirige notre jeune école romaine, il fera sans doute asseoir l'artiste florentin au foyer de la colonie française. Cela rappellera ces beaux jours des illustres .migrations où l'artiste grec, débarqué à Tarente, traversait l'Italie, son bâton à la main, et venait frapper au seuil d'Apulius ou d'ApoUodore, qui peignaient les fresques du palais d'Auguste sur le mont Palatin.

Il est une statue qui remplit l'atelier de toute sa grandeur, de tout son majestueux éclat; c'est l'image qu'on trouve partout à Florence, et dans le monde; mais là, elle est de la taille que Kléber donnait au vainqueur d'Aboukir; c'est la statue de Napoléon; il a l'héroïque pose.

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elle poétique vêtement de Trajan et d'Antonin; les beauxarts ne connaissent pas la redingote à Florence. Le marbre impérial a dix-huit pieds de hauteur; si tout autre nom était attaché à cette image, elle paraîtrait colossale ; mais comme elle se nomme Napoléon, elle semble de grandeur naturelle. Ajaccio marchande pour l'acheter; Bartolini veut être dignement rémunéré de son œuvre, et ses prétentions sont fort modestes. En échange de quatrevingt mille francs, le sculpteur prend la statue, s'embarque avec elle, et va la placer lui-même sur le môle d' Ajaccio. n vaut mieux être obélisque de Luxor que statue de Napoléon ; la gigantesque image languit dans l'atelier de Bartolini, et nul brick ne sort de Toulon pour la conquérir. On parle de la suppléer par une statue de bronze; on prétend que le marbre se brise à coups de pierre, ce qui est incontestable; mais quel est le Corse qui jetterait sa pierre au simulacre de son empereur? Cela ne s'est vu qu'à Orgon, et Orgon en a pris le deuil depuis. A Florence, on ne conçoit pas qu'on prenne tant de souci pour la vie du marbre ; Florence, elle qui expose, en pleine rue, les géants de Michel- Ange, de Donatello, de Jean de Bologne, et qui ne s'est jamais repentie de sa confiance dans le respect du peuple. Là, un Guelphe laisserait vivre éternellement un Gibelin, si la balle de son mousquet devait effleurer une statue. Ajaccio fera ses réflexions.

Avant do partir, je voulus revoir une fois encore la Bacchante ; Bartolini rouvrit le boudoir secret ; elle me parut encore plus femme que la veille. Céleste enfant I Comme elle va frissonner dans les brumes du duché de Devonshire, elle née dans les rayons italiens ! J'espère que Bartolini la gardera; il lui en coûterait trop de se séparer d'elle, je

n'ai jamais conçu le père qui livre la plus belle de ses filles aux caresses d*uii étranger : TÉpithalame de Manllas et de Junie l'avait déjà dit avant moi, en magnifiques vers latin9.

Vn M «b«ei qBMi^aqiP Simili* •*- Un ooqeerl ob^i: I9 priQ99

de nioiatfori.

n me semble qae Pise était autrefois uii faubourg de Livoume; faubourg élégant» oisif et artiste, <jui se lassa des bruits du chantier et du môle, de tout le prosaïque fracas de Tindustrie et de l'agiotage, et se réfugia dans la solitude, en emportant son Dôme, son Campanile, son Baptistère, son Cimetière saoré. Pise est comme une ville dégoûtée du monde, et qui s'est retirée à la campagne. Pise est la cité anachorète; elle a fait beaucoup de bruit dans l'histoire; elle a entretenu commerce avec les nations; elle a soudé la chaîne d'un port à la base de ses' palais ; elle a doimé des jeux d'hippodrome, comme Olympie; elle s'est battue, la croix au front, pour le Christ et son tombeau. Les villes qui ont ainsi vécu montrent de

partout leurs larges cicatrices. Pise est encore verte, jeune et forte; elle a inhumé ses enfants morts et ses ruines; tout ce qui brille d'elle au soleil est mélancolique, sans doute, mais robuste et puissamment assis. On dirait que ses monuments sont de bronze, comme les portes de ses temples ; nulle part la caducité ne s'y révèle; les dates seules ont vieilli ; oubliez les dates, et vous vous croirez dans une ville bâtie dq la veiUe, et qui attend une population.

Les habitants gâtent les villes de poésie et d'art; j'aime Pise déserte, versez à Pise le peuple de Livourne, Pise perdra toute sa beauté. Cette ville est curieuse à voir à midi, lorsque nul être vivant ne se montre sur les rives, les quais, les ponts de TArno ; c'est le plus singulier des . spectacles; onpeutse croire le locataire unique d'une grande cité. Tous ces palais qui bordent le fleuve et qui s'étendent devant vous, à droite et à gauche, lorsqu'on passe sur le pont de marbre; toute cette magnifique bordure monumentale ne jette pas à l'air le moindre bruit, le moindre signe d'animation. Après avoir traversé le pont, on entre dans tme rue, où l'on trouve un peu de fraîcheur, un peu de mouvement; quelques boutiques ouvertes y attendent les acheteurs; on y lit quelques enseignes, à lettres menues, où sont indiquées des denrées de consommation. Ens'enfonçant dans la ville, c'est encore le silence et la solitude; plusieurs quartiers y rappellent la morne et féodale physionomie d'Aix en Provence; surtout la Piazza dei Catx^ lieri, avec sa statue, son palais d'architecture concave, ses hautes herbes dans les pavés. D'autres rues, calmes, et solitaires, vous préparent comme à une mystérieuse révélation, à une surprise de saisissement; c'est dans Ib coin

le plus retiré de son enceinte que Pise a déposé ses quatre trésors : le célèbre Campanile, le Dôme, le Baptistère, le CampO'Sanio. Ces monuments incomparables n'ont point de fracas autour d'eux; ils s'élèvent sur une belle et Ycrte pelouse, semée de marguerites et de fleurs agrestes. Rien de touchant comme cette association d'édifices catholiques; toute la vie du chrétien est là: le Campanile semble se pencher sur la cité pour appeler le néophyte; le Baptistère le reçoit pour le faire chrétien; l'Église s'ouvre pour le sanctifier; le Campo-Santo pour l'ensevelir. Que de pensées dans toutes ces pierres!

J'avoue qu'il ne me vint point à l'esprit ni de mesurer la hauteur de la Torre Torta, ni de me créer un système pour me prouver que la tour avait été bâtie ainsi penchée, ou qu'elle avait pris cette pose à la suite de quelque révolution de terrain. En général, je m'inquiète fort peu de la hauteur et de l'histoire des monuments ; lorsque je les connais, je n'en retire aucun avantage pour mes émotions; lorsque je les ignore, je ne prendrais pas la peine de m'en instruire, sur place, avec un cicérone ou indicateur. Convaincu, comme je suis, que rien n'est exactement vrai dans l'histoire, j'aime mieux le vague mystère qui entoure tant de ruines, que l'érudition de controverse qui vous tient en suspens et ne vous précise rien. Les plus précieux monuments du monde sont pour moi ceux de l'île de Pâques; au moins, avec ceux-là, l'imagination a beau jeu ; le voyageur vous avoue franchement qu'on ne sait ni d'où ils viennent, ni quelle main les a bâtis.

La tour de Pise est, je crois, le monument le pïus connu qu'il y ait en Europe; on l'a tant de fois copié en gravures ou en relief, et toujours si bien, qu'en le trou-

vaut à Pise, pour la première fois, on croit le revoir. Le Dôme est une de ces merveilleuses églises comme ritaiie seule peut nous en montrer; les richesses y sont amoncelées; c'est une magnifique galerie de tableaux, enchâssés dans le marbre, l'or, le bronze, la mosaïque, le porphyre. Quelque prévenu qu'on soit contre ce luxe d'ornements, souvent plus pauvre que la simplicité, on ne peut que lui donner de l'admiration, en ajournant ses critiques d'art et de vrai bon goût.

Le Baptistère fait contraste avec l'église; il y a une pensée dans la nudité de ses majestueuses murailles ; c'est la maison du néophyte ; elle ne doit avoir aucune parure, aucun éclat. La chaire est superbe ; elle repose sur sept colonnes symboliques, qui ont pour bases des animaux monstrueux, comme le Pline de V Apocalypse en a imaginé. Sur un pilier, on lit le nom de l'architecte, Deoti Salvi; c'est lui qui a donné une âme, une couleur, un caractère à cet édifice étonnant. Vu de l'extérieur, on le prendrait pour le dôme d'une immense cathédrale; la cathédrale vient de s'abîmer sous terre; le dôme est resté au niveau du gazon.

Puis on entre au Campo-Santo ; il n'y a pas dans l'univers un coin de terre plus touchant. Le Campo-Santo exhale toute la ppésie de la mort, du néant, de l'immortalité. C'est le véritable cimetière du chrétien ; le cœur n'y est pas serré par cette désolation qui entoure les sépulcres de l'homme ; une douce et religieuse mélancofie vous accompagne dans ces quatre galeries funèbres, et vous fait penser à la mort sans horreur. Ce n'est point là que la terre rejette les ossements, que le ver fait son œuvre ; cette terre miraculeuse préserve les corps de l'in-

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suite du ver; elliô se voile d'un magalûque linceul de gazon et de fleurs ; elle s'encadre dans de pures et gjracieuses ogives de jnarbre blanc ; c'est la terre de Jérusalem sur les galères croisées; elle a sanctifié les cadavres des vieux chevaliers pisang; c'est le lit de repos des liommes fort?; <jui moururent en Dieu, le glaive à leur droite, la ceinture aux reins. Comme il est doux ce bruit d'herbes qui monte de la sainte pelouse à la charpente nue des galeries! Qn [dirait une psalmodie chantée par les ombres, un hymne de tombe écrit dans une langue que nous ne savons qu'après notre mort. Puisque nous sommes ignorants des mystères du sépulcre, et que nous nous complaisons dans des illusions consolantes qui nous Tiennent des objets matériels placés sous nos yeux, il nous semble qu'il est plus aisé de mourir dans le voisinage du Campo'-Santo que partout ailleurs dans le monde. C'est au Çampo-Santo que la mort est vivante, mors viva ! comme Ta dit un ancien. C'est là que la terre est véritablement légère à ceux qu'elle couvre. Si quelque pensée de vie, . quelque étincelle d'animation flotte encore autour de nos froides dépouilles (secret de Dieu seul), eh bien Ile Camp(hSanto a d'ineffables soulagements à donner à cette ombre qui survit au corps,

Ce n'est point pour plaire aux vivants que le génie de la religion et de l'art a paré ce cloître tumulaire ; les artistes ont écouté une inspiration venue d'en haut ; les grands artiste^ ont toujours quelque ihission céleste qu'ils accomplissent aveuglément. Ici peut-être ils avaient ordre d'embellir un purgatoire d'expiation de tout ce que les arts ont de plus touchant, afin de donner le baume de la patienpe à des âmes qui attendent encore sous la tombe

l'heure tardive de leur migration ; car ce n'est pas pour nous qui vivons, c'est pour elles que cette merveilleuse architecture a été créée. Pour elles, le marbre grec a pris la forme de Togive chrétienne ; pour elles, Cimabué a inventé la peinture, cet art divin qui console de la vie et de la mort. Il arriva de Constantinople l'artiste florentin, et traça la première fresque du Campo-Santo, et écrivit le frontispice de ce livre immense, dont chaque page est un reflet de la Bible, Puis vint un pâtre, en sayon de poil de brebis; un enfant de l'Arno, le Messie de l'art Italien,

Giotto, dont la main était si habile et le visage si beau (1) : il jeta la furie de ses premières inspirations sur les pans gigantesques du cloître saint; il ramassa le pinceau de Cimabué, son maître, et le légua, comme le sceptre d'une glorieuse dynastie, aux frères Gaddi,à Orgagna, à Simone Memmi, à Spinello d'Arezzo, à Benozzo Gozzoli, à Buifamalco, qui vinrent tou^, l'Évangile à la main, matérialiser sur les murs toutes les divines paraboles, tous les mystères de la foi, toutes les confldences que Dieu a faites à l'homme par la bouche de- ceux qui parlaient en ^on nom.

Le doux ciel de Pise se chargea de distribuer au cloître la lumière et les ombres ; c'était le digne associé de tous ces grands artistes. Des teintes suaves, dorées, transparentes, coururent sur les ogives, sur la prairie et dans les corridors si calmes, si recueillis, avec leurs mosaïques de tombeaux armoriés. Ainsi devait être le Campo^Santo; pareille sépulture devait être donnée aux veuves et aux

(1) GUI QCAIl RECTA MANOS, TAH FUIT ET FACIES.

(Épitaphe de Giotto,)

fils des guerriers qui avaient combattu pour le Saint-Sépulcre de Jérusalem. La religion est la sœur de l'art ; elle est toujours venue en aide à son frère. Quand l'Église meurt à Byzance, la religion envoie Gimabué du Campo^ SarUo ; quand le trône de Lusignan s'écroule, elle convoque son puissant congrès d'artistes auprès des sépulcres italiens des chevaliers croisés, et l'art reconnaissant a vengé la religion des victoires de Mahomet n et de Saladin.

Pise est une ville qu'on ne doit jamais revoir; pour moi, je n'y reviendrai plus de ma vie : je craindrais de faire tort à d'incomparables souvenirs, de faner la fleur de mes premières impressions, d'arriver au désenchantement par l'habitude. Il faut qu'un artiste traverse rapidement le Campo-Santo, et puis qu'il aille vivre loin de là, s'il ne lui est pas donné d'y mourir. Cette apparition fugitive reste alors dans la mémoire comme le plus ravissant des songes.

Sur cette lumineuse place où s'associent, dans une commune pensée, quatre édifices religieux, il n'y a point d'études à faire, point de lacunes d'histoire à remplir, dans un frivole intérêt de science mondaine : il faut voir, sentir et passer. Les ruines, arrêtent longtemps le voyageur et le rappellent encore: il y,a toujours à lire dans des ruines ; toute pierre monumentale qui se décompose est pleine de pensées inédites, que l'artiste recueille une à une avec ferveur; mais ici, devant le dôme de Pise, point de ruines, point de décrépitude : tout est bloc et diamant; le ciment ne s'est pas éclairci dans la fente des puissantes assises; le vent de la mer s'est usé sur les angles de marbre, sur les portes de bronze , pleines' d'histoires

pieuses, d'animaux symboliques, de feuillages et d'oiseaux. Tout cet ensemble grandiose est saisi d'un ûoup d'œil; les quatre monuments Se révèlent à la fois dans leur majestueuse et inaltérable solidité.

Je leur fis mes adieux, les mains jointes, les lai^mesâtîx yeux, avec l*idée de ne jamais plus les revoir, et depuis je les vois toujours avec la virginale émotion de ma première visite. Quand le ciel est triste, glacial et pluvieux, dans la grande cité, humide tombeau des [vivants, je rentre par la pensée dans ce CeimpcnSanfo, où les morts sont si bien, où l'herbe est si dorée^ la brise du midi si fraîche, l'ogive si pure, l'art si beau. Je vois l'immense coupole du Baptistère, qui reflète le soleil comme une planète tombée; je vols la cathédrale radieuse et le Campanile, dont la colonnade Se déroule en spirale jusqu'au sommet. Autour, point de bruit, point de murmures d'hommeis : silence et solitude, comme au désert. Le peUpîé s*est retiré à l'écart, par respect; le peuple italien est trop léger au pied de ces monuments si graves. Les dréneaux Hoirs des vieilles murailles de Pise s'abaissent derrière eux. Les colosses catholiques montent aux nues, en humiliant les hommes et les demeures des hommes. Je les reverrai toujours ainsi, tels que je les vis, quand ils allaient s'évanouir pour moi. tJne atmosphère transparente les enveloppait comme une châsse d'azUr et d'or ; les pélottses ondoyantes venaient mourir sur leurs bases, comme les douces vagues d'un golfe italien. Sur lé seuil du Campo^ Santo était assise une petite fille blonde, qui dounait de l'herbe à deux chèvres; elle chantait un air toscan, d'une voix mélancolique, et un vieillard l'écoutait, appuyé sur un bâton.

PISË. 89

En Italie, la vie est pleine; le tencPps n'y langnît point ; on peut y échanger chaque heure du jour contre quelque chose qui vaut une heure de vie. C^est ce qui donne à ce heau pays un attrait que Fartiste chercherait vainement ailleurs. Là les émotions du toyage ont des cslractères si divers, qu'on n'y redoute jamais la monotonie du plaisir : le matin, au Campo^Santoilè soir, au bal.

Je courais en cakssino à Florence, que J'avais quitté le matin; je revoyais, dans mon esprit, le musée du CampO" Santoi Je pensais à cette Vie dé saint Reynier, potrcm de Pise, si belle dans les freâqries de Simone Memmî; aux saints Éphèse etPolyte, animés par Spinello, delà ville d'Arezzo; aux Malheurs de /o6, chefs-d'œuvre du grand Giotto; à la Création du monde, de Buffamalco ; aux Portraits des Médicis, que Benozzo Gozzoli a capricieusement suspendus aux étages de la tour de Babel ; au Triomphe de ta Mort, admirable création d'Andréa Orgâgna; au Sacrifice (fA" hraham, ouvrage de ce peintre qui fait oublier* par âon génie Toutrage de sou infâme surnom. J'étais ébloui de tant de sublimes et naïves images, peintes au livre bîbliqne du Campo-Santo, lorsque j'entrai chez madame Smith, Anglaise opulente qui donnait un bal à tout le beau monde florentin.

Le piano jouait des contredanses de Paris; l'Europe avait fourni le personnel des quadrilles; la Russiè,rAllemagne, l'Angleterre, la Pologne, dansaient aux mélodies da Pré aux Clercs, dans le même salon. Les Anglaises étaient en majorité à ce bal. C'est toujours ainsi en Italie. Nos insulaires voisins ont la réputation d'aimer le chez ioi, d'afTectionner le toit domestique; ils ont même inventé un mot pour consacrer cette passion du foyer; mais

on les rencontre partout dans l'univers, excepté chez eux. Je ne fis qUe traverser le brillant salon où dansait l'Europe, représentée par ses femmes et ses langues, mais uniformément habillée d'après les modes de Paris. Ce bal ne fut pour moi qu'une apparition. A Florence, on passe la soirée en vingt soirées: c'est l'usage. Ce jour-là, il y avait concert chez le prince de Montfort, autre glorieux exilé. Je courus au palais du frère bien-aimé de l'Empereur.

La nuit était harmonieuse et sereine; je m'arrêtai pour la respirer quelques instants, sur la place de ce palais tout illuminé de la fête. Les larges dalles du vestibule retentissaient sous les roues et les pieds des chevaux. Visà-vis, je voyais un jardin silencieux et mélancolique, plein d'ombrage et de recueillement. La pensée de l'exil était écrite dans ce jardin si calme. L'édifice impérial avait déposé là, pour quelques heures, ses souvenirs amers, ses douleurs cuisantes, pour se faire un peu de bruit, un peu de joie, en appelant la divine musique au secours de ses nobles exilés.

Partout l'exil est amer. Si l'exilé voyage, il emporte sa prison avec lui; il s'arrête, l'air lui manque pour respirer ; l'horizon le pjus vaste l'étreint comme un collier de fer. La patrie absente est un fantôme qui suit incessamment l'exilé et l'entoure de mélancolie. Qu'importe à l'exilé que cette patrie soit ingrate? Elle a des douceurs qu'il ne retrouverait plus sur tous les trônes de l'univers. Rome avait chassé Coriolan ; l'histoire dit que la vengeance ramena l'implacable général sous les murs de Rome; l'histoire s'est méprise, comme presque toujours: ce fut l'irrésistible ennui de l'exilé qui rendit Coriolan

criminel. Un seul chemia lui était ouvert; il s'y jeta les armes à la main. Sa mère Yétiirle pouvait se dispenser de lui demander grâce pour Rome : Goriolan ne venait pas détruire sa ville natale ; il venait l'embrasser. Tout semble permis à l'exilé qui réclame sa patrie.

Que de noms puissants, que de hautes fortunes ont subi les tortures de l'exil I II semble que ce soit la destinée commune à tout ce qui fut grand, populaire, adoré. Tous les pieds sous lesquels le monde s'est ému se sont trï^nés dans la poussière de l'exil; toutes les voix qui ont réveillé les acclamations des peuples se sont éteintes sur une terre étrangère, en invoquant une patrie qui ne leur répondait plus. Rome a chassé de ses murailles tous les grands hommes qui les avaient défendues: aussi Rome est-elle exilée elle-même aujourd'hui. Elle a rompu tout pacte avec l'univers; elle a brisé son rayon de routes triomphales; elle s'est abîmée au milieu de sa plaine, ^aste solitude, sans jardins, sans culture, sans moissons. Le monde entier fut autrefois la patrie de Rome ; la cité universelle est aujourd'ui emprisonnée dans ses murs.

Maig c'est à elle qu'on va toujours après les infortunes suprêmes ; le roi tombé d'un trône court demander quelques soulagements à la grande exilée des nations; Rome, qui a banni tous ses glorieux enfants, accueille .avec amour tous les bannis ill|istres : elle a dés secrets pour adoucir les chagrins, elle leur ouvre son grand reliquaire de ruines, comme un bazar de remèdes ; elle sait parler laiangue des consolations, et son silence sublime donne au cœur plus de baume que l'étourdissante voix d'une

autre capitale folle de fêtes et de Itait.

L'exilé, roi de la veille, en regardant sa couronne tombée, songe à cette reine de Tanivers, et il se fait une âme nouvelle plus légère au malheur. Il entre à Rome comme dans l'hospice des nobles malades ; il peut choisir entre la cellule et le palais, solitaires et mélancoliques tons deux; il y a des patrons d'infortune au sommet de toutes les colonnes, à l'ombre de tous les portiques ; tous les martyres se sont consommés là, du mont Palatin au mont Vatican; la vertu païenne vous nomme Lucrèce ou Tirginie, à la tête de ses saintes; la vertu stoïque vous nomme tout le ciel. On ne sait qui renferme plus de grandeur et de sublimes leçons, de ses nécropolis ou de ses catacombes.

Une [de ces batailles d'autrefois, Zama, Pharsale, Actium, ne retentissait jamais sur la terre sans Jeter d'illustres débris en Egypte, en Bithynie, à TEuxin. Dans les ports du Bosphore ou des marais Méotides, une galère arrivait avec un nom retentissant de proscrit; alors on se disait sur le môle, parmi les barbares, que l'empire avait été joué aux dés entre deux rivaux, et qu'il fallait donner l'hospitalité au vaincu. Aujourd'hui, lorsque le marinier d'Ostie voit des familles tristes et graves débarquer dans son port, ce port de la ville vieille, où tous les pèlerins arrivent avec joie, le marinier se dit qu'un grand fracas de trônes écroulés doit avoir été entendu de l'autre côté des mers, et que Rome va recevoir de nouveaux proscrits aân qu'ils soient consolés.

C'est ainsi que le contre-coup de "Waterloo jeta sur la voie Cassia toute une famille de rois et de reines pèlerins. Le soir que Rome s'ouvrit à cette illustre migration, il n'y eut pas assez de croisées dans le Corso pour regarder

passer les mystérieuses berlines; les noms des voyageurs étaient prononcés tout bas, sur les places d'Espagne, de la Colonne et de Venise. Plusieurs palais s'ouvrirent comme les bôtelleries obligées de ces augustes visiteurs; Bome, la ville tolérante, la noble mère de Constantin, se souvint de Napoléon qui avait relevé les autels; elle accueillit avec amour son errante famille ; elle l'enveloppa de sa douce atmosphère, .dô son climat qui conserve et fait vivre; tandis que lui, le grand exilé de l'Europe, allait mourir, dans cette île qui porte le nom de la mère de Constantin, mais qui tue et dévore, comme la Tauride et Barca.

Là s'écoulèrent les premières, les plus longues années de l'exil; puis les exilés impériaux se dispersèrent, grâce à la fataUté des temps. Rome ne garda que la vieille mère de Napoléon ; Fescb, un des princes de l'Église, homme d'esprit et d'étude, aimant Rome, comme la nourrice de la religion et des beaux-axts; Lucien, philosophe antique toujours peu soucieux d'un trône, naturellement lié par ses goûts à une viUe où chaque pierre porte écrit le nom d'un sage ou d'un héros.

A Florence, cette ville de bals et de concerts, on cite les fêtes que donne le prince de Montfort, dans son beau pa> lais Orlandini. Ce sont toujours de délicieuses soirées parfaitement ordonnées, où la cohue n'étouHe jamais le plaisir ; on y entre, on en sort sans avoir perdu une seule fois la liberté de ses mouvements; chaque invité peut se persuader qu'il occupe une place d'honneur ; le maître n'a pas spéculé sur- l'encombrement, sur le bon ton du raout anglais : et l'on se dit pourtant le lendemain que tout Florence était la veille chez le prince de Montfort. Il est vrai

64 LES irUITS ITALIENNES.

qu'on trouve là cette favorable distribution de salons et de galeries sans laquelle il n'y a point de véritable fête. Tous les palais florentins n'ont été bâtis que pour le concert et le bal ; on y respire à l'aise ; la foule y circule avec de douces ondulations ; la musique y semble plus harmonieuse que partout ailleurs ; le son ne glisse que sur le marbre, le stuc, et sous les voûtes elliptiques des hauts lambris.

Le prince de Montfort invite à ses soirées les étrangers qui arrivent à Florence, mais les Français d'abord ; dans leur répartition de politesses, les maîtres du palais Orlandini en accordent toujours la meilleure part aux Français. 4^ reste, personne ne s'en étonne, personne ne s'en formalise ; toute* l'aristocratie opulente et voyageuse de l'Europe accourt chez le prince de Montfort; et c'est une chose curieuse à voir que ce mélange de nations autrefois ennemies, et représentées aujourd'hui dans un salon du frère de l'Empereur, par de joyeux quadrilles dansant au piano la contredanse de Zampa, la walse de Weber, la mazurka de Varsovie. La paix et la civilisation amènent des rapprochements miraculeux : chez la comtesse de Lipona, j'ai vu causer familièrement ensemble l'amiral russe Tchitchakoff, qui fut envoyé par Alexandre pour couper à Napoléon la retraite de la Bérésina, et l'illustre et héroïque général polonais Wonsowich, qui était assis auprès de Napoléon sur le traîneau de Moscou.

Je ne sais trop quelle humble tournure de style prendre pour me glisser après ces grands noms. Mes souvenirs de Florence sont encore si confus dans ma tête, qu'ils ont quelque chose de l'incohérence du rêve. J'aime mieux d'ailleurs passer en désordre d'un nom à un autre, que

de soumettre mes idées vagabondes à la méthode d'au sage classement. Me voilà donc, moi Français obscur, et pèlerin de Rome, me voilà, par une soirée de mars dans le palais Orlandini. J'entends prononcer autour de moi des noms à consonnance harmonieuse et poétique, des noms de Guelfes et de Gibelins portés aujourd'hui par de jeunes seigneurs bien franchement uni^. De tant d'animosités sanglantes, de tant de haines excitées par les classifications des partis, il ne reste plus à Florence que ces deux mots : Via Ghibellina, gravés sur l'angle d'un modeste carrefour ; cela me donne quelque espoir pour la France. J'assiste à l'entrée des dames, et une voix officieuse me les désigne par leur nom et leur pays.

C'est ainsi que je vis arriver déjeunes et blondes Polonaises, nobles exilées qui venaient respirer un instant l'atmosphère d'un salon français ; avec quel intérêt les regards se tournaient vers ces femmes, dont les frères pu les maris avaient encore le visage brûlé par la poudre de Varsovie ! Au milieu d'elles étincelait, comme un diamant, la jeune princesse Mathilde, la nièce de l'Empereur; tous les yeux se portaient sur la comtesse Camerata, fille du prince Bacchiocchi ; elle a le regard, le visage, le feu de Napoléon ; on citait sa chevaleresque aventure de Vienne, lorsqu'elle tenta d'enlever à Schœnbrunn l'infortuné duo deReichstadt. On me nommait encorela marquise Gippina- Corsi; la marquise del Bagno, Florence personnifiée; la marquise Ginoni ; la princesse Gallitzin, célèbre par son esprit; la comtesse Zamoïska; la comtesse Strizonska; la princesse Lubominski; la comtesse Mozzi ; la marquise FurinolaGentile; la comtesse Nenciri; la comtesse Aldo-

brandini; la princesse Popiatowski, veuve du héros qui

mourut dans l'Elster; madame Monte-Gatînl, sa belle-fille, qui venait prêter son admirable talent d'artiste au concert du prince de Montfort.

Des dames françaises arrivaient aussi; elles étaient accueillies par la princesse de Montfort, qui est toute Française d'esprit et de cœur. Là, se faisait remarquer madame Gaétan Murât, qui porte un nom d'héroïque et royale mémoire; on eût dit qu'elle venait représenter les gracieuses femmes du monde parisien à la cour du beau sexe de Florence. J'aimais à suivre de l'œil, dans les groupes, la tête napoléonienne du prince de Montfort, qui s'inclinait avec un galant respect devant les dames. Au milieu de cette éblouissante auréole de lumières, de fleurs, de diamants, un déchirant souvenir me ramenait au jour où le roi de "Westphalie prenait la charge à Waterloo et enfonçait la ligne anglaise, le sabre à la main. En ce moment, il eut la bonté de s'avancer vers moi, et de m'adresser d'obligeantes paroles; et moi, qui le voyais encore à Waterloo, j'osais lui parler de Waterloo sous le lustre de la fête. En quelques phrases, toutes de relief et de concision, il me conta la grande bataille; une larme coula dans ses yeux; ma langue était si desséchée par l'émotion qu'elle me fit défaut pour le remercier.

C'était/ l'heure des distractions puissantes; le piano préludait sous les agiles doigts dû chevalier Sampieri; arrivait madame Persiani, cette mélodieuse étoile qui s'est levée sur FArno : elle arrivait brillante des triomphes de la Pergola, accompagnée de son père Tachinardi, le célèbre chanteur que le salon a enlevé au théâtre. Auprès du piano s'asseyait madame Degli-Antoni qui depuis a débutera Favart; un groupe d'amateurs et de jeunes dames

de la société de Florence venait se mêler aux artistes, car toute répugnance de position s'évanouit dans la communion fraternelle des talents et des beaux-arts. Le vaste

salon du concert avait donné sa place à chaque invité; un grand silence se fit après que nous eûmes jeté un regard de salut et de respect aux tableaux de Gros, de David, de Gérard, de Girodet, de Vernet, aux bustes de Bosio, de Ganova, de Bartolini, représentant la famille de l'Ëmpereur.

Ce n'était point un de ces concerts bourgeois conmie on en trouve souvent dans les salons, concerts si redouta- Lies par la froideur et la gaueberie de l'exécution et par la complaisance polie de l'enthousiasme. Là s'étaient rendus tous ceux qui chantent dans cette harmonieuse Florence qui chante si bien. C'était une élite d'amateurs et d* artistes; les premiers au niveau des seconds, chose rare !

Ce concert italien 3'ouvrit par un. air français du Cyomte Ory; cette idée du programme ht plaisir. Après, se déroula la ravissante série des airs en vogue; cette cavatine de Ro$m<mda qui, chaque soir, faisait incliner la Persiani de- Tant vingt salves d'applaudissements; et l'air de Casta Diva; et d'autres chants de cette Norma qu'on retrouve en Italie sur tous les pianos, dans toutes bouches ; cet opéra qui vous saisit dès la première note et vous berce longtemps de sa musique vaporeuse, puis vous réveille avec son admirable trio, et vous arrache des larmes dans ses dernières scènes, les plus touchantes scènes qu'une voix de femme ait chantées, qu'un orchestre ait soutenues de tous ses instruments en pleurs. Je me rappelle toujours un jeune abbé qui, d'une mâle et forte voix, attaqua la Papataci de Vltalienne à Alger avec un aplomb et une

gravité de basse chantante, digne d'an premier théâtre lyrique.

C'était un amateur ecclésia^ique doué d'une belle organisation de musique mondaine. La noble tolérance du clergé toscan ne s'effarouche point de ces écarts d'artistes dans une ville où les arts ont leur sainteté, où la note purifie tout. C'est un excellent clergé I La veille, j'étais allé à l'église de Santa-Maria-Novella; et comme je craignais de m'approcher de la chapelle peinte par Orgagna, parce qu'on disait la messe, un bon religieux qui devina les motifs de mon hésitation, me dit en souriant:

« Approchez, Monsieur, et regardez sans crainte nos belles peintures, votis êtes ici libre comme chez vous. »

Telle est la vie de Florence : des scènes infernales de Dante que l'Orgagna traduisit avec le pinceau, *du Campe- Santo dcPise, j'étais tombé dans le duo bouffe del'/f afiana; la veille, le chant des religieux chimistes (1) de Santa- Maria-Novella; le lendemain, les airs de Rossini, de Bellini, de Donizetti. Madame Degli-Antoni, belle cantatrica aux cheveux noirs, débutait, pour ainsi dire, dans un salon français à Florence, pour se donner l'élan et ce courage qui pousse à Favart, le paradis de l'artiste. Tachinardi, muet depuis longtemps au théâtre, salua de sa ravissante voix le salon hospitalier du prince de Montfort: que d'applaudissements lui furent donnés par bien des mains qui avaient tenu l'épée aux jours des gloires impériales !

Et la nuit se prolongeait ainsi, emportant avec elle les

(l) C'est dans la pharmacie de Santa-Maria-Novella que ee fait cc| alkermès qu'on boit dans tonte l'Europe.

PIBE. 69

émotions que donnent les grands noms, les beaux souvenirs, unis aux émotions de la musique et du chant: je saisissais là, dans leur vol, quelques-unes de ces heures d'enivrement qui sonilent pour le voyageur, passant sur la terre d'Italie ; heures rares, où les parfums, la gloire, les femmes, les arts, l'harmonie, tout ce qui donne joie au cœur de l'homme, tout se lie en lumineux faisceau pour vous prouver qu'il y a du bonheur encore à cueillir sur la terre !

Je me souviens qu'après cette soirée, la tête pleine de la Norma, de la Somnambule, du Pirate, les yeux éblouis par les lumières, les tableaux, les femmes et par tant de figures historiques qui avaient défilé devant moi comme les ombres d'un [siècle mort, je courus respirer sur la place du Palais-Vieux. La nuit était noire. Je n'entendais que le bruit des voitures qui roulaient sur les dalles polies comme l'acier. Deux heures du matin étaient écrites en chiffre rouge sur l'horloge du Palais-Vieux, ce vieux géant moresque qui porte pour collier les écussons de la maison d'Anjou et pour aigrette une tour. Rien n'était moins en harmonie avec la fête d'où je sortais.

L'édifice projetait sur la place son ombre immense. Les colossales statues de Jean de Bologne, de Benvenuto Gellini, de Donatello, de Michel-Ange, tous ces géants de marbre ou d'airain, sombrement éclairés par le feu des étoiles, ressemblaient aux grandes figures des guerriers du moyen âge, méditant, sur la place publique, la conspiralion du lendemain. J'étais sorti d'un rêve pour retomber dans un autre; j'avais besoin de sommeil, et j'étais comme un aveugle, cherchant à tâtons ma demeure. Mille tableaux passaient encore devant mes yeux ; tout se mê-

lait dans ma tête, loarde d'insomnie et d'émotions; tout courait confusément devant moi: Dante» les Médicis, Giotto, Napoléon, Michel-Ange, Varsovie, les généraux polonais, et le jeune fils de Jérôme, ce noble enfant qui porte pour figure une médaille de l'Empereur; cette galerie défilait au son des plaintes de la Norma, au milieu d'une double haie de femmes, toutes parées de grâces italiennes, toutes portant des noms harmonieux comme un éclat de voix de la Persiani. Abandonné au charme de cette éblouissante fantasmagorie, j'errais au hasard dans Florence, ne m'inquiétant ni de l'heure ni des rues. Quand l'aube blanchit la croix du Dôme, j'étais encore bien loin de mon lit prosaïque et des réalités d'un sommeil bourgeois; j'étais assis à côté de la pierre de Dante, sasso di Dante, et je prêtais encore l'oreiUe au piano dii chevaUer Sampieri, à la voix de Persiani, aux paroles du prince de Montfort, qui me parlait de "Waterloo.

Le soleil se leva pour moi derrière l'église du Dôme, montagne de marbre, toute taillée à facettes ; le jour, elle est resplendissante comme une mine de rubis ; la nuit elle est sombre comme une crête des Apennins. Les colossales statues d'Arnolphe et de Brunelleschi ressemblaient, dans leurs niches, aux fantômes des deux architectes ; on eût dit qu'ils sortaient de leurs tombeaux pour admirer leur prodigieux édifice. Toute pierre élevée par l'homme doit retomber sur le sol, mais le Dôme d'Arnolphe restera dans l'air; c'est l'église où le dernier homme chantera la dernière hymne avant de partir pour Josaphat, Il avait bien raison Michel-Ange, lorsqu'il lui disait : Je vais te bâtir à Romeune sceur qui sera plus grande, et non plus belle.

La basilique de Saint-Pierre a déjà craqué sur ses fondements; sa coupole se ride et s'étançonne comme un vieillard : cherchez une crevasse sur le dôme florentin ; les siècles détacheront une à une les écailles de sa cuirasse de marbre, mais le corps de ce géant est à répreuve des siècles. Viennent les ravageurs, ils ne trouveront dans sa majestueuse enceinte rien de ce qui livre un édi^ fice au pillage et à l'incendie; là, point d*or à mettre en fasion, point de marbre pur à souiller par avidité ou sot orgueil de conquérant; la pierre des nefs est nue, la mu« raille sévère, le pavé rude; pour tout ornement, des tombeaux. Des deux côtés du sanctuaire montent jusqu'à la voûte des arceaux gigantesques, comme si on les eût él&* vés pour laisser passer Dieu.

n fallait à cette église un campanile digne d'elle; on dit à Giotto de le bâtir : Giotto ne copia rien ; il eut une idée sublime, et il traduisit cette idée en marbre, il la broda comme le voUe d'une reine; il la filt monter vers les cietix à une hauteur qui dépasse le pouvoir humain.

Cette tour de Giotto est la merveille de ritalié; c^est un bijoude trois oents pieds; bijou ciselé, poli, radieux, pailleté de rabis, de topazes, d'émeraudes. Rien ne peut résister à l'appel de la cloche chrétienne qui sonne dans ce campanile, tout percé à jour, harmonieux instrument, où le coup de Tairain tombe sur un clavier de marbre, et semble dire à Florence le nom immortel de l'artiste qui tira cette merveille du néant.

Gomme à Pise, le Baptistère est bâti devant l'église. Les portes de ce ÏBaptistère sont belles, dit-on, comme lea portes du paradis. C'est Crhiberti qui les a faites, s'il est vrai qn*xm homme les ait faites» en peignant sur

72 LES NUIT3 ITALIB»NNES.

bronze. Le quatrième édifice manqae ; c'est un Campo- Santo»

Florence^ la ville du plaisir, n'a pas voulu emprunter à Pise, sa sœur, ce funèbre complément d'arcbitecture symbolique. Elle est trop jeune et trop belle pour songer à la mort. La clocbe de la tour de marbre^ les bymnes saintes du Dôme, les prières du néopbyte sur la cuve du Baptistère, tout cela s'harmonie admirablement avec les fêtes, les bals, les concerts de Florence; mais elle n'admet pas'àson orchestreles notes lugubres du Requiem ; elle écarte bien loin d'elle toutes les images qui donnent de la tristesse au cœur, qui jettent un crêpe noir sur le*satiQ du Gynécée, qui arrêtent la coupe sur les lèvres du convive heureux. Florence est la ville sans ruines; tout ce qu'elle a créé, elle le montre encore : rien en elle ne parle de destruction; ses vieux monuments n'ont pas jeté un grain de poussière au pavé des places ; ses statues séculaires ont traversé les orages civils sans perdre un seul de leurs cheveux d'airain ou de marbre; ses palais se hérissent, à leur base, d'assises diamantées en relief, qu'ils donnent en pâture au temps rongeur. Quarante siècles pèseront sur ces blocs avant d'arriver à l'épiderme du palais. Pitti, lUcardi, Strozzi, ont préparé des hôtelleries pour les derniers pèlerins de l'univers.

C'est bien là la cité de l'indolence heureuse, qui n'accepte de la vie que ses plaisirs et ses joies, qui ne plante point de cyprès dans le voisinage des roses, et cueille ses heures une à une, comme des fleurs. Entre le Baptisi^re et le CampO'Santo, il y a toute une.existence de bonheur^ de bonheur calme, serein, velouté comme la plaine florentine. Cette existence» mêlée de religion et de volupté

profane, s'encadre entre ces deux monuments; mais ni le Baptistère ni le Campo-Santo n'inspirent le dédain des plaisirs da monde et la terreur de la mort. L'enfant qui naît n'accepte point les serments austères du baptême, et l'homme qui meurt croit s'endormir. A Pise et à Florence, tout représente la vie; rien n'y représente la mort, pas même le tombeau.

Le prinee de Montfort. — Jérôme Bonaparte.

Florence «si ane €ité magnétique; les étrangers y vien^ nent» y restent» 7 Yiyent» y mearent. L'attrait de cette ville est dans les monamentSi dans le calme des rues, dans la sérénité du ciel, dans la beauté pittoresque du fleuve, et surtout dans je ne sais quelle langueur ionienne ^ descend de Tair et vous donne l'atnour du repos. On dirait que Florencei comme la Gircé antique, enlace les étrangers d'étreintes invisibles, et leur donne une fête continuelle de musique, de paysages, de décors, de parfams, de femmes, pour leur inspirer l'oubli de leur pays natal. Je ne sui£ pas étonné que les proscrits et les exilés, ^i ont été forcés de rompre violemment avec leurs habi- Wdes de la patrie^ se jettent dans les bras de cette Ilo-

rence, qui est la mère commune de ceux qui souf&eht, et qui a des paroles de consolation pour tous.

On m'a montré au Campo-Santo de San^Sptrito une tombe singulière, s'il peut y avoir des singularités dans une tombe ! C'est là que repose "William Rudges, un Anglais fort riche de son vivant; il avait beaucoup de chagrins» malgré sa richesse, ou à cause de sa richesse, des chagrins de famille, ne pouvant en avoir d'argent, n eut recours, pour se guérir, au régime des voyages. La locomotion est salutaire aux maladies morales. Rudges arriva en 1814, à Florence; il voulait visiter Htalie, l'Allemagne, la Russie, l'Asie-Mineure, passer un hiver à Constantinople, un été à Smyme, débarquer à Cadix, traverser l'Espagne et la France, et rentrer chez lui par Calais. Son plan était superbe;, son voyage devait durer dix ans.

Rudges s'installe à Florence chez madame Hambert, si connue des voyageurs; alors si jeune, si blonde, si gracieuse, si belle; aujourd'hui toujours charmante et somptueusement hospitalière dans sa jolie villa. Elle avait son hôtellerie au bord de l'Amo (à présent Porta Rossa). Elle reçut Rudges comme elle recevait tout le monde. Rudges résolut de passer trois mois à Florence. Il se lança dans les fêtes, les bals, les soupers, les promenades aux Caséines. En moins d'une heure d'étourdissement, il eut dévoré ses trois mois. Alors il se renouvela son bail, et loua une maison à Borg^Ogni SantL Le trimestre expiré, la maison fut mise en vente. Rudges l'acheta. Achetée, il la meubla. Ayant une maison en ville, il ne pouvait se passcr d'une petite villa. Du côté de Poggia impériale, une charmante villa était en vente pour rien : l'Anglais l'acheta. Alors il lui fallut nécessaixement avoir une maison

montée. H eut donc des chevaux, des doâiestiques, une livrée, une calèche de promenade et une berline de campagne pour les excursions projetées à San Minîato, àEmpoli, au Val d'Arno, à Vallombreuse, à Poggi-Bonzi. Un matin il s'éveilla en disant :

— C'est singulier I Voilà donc un an déjà passé ici; on peut donc y passer deux ans.

Gomme il réfléchissait sur sa destinée, il épousa par distraction la fille de la comtesse Furinola B***, une jeune Italienne de dix-sept ans, dont la fsunille était ruinée, mais fort adroite dans ses négociations matrimoniales avec les riches Anglais. RudgeS promettait régulièrement tons les hivers à sa femme de la conduire en Angleterre, la belle saison venant. Les hivers et les belles saisons pas-* saîent, Budges ne bougeait pas. En 1834, après vingt ans de séjour, notre Anglais est mort dans sa maison de Borg'" Ogni Santi, en laissant une nombreuse postérité anglotoscane à sa patrie d'adoption.

L'histoire est vraie, et elle donne une juste idée de l'attrait indéfinissable de ce beau pays. On comprend trèsbien que les hommes et les femmes d'élite que le malheur de notre époque si tourmentée a condamnés à l'exil se rendent de tous les points de l'Europe à Florence. L'exil y est plus léger; souvent même on peut s'y surprendre à regarder comme exilés tous ceux qui vivent loin de cette ville.

Dans l'hiver de 1834, il faisait beau voir les Bonaparte recevoir à leurs soirées les Polonais proscrits et les réfugiés Vendéens. Le gouvernement tolérant du grand-duc ne s'alarmait pas de ces bals de victimes, de ces fêtes d'exilés, parce qu'il n'y avait dans ces réunions rien de

politique, rien que les noms des invitants et des lATÎtés. Chacun y apportait sa sagesse, son bon sens, sa résigna* tion, en respectant avec minutie les exigences peu om» orageuses de l'hospitalité toscane. !Sa première ligne de ces royales demeures, où le ix\Alheur festoyait le malheur, on doit oiter le palais Orlandini, résidence du prince de Montfort, le plus jeune des frèrea de l'Ëmpareur,

1.6 palftis Orïandini est au oentre^de la ^Ue ; U est p«a ^gné de la place du Dôme. Sa fagade n'est pas impo« santé, mais elle est empreinte de cette grioe italienne commune à tous les édiâces de Florenee, Ce n'est peint le palais Bicebardi, à Via Larga^ forteresse taillée par assises de diamant, ni le palais Strozzi, rue de la Trinité, ni le StrozUnQ à Buen Govemo; c'est une grande et belle mal<sen qui ne veut point soutenir de sièges, qui ne orie pas aux passants de reculer, mais qui les invite & venir*

Sous le vestibule, à gauche, au rezi-de«*chaussée, ea trouvelle cabinet de travail du prince de Montfort, C'est une pièce à tenture sévère, ornée avec goût; le Jour n'y est pas abondant, il tombe d'une seule et haute cr0i8ée« La table de travail est placée sur une estrade; le prinea écrit là ses mémoires, qui renferment, dit-*on, des révélations importantes, curieuses et inattendues. Une vaste armoire vitrée couvre tout un côté de ce cabinet; elle est remplie de trophées d'armes, et de reliques impériales et militaires, A chacune quelque histoire est attachée. Le prince montre aux Français visiteurs, dans le casier da prédilection, les clefs d'or de la ville de Breslav, que l'Empereur lui donna en le félicitant sur la prise de cette ville, et le sabre à oambrure orientale que portât le pre-

mer Consul à la bataille de Marengo. Ce aabre n'est sorti da foorreau que le 14 Jain 1800. C'est aussi ua présent do Napoléon à son frère bien-aimé.

Les yastes appartements du premier étage sont r^ser^ vés aux réceptions^ aux bals, aux concerts» aux soirées t ils sont meablés ayec magnificenoe, La première pièoQ d'eutrée est un salon carré, où se réunit la, famille du prince, après dîner, pour causer ayeo quelques intimes. Au milieu est une large table ronde, sur laquelle on yoit les jonmaux et les reyuQ^ de FraQçe, et des albums do toute dimension.

Un de ces albums, le plu8f grandi 6St peut-être auss^ le plus curieux qui existe : on peut bien dire que tous les peintres européens y ont laissé, en passant à Florence, leur nom et un dessin. Horace Yemet, l'artiste par exceU lance de cea sortes de musées portatifs, a dessiné dans celui-ci un grenadier de la yieille garde appuyé mélanco<* liquement sur un tronçon de colonne, où toutes nos^ l^atailles sont gravées, à l'exception de la dernière; à la place de celle-là, il y a un crêpe noir.

Malgré l'intérêt immense qu'excite cet albumt riche de tant de signatures illustres, on donne volontiers le prii^ du concours à un nom et à un dessin qui sont tout à fait étrangers aux écoles connues } c'est une esquisse de la bataille dea Pyramides, exécutée à. la manière anglaise par le jeune et Ikifortuné Napoléon Bonaparte, mort dans les troubles de la Romagne ; c'était le neyeu du prince de Montfort, et le fila de la reine Hortense et du comte da Saint-Leu, Louis, ex*roi de Hollande. L'immortelle bataille d'Orient est crayonnée avec une furie d'artiste yrai-* ment a4mirabU;c'est l'instant décisif où Mourad«Bey

tombe avec sa cavalerie sur les carrés de Desaix et de Bo* naparte; la grande et calme figure napoléonienne semble luire dans cette tempête sombre qui soulève la fumée de rartillerie et le sable du désert; la charge des Arabes est rendue avec un élan merveilleux. Mais ce qui achève de donner à ce dessin une noble idéalité poétique, c'est Tévocation des quarante siècles personnifiés qui se groupent nébuleusement sur les gradins des Pyramides, et assistent à la bataille, en spectateurs invisibles, debout sur l'amphithéâtre des Pharaons. Les larmes viennent aux yeux, lorsqu'on regarde ce petit tableau de famille, où le neveu a écrit une page de l'histoire de son oncle ; on sent palpiter sur le vélin l'enthousiasme du jeune artiste, et l'on est profondément ému en songeant qu'il a péri, de mort violente, à la fleur de l'âge, après avoir crayonné les Pyramides, ce beau titre de noblesse, sur l'album et la table de l'exil!

La porte du fond s'ouvre sur la galerie ; c'est là que se donnent les bals et les concerts : tout y respire un luxe royal. La famille de l'Empereur semble habiter, vivante, cette galerie magnifique; tous les Bonaparte y sont représentés, dans leurs costumes des jours heureux, sur de hautes toiles, peintespar nos maîtres,et qui ont autrefois appartenu aux résidences des Tuileries, dcTÉlysée, deSaint- Gloud, de la Maliûaison. Les portraits aussi ont été exilés !

Depuis 1815, ce musée napoléonien s'est enrichi, en Italie, d'autres chefs-d'œuvre. A Rome, Canova a fait le groupe de Madame Mère et de ses petits-fils. A Florence, le célèbre Bartolini a fait les bustes de la famille du prince de Montfort, de ses deux fils, et de la princesse Mathilde, sa fille. David, Gérard, Gros, Gîrodet, Isabey, ont peint

les autres membres de la famille, dans leurs ^ diverses phases de grandeur, de sorte qu'il n'y a point d'absent dans la galerie du musée Orlandini. Horace Yernet a ajouté à cette précieuse collection un tableau représentant la prise de Breslaw par le roi de "Westphalie, aujourd'hui prince de Montfort.

Certainement on peut dire que toute l'Europe était invitée à ces fêtes charmantes, car il n'y a pas un petit État qui n'y eût ses représentants des deux sexes : l'absolutisme, la liberté, l'émigration, le royalisme y dansaient au même quadrille; c'était une terre neutre : chacun laissait ses opi* nions et son pays à la porte pour les reprendre en sortant.

Le prince de Montfort a une conversation animée, abondante, pleine de traits et de pensées justes; il est naturellement fort gai dans tous les entretiens qui n'apportent pas avec eux des souvenirs d'infortune. Malheureusement les sombres préoccupations de l'exil, les noms de famille qui résonnent incessamment à ses oreilles, les statues et les tableaux qui l'entourent, images muettes et si bruyantes, tout le ramène à un passé triste, contre lequel sa riante philosophie n'a point de défense.

L'avenir même de sa belle famille lui inspire à chaque heure de mélancoliques réflexions. Souvent je l'ai vu passer de l'accès de la joie la plus vive à cette tristesse sourde qui courbe la tête, et assombrit subitement le visage. C'est qu'alors il regardait sa fille, la princesse Mathilde, la plus belle, la plus rayonnante fleur que le ciel ait aimée dans les gynécées de Florence. La vive et jeune enfant s'abandonne aux distractions d'une fête avec toute l'heureuse insouciance de son âge. Y a-t-il un avenir et

un passé pour une demoiselle de swze ans, princesse ou

bonjgeoise ? Le présent seul loi soont ayee ses séductions de musique, de toilettes, de promenade et de bal.

Un soir, que j'avais l'honneur de causer avec le prince de Montfort dans sa galerie, il me dit ayec un accent de mè^ lancolie qui m'émut aux larmes :

a On s'occupe quelquefois de nous en France, à la cham* » bre des députés; on Youdrait nous rendre nos droits » ciYiques par une loi. On sait que nous sommes,. avant n tout, les amis de la France, et que nous ne conspirons » pas contre elle. On fait des vœux pour Yoir arriver la n jour où le gouvernement pourra nous rendre à nos aui n eiens foyers, sami qu'il y ait péril pour lui et pour per-* B sonne. Eh bien! je vous assure que, pour moi person- » nellement, je ne profiterais peut-être pas d'une loi do » rappel. Qu'irais-je faire à Paris? à quel titre y serais-ja » reçu? Rois, princes, maréchaux, nous tenons tous notrq m noblesse, à titres égaux, de la main de l'Empereur. 1» Soult est toujours duc de Balmatie, par exemple. Si je 9 voulais faire une visite à Soult, quel titre prendrais-je » vis-à-vis de lui? Vous comprenez qu'il y a dans nos » positions quelque chose d'exceptionnel et d'embarras- » sant. Si une loi de rappel est quelque jour promulguée, » c'est uniquement pour mes enfants que je m'en félici- » terai, pour mes enfants qui ne connaissent pas la France, » et qui seraient si heureux de la voir, quand ils ne fe- » raient que la traverser incognito ! Quant à moi, je sois » tout à fait résigné à l'exil. »

Je puis affirmer que ces paroles sont textuelles, je les ai écrites sur mon album en sortant du palais Orlandini; elles me frappèrent par leur bon sens et par la manière touchante dont ellestfurent dites.

Joaohim Murai.

A Florence, chez la comtesse de Lipona, dès que le piano n'accompagnait plus les airs de Bellini, toujours vers minait, les intimes du palais Grifforii se formaient en petit comité de causerie, et l'on échangeait des historiettes jusqu'au matin; il y avait un charme inexprimable, dans ces veillées; le salon était encore tout désordonné par le concert ou le hal ; mais les danseurs et les artistes avaient disparu. Les partitions s'éparpillaient sur les pupitres; les tahles de whist, montraient leurs lampes éteintes, et leurs quatre fauteuils vacants ; après tant de bruits joyeux, venait la conversation de famille; on servait le thé, et de belles gaufres, moulées aux armes de la reine deNaplcs, par l'éternel cuisinier de madame Dubarry.

On ne songeait point au sommeil dans ces délicieuses soirées matinales. La comtesse de Lipona disait toujours :

(( Trois heures de sommeil me sufiftsent à moi; c'est une bonne habitude que je dois à mon frère l'Empereur. »

Et les intimes étaient fiers de se plier aussi à cette habitude qui leur venait directement de Napoléon. En sortant du palais, il nous arrivait, bien souvent, de voir les reflets de l'aube sur la noire colonnade des Offices, et sur le dôme de San-Spirito.

La comtesse de Lipona nous racontait quelquefois des histoires charmantes, avec cette grâce italienne-française qui ne l'abandonne jamais. L'illustre héroïne avait assisté à tant de drames^ à tant de fêtes, à tant de malheurs ! elle n'était jamais au dépourvu, lorsqu'elle daignait fournir son commerce d'anecdotes.

Une nuit, le cercle se resserra plus étroitement autour de son fauteuil; la noble femme nous annonça quelque chose d'inédit, et sa parole était voilée par l'émotion; sa belle et calme figure se contractait visiblement sous une impression de triste souvenir. Notre silence l'interrogeait avec respect; elle nous dit :

« Au temps que l'Italie était française, une sédition éclata dans un de nos régiments en garnison à Livourne; c'était une affaire fort grave; c'était beaucoup plus qu'une mutinerie de soldats. L'Empereur parut extrêmement irrité lorsqu'il apprit cette nouvelle; il promit un exemple sévère, et ce fut Joachim qui fut chargé de punir le régiment indiscipliné. Les ordres de l'Empereur étaient précis et terribles ; il ne fallait pas de conseil de guerre, mais d'immédiates exécutions.

» Joachim arrive àLivoume, et fait rassembler le régiment sur la place d'armes; il annonce aux soldats qu'il a reçu de l'Empereur là mission de punir, et qu'il punira. L'énergie de sa parole, son geste impétueux et menaçant, et surtout l'autorité de son nom avaient déjà soumis la troupe rebelle; les soldats se jetaient à genoux; ils étaient hambles et suppliants. Joachim fut ému, lui si bon I mais il avait des ordres; il fit violence à son émotion; il garda la colère sur sa figure, et d'une voix formidable, il s*écria :

« — Je vais faire fusiller un homme sur dix. »

)) La consternation fut grande, vous le pensez bien; le régiment, prisonnier dans la caserne, envoya plusieurs députations à Murât pour implorer le pardon. Officiers et soldats jurèrent de se faire tuer à la première bataille, sous les yeux de l'Empereur. Murât fut longtemps inflexible, du moins en apparence : enfin, il parut touché de tant de soumission, mais la faute était si grande, et l'ordre si formel, qu'il exigea que trois soldats, choisis entre les plus mutins, payassent de leur vie le crime du régiment. Les trois victimes furent bientôt désignées; on les mit au cachot; on annonça leur exécution pour le lendemain. Le régiment demeura consigné.

» Au milieu de la nuit, Joachim fit venir secrètement auprès de lui les trois soldats; un geôlier, dont la discrétion n'était pas douteuse, les avait conduits.

ï> — Vous serez fusillés demain, leur dit Murât ( les soldats fondaient en larmes) ; préparez-vous à la mort, et tombez en braves, pour faire oublier votre crime. Je me charge de transmettre vos derniers adieux et vos regrets à vos pères et mères; vos familles ne méritaient pas des

eofants tels que vous; avez-vous songé à vos mères? dites... (les sanglots étouffaient leurs voix.) Ces pauvres femmes auraient été glorieuses et fières, si vous étiez tombés devant rAutrichxen; mais ici! malheureux I ailes, je vais vous envoyer un prêtre pour vous donner le secours de la religion, penses à la France et à Dieu; dès à présent vous n'êtes plus de ce monde.

)) Les soldats se jetèrent aux. pieds de Joachim, non plus pour demander leur grâce, mais le pardon avant la mort; et, comme ils s'éloignaient, JoacMm les rappela :

— » Ecoutez, leur dit-il, si je vous accordais la vie, seriez-vous d'honnêtes gens 9

» — Non, nous voulons mourir, répondit un des soldats; nous avons mérité la mort, qu'on nous fusillé, e'est juste.

» — Eh ! si je ne veux pas vous faire fusiller, moi ! s'écria Joachim; pourquoi voulez-vous mourir, lorsque je veux que vous viviez? je n'ai jamais commandé le feu que sur les ennemis; je ne veux pas le commander contre vous, qui êtes mes frères, qui êtes Français, quoique bien coupables.

» Et Joachim pleurait aussi, comme une femme, lui, le plus brave» des hommes I n'est-ce pas, Messieurs ? »

Et nous pleurions aussi, nous, autour du fauteuil delà comtesse de Lipona, qui nous parlait si bien de son hér roïque mari !

Après une pause, elle continua son histoire :

(( — Ecoutez-moi, dit Joachim, avec une voix radoucie, vous êtes de grands coupables, mais j'aime à vous reconnaître beaucoup d'énergie et de caractère; vous me seconderez bien; je vous accorde la vie, il faut que voug soyez

morts ponr tont le monde, surtout pour votre régiment, Demain, à l'entrée delà nuit, vous serez conduits hors de la porte de Pise, sur les glaei»; vous recevrez un feu de peloton, à vingt pas, et vous tomberez roides morts; en ce moment, la dernière file de votre régiment, qui change

de garnison, passera sur la grande route, Tobscurlté du soir nous favorisera. Un homme, dont j'achèterai la discrétion, vous placera sur un tombereau, et vous conduira au cimetière. Là, vous trouverez des habits de matelots, et il sera compté mille francs à chacun de vous, vous resterez cachés deux ou trois jours dans une auberge qu'on Yons désignera; dans deux ou trois jours, un bâtiment américain part pour la Nouvelle-Orléans; c'est là que vous irez vivre, et vivre en honnêtes gens, entendez-vous? vous serez conduits à bord, dès que le vent sera bon. Soyex prudents, et faites docilement tout ce que je vous dis. Allez, j'aurai soin de vos familles.

» Les soldats arrosèrent de larmes les pieds de Joachim» et ils lui répétèrent, à plusieurs reprises, qu'il serait con» tent d'eux.

» Tout se passa comme Joachim l'avait combiné; l'exemple sévère fut donné au régiment; il n'y eut point de sang répandu, et l'Empereur, heureusement trompé, remercia Joachim de n'avoir sacrifié que la vie de trois hommes aux exigences de sa discipline. L'Empereur a toujours ignoré la ruse généreuse qu'a imaginée mon mari, dans cette circonstance; ce fut longtemps un secret connu de moi seule et de quelques-uns de nos affidés, qui ne l'ont jamais trahi: aujourd'hui, il n'y a plus d'inconvénient à le divulguer, et c'est ce que je fais pour vous, n

Après cette confidence; la veuve de Murât, trop émue

pour prolonger la veillée, se retira dans ses appartements* Noos étions attendris comme die; nons gardions le silence ; tons les regards étaient fixés snr le magnifique portrait» peint par Gros; il représente le roi Morat, dans une attitude héroïque, courant à cheval sur le rivage du golfe napolitain; le ciel et la mer sont orageux; le Vésuve se détache, tout enflammé, sur le fond du tableau : Murât et le Vésuve ! face à face deux volcans !

La suite de cette histoire me fut contée, quelques mois après, à Rome, par une personne qui vit dans l'intimité de la famille impériale. C'est comme le dénoûment romanesque d'un drame, qui me semble moins appartenir à la vie réelle qu'à l'imagination d'un écrivain.

Sur la lisière d'une forêt voisine de la Nouvelle-Orléans, un chasseur frappait à la porte d'une jolie ferme, pour s'abriter d'un violent orage ; c'était dans l'automne de 1830. La porte hospitalière s'ouvrit, et l'étranger fut introduit, par une femme âgée, dans une salle fort propre, meublée simplement, et presque toute tapissée de lithographies parisiennes, représentant nos principaux faits d'armes.

— Il paraît, dit l'étranger en langue française, que ma bonne étoile m'a conduit chez mes compatriotes.

— Monsieur est sans doute Français? dit la vieille femme.

— Oui, Madame, et bon Français : j'ai même des parents ici, dans cette salle.

— Mon fils est au jardin : je vai^ l'appeler; il sera bien content de vous voir.

— Votre fils est Français aussi?

— Oui, Monsieur.

Cette réponse fut faite avec un peu d'hésitation; elle ajouta avec plus d'assurance :

— n est établi dans ce pays depuis longtemps, et, grâces à Dieu, il ne s'en repent pas ; cette ferme lui appartient; nous -vivons à l'honneur du monde; nous sommes heureux.

En ce moment le maître de la maison entra dans la salle.

— Monsieur, dit la mère, nous a fait l'honneur de se reposer un instant chez nous, en attendant la fin de l'orage; c'est un des nôtres, c'est un Français.

Le maître de la ferme fit un salut militaire, et balbutia quelques mots de civilité. La figure de l'étranger le frappait singulièrement, et il était si ému, qu'il ne répondait pas à ses questions. Enfin, il se hasarda péniblement à lai adresser la parole.

— Monsieur, dit-il, vous allez trouver ma demande inconvenante, peut-être,' mais je suis .obligé de vous de« mander votre nom... Excusez-moi... Votre figure...

— Mon ami, répondit le chasseur, c'est la seule question à laquelle je no puis répondre; il me serait facile de vous tromper, en me donnant un nom supposé; j'aime mieux me taire. Un homme qui porte mon nom ne sait pas et ne peut pas mentir. Maintenant que je vous ai re- ' fusé de vous dire, mon nom, je n'ose vous demander le vôtre...

Le maître de la ferme ne répondit pas. » n paraît que vous êtes obligé aussi de taire votre nom? ajouta le chasseur.

— Oui, Monsieur, celui que je porte dans le pays n'est

pas le Tnien; à quoi vous servirait de le savoir? Je suis connu ici sous le nom de Claude Gérard.

T— Au XQoi^s, dit la mère, il ne faut pas que monsieur s'imagine que mon fils ait à rougir de son^ |iom de France.,. Il y a des raisons.., qui,,.

— C'est tout comme moi, dit le chasseur ; je ne dis mon nom qu'à ceux qui înériteut de l'entendre, et, dès ce moment, je vous crois dignes de cette faveur : je suis Achille Murât, je suis le fils du roi de Naples.

Claude Gérard et sa mère tombèrent» la face contre terre, comme foudroyés par ce grand nom.

Le prince, aujourd'hui citoyen des Etats-Unis, les voyant pleurer, ne comprenait pas bien cet excès d'attendrissement qui se prolongeait toujours. Dès que Claude Gérard put parler, il montra, sur le mur de la saUe, le portrait du roi de Naples, encadré par des rameaux de laurier vert, et il dit à son fils :

— Voilà votre glorieux père; c'est le maître et le saint de cette ferme; c'est à lui que je dois tout : un jour que j'allais mourir, votre père m'a sauvé la vie.

— Sur le champ d'honneur? dit Achille Murât.

— Non, sur le champ du déshonneur. Je m'étais oublié, moi. Ma tête était brûlée; j'avais mérité la mort; on m'a conduit à la porte de Livourne, avec deux de mes camarades, aussi coupables que moi. On a fait feu sur nous : nous sommes tombés. C'était Murât qui avait combiné tout cela. Avec son argent, je suis venu en Amérique. Mes deux camarades sont morts, depuis deux ans, à New- York. Moi, je vis encore, de cette vie que je dois à votre père. J'ai travaillé, je suis dans l'aisance; ma mère, qui avait reçu mon acte de décès, a reçu quelques

années après, une lettre de son fils vivant qui l'appelait en Amérique. La pauvre femme, qui avait tant pleuré, a faiUi mourir de joie en me revoyant. Maintenant, si le fils de mon royal bienfaiteur veut ma vie, mon bien, mon bras, tout est à lui.

— Je le reconnais bien là, le généreux Joacbim ! dit Achille Murât, les larmes aux iyeux. ,

— Ha fait grâce à bien d'autres encore, dit Gérard.

— On ne lui a pas fait grâce à lui, répondit une voix.

Dans la ^trayersée de Marseille à Toulon, on côtoie un mage tout rempli des souvenirs de la glorieuse famille impériale, et ce rivage est marseillais : on y voit encore aujourd'hui la maison de campagne habitée par la famille Clary; et bien souvent, à Florence et à Rome, la princesse Charlotte, jeune veuve à jamais regrettable, et l'illustre mère de Napoléon m'ont fait l'honneur de me demander une foule de détails sur cette maison de la montagne et de la mer, où le jeune Bonaparte avait recueilli ses premières pensées et prêté l'oreille aux bruits mystérieux de son avenir.

Ce vieux domaine de la famille impériale, aujourd'hui

propriété de MM. Pastré, nom cher au commerce, est à. jdeux lieues de Marseille.

Au pied de ces montagnes grises et bouleyersées, qui s'allongent en promontoire, on rencontre un site africain plus beau que tous les paysages poursuivis par les peintres à travers les archipels et les déserts. On ne trouve là, ni vertes prairies, ni bocages humides, ni blés jaunes, ni pommiers modestes, ni chênes orgueilleux. C'est une nature intelligente qui n'a pas perdu son temps à faire des choses utiles et à se rendre aimable aux agriculteurs. C'est partout, sur la montagne, sur la rive, dans la vallée, un solennel dédain de toute végétation banale; c'est un échantillon du globe avant la charrue et l'arrosoir. Des pins énormes fendent çà et là les rochers et se penchent sur les abîmes comme des géants au désespoir; des plantes sauvages, des fleurs sans nom, des nappes d'immortelles jaunes, des touffes de genêts d'or s'y détachent par intervaUe sur d'immenses plateaux de granit, comme des corbeilles isolées sur des tables de festin. La mer borde, enchante, parfume ce paysage des anciens jours de la création.

Singulier hasard I C'est dans ce site que la famille Clary avait sa maison de retraite; là, Bonaparte a rêvé le trône de l'Orient que lé canon de Saint-Jean-d'Acre fit écrouler, n était dans la destinée de Napoléon de se trouver toujours en face de quelque montagne à pic, depuis son berceau volcanique d'Ajaccio jusqu'à Sainte-Hélène, en passant par la montagne de Marseille, les gorges d*Ollioules, les Alpes, le Saint-Bernard, le Simplon» l'île d'Elbe, toute une longue voie pavée de volcans éteints. Le grand homme fit sa première étape de soldat sous les

fiAMPXETRO. 9^

pins de la bastide Glary» et Ton conviei^dra que ce petit coin de Fraûce méritait bien d'être visité un jour parle noble voyageur, son neveu.

A peu de distance de la maison de campagne, et du milieu de quelques pins vulgaires, s'élève le plus noble des arbres inutiles que la terre ait créés. G^est un morven ou cèdre de Pbénici^ Impossible d'assigner une date d'extrait de naissance à cet arbre, même en risquant l'erreur de quelques siècles. C'est un cèdre à cheveux blancs. On s'effraye en supputant le nombre de révolutions solaires qui peuvent àrgenter la tête d'un cèdre. Cô doyen du monde végétal a été embaumé comme une momie, de son vivant, par les aromates de la colline et l'air salin du golfe : il se survit à lui-même, et joue comme un autre son rôle de ïnélodie dans l'orchestre de la forêt voisine. La sève ne coule plus dans ses veines; ses racines ne l'ath tachent plus au sol; ses rameaux sont creux et peuplés d'insectes, et pourtant U est debout, il sourit au soleil, il lutine avec le vent» il regarde la mer, il reçoit les hom^ mages du pèlerin»

M. Pastrè ayant eu la bonté de me demander quelques vers pour son cèdre de Phénicie» j'écrivis Geux<«'Oi sur l'album de la famille:

Monument végétal, antiquité yiyante, Vieiiiard de la forêt, ton âge m'épouvante : Sur combien de sueurs, de plaisirs et de maux, Vîeui cèdre, as-tu versé l'ombre de tés rameaui ? Qvel flièele t'a vu nattre ? As-tu l'âge qu'on donne A l'arbre druidique, au chêne de Dodorie ? Aurais-tu vu passer vers le coteau voisin, Oii fleurissaient alors Tolive et le raisin, Avec des lyres d'or et des chants d allégresse,

La sainte Théorie et les fils de la Grèce, Qai venaient vers le temple, aux bords da flot grondant, Pour adorer Neptune et baiser son trident, Qaand, aux Jours de Protis, Mareeille, notre mère, Disait les hymnes s&ints dans la langue d'Homère ? Oh, garde 'tes secrets... un seol nous est connu ? Quelquefois, descendant du roc aride et nu. Un soldat lumineux, un enfant de la Corse, Avec son doigt de fer égrena ton écorce, Et demanda, pensif, à tes rameaux paissants, L'oracle sibyllin entendu des passants.

Ce géant au berceau, qui s'assit sous ton ombre. Te donna ta vieillesse avec des jours sans nombre; Les siècles, en mourant, debout, viendront te voir. Car tu reçus de lui le céleste pouvoir ' De survivre toujours, toi, vieillard dè^la plaine. Au saule impérial qui pleure à Saint&-Héiène.

Maintenant, à propos de la bastide Glary, je vais écrire une anecdote des plus historiques, et à peu près telle qae Je l'ai racontée un soir à la princesse Charlotte, devant la princesse Clary et Tex-reine d'Espagne, dans le vaste salon du palais Demidoff, à Florence, sur la rive gauche de l'Amo. Ce soir-là, je fus heureux de voir passer quelques . éclairs de sourire sur la noble et charmante figure delaj jeune veuve qui portait sa robe de deuil, et qu'une incurable douleur a conduite au tombeau, à la fleur de l'âge: tant d'esprit, de grâce et de talent devait exciter les mys* térieuses convoitises de la mort.

Un vieux Marseillais que la mort a enlevé, il y a cinq ans, à sa famille et à ses amis^ s'était mis en tête de me prendre pour l'auditeur obligé de toutes les anecdotes locales dont il avait fait une ample provision pendant sa longue vie. L'attention que je donnais à ses récits, souvent un peu diffus, me valut cet honneur accepté avec

une déférence pleine de résignation. J'allais le visiter fréquemment dans la retraite champêtre où s'écoulèrent ses dernières années. Quand le temps était beau, il me conduisait sous [les grands pins voisins de sa bastide» et après m'avoir fait asseoir à ses côtés, sur un banc, il ne tardait pas à entamer une histoire sans que j'eusse besoin de lui adresser la phrase connue des Mille et une Nuits:

— Monsieur, sî vous ne dormez pas, dites-moi un de ces jolis contes que vous savez.

Comme la plupart des contemporains et des contemporaines qu'il faisait figurer dans ses historiettes n'existaient plus, je croyais, en l'entendant, assister à une évocation de fantômes; mais lui, gai et souriant, ressaisissait, dans ses narrations, toute la vivacité de sa jeunesse, et s'imaginait, quand il avait donné une date, comme celle de 1768, par exemple, à son récit, que sa figure avait repris^l'éclat de ses belles années et qu'un odorant nuage de poudre était descendu sur sa jeune chevelure. A l'aide de ce facile procédé, il se rajeunissait, et les joies rétrospectives qu'il se procurait me prouvaient quie si les vieillards louent volontiers le temps passé, c'est moins pour obéir à une humeur chagrine et critique, que pour rentrer, par l'imagination, dans l'époque brillante où leurs visages n'avaient encore subi aucun impertinent outrage.

Un soir d'été, j'avais pris à côté de lui ma place accoutumée. L'air d'une douceur inexprimable, exhalait ce calme qui accompagne les roses crépuscules du midi. La beauté de la soirée, le frémissement léger des pins, les

I Tapeurs dorées du ciel> et, par-dessus tout, la date du

mois et du jour, faisaient, en ce moment, qu'un souTcnir commençait à se dégager peu à peu des brumes de sa mémoire.

— Oui, me dit-il, après s'être recueilli dans i^ne pose méditative, c'est à pareil jour, par une soirée aussi belle, que je vis pour la première fois un jeune bomme qui n'a pas mal fait son chemin dans le monde. Depuis quelques mois, sa famille, exilée à Marseille, et la mienne vivaient dans une grande intimité; mon père recevait souvent ici la visite de sa mère et de ses sœurs. Un dimanche d'été, nos deux familles étaient réunies sous les pins et nous fiedsions des charades en action, quand il vint nous surprendre. Je m'étais improvisé un costume d'Agameïnnon dans la charade de ce nom; j'avais un casque de carton et de papier doré sur la tête ; le châle de Tune de se*^ sœurs figurait un manteau sur mes épaules, et un morceau de roseau, recouvert de papier, un sceptre dans mi main, quand la plus espiègle des demoiselles de la société, qui s'était vêtue en Iphigénie , au moyen d*my^

. nappe disposé comme la stola antique, s'écria :

— Ah î mon Dieu ! voici mon frère, le capitaine d'artillerie, qui vient nous faire ses adieux, avant de se rendr ' au siège de Toulon I

n s'avançait lentement par la longue allée qui aboutit à la pinède ; de longs cheveux aplatis sur les tempes ei> cadraient sa longue et pâle figure. Je fus frappé de la distinction et de la finesse de ses traits. Sa mère nous le présenta ; il y avait sur cette noble têle l'expression du cornmandement et de la domination si fortement emprcintt\ que j'éprouvai un risible embarras à m'oiîrir à lui dans ma parodie burlesque du costume d'un héros grec. Prc-

nant à la main mon casque puéril de carton et de papier doré, je fis au visiteur inattendu de profonds saluts, et attendis ses ordres pour reprendre mon rôle dans la charade d'Agamemnon.

— Vous faites des charades? nous dit-il.

— Oui, capitaine, lui répondis-je..On a déjà deviné Aga, général turc, et Memnon, statue égyptienne.

— Et l'on n'aura pas grand'peine, ajouta-t-il, à voir en vous Agamemnon, le roi des rois.

Qui m'eût dit que, dans ce moment, j'avais aussi un futur Agamemnon devant moi !

Notre jeune capitaine d'artillerie s'assit au milieu de noi;s, me regarda assez brusquement en face, habitude dont il ne put jamais se corriger, et nous dit :

— Depuis que j'ai conduit ma famille proscrite à Marseille, je suis obsédé parle souvenir de Sampietro de Bastelica, de mon compatriote Sampietro, un rude homme, ma foi ! Ne me suis-je pas mis dans la tête que j'ai trouvé, ce matin, dans une de nos vieilles rues, la maison où a dû se passer la plus grande scène de sa vie ! Cette maison m'a tellement impressionné, que je jurerais volontiers , que Sampietro de Bastelica l'a habitée. Tenez, je cherche maintenant un sujet de tragédie, bien que l'époque tourne visiblement à la pastorale , depuis que le bourreau fonctionne tant sur nos places publiques.

— Tu veux faire une tragédie ! mon frère, — s'écria la plus jolie do. ses sœurs, une statue grecque animée par un rayon choisi.

Le capitaine d'artillerie poursuivit, sans prendre garde aux paroles de sa sœur :

« Je voudrais un sujet pris dlans notre histoire insulaire. n y a toujours eu en Corse des âmes si fortement trempées et comprenant si bien la haine nationale ! Sampietro avait une de ces âmes, le More de Shakspeare ne lui va pas à la cheville. »

tt Donc, ce matin, en rêvant à Sampietro, je me rappelai qa'il s'était mis, à Marseille même, à la hauteur de tous les héros des drames anciens et modernes. Cette idée me préoccupait vivement, quand, en levant les yeux, je vis une maison dont Tarchitecture est celle du temps de Henri II : des fenêtres avec des encadrements curieusement fouillés par le ciseau, une espèce de guérite qui surplombe et des gouttières à têtes d'animaux fantastiïues. C'est peut-être là, me suis-je dit, que Sampietro se présenta inopinément à jsa femme. Celle-ci était riche, l'une des plus anciennes familles de la Corse, et l'apparence de cette maison est telle encore aujourd'hui, qu'elle

\ dû. être regardée, en 1S55, comme une des plus belles de " 6,

la ville. Alors une invincible curiosité m'a entraîné dans cette vieille demeure; on m'a crié, dans l'escalier:

— Que demandez-vous ?

— Vanina Ornano, ai-je dit, la femme de Sampietro de Bastelica !

— Personne de ce nom ne loge ici, m'a-t-on répondu du troisième étage.

— Et qui loge au premier ? ai-je ajouté.

— Le premier étage n'est plus habité depuis qu'on a brûlé le sorcier Gauffridi qui y demeurait.

<( Vous sentez bien qu'un étage qui n'est plus habité depuis qu'on a brûlé le sorcier Gauffridi qui y demeurait, a bien pu avoir un hôte aussi terrible que Sampietro. Il y a des maisons marquées au sceau de la fatalité. Ainsi, encouragé par cette révélation aussi inattendue que diabolique, je demandai à visiter ce formidable premier étage; la même voix me dit que je i;i'avais qu'à pousser une porte devant laquelle on ne passait qu'en se signant, et que je pourrais visiter tout ce que je voudrais.

)) J'entrai dans une grande pièce d'une physionomie peu rassurante ; elle était sombre, et une tapisserie à haute lice en couvrait les murs. Parmi les personnages de cette tapisserie, il y avait un chevalier qui se perçait le sein avec une épée. La vue de ce chevalier ne pouvait que me confirmer dans l'idée qu'une main mystérieuse ou mon étoile, si vous voulez, m'avait conduit dans un appartement où une scène horriblement tragique s'était passée deux cent cinquante ans auparavant.

» Je marchai sur le sol qui devait porter mon dernier acte; je touchai le mur où Vanina s'appuya, tremblante, devant le froid et inexorable regard de son époux ; les deu x

fantômes se levèrent devant moi, et je recueillis leurs terribles et suprêmes adieux.

» Or, voici ma tragédie :

30 Sampietro, né au bourg de Bastelica, près d'Ajaccio, en ibOi, de parents pauvres, eut pqur la France une affection égale à la haine qu'il avait vouée à Gênes. L'histoire Ta placé au rang des meilleurs capitaines de son temps. Avec trois cents Italiens il fit lever le siège de Jfossan, que dix mille Allemands investissaient; sa brillante valeur se signala à Coni, à Landrecies, à Cerisole. Plus tard il voulut arracherla Corse aux Génois, la donner à la France et préparer peut-être ainsi de merveilleuses destinées à quel-' qu'an de ses descendants. Pendant une année, il disputa, rocher à rocher, vallon à vallon, la Corse aux oppresseurs de son île, et les contraignit de repasser la mer. Mais, écrasé ensuite par des forces supérieures, il consenlit A se rendre à une entrevue où l'on devait traiter de la paix; l'entrevue éclata en guet-apens. Sampietro, au mépris d'un sauf-conduit, fut pris et jeté dans la citadelle de Bastia, où l'outrage se dressa constamment devant lui. Sa haine contre Gênes s'accrut au point qu'il eût percé le sein de son père, si son père n'eût point partagé ses'im-^ placables ressentiments contre les maîtres de la Corse. Henri IX demanda et obtint, avec peine la délivrance de Sampietro. Celui-ci devint alors l'époux de la plus belle et de la plus riche héritière de notre île, de Vanina Ornano, qui accepta avec fierté la main de ce rude guerrier. Sampietro avait à peine quitté la Corse qu'il apprend que le sénat de Gênes, se repentant de l'avoir rendu libre, veivait de mettre sa tête à prix, et que des assassins épiaient ses pas et sa retraite. Cet arrêt de proscription aurait

agrandi sa haine, si elle n'eût déjà rempli son âme tout entière. Le banni aimait la Corse; il aimait ses forêts de châtaigniers qui se déploient, comme une grande armée végétale, sur les flancs des montagnes, au bord des précipices; il aimait cette race héroïque, cette race de fer, qui boit l'eau des torrents et dort sous le chêne; devançant son temps^ il ne voyait sur la carte du monde que la France qui pût combler de sa gloire le bras de mer qui séparait «on île de l'Europe. Ohl quand le dernier outrage, le dernier défi jetés par Gênes à sa face lui furent connus, il aurait désiré souffler sa haine dans tous les cœurs et associer l'univers à sa querelle. Mais, tandis qu'il recrutait une armée destinée à opérer la délivrance de la Corse, il apprend que sa femme, retirée à Marseille, faisait faire de pressantes démarches auprès des sénateurs de Gènes pour qu'ils fissent grâce à son époux. Cette nouvelle, qui le bouleversa, lui parvint à Constantinople; deux semaines après, il entrait dans la chambre où j'étais le matin.

» Ici j'ai mon dénoûment. »

Le jeune capitaine d'artillerie s'interrompit un instant pour regarder sa mère assise en face de lui. Cette femme me fit, dans ce moment, l'elTet de la Cornélie antique; sa figure sculpturale respirait l'énergie insulaire. Comme l'épouse de Sampietro, elle avait fui la Corse devant les nouveaux oppresseurs de son pays; les arrêts de proscription et de mort formaient autour de sa tête la sombre auréole qu'y attachent les persécutions politiques.

— Ma mère, dit le jeune militaire, pardonnez à Vanina si elle fut moins grande que vous; si jeune et si enivrée par l'opulence, elle rêva une réconciliation impossible entre Gênes et son époux, Yanina, ainsi qu'uu die ^qs por^

SAHPIETEO. 105

traits que j'ai vu à Gorte l'atteste, avait, sous une blonde et aérienne chevelure, une de ces têtes, que nous adorons à genoux, dans les églises, où on nous les montre couvertes de reflets des bougies et parfumées par les vases de l'autel. Le souvenir de Vanina me rappelle celui des jeunes filles de mon pays. Je ne sais ce que Dieu me réserve, mais je sais que, devant la bonne ou la mauvaise fortune, mon cœur écoutera toujours les mystérieux appels de la patrie; que les impressions reçues en face de ma grande mer, au pied de ma haute montagne, sur les grèves dorées par le soleil et foulées par nos belles insulaires, quand la cloche du vlQage tintait mélancoliquement, s'unissent dans mon âme aux énergiques émotions de la grandeur et de la gloire. J'ignore, je le répète, ce que Dieu garde à mon épée et à ma tête; mais, si j'étais enchaîné comme Sampietro dans une forteresse; si l'ennemi, roïdissant son bras contre ma poitrine désarmée, me traçait, sur je ne sais quel rocher perdu dans le monde, le cercle fatal de Popilius, et mesurait l'air à mes poumons et le rayon à mes yeux, je saurais créer en moi une fête secrète, en y évoquant les réminiscences du jeune âge dans l'île natale. Je reviens à mon drame.

D Yanina pousse un cri de joie à la vue de son époux, et s'avance pour le serrer dans ses bras; mais Sampietro la repousse et arrête sur sa femme un regard qui la fait tressaillir.

— Vous voyez le proscrit. Madame; vous voyez un infortuné dont la tête a été ^lise à prix, vous savez pour qui. Madame!

— Oh! plus vous êtes malheureux, plus vous êtes cher à votre femme.

— A ma femme^ qui marchande ma honte !

— Votre honte!

— Ils savent à Gênes maintenant, que Sampietro consent à s'humilier et à demander sa grâce.

— Vous auriez demandé votre grâce?

— Moi, grâce! moi, grâce! Connaissez-vous bien Sampietro, Madame ?

— Ah! Monsieur, vous me glacez le sang.

— Avez-vous oublié qu'ils ont, les infâmes, bâti sur toutes nos montagnes des châteaux d'où le pillage, le viol, le meurtre descendent dans nos vallées; qu'ils ont chargé de fers ces bras; qu'ils m'ont jeté dans un cachot avec des rires moqueurs; qu'ils ont mis ma tête à prix, et que le bourreau m'attend pour gagner son salaire avec ma tête?

— Je le sais, répondit tristement Vanina.

— Vous le savez, et vous avez cru que je pourrais leur demander grâce I

— C'est donc un adieu éternel qu'il nous faut dire à la Corse I

— L'exil vous est donc bien amer !

— Avec Vous, Vanina irait au bout du monde.

— Vanina, si Gênes, pourtant, écoutait la supplique de Vanina, dit Sampietro avec un faux sourire qui trompa sa femme Car, enfin, ces Génois ne sont pas si intraitables, ajouta-t-il.

. — Ah ! oui, si Gênes se laissait fléchir ! Vous savez ce qu'a dit le grand Dante : « Malheureux celui qui sait combien .est amer le pain de l'exil ! »

— Et puis, continua Sampietro, Vanina a des amis puissants ; les Ornano et les Doria sont unis par les liens du sang ; les Ornano désarmeraient aisément les sénateurs

génois et obtiendraient d'eux la grâce de Sampietro I

— Eh ! que ferait Sampietro de cette grâce ? demanda timidement Vanina, qui appuya sa main sur l'épaule de «on mari.

— De cette grâce qu'il vous devrait, n'est-ce pas ? dit Sampietro, d'un air qui dissipa tous les soupçons de sa femme.

— Allons, je vois que vous savez tout. Cette grâce... -Elibienl

-Je l'ail

— Vous l'avez ! s'écria Sampietro en reculant : mon déshonneur est donc signé, et c'est vous qui avez conduit la main du doge I vous la femme de Sampietro l

— Ah I mon Dieu !

« Voici ce qui eut lieu. Le More Othello est une fiction, une légende vénitienne; Je Corse Sampietro est une histoire, une véritable histoire. Sampietro annonça à sa femme qu'elle allait mourir, et le malheureux adorait sa femme. Il se prit à contempler ce beau visage oà montait déjà la pâleur de la mort, cette femme pleine de vie, éclatante de jeunesse et dont il allait faire un cadavre ; il aurait voulu donner mille existences pour racheter celle qa'U allait briser de ses mains. Mais les mots de Génes^ de gràee^ de honte s'engouffraient, comme une tempête, dans sa tète ; ils y éclataient avec une telle puissance, que le malheureux ne sentait plus que l'atroce nécessité d'une expiation, sans exemple dans l'histoire. Alors, et Befosque, l'exact historien de cet homme étrange, nousratteste, alors Sampietro prit les mains de sa femme, les serra avec tendresse, et, forçant Vanina de se tenir debout devant le sacrificateur, le barbare s'agenouilla et adora sa victime.

En ce moment tout son amour sembla l'emporter; il mouiUa de ses pleurs les mains qu'il tenait dans les siennes» il donna à sa femme des noms doux et caressants. Vanina retint ^ l'espérance, et tandis que, baissée devant son époux agenouillé elle lui souriait, Sampietro enleya récbarpe qui entourait le cou de sa femme, la roula rapidement sur ses genoux et s'en servit ensuite pour étrangler Yanina. )>

— J'aime mieux le More Otbello, dit une personne de la société; si vous faites une tragédie de cette horrible Mstoire, donnez pour rival à Sampietro quelque Génois ; alors celui-ci se croyant outragé comme époux et comme citoyen, n'en sera que plus intéressant.

— Alors Sampietro, réponditle jeune capitaine, ressemblera à tout le monde; et l'on ne saura pas ce que c'est que la haine de la domination étrangère dans un cœur corse.

— Mais dans tout ce que vous venez de nous dire, je ne vois qu'une scène, fis- je observer à notre narrateur.

— Allons, répondiWl, je vois que, pour plaire à tous les parterres du monde, il faut toujours refaire cette éternelle tragédie qui commence aux Atrides.

Le vieux Marseillais, arrivé à la fin de son anecdote, me dit: Vous n'avez pas tardé à comprendre que ce capitaine d'artillerie était le jeune Bonaparte qui avait eu réellement le projet défaire cette tragédie de Sampietro, mais il en fut détourné par d'autres travaux qui furent applaudis par l'univera.

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