PISE
La basilique <Ic Saint-Pierre a déjà craqué sur ses fondements; sa co'upolc se ride et s'etançonne comme un vieillard : cherchez une crevasse sur le dôme florentin ; les siècles détacheront une à une les écailles de sa cuirasse de marhre, mais le corps de ce géant est à l'épreuve des siècles. Viennent les ravageurs, ils no trouveront dans sa majestueuse enceinte rien de ce qui livre un édi- (îce au pillage et à l'incendie; là, point d'or à mettra en fusion, point de marbre pur à souiller par avidité ou sot orgueil de conquérant; la pierre des nefs est nue, la muraille sévère, le pavé rude; pour tout ornement, des tombeaux. Des deux côtés du sanctuaire montent jusqu'à la voûte des arceaux gigantesques, comme si on les eût élevés pour laisser passer Dieu.
11 fallait à cette église un campanile digne d'elle; on dit à Gïotto de le bâtir : (liotto ne copia rien ; il eut une idée sublime, et il traduisit cette idée en marbre, il la broda comme le voile d'une reine; il la fit monter vers les-eicux à une hauteur qui dépasso lo pouvoir humain.
Cette tour de Giotto est la merveille de l'Italie; c'est un bijou de trois cenlspieds; bijou ciselé, poli, radieux, pailleté de rubis, do topazes, d'émeraudes. Rien ne peut résister à l'appel delà cloche chrétienne qui sonne dans ce cam- 'panile, tout percé à jour, harmonieux instrument, où le coup de l'airain tombe sur un clavier de marbre, et semble dire à Florence le nom immortel do l'artiste qui tira celte merveille du néant.
Comme à Pise, la Baptistère est bâti devant l'église. Les portes de ce Baptistère sont belles, dit-on, comme les portes du paradis, C'est Ghibcrti qui les a faites, s'il est vrai qu'un homme les ait laites, en peignant sur
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bronze. Le quatrième édilice manque ; c'est un Composante.
Florence, la ville du plaisir, n'a pas -voulu emprunter à Pise, sa sœur, ce funèbre complément d'architecture symbolique. Elle est trop jeune et trop belle pour songer à la mort. La cloebe de la tour de marbre, les hymnes saintes du Dôme, les prières du néophyte sur la cuve du Baptistère, tout cela s'harmonie admirablement avec les fêtes, les bals, les concerts de Florence; mais elle n'admet pasasonorcheslreles notes lugubres du Requiem; elle écarte bien loin d'elle toutes les images qui "donnent do la tristesse au cœur, qui jettent un crêpe noir sur l'csatin du Gynécée, qui arrêtent la coupe sur les lèvres du convive heureux. Florence est la ville sans ruines ; tout ce qu'elle a créé, elle le montre encore : rien en elle ne parie de destruction; ses vieux monuments n'ont pas jeté un grain de poussière au pavé des places ; ses statues séculaires ont traversé les orages civils sans perdre un seul do leurs cheveux d'airain ou de marbre; ses palais se hérissent, à leur base, d'assises diamantées en relief, qu'ils donnent en pâture au temps rongeur. Quarante siècles pèseront sur ces blocs avant d'arriver à l'épidcrme du palais. Pitti, Ricardi, Strozzi, ont préparé des hôtelleries pour les derniers pèlerins de l'univers.
C'est bien là la cité de l'indolence heureuse, qui n'accepte de la vie que ses plaisirs et ses joies, qui ne plante point de cyprès dans le voisinage des roses, et cueille ses heures une à une, comme des fleurs. Entre le Baptistère et le Çampo-Santo, il y a toute une. existence de bonheur, debonheur calme, serein, velouté comme la plaine florentine. Cette existence, mêlée de religion et de volupté
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profane, s'encadre entre ces deux monuments; mais ni îe Baptistère ni le Campo-Santo n'inspirent le dédain des plaisirs du monde et la terreur de la mort. L'enfant qui naît n'accepte point les serments austères du baptême, et l'homme qui meurt croit s'endormir- A Piso et à Florence, tout représente la vie ; rien n'y représente la mort , pas même le tombeau.
Le prince de Montfort. — Jérôme Bonaparte.
Florence est une cité magnétique; les étrangers y viennent, y restent, y vivent, y meurent. L'attrait de celte ville est dans les monuments, dans le calme des rues, dans la sérénité du ciel, dans la beauté pittoresque du fleuve, et surtout dans je ne sais quelle langueur ionienne qui descend de l'air et vous donne l'amour du repos. Ou dirait que Florence, comme la Circé antique, enlace les étrangers d'étreintes invisibles, et leur donne une fète continuelle de musique, de paysages, de décors, de parfums, de femmes, pour leur inspirer l'oubli de leur pays natal. Je ne suis pas étonné que les proscrits et les exilés, qui ontété forcés de rompre violemment avec leurs habitudes do la patrie, se jettent dans les bras de cette FIo-
renée, qui est la mère commune de ceux qui souffrent, et qui a des paroles de consolation pour tous.
On m'a montré au Campo-Santo de San-Spirilo une tombe singulière, s'il peut y avoir des singularités dans une tombe ! C'est là que repose William Rudges, un Anglais fort riche de son "vivant; il avait beaucoup de chagrins, malgré sa richesse, ou à cause de sa richesse, des chagrins de famille, ne pouvant en avoir d'argent. Il eut recours, pour se guérir, au régime des voyages. La locomotion est salutaire aux maladies morales. Rudges arriva en 1814, à Florence; il voulait visiter l'Italie, l'Allemagne, la Russie, l'Asie -Mineure, passer un hiver à Constantinople, un été à Smyrne, débarquer à Cadix, traverser l'Espagne et la France, et rentrer chez lui par Calais. Son plan était superbe; son voyage devait durer dis ans.
Iiudges s'installe à Florence chez madame Hanmert, si connue des voyageurs; alors si jeune, si blonde, si gracieuse, si belle; aujourd'hui toujours charmante et somptueusement hospitalière dans sa jolie villa. Elle avait son hôtellerie au bord de VArno (à présent Porta Rossa). Elle reçut Rudges comme elle recevait tout le monde. Rudges résolut de passer trois mois à Florence. Il se lança dans les fêtes, les bals, les soupers, les promenades aux Caséines. En moins d'une heure d'étourdissement, il eut dévoré ses trois mois. Alors il se renouvela son bail, et loua une maison à Borg'Ogni Santi. Le trimestre expiré, la maison lut mise en vente. Rudges l'acheta. Achetée, il la meubla. Ayant une maison en ville, il ne pouvait se passer d'une petite villa. Du côté de Poggia impériale, une charmante villa était en vente pour rien : l'Anglais l'acheta. Alors il lui fallut nécessairement avoir une maison
montée. Il eut donc des chevaux, des domestiques, une livrée, une calèche de promenade et une berline de campagne pour les excursions projetées à San Miniato, à Empoli, au Val d'Arno, à Vallombreuse, à Poggi-Bonzi. Un matin il s'éveilla en disant :
— C'est singulier ! Voilà donc un an déjà passé ici; on peut donc y passer deux ans.
Comme il réfléchissait sur sa destinée, il épousa par distraction la fillcdela comtesse Furinola B*", une jeune Italienne do dix-sept ans, dont la famille était ruinée, mais fort adroite dans ses négociations matrimoniales avec les riches Anglais. Rudges promettait régulièrement tous les hivers à sa femme de la conduire en Angleterre, la belle saison venant. Les hivers et les belles saisons pas- . saient, Rudges ne bougeait pas. En 1834, après vingt ans de séjour, notre Anglais est mort dans sa maison de Borg 1 - Ogni Santi, en laissant une nombreuse postérité anglotoscane à sa patrie d'adoption.
L'histoire est vraie, et elle donne une juste idée de l'attrait indéfinissable de ce beau pays. Ou comprend trèsbien que les hommes et les femmes d'élite que le malheur de notre époque si tourmentée a condamnés à l'exil se rendent de tous les points de l'Europe à Florence. L'exil y est plus léger; souvent même on peut s'y surprendre à regarder comme exilés tous ceux qui vivent loin de cette ville.
Dans l'hiver de 1834, il faisait beau voir les Bonaparte recevoir à leurs soirées les Polonais proscrits et les réfugiés Vendéens. Le gouvernement tolérant du grand-duc ne s'alarmait pas de ces hais de victimes, de ces fêtés d'exilés, parce qu'il n'y avait dans ces réunions rien de
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politique, rien que les noms des invitants et des invités. Chacun y apportait sa sagesse, son bon sens, sa résignalion, en respectant avec minutie les exigences peu ombrageuses de l'hospitalité toscane. En première ligne de ces royales demeures, où le malheur festoyait le malheur, on doit citer le palais Orlandini, résidence du prince de Montfort, le plus jeune des frères de l'Empereur.
Le palais Orlandini est au centre de la ville ; il est peu éloigné de la place du Dôme. Sa façade n'est pas imposante, mais elle est empreinte de cette grâce italienne commune à tous les édifices de Florence. Ce n'est point le palais Iïicchardi, à Via Largo, forteresse taillée par assises de diamant, ni le palais Slrozzi, rue de la Trinité, ni le Strozzino à fluen Governo ; c'est une grande et belle maison qui ne veut point soutenir de sièges, qui ne crie pas aux passants de reculer, mais qui les invite à venir.
Sous le vestibule, à gauche, au rez-de-chaussée, on trouve.Ie cabinet de travail du prince de Montfort. C'est une pièce à tenture sévère, ornée avec goût; le jour n'y est pas abondant, il tombe d'une seule et haute croisée- La table de travail est placée sur une estrade; le prince écrit là ses mémoires, qui renferment, dit-on, des révélations importantes, curieuses et inattendues. Une vaste armoire vitrée couvre tout un côté de ce cabinet; elle est remplie de trophées d'armes, et de reliques impériales et militaires. A chacune quelque histoire est attachée. Le prince montre aux Français visiteurs, dans le casier do prédilection, les clefs d'or de la ville de Breslaw, que l'Empereur lui donna en le félicitant sur la prise de cette ville, et le sabre à cambrure orientale que portait le pre-
mier Consnl à la bataille de Marengo. Ce sabre n'est sorti du fourreau que le 14jum 1800. C'est aussi un présent do Napoléon à son frère bien-aimé.
Les vastes appartements du premier étage sont réservés aux réceptions, aux bals, aux concerts, aux soirées; ils sont meublés avec magnificence. La première pièce d'entrée est un salon carré, où se réunit la famille du prince, après dîner, pour causer avec quelques intimes. Au milieu est une large table ronde, sur laquelle on voit les journaux et les revues de France, et des albums da toute dimension.
Un de ces albums, le plus grand, est peut-être aussi le plus curieux qui existe : on peut bien dire que tous les peintres européens y ont laisse, en passant à Florence, leur nom et un dessin. Horace Vernet, l'artiste par excellence de ces sortes de musées portatifs, a dessiné dans celui-ci un grenadier de la vieille garde appuyé mélancoliquement sur un tronçon de colonne, où toutes nos batailles sont gravées, à L'exception de la dernière; à la place de celle-là, il y a un crêpe noir.
llalgré l'intérêt immense qu'excite cet album, riene de tant de signatures illustres, on donne volontiers le prix du concours à un nom et à un dessin qui sont tout à fait étrangers aux écoles connues : c'est une esquisse de la bataille des Pyramides, exécutée à la manière anglaise par le jeune et infortuné Napoléon Bonaparte, mort dans les troubles de laRomagne; c'était le neveu du prince de itontfort, et le fils de la reine Hortense et du comte de Saint-Leu, Louis, ex-roi de Hollande. L'immortelle bataille d'Orient est crayonnée avec une furie d'artiste vraiment admirable ;c'est l'instant décisif où Mourad-Bey
tombe avec sa cavalerie sur les carrés de Desaix et de Bonaparte; la grande et calme figure napoléonienne semble luire dans cette tempête sombre qui soulève la fumée do l'artillerie et le sable du désert ; la charge des Arabes est rendue avec un élan merveilleux. Mais ce qui achève de donner à ce dessin une noble idéalité poétique, c'est l'évocation des quarante siècles personnifiés qui se groupent nébuleusemcnt sur les gradins des Pyramides, et assistent à la bataille, en spectateurs invisibles, debout sur l'amphithéâtre des Pharaons. Les larmes viennent aux yeux, lorsqu'on regarde ce petit tableau de famille, où le neveu a écrit une page de l'histoire de son oncle ; on sent palpiter sur le vélin l'enthousiasme du jeune artiste, et l'on est profondément ému en songeant qu'il a péri de mort violente, à la fleur de l'âge, après avoir crayonné les Pyramides, ce beau titre de noblesse, sur l'album et la table de l'exil !
La porte du fond s'ouvre sur la galerie ; c'est là que se donnent les bals et les concerts : tout y respire un luxe royal. La famille de l'Empereur semble habiter, vivante, cette galerie magnifique; tous les Bonaparte y sont représentés, dans leurs costumes des jours heureux, sur de hautes toiles, peintes par nos maîtres,ctqui ont autrefois appartenu aux résidcnccsdcsTuileries, de l'Elysée, deSaint- Cloud, de la Malmaison. Les portraits aussi ont été exilés !
Depuis 1815, ce musée napoléonien s'est enrichi, en Italie, . d'autres chefs-d'œuvre. A Borne, Canova a fait le groupe de Madame Mère et do ses petits-fils. A Florence, le célèbre Bartolini afait les bustes delà famille du prince de Montfort, de ses deux fils, et de la princesse Mathilde, sa fille. David, Gérard, Gros, Girodet, Isahey, ont peint
les autres membres de la famille, dans leurs > diverses phases de grandeur, de sorte qu'il n'y a point d'absent dans la galerie du musée Orlanûini. Horace Vernet a ajouté à cette précieuse collection un tableau représentant la prise de Breslaw par le roi de "Wcstphalie, aujourd'hui prince de Montfort.
Certainement on peut dire que toute l'Europe était invitée à ces fêtes charmantes, car il n'y a pas un petit État qui n'y eût ses représentants des doux sexes ; l'absolutisme, la liberté, l'émigration, le royalisme y dansaient au même quadrille; c'était une terre neutre : chacun laissait ses opinions et son pays à la porte pour les reprendre en sortant.
Le prince de Montfort a une conversation animée, abondante, pleine de traits et de pensées justes; il est naturellement fort gai dans tousles entretiens qui n'apportent pas avec eux des souvenirs d'infortune. Malheureusement les sombres préoccupations de l'exil, les noms de famille qui résonnent incessamment à ses oreilles, les statues et les tableaux qui l'entourent, images muettes et si bruyantes, tout le ramène à un passé triste, contre lequel sa riante philosophie n'a point de défense.
L'avenir même de sa belle famille lui inspire à chaque heure de mélancoliques réflexions. Souvent je l'ai vu passer de l'accès do la joie la plus vive à cette tristesse sourde qui courbe la tète, et assombrit subitement le visage. C'est qu'alors il regardait sa fille, la princesse Mathildc, la plus belle, la plus rayonnante fleur que le ciel ait aimée dans les gynécées de Florence. La vivect jeune enfant s'abandonne aux dislraclions d'une fête avec toute l'heureuse insouciance de son âge. Y a-t-il un avenir et un passé pour une demoiselle de seize ans, princesse ou
bourgeoise? Le présent seul lui sourit avec ses séductions de musique, do toilettes, de promenade cl de bal.
Un soir, quej'avaisl'honneurde causer avec le prince de Montfort dans sa galerie, il me dit avec un accent de mélancolie uni m'émut aux larmes :
« On s'occupe quelquefois de nous cri France, ù la cham- « bre des députés; on voudrait nous rendre nos droits » civiques par une ioi. On sait que nous sommes, avant » tout, les amis do la France, et que nous ne conspirons yi pas contre elle. On fait des vœux pour voir arriver le » jour où le gouvernement pourra nous rendre à nos an- « ciens foyers, sans qu'il y ait péril pour lui et pour per- » sonne. Eb bien ! je vous assure que, pour moi personnellement, je ne profiterais peui^ètre pas d'une loi de » rappel. Qu'irais-jc faire ù Paris? à quel titre y scrais-jo » reçu? Rois, princes, maréchaux, nous tenons tous notre » noblesse, à titres égaux, de la main' de l'Empereur. y> Soult est toujours duc de Dalmatie, par exemple. Si je » voulais faire une visite à Soult, quel titre prendrais-je » vis-à-vis de lui? Vous comprenez qu'il y a dans nos » positions quelque chose d'exceptionnel et d'embarras- » sanf. Si une loi de rappel est quelque jour promulguée, n c'est uniquement pour mes enfants quo je m'en félicin ferai, pour mes enfants qui ne connaissent pas la France, » et qui seraient si heureux de la voir, quand ils ne fe- D raient que la traverser incognito ! Quant à moi, je suis » tout à fait résigné à l'exil. »
Je puis affirmer que ces paroles sont textuelles, je les ai écrites sur mon album en sortant du palais Orlandini; elles me frappèrent par leur bon sens et par la manière touchante dont elles furent dites.
Joachim Moral.
A Florence, chez la comtesse de Lipona, dès que le piano n'accompagnait plus ies airs de Bellini, toujours ■vers minuit, les intimes du palais Griflbnï se formaient en petit comité de causerie, et l'on échangeait des historiettes jusqu'au malin; il y avait un charme inexprimable, dans ces veillées; le salon était encore tout désordonné par le concert ou le bal; mais les danseurs et les artistes avaient disparu. Les partitions s'éparpillaient sur les pupitres; les tables de wliist, montraient leurs lampes é.teintes, et leurs quatre fauteuils vacants; après tant de bruits joyeux, venaitla conversation de famille; on servait le thé, et de belles gaufres, moulées aux armes de la reine de Naples, par l'éternel cuisinier de madame Dubarry.
On ne songeait point au sommeil dans ces délicieuses soirées matinales. La comtesse de Lipona disait toujours : « Trois heures de sommeil me suffisent à moi; c'est une bonne habitude que je dois à mon frère l'Empereur. »
Et les intimes étaient fiers de se plier aussi à cette habitude qui leur venait' directement de Napoléon. En sortant du palais, il nous arrivait, bien souvent, de voir les reflets de l'aube sur la noire colonnade des Offices, et sur le dôme de San-Spirito.
La comtesse de Lipona nous racontait quelquefois des histoires charmantes, avec cette grâce italienne-française qui ne l'abandonne jamais. L'illustre héroïne avait assisté à tant de drames, à tant de fêtes, à tant de malheurs! elle n'était jamais au dépourvu, lorsqu'elle daignait fournir son commerce d'anecdotes.
Une nuit, le cercle se resserra plus étroitement autour de son fauteuil; la noble femme nous annonça quelque chose d'inédit, et sa parole était voilée par l'émotion; sa belle et calme figure se contractait visiblement sous une impression de triste souvenir. Notre silence l'interrogeait avec respect; elle nous dit :
« Au temps que l'Italie était française, une sédition éclata dans un de nos régiments en garnison à Livourne; c'était une affaire fort grave; c'était beaucoup plus qu'une mutinerie de soldats. L'Empereur parut extrêmement irrité lorsqu'il apprit cette nouvelle; il promit un exemple sévère, et ce fut Joachim qui fut chargé de punir le régiment indiscipliné. Les ordres de l'Empereur étaient précis et terribles; il ne fallait pas de conseil de guerre, mais d'immédiates exécutions.
FteiiENCE. 8!»
« Joaehim arrive à Livourne, et fait rassembler le régiment sur la place d'armes; il annonce aux soldats qu'il a reçu de l'Empereur la mission do punir.'et qu'il punira. L'énergie de sa parole, son geste impétueux et menaçant, et surtout l'autorité de son nom avaient déjà soumis la troupe rebelle ; les soldats se jetaient à genoux; ils étaient humbles et suppliants. Joaehim fut ému, lui si bon ! mais il ayait des ordres; il fit violence à son émotion; il garda la colère sur sa figure, et d'une voix formidable, il s'écria :
« — Je vais faire fusiller un homme sur dix. n
» La consternation fut grande, vous le pensez bien; le régiment, prisonnier dans !a caserne, envoya plusieurs députations à Murât pour implorer le pardon. Officiers et soldats jurèrent dese faire tuera laprcmière bataille, sous les yeux de l'Empereur. Jlurat fut longtemps inflexible, du moins en apparence : enfin, il parut touché de tant de soumission, mais la faute était si grande, et l'ordre si formel, qu'il exigea que trois soldats, choisis entre les plus mutins, payassent de leur vie le crime du régiment. Les trois victimes furent bientôt désignées; on les mit au cachot; on annonça leur exécution pour le lendemain. Le régiment demeura consigné.
ii Au milieu delà nuit, Joaehim fit venir secrètement auprès de lui les trois soldats; un geôlier, dontladiscrétion n'était pas douteuse, les avait conduits.
n — Vous serez fusillés demain, leur dit Murât ( les soldats fondaient en larmes) ; préparez-vous à la mort, et tombez en braves, pour faire oublier votre crime. Je me charge de transmettre vos derniers adieux et vos regrets à vos pères et mères; vos familles ne méritaient pas des