T.ES NUITS ITALIENNES
enfants tels que vous; avez-vous songé à vos mères? dites... (Ips sanglots éloniïaicnt leurs voix.) Ces pauvres femmes auraient été. glorieuses et fiéres, sL vous étiez tombés devant l'Autrichien ; mais ici ! malheureux ! allez, je vais vous envoyer un prêtre pour vous donner le secours de la religion, pensez à la France et à Dieu; dés à présent vous n'êtes plus de ce monde.
n Les soldats se jetèrent aux pieds de Joachim, non. plus pour demander leur grâce, mais le pardon avant la mort; et, comme ils s'éloignaient, Joachim les rappela :
— » Ecoutez, leur dit-il, si je vous accordais la vie, seriez-vous d'honnêtes gens ?
« — Non, nous voulons mourir, répondit un des soldats ; nous avons mérité !a mort, qu'on nous fusille, c'est j uste.
n — Eh ! si je ne veux pas vous faire fusiller, moi ! s'écria Joachim; pourquoi voulez-vous mourir, lorsque je veux que vous viviez? je n'ai jamais commandé le feu que sur les ennemis; je ne veux pas le commander contre vous, qui êtes mes frères, qui êtes Français, quoique bien coupables.
m Et Joachim pleurait aussi, comme une femme, lui, le plus brave des hommes ! n'est-ce pas, Messieurs ? »
Et nous pleurions aussi, nous, autour du fauteuil de la comtesse de Lîpona, qui nous parlait si bien de son héroïque mari!
Après une pause, elle continua son histoire :
« — Ecoutez-moi, dit Joachim, avec une voix radoucie, vous êtes de grands coupables, mais j'aime à vous reconnaître beaucoup d'énergie et de caractère; vous me seconderez bien ; je vous accorde la vie, il faut que vous soyez
morts pour tout Ig monde, surtout pour votre régiment. Demain, à l'entrée de la nuit, vous serez conduits hors de la porte de Pise, sur les glacis; vous recevrez un feu de peloton, à vingt pas, et vous tomberez roides morts; en ce moment, la dernière Ule de votre régiment, qui change de garnison, passera sur la grande roule, l'obscurité du. soir nous favorisera. Un homme, dont j'achèterai la discrétion, vous placera sur un tombereau, et vous conduira au cimetière. Là, vous trouverez des habits de matelots, et il sera compté mille francs à chacun de vous, vous resterez cachés deux ou trois jours dans une auberge qu'on vous désignera; dans deux, ou trois jours, un bâtiment américain part pour la Nouvelle-Orléans; c'est là que vous irez vivre, et vivre en honnêtes gens, entendez- vous? vous serez conduits à bord, dès que le vent sera bon. Soyez prudents, et faites docilement tout ce que je vous dis. Allez, j'aurai soin de vos familles.
» Les soldats arrosèrent de larmes les pieds de Joachim, et ils lui répétèrent, à plusieurs reprises, qu'il serait content d'eux.
» Tout se passa comme Joachim l'avait combiné; l'exemple sévère fut donné au régiment ; il n'y eut point de sang répandu, et l'Empereur, heureusement trompé, remercia Joachim de n'avoir sacrifié que la vie de trois hommes aux exigences de sa discipline. L'Empereur a toujours ignoré la ruse généreuse qu'a imaginée mon mari, dans cette circonstance; ce fut longtemps un secret connu de moi seule et de quelques-uns de nos affidés, qui ne l'ont jamais trahi: aujourd'hui, il n'y a plus d'inconvénient à le divulguer, et c'est ce que je fais pour vous. »
Après cette confidence, la veuve de Murât, trop émue
pour prolonger la veillée, se relira dans ses appartements. Nous étions attendris comme elle; nous gardions le silence ; tous les regards étaient fixés sur le magnifique portrait, peint par Gros; il représente le roi Mural, dans une attitude héroïque, courant à cheval sur le rivage du golfe napolitain; le ciel et la mer sont orageux; le Vésuve se détache, tout enflammé, sur le fond du tahlcau : Murât et le Vésuve ! face à face deux volcans !
La suite de cette histoire me fut contée, quelques mois après, à Rome, par une personne qui vit dans l'intimité de la famille impériale. C'est comme le dénoûment romanesque d'un drame, qui me semhle moins appartenir à la vie réelle qu'à l'imagination d'un écrivain.
Sur la lisière d'une foret voisine de la Nouvelle-Orléans, un chasseur frappait à la porte d'une jolie ferme, pour s'abriter d'un violent orage ; c'était dans l'automne de 1830. La porte hospitalière s'ouvrit, et l'étranger fut introduit, par une femme âgée, dans une salle fort propre, meuhlée simplement, et presque toute tapissée de lithographies parisiennes, représentant nos principaux faits d'armes.
— Il paraft, dit l'étranger en langue française, que ma bonne étoile m'a conduit chez mes compatriotes.
— Monsieur est sans doute Français? dit la vieille femme.
— Oui, Madame, et hon Français : j'ai môme des parents ici, dans cette salle.
— Mon fils est au jardin : je vais l'appeler; il sera bien content de vous voir.
— Votre fils est Français aussi?
— Oui, Monsieur.
Cette réponse fut faite avec un peu d'hésitation; elle ajouta avec plus d'assurance :
— Il est établi dans ce pays depuis longtemps, et, grâces à Dieu, il ne s'en repent pas ; cetto ferme lui appartient ; nous vivons à l'honneur du monde ; nous sommes heureux.
En ce moment le maître de la maison entra dans la salle.
— Monsieur, dit la mère, nous a fait l'honneur de se reposer un instant chez nous, en attendant la fin de l'orage; c'est un des nôtres, c'est un Français.
Le maître de la ferme fit un salut militaire, et balbutia quelques mots de civilité. La ligure de l'étranger le frappait singulièrement, et il était si ému, qu'il ne répondait pas à ses questions. Enfin, il se hasarda péniblement à lui adresser la parole.
— Monsieur, dit-il, vous allez trouver ma demande inconvenante, peut-être, mais je suis obligé de vous demander votre nom... Excusez-moi... Votre figure...
— Mon ami, répondit le chasseur, c'est la seule question à laquelle je ne puis répondre; il me serait facile de vous tromper, en me donnant un nom supposé; j'aime mieux me taire. Un homme qui porte mon nom ne sait pas et ne peut pas mentir. Maintenant que je vous ai refusé de vous dire mon nom, je n'ose vous demander le vôtre...
Le maître de la ferme ne répondit pas.
— Il paraît que vous êtes obligé aussi de taire votre nom? ajouta le chasseur.
— Oui, Monsieur, celui que je porte dans le pays n'est
pas 1g mien; à quoi vous servirait de le savoir? Je suis connu ici sous le nom de Claude Gérard.
— Au moins, dit la mère, il nts faut pas que monsieur s'imagine que mon fils ait à rougir de son nom do France... Il y a des raisons... qui...
— C'est tout comme moi, dit le chasseur; je ne dis mon nom qu'à ceux qui méritent de l'entendre, et, dès ce moment, je vous crois dignes de cette faveur : je suis Achille Murât, je suis le fils du roi de Naples.
Claude Gérard et sa mère tombèrent, la face contre lerrc, comme foudroyés par ce grand nom.
Le prince, aujourd'hui citoyen des Etats-Unis, les voyant pleurer, ne comprenait pas bien cet excès d'attendrissement qui se prolongeait toujours. Dès que Claude Gérard put parler, il montra, sur le mur de la salle, le portrait du roi de Xaplcs, encadré par des rameaux de laurier vert, et il dit à son fils :
— Voila votre glorieux père ; c'est le maître et le saint de cette ferme; c'est à lui que je dois tout : un jour que j'allais mourir, votre père m'a sauvé la vie.
— Sur le champ d'honneur? dit Achille Murât.
— Non, sur le champ du déshonneur. Je m'étais oublié, moi. Ma Lète était brûlée; j'avais mérité la mort; ou m'a conduit à la porte de Livournc, avec deux de mes camarades, aussi coupables que moi. On a fait feu sur nous ; nous sommes tombés, (.''était Murât qui avait combiné tout cela. Avec son argent, je suis venu en Amérique. Mes deux camarades sont morts, depuis deux ans, à New- York. Moi, je vis encore, do cette vie que je dois à votre père. J'ai travaillé, je suis dans l'aisance; ma mère, qui avait reçu mon acte de décès, a reçu quelques
années après, une îetlrc de son fils vivant qui l'appelait en Amérique. La pauvre femme, qui avait tant pleure, a failli mourir de joie en me revoyant. Maintenant, si le fils de mon royal bienfaiteur veut ma vie, mon bien, mon bras, tout est à lui.
— Je le reconnais bien là, le généreux Joaeliim ! dit Achille Murât, les larmes aux yeux.
— H a fait grâce à bien d'autres encore, dit Gérard.
— On ne lui a pas fait grâce à lui, répondit une voix.
Dans la .traversée de Marseille à Toulon, on côtoie un rivage tout rempli des souvenirs de la glorieuse famille impériale, et ce rivage est marseillais : on y voit encore aujourd'huida maison de campagne habitée par la famille Clary; et bien souvent, à Florence et à Rome, la princesse Charlotte, jeune veuve à jamais regrettable, et l'illustre mère de Napoléon m'ont fait l'honneur de me demander une foule de détails sur cette maison de la montagne et de la mer, où le jeune Bonaparte avait recueilli ses premières pensées et prêté l'oreille aux bruits mystérieux de Boa avenir.
Ce vieux domaine de la famille impériale, aujourd'hui
propriété de MM. Paslré, nom cher au commerce, est à deux lieues de Marseille.
Au pied de ces montagnes grises et bouleversées, qui s'allongent eu promontoire, on rencontre un site africain, plus beau que tous les paysages poursuivis par les peintres à travers les archipels et les déserts. On ne trouve là, ni vertes prairies, ni bocages humides, ni blés jaunes, ni pommiers modestes, ni chênes orgueilleux. C'est une nature intelligente qui n'a pas perdu son temps à faire des choses utiles et à se rendre aimable aux agriculteurs. C'est partout, sur la montagne, sur la rive, dans la vallée, un solennel dédain de toute végétation banale; c'est un échantillon du globe avant la charrue et l'arrosoir. Des pins énormes fendent ça et là les rochers et se penchent sur les abîmes comme des géants au désespoir; des plantes sauvages, des fleurs sans nom, des nappes d'immortelles jaunes, des touffes de genêts d'or s'y détachent par intervalle sur d'immenses plateaux de granit, comme des corbeilles isolées sur des tables de festin. La nier borde, enchante, parfume ce paysage des anciens jours de la création.
Singulier hasard ! C'est dans ce site que la famille Clary avait sa maison de retraite; là, Bonaparte a rêvé le trône de l'Orient que le canon de Saint- Jean -d'Acre fit écrouler. Il était dans la destinée de Napoléon de se trouver toujours en face de quelque montagne à pic, depuis son berceau volcanique d'Ajaecio jusqu'à Sainte-Hélène, en passant par la montagne de Marseille, les gorges d'Ol- Uoulos, les Alpes, le Saint-Bernard, le Simplon, l'île d'Elbe, toute une longue voie pavée 'de volcans éteints. Le grand homme fil sa première étape de soldat sous les
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pins de la bastide Clary, et l'on conviendra que ce petit coin de France méritait bien d'être visité un jour par le noble voyageur," son neveu.
A peu de distance de la maison de camptigne, et du milieu de quelques pins vulgaires, s'élève le plus noble des arbres inutiles que la terre ait créés. C'est un morven ou cèdre de Phénicie. Impossible d'assigner une date d'extrait de naissance à cet arbre, môme en risquant l'erreur de quelques siècles. C'est un cèdre à cheveux blancs. On s'effraye en supputant le nombre de révolutions solaires qui peuvent argenter la tète d'un cèdre. Ce doyen du monde végétal :i été embaumé comme une inoinie, de son vivant, par les aromates de la colline et l'air salin du golfe : il se survit à lui-même, et joue comme un autre son rôle de mélodie dans l'orchestre de la forêt voisine. La sève ne eoulc plus dans ses veines ; ses racines ne l'attachent plus au sol; ses rameaux sont creux et peuplés d'insectes, et pourtant it est debout, il sourit au soleil, il lutine avec le vent, il regarde la mer, il reçoit les hommages du pèlerin.
M. Pastré ayant eu la bonté de me demander quelques vers pour son cèdre do Phénicie, j'écrivis ceux-ei sur l'album de la famille :
Monument végétal, antiquité vivante, Vieillard (!e la furêt, ton âge m'épouvante : Sur combien de sueurs, de plaisirs et de mara, Vieux cèdre, as-tu verso l'on) tire de les rameaux ; Quel siècle t'a vu naître ? As-tu l'âge qu'on donne A L'arbre druidique, au chêne do Dodone î . Aurais-tu vu passer vers le coteau voisin, Oh fleurissaient alors l'olive et le raisin, Avec des lyres d'or et ilea chants d'ail éu,rcasi;,
LES NO IT S ITA.LII!N-\t;R.
Qui venaient vers le temple, tuix bords du Ilot grondant,
Pour adorer Neptune el baiser son trident,
Quand, aȕ jours de Prolis, Slarseille, noire more,
Disait les hymnes suinls dans la langue. d'Homère ?
Oh, garde les secrets... un seul ikidi est connu ;
Qiie'.riiiiTiiU, (]L'~,':'i:ikirn du roc aride et nu,
Un soldat lumineux, un enfant de la Corso,
Avec son doigt do fer égrena ton écurce,
El demanda, peniif, à les rameau* puissants,
L'oracle sibyllin entendu des passants.
Ce Géant an berceau, qui s'assit sous inn ombre,
Te donna ta vieillesse avec dea jours sans nombre ;
Les siècles, en mourant, debout, viendront te voir,
Cor lu reçu* de lui le céleste pouvoir
De survivre toujours, toi, vieillard de la plaine,
Au saule Impérial qui pleure îi Sai nie-Hélène.
Maintenant, a propos de la bastide Clary, je vais écrire une anecdote des plus historiques, et à peu près telle que je l'ai racontée un soir à la princesse Charlotte, devant la , princesse Clary et l'ex -reine d'Espagne, dans le vaste salon du palais Dernidoff, à Florence, sur la rive gauche de l'Arno. Ce soir-là, je fus heureux de voir passer quelques éclairs de sourire sur la noble et charmante figure de la jeune veuve qui portait sa robe de deuil, et qu'une incurable douleur a conduite au tombeau, à la lleur de l'âge : tant d'esprit, de grâce et de talent devait exciter les mystérieuses convoitises de la mort.
Un viens Marseillais que la mort a enlevé, il y a cinq ans, à sa famille et à. ses amis, s'était mis en tète de me prendre pour l'auditeur obligé de toutes les anecdotes locales dont il avait fait une ample provision pendant sa longue vie. L'attention que je donnais à ses récits, souvent uu peu diiîus, nie valut cet honneur accepté avec
sàmpietho. 97 une déférence pleine de résignation. J'allais le visiter fréquemment dans la retraite champêtre où s'écoulèrent ses dernières années. Quand le temps était beau, il me conduisait sous [les grands pins voisins de sa bastide, et après m'avoir fait asseoir à ses côtés, sur un banc, il ne tardait pas à entamer une histoire sans que j'eusse besoin* de lui adresser la phrase connue des Mille et une Nuits :
— Monsieur, si vous ne dormez pas, dîtes-moi un de ces jolis contes que vous savez.
Comme la plupart des contemporains et des contemporaines qu'il faisait figurer dans ses historiettes n'existaient plus, je croyais, en l'entendant, assister à une évocation de fantômes; mais lui, gai et souriant, ressaisissait, dans ses narrations, toute la vivacité de sa jeunesse, et s'imaginait, quand il avait donné uno date, comme celle de 1768, par exemple, à son récit, que sa figure avait repris l'éclat de ses belles années et qu'un odorant nuage de poudre était descendu sur sa jeune chevelure. A l'aide de ce facile procédé, il se rajeunissait, et les joies rétrospectives qu'il se procurait me prouvaient que si les ■vieillards louent volontiers le temps passé, c'est moins pour obéir à une humeur chagrine et critique, que pour rentrer, par l'imagination, dans l'époque brillante où leurs visages n'avaient encore subi aucun impertinent outrage.
Un soir d'été, j'avais pris à côté de lui ma place accoutumée. L'air d'une douceur inexprimable, exhalait ce calme qui accompagne les roses crépuscules du midi. La beauté de la soirée, le frémissement léger des pins, les vapeurs dorées du ciel, et, par-dessus tout, la date dn
mois et du jour, faisaient, en ce moment, qu'an souvenir commençait à se dégager peu à peu des brumes de sa mémoire.
— Oui, me dit-il, après s'être recueilli dans une pose méditative, c'est à pareil jour, par une soirée aussi belle, que je vis pour la première fois un jeune homme qui n'a pas mal fait son chemin dans le monde. Depuis quelques mois, sa famille, exilée à Marseille, et la mienne vivaient dans une grande intimité; mon père recevait souvent ici la visite de sa mère et de ses sœurs. Un dimanche d'été, uos deux, familles étaient réunies sous les pins et nous faisions des charades en action, quand il vint nous surprendre. Je m'étais improvisé nn costume d'Agamemnoii dans la charade de ce nom ; j'avais un easque de carton et de papier doré sur la tète; le châle do l'une do ses sœurs figurait un manteau sur mes épaules, et un morceau de roseau, recouvert de papier, un sceptre dans ma main, quand la plus espiègle des demoiselles de la société, qui s'éfait vêtue en Iphigénie , au moyen d'une nappe disposé comme la stola antique, s'écria :
— Ah ! mon Dieu ! voici mon frère, le capitaine d'nrtilleric, qui vient nous faire ses adieux, avant de se rendra au siège de Toulon !
Il s'avançait lentement par la longue allée qui aboutit à la pinède ; de longs cheveux aplatis sur les tempes encadraient sa longue et pâle figure. Je fus frappé de la distinction et de la linesse de ses traits. Sa mère nous le présenta ; i! y avait sur cette noble tête l'expression du commandement et de la domination si fortement empreinte, que j'éprouvai un risible embarras à ni'oiïrir à lui dans ma parodie burlesque du costume d'uu héros grec. Pre-
SAMI'IBTHO. 99
liant à la main mon casque puéril de carton et de papier doré, je fis au visiteur inattendu de profonds saluts, et attendis ses ordres pour reprendre mon rôle dans la charade d'Agamemnon.
— Vous faites des charades ? nous dit-il.
— Oui, capitaine, lui répondis-je. On a déjà deviné Aga, général turc, et Memnon, statue égyptienne.
— Et l'on n'aura pas grand'peine, ajoula-t-il, à voir en vous Agamemnon, le roi des rois.
Qui m'eût dit que, dans ce moment, j'avais aussi un futur Agamemnon devant moi !
Notre jeune capitaine d'artillerie s'assit au milieu de nous, me regarda assez brusquement en face, habitude dont il ne put jamais se corriger, et nous dit :
— Depuis que j'ai conduit ma famille proscrite à Marseille, je suis obsédé parle souvenir de Sampïetro de Basteiica, de mon compatriote Sampietro, un rude homme, ma foi ! Ne me suis-jc pas mis dans la tête que j'ai trouvé, ce matin, dans une de nos vieilles rues, îa maison où a dû se passer la plus grande scène de sa vio ! Cette maison m'a tellement impressionné, que je jurerais volontiers , que Sampictro de Bastelica l'a habitée. Tenez, je cherche maintenant un sujet de tragédie, bien que l'époque tourne visiblement à la pastorale , depuis que le bourreau fonctionne tant sur nos places publiques.
— Tu veux faire une tragédie ! mon frère, — s'écria la plus jolie de ses sœurs, une statue grecque animée par un rayon choisi.
Le capitaine d'artillerie poursuivit, sans prendre garde aux paroles de sa sœur :
« Je voudrais un sujet pris dans notre histoire insulaire. Il y a toujours eu en Corse des âmes si fortement trempées et comprenant si bien la haine nationale ! Sampietro avait une de ces âmes, le More de Shakspeare ne lui va pas à la cheville. »
« Donc, ce matin, en rôvant à Sampietro, je me rappelai qu'il s'était mis, à Marseille même, à la hauteur de tous les héros des drames anciens et modernes. Cette idée me préoccupait vivement, quand, en levant les yeus, je vis ui.e maison dont l'architecture est celle du temps de Henri II : des fenêtres avec des encadrements curieusement fouillés par le ciseau, une espèce de guérite qui surplombe et des gouttières à têtes d'animaux fantastiques. C'est peut-être là, me suis-je dit, que Sampietro se présenta inopinément à sa femme. Celle-ci était riche, d'une des plus anciennes familles de la Corse, et l'apparence de cette maison est telle encore aujourd'hui, qu'elle a dù être regardée, en lë5o, comme une des plus belles de
la ville. Alors une invincible curiosité m'a entraîne dans cette vieille demeure ; on m'a crié, dans l'escalier :
— Que demandez-vous ?
— Vanina Ornano, ai-je dit, la femme de Sampietro de Bastelica !
— Personne de ce nom ne loge ici, m'a-t-on répondu du troisième étage.
— Et qui loge au premier ? ai-je ajouté.
— Le premier étage n'est plus habité depuis qu'on a brûlé le sorcier Gaufîridi qui y demeurait.
m Vous sentez hien qu'un étage qui n'est plus habité depuis qu'on a brûlé le sorcier Gaufîridi qui y demeurait, a bien pu avoir un hôte aussi terrible que Sampietro. Il y a des maisons marquées au sceau de la fatalité. Ainsi, encouragé par cette révélation aussi inattendue que diabolique, je demandai à visiter ce formidable premier étage; la même voix me (lit qac je n'avais qu'à pousser une porte devant laquelle on ne passait qu'eu se signant, et que je pourrais visiter tout ce que je voudrais.
» J'entrai dans une grande pièce d'une physionomie peu rassurante; elle était sombre, et une tapisserie à haute lice en couvrait les murs. Parmi les personnages de cette tapisserie, il y avait un chevalier qui se perçait le sein avec une épée. La vue de ce chevalier ne pouvait que me confirmer dans l'idée qu'une main mystérieuse ou mon étoile, si vous voulez, m'avait conduit dans un appartement où une scène horriblement tragique s'était passée deux cent cinquante ans auparavant.
» Je marchai sur le sol qui devait porter mon dernier acte; je touchai le mur où Vanina s'appuya, tremblante, devant le froid et inexorable regard de son époux; les deux
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fantômes se levèrent devant moi, et je recueillis leurs terribles et suprêmes adieux.
» Or, voici ma tragédie :
» Sampietro, ne au bourg de Bastelica, près d'Ajaceio, en lbOl, de parents pauvres, eut pour la France une affection égale à la haine qu'il avait vouée à Gênes. L'histoire l'a placé au rang des meilleurs capitaines de son temps. Avec trois cents Italiens il fil lever le siège de Jossan, que dix mille Allemands investissaient; sa brillante valeur se signala à Coni, à Landrecies, à Gerisolc. Plus tard il voulut arrachcrla Corse aux Génois, la donner à la France et préparer peut-être ainsi de merveilleuses destinées à quelqu'un de ses descendants. Tendant une année, il disputa, rocher à rocher, vallon à vallon, la Corse aux oppresseurs de son fie, et les contraignit de repasser la mer. Mais, écrasé ensuite par des forces supérieures, il consentit à se rendre à une entrevue où l'on devait traiter de la paix; l'entrevue éclata en guet-apens. Sampietro, au mépris d'un sauf-conduit, fut pris et jeté dans la eitadelle de Bastia, où l'outrage se dressa constamment devant lui. Sa haine contre Gènes s'accrut an point qu'il eût percé le sein de son père, si son père n'eût point partagé ses implacables ressentiments contre les maîtres de la Corse. Henri II demanda et obtint avec peine la délivrance de Sampietro. Celui-ci devint alors l'époux de la plus belle et de la plus riche héritière de notre île, de Vanina Ornano, qui accepta avec fierté la main de ce rude guerrier. Sampietro avait à peine quitté la Corse qu'il apprend que le sénat de Gènes, se repentant de l'avoir rendu libre, venait de mettre sa tête à prix, et que des assassins épiaient ses pas et sa retraite. Cet arrêt de proscription aurait