M LES NUITS ITALIENNES
agrandi sa haine, si elle n'eût déjà rempli son âme tout entière. Le banni aimait la Corse; il aimait ses forets de châtaigniers qui se déploient, comme une grande armée végétale, sur les flancs des montagnes, aubord des précipices ; il aimait cette race héroïque, cette race de fer, qui boit l'eau des torrents et dort sous le chêne; devançant son temps, il ne voyait sur la carte du monde que la France qui pût combler de sa gloire le bras de mer qui séparait son île de l'Europe. Oh ! quand le dernier outrage, le dernier déll jetés par Gènes à sa face lui Turent connus, il aurait désiré souffler sa haine dans tous les cœurs et associer l'univers à sa querelle. Mais, tandis qu'il recrutait une armée destinée à opérer la délivrance de la Corse, il apprend que sa femme, retirée à Marseille, faisait faire de pressantes démarches auprès des sénateurs de Gênes ponrqu'ils fissent grâce à son époux. Cette nouvelle, qui le houlevcrsa, lui parvint à Constant] no pie; deux semaines après, il entrait dans la chambre où j'étais le matin. n Ici j'ai mon dénoûment. »
Le jeune capitaine d'artillerie s'interrompit un instant pour regarder sa mère assise en face de lui, Cette femme me fit, dans ce moment, l'effet de la Cornélie antique; sa figure sculpturale respirait l'énergie insulaire. Comme l'épouse de Sampietro, elle avait fui îa Corse devant les nouveaux oppresseurs de son pays ; les arrêts de proscription et de mort formaient autour de sa tète la sombre auréole qu'y attachent les persécutions politiques.
— Ma mère, dit le jeune militaire, pardonnez à Vanina si elle fut moins grande que vous ; si jeune et si enivrée par l'opulence, elle rêva une réconciliation impossible entre Gènes et son époux. Vanina, ainsi qu'un de ses por-
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traits que j'ai vu à Corte l'atteste, avait, sous une blonde et aérienne eheveluro, une de ces têtes, que nous adorons à genoux, dans les églises, où on nous les montre couvertes de reflets des bougies et parfumées par les vases de l'autel. Le souvenir de Vanina me rappelle celui des jeunes filles do mon pays. Je ne sais ce que Dieu me réserve, mais je sais que, devant la bonne ou la mauvaise fortune, mon cœur écoutera toujours les mystérieux appels de la patrie; que les impressions reçues en face de ma grande mer, an pieddemahaute montagne, sur les grèves dorées par le soleil et foulées par nos belles insulaires, quand la cloche du village tintait mélancoliquement, s'unissent dans mon Gme aux énergiques émotions de la grandeur et de la gloire. J'ignore, je le répèle, ce que Dieu garde à mon épée et à ma têle; mais, si j'étais enchaîné comme Sampietro dans une forteresse; si l'ennemi, raidissant son bras contre ma poitrine désarmée, me traçait, sur je ne sais queL rocher perdu dans le monde, le cercle fatal de Popilïus, et mesurait l'air à mes poumons et le rayon à mes yeux, je saurais créer eu moi une fôte secrète, en y évoquantlcs réminiscences dujenne ûge dans l'île natale. Je reviens à mon drame.
» Vanina pousse un cri de joie à la vue de son époux, et s'avance pour lo serrer dans ses bras; mais Sampietro la repousse et arrête sur sa femme un regard qui la fait tressaillir.
— Vous voyez le proscrit, Madame; -vous voyez un infortuné dont la tête a été mise à prix, vous savez pour qui, Madame !
— Oh! plus vous êtes malheureux, plus vous êtes cher à votre femme.
— A ma femme, qui marchande ma honte!
— Voire honte !
— Ils savent à Gênes maintenant, que Sampietro consent à s'humilier et à demander sa grùcc.
— Vous auriez demandé votre grâce?
— Moi, grâce! moi, grâce! Connaissez-vous hien Sampietro, Madame ?
— Ahl Monsieur, vous me glacez le sang.
— Avez-vous oublié qu'ils ont, les infâmes, bâti sur toutes nos montagnes des châteaux d'où le pillage, le viol, le meurtre descendent dans nos vallées; qu'ils ont chargé de fers ces bras; qu'ils m'ont jeté dans un cachot avec des rires moqueurs; qu'ils ont mis ma tête à prix, et que le bourreau m'attend pour gagner son salaire avec ma tète?
— Je le sais, répondit tristement Varuna.
— Vous le savez, et vous avez cru que je pourrais leur demander grâce !
— C'est donc un adieu éternel qu'il nous faut dire à la Corse !
— L'exil vous est donc hien amer !
— Avec vous, Vanina irait au bout du monde.
— Vanina, si Gènes, pourtant, écoutait la supplique de Vanina, dit Sampietro avec un faux sourire qui trompa sa femme Car, enfin, ces Génois ne sont pas si intraitables, ajouta-t-il.
— Ah ! oui, si Gênes se laissait fléchir ! Vous savez ce qu'a dit le grand Dante : « Malheureux celui qui sait combien est amer le pain de l'exil ! »
— Et puis, continua Sampietro, Vanina a des amis puissants ; les Ornano et les Doria sont unis par les liens du sang ; les Ornano désarmeraient aisément les sénateurs
génois et obtiendraient d'eux la grâce de Sampietro !
— Eh ! que ferait Sampietro de cette grâce ? demanda timidement Vanina, qui appuya sa main sur l'épaule de Bon mari.
— De cette grâce qu'il vous devrait, n'est-ce pas ? dit Sampietro, d'un air qui dissipa tons les soupçons de sa femme.
— Allons, jo vois que vous savez tout. Cette grâce...
— Eh bien I
— Je l'ai!
— Vous l'avez I s'écria Sampietro en reculant: mou déshonneur est donc signé, et c'est vous qui avez condui t la main du doge I vous la femme de Sampietro !
— Aii 1 mon Dieu !
« Voiei ce qui eut lieu. Le More Othello est une fiction, une légende vénitienne; le Corse Sampietro est une histoire, une véritable histoire. Sampietro annonça à sa femme qu'elle allait mourir, et le malheureux adorait sa femme. Il se prit à contempler ce beau visage où montait déjà la pâleur de la mort, cette femme pleine de yie, éclatante de jeunesse et dont il allait faire un cadavre ; il aurait voulu donner mille existences pour racheter celle qu'il allait briser de ses mains. Mais les mots de Gènes, de grâce, de honte s'engouffraient, comme une tempête, dans sa téte; ils y éclataient avec une telle puissance, quile malheureux ne sentait plus que l'atroce nécessité d'une expiation, sans exemple dans l'histoire. Alors, et Defosque, l'exact historien de cet homme étrange, nous l'atteste, alors Sampietro prit les mains de sa femme, les serra avec tendresse, et, forçant Vanina de se tenir debout devant le sacrificateur, le barbare s'agenouilla et adora sa victime.
En ce moment tout son amour sembla l'emporter; il mouilla de ses pleurs les mains qu'il tenait dans les siennes, il donna à sa femme des noms doux et caressants. Vanina revînt à l'espérance, et tandis que, baissée devant aon époux agenouillé elle lui souriait, Sampietro enleva l'écharpe qui entourait le cou de sa femme, la roula rapidement sur ses genoux et s'en servit ensuite pour étrangler Vanina, »
— J'aime mieux le More Othello, dit une personne de la société; si vous faites une tragédie de cette horrible histoire, donnez pour rival à Sampietro quelque Génois ; alors celui-ci se croyant outragé comme époux et comme citoyen, n'en sera que plus intéressant,
— Alors Sampietro, répondit le jeune capitaine, ressemblera à tout le monde; et l'on ne saura pas ce que c'est que la haine de la domination étrangère dans un cœur corse.
— Mais dans tout ce que vous venez de nous dire, je ne vois qu'une scène, fis-je observer à notre narrateur.
— Allons, répondit-il, je vois que, pour plaire à tous les parterres du monde, il faut toujours refaire cette éternelle tragédie qui commence aux Atrides.
Le vieux Marseillais, arrivé à la fin de son anecdote, me dit: Vous n'avez pas tardé à comprendre que ce capitaine d'artillerie était le jeune Bonaparte qui avait eu réellementle projet défaire cette tragédie de Sampietro, mais il en fut détourné par d'autres travaux qui furent applaudis par l'univers.