‹ Les nuits italiennes contes nocturnesChapitre 13 sur 47 · CHAPITRE DES ALBUMS · texte numérisé non relu

CHAPITRE DES ALBUMS

Puisque j'ai parlé de l'album de madame la comtesse de Lipona, je crois qu'il est temps d'en finir avec ce sujet qui occupe une grande place dans mes souvenirs de Flo-

L'album est en vogue en Italie : partout il vous arrête au passage, et sollicite une inspiration. Heureusement le pays est fécond en idées, en noms harmonieux, en poétiques souvenirs. Il est plus aisé d'écrire cent vers sur un album d'Italie qu'un quatrain ailleurs. On m'a fait bien souvent l'honneur de me demander quelques rimes improvisées, sur la terre classique des improvisateurs; j'ai été assez heureux quelquefois, non pas pour réussir, mais pour ne pas rester court en chemin; c'est tout ce qu'on

peut demander. En transcrivant sur ce livre quelquesunes de ces poésies, celles que je me suis rappelées, ou dont quelques personnes avaient bien voulu garder copie, j'aurais pu revoir et beaucoup corriger; j'ai mieux aimé les livrera l'impression avec-leurs défauts originels. J'imposais toujours une condition aux propriétaires des albums : celle de m'indiquer eux-mêmes le sujet de mes vers : j'étais bien sûr, d'ailleurs, que ce choix, que jelaissais à leur disposition, no roulerait que sur l'Italie : Florence, Rome, Naples; ou sur des souvenirs de l'Empire et de Napoléon; c'est-à-dire, la mine la plus riche et la plus facile à exploiter pour un poète. J'ai déjà inséré les poésies quo j'ai écrites sur l'album de madame de Lipona.

Arrivée & Florence.

SUR i'albdu de madame habim.

Dans mes secrets ennuis, je l'ai tant appelée Cette molle rivière et sa fraîche vallée, Paysages si beaux et tant de fois dépeints ; Ces collines d'azur que parfument les pins, Et ce village étrusque où rayonne la tuile, Où s'abrite au soleil l'arbre qui donne l'huile, Où le pieux vallon, caressé par le vent, M'apporte VAngelm des cloches du couvent !

Et Florence était là ! sur son fleuve endormie, J'ai voulu l'embrasser comme une tendre amie,

CHAPlTIiE UES ALBUMS, 111 Et mes lèvres en l'eu frissonnaient de plaisir, Comme si de nia main j'allais pour la saisir. Des montagnes d'azur lui servaient de ceinture, Elle me déroulait sa noble architecture; L'Arno devant sa porte, avec de joyeux sons, Saluait des grands-ducs les larges êenssons : Pour la bien caresser, la rivière était lente; Que de tours couronnaient sa tète étineelante! Quelle douce lumière impossible aux crayons , Enveloppait ses murs d'un tissu de rayons 1 Du sommet do sa tour, avec sa voix ardente, La Giotto m'envoyait ie nom sacré du Dante; Il me semblait revoir, sur les clochers lointains. Les spectres lumineux des sculpteurs ilorcnlins, Et de Brunoleschi le magique fantôme Debout, comme un géant, sur la croix de son dôme. Bientôt la nuit tomba; sur les marbres noircis, Je vins m'asseoir aux lieux où Dautc s'est assis; Indigne pèlerin, je crus que cette pierre Donnerait un instant la force à ma paupière.

Afin de mieux la voir avec mes faibles yeux, La tour que fit Giotto pour soutenir les cieux I

Florence.

A M0> AMI ADOLPHE STUHLER, pEÎVntË D'HISTOIRE.

Viens, mon nouvel ami, viens, Français de Florence, Dans la belle cité guide mon ignorance;

Viens, tu me parleras, en de doux entretiens,

Des tableaux incrustés sous les dômes chrétiens,

Bes barons florentins du pieux moyen âge

Allant vers la Syrie en saint pèlerinage,

Et dont les angles noirs de ces larges maisons

Etalent aux passants les illustres blasons.

Cite-moi les grands-ducs et leurs nobles aïeules

Arborant l'écu d'or aux cinq tourteaux de gueules.

Et, le long du beau fleuve à leur sceptre soumis,

Conviant au travail tous les peintres amis.

Tiens, le ciel est superbe, et Florence la reine

Nous enlace tous deux de ses bras de Sirène ;

Détournons à ce cloître aux tranquilles arceaux,

Où la jeune peinture essaya ses pinceaux,

A l'église où l'on voit, au doux éclat des cierges,

Dans son cadre naïf la première des vierges;

Ce tableau que Florence, aux jours des arts naissants,

Apportait en triomphe avec des flots d'encens

Au pieux muséum, touchante galerie

Que bénit de son nom la nouvelle Marie (1) !

Ainsi je te parlais, uu jour, un pur matin, Où nous Foulions tous deux le pavé florentin, Où de l'Arno chéri l'onde mélodieuse Partageait devant moi la cité radieuse; Eh bien I en ce moment où l'on m'a ramené, Tout ému du voyage, aux lieux où je suis né, Où mon pays m'appelle, où l'amitié m'invite,

(1) L'igllio de Sanli-Maria-Novclla, où l'on Toit la Vierge do Ci m aimé.

'ciiapithe des albums. 113 Dans ce passé brillant qui s'écoula si vite, Je me replonge encore avec de tels élans, Qu'ils me rendraient heureux, si je vivais mille ans! C'est beaucoup dans la vie, où toujours l'ennui sombre, Sur le plus vif azur jette ses masses d'ombre; Oh ! c'est beaucoup pour moi qu'un souvenir pareil Coloré do tant d'or, de soie et de soleil ; Beau songe de printemps ! images infinies Qui me suivent encore avec leurs harmonies, Leurs colonnes, leur ciel, leurs dômes, leurs tableaux, Leurs grands pins dans les bois, leurs reflets sur les eaux; Enigme du bonheur qu'on cherche et qu'on devine, Lorsqu'on tient dans ses bras Florence la divine!

Ami, bien qu'aujourd'hui citoyen d'autres lieux,

Ne crois point que mon cœur se soit fait oublieux;

Il n'est pas de matin où je n'embrasse encore

La ville que partout tant de grâce décore.

ïtappellc-toi le jour que tu serrais ma main,

Moi, partant si joyeux pour le pays romain;

Vers le soir, descendu de ma lente berline,

Piéton, je gravissais une haute colline; On découvrait de là celle que nous aimons, Florence, ses jardins, sa ceinture de monts, Sa couronne de tours, sa rivière azurée, Et ses dômes chrétiens d'éternelle durée.

J'allais à Rome, eufiu! Depuis mes jeunes ans, Rome m'avait ému de rêves séduisants ; Les lettres de son nom, dès l'enfance première, Rayonnaient à mes yeux d'une vive lumière :

Quand je lisais ce nom, un parfum de plaisir

114 LES NTTITS ITALIENNES,

Du livre bien-aimé montait polir me saisir.

Qui l'eût dit? Ce jour-là, dans ma marche indécise,

Je contemplais Florence à l'horizon assise;

J'avançais en arriére, et j'avais oublié

A quel but éclatant mon pas était lié.

Sur le chemin de îtome, adosse contre un arhfo,

Je vis s'évanouir le blanc clocher de marbre,

La tour du palais vieux, le dome aérien,

Et la douleur me prit quand je ne vis plus rien.

Dans tous les souvenirs de mon pèlerinage,

Aujourd'hui c'est encor Florence qui surnage;

Toujours je les revois ces hauts murs éternels

Que gardent doux géants, colosses fraternels;

Le vieux palais moresque, avec sa colonnade

Que bâtit un génie arrivé do Grenade;

Avec sa vaste place où l'on croit voir, rêvant,

Le marbre ciselé s'insurger tout vivant.

Do bronze et de granit prodigieux mélange f

Là, Jean le Bolonais lutte avec Michel-Ange ;

Un Dieu, grand comme un Dieu, roulant son char marin.

Jette des flots d'écume à ces tritons d'airain;

Là, le haul piédestal de l'équestre statue;

Là, Persée élevant une lête abattue ;

Le soldat ravisseur des filles des Sabins !

Colosses, tous rivaux des colosses thébains;

Ornements éternels, précieuses reliques,

Exposés sans péril sur les places publiques;

Car le sage Toscan, même aux jours malheureux,

Les sauva de l'insulte : il a veillé sur eux.

Toujours je me promène en esprit dans ce rêve.

Sur l'autre grande placo où le démo s'élève,

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