‹ Les nuits italiennes contes nocturnesChapitre 16 sur 47 · CHAPITRE DES ALBOMS · texte numérisé non relu

CHAPITRE DES ALBOMS

Donne au navire un doux mouillage Et porte bonheur à ses mâts.

Le lac ie Bolsena.

A MADEJiOISELLE ***.

Après les Apennins, lorsqu'on descend des nues, Qu'on a fait ses adieux au doux pays toscan.

Qu'on est las de fouler ces grandes roches nues Toutes noires encore des flammes d'un volcan,

Oh ! que j'aime à te voir aux régions nouvelles, Beau lac que le soleil a choisi pour miroir ! En toi que de fraîcheur, soit que tu te révèles Dans les feux du matin ou les brumes du soir !

C'est comme un vif plaisir après les ennuis Bonibres; Après le désert nu, c'est la terre de miel ; C'est la clarté du jour après les noires ombres, Après le désespoir c'est le rayon du ciel.

Sienne. — Hadicofianî. — Aquap on dente. — Rome.

En eciempsla vie del'nrtiste fut une noble et puissante vie. L'Italie était un atelier, un champ do bataille et un boudoir. L'artiste ébauchait en môme temps un palais, une fresque, un tableau, une statue, une église, une citadelle; il avait des journées toutes pleines de travaux, d'intrigues, de rivalités, d'aventures, do méditations, de gravés études, de folies d'atelier : sa palette et son ciseau se mêlaient sous sa main à l'épéo, à l'arquebuse, à la mandoline.

Michel -Ange est la personnincation la plus imposante de l'artiste du rv* siècle ; sa vie ne ressemble à aucune autre vie ; il n'a connu ni les loisirs; ni le repos, ni les ennuis ; il a créé un monde ; il a été adore des deux

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plus nobles, des deux plus belles amantes de l'univers, Rome et Florence ; les papes, qui ne s'inclinent que devant Dieu, se sont inclinés devant lui. A sa mort, les souverains se disputent son cadavre comme une de ces précieuses reliques qui portent un bonheur éternel à la villo qui les reçoit.

A quinze ans, il était déjà sacré roi entre les artistes; il avait effacé Ghirlandajo, son maître, et promettait à l'Italie de lui rendre Mazaccio et Lucca délia Robbia. Il devait tenir mieux que sa promesse. L'Italie devint son atelier. De Venise à Bologne, de Bologne à Florence, de Florenco à Rome, les blocs de marbre l'attendaient au passage et il créait une statue à charrue relais. Chemin faisant, il dressait un échafaudage, et peignait une grande fresque pour payer l'hospitalité dans quelques villes des Apennins. A Bologne, il ciselait sainte Pétrone, puis il montait à cheval, et courait à Borne, pour achever son Baccktis ou sa Nolre- Dame-de- Pitié.

Florence l'appelait alors; et le voilà reparaissant sur la crête des Apennins, traversant la forêt do Vitcrbe, toute pleine de handits, traversant les gorges marécageuses de Biccorci, les plaines volcaniques de RadicofTani, dormant sur la paille des établcs, partageant le pain des pâtres do Torrineri et de l'onte-Centino, et après huit jours de fatigues revoyant sa Florence bien-aimée qui ébranlait toutes ses cloches pour le recevoir comme un roi. A peine descendu de cheval, il courait à l'église Santa-Maria-Novella, celle qu'il nommait son épouse, mia sposa. Il baisait les fresques do Paolo TJcello, de Fiesole, d'Orgagna, comme on embrasse, en arrivant chez soi, tous les membres de sa famine;ils'agenouillait,dansla chapelle des Rucellaï, de-

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vant la "Vierge de Cimabué, patronne des artistes. Au travail ensuite! c'était un bloc immense qui l'attendait sur la place du Palais-Vieux; Fiesole avait écaille ce bloc, il était trop pesant pour ïui ; Michel- Ange le fondait comme delà cire, il en tirait un géant de marbre, son David; il le plaçait sur un piédestal devant le palais, comme on place une sentinelle à la porto d'un roi.

A cheval encore ! c'était Jules II qui appelait Michel- Ange; l'artiste rentrait à Rome, et le pape le conduisait par la main aux ateliers; Michel-Ango créait son Moïse, le Moïse du mont Sinaï, sublime comme dans le iivre saint. Pour se donner quelque délassement après cette œuvre, il ciselait ses Esclaves et sa Victoire ; puis il jetait les fondements du magnifique mausolée de Jules H, ou iâtissait la citadelle de Civita-Vecchia.

Nous le retrouvons encore à Florence, Léon X régnant; cette fois, le marbre lui manque, l'artiste a tout dévoré; il part pour les carrières de Saravczza, il va créer du marbre; il se promène deux ans sur les rochers qui recèlent le trésor du statuaire ; il épie le sol ; il le perce du regard ; c'est qu'il lui faut du marbre pur, du marbre d'élite, la chapelle des Médicis le demande ainsi. Le précieux fdon est trouvé. Michel-Ange a frappé du pied sur la carrière; il se mêle aux mineurs; avec eux il éventre la roche; il en tire des blocs vierges; quelle joie d'artiste! Le voilà dans la chapelle Saint-Laurent, méditant son Guerrier; il sera plus beau que le saint Georges do Donateilo, plus beau que le Démosthènes du Vatican; la tombe des Médicis sera gardée éternellement par des statues vivantes ; et toujours le voyageur, enles visitant, échangera des regards avec ce mystérieux guerrier qui domine la chapelle, et

lui donne ce caractère de religieuse mélancolie que le statuaire antique ne soupçonna jamais.

A Rome encore ! il y a des mausolées à construire et des statues informes dans les ateliers, et des fresques ébauchées qui attendent; Michel-Ange est partout: il peint, il cisèle, il équarrit des blocs; il fait des satires contro ses ennemis, il envoie des sonnets aux. dames romaines, des cartels à ses rivaux, des plans do basilique au pape, des lettres au Grand-Seigneur qui lui demande un pont pour le faubourg de Péra.

Un jour, après avoir terminé le Christ embrassant sa croix, il va respirer sur la colline où furent les jardins de Salluste; il passe sur les ruines des thermes de Dioctétien, et s'arrête, saisi d'admiration, devant huit colonnes antiques qui n'ont plus rien à soutenir, car le noble fardeau qu'elles portaient s'est écroulé sur le gazon d'alentour. Michel-Ange s'attendrit de l'oisiveté de ces puissantes colonnes, et leur bâtit un temple, en les laissant toutes à la place que l'architecte impérial leur avait donnée dans la grande salle des bains. C'étaient là des jeux de Michel- Ange; une autre fois, il se prendra corps à corps avec le panthéon à' Agrippa, il le pèsera sur ses mains, le lancera dans l'air à quatre cents pieds, et le colosse ne retombera pas.

L'Attila chrétien, le connétable de Bourbon, faitlosiégo de Rome. La ville éternelle a donné congé à ses artistes, à ses poètes, à ses musiciens, elle a fermé ses ateliers; Rome se bat, comme autrefois, contre Brennus et Annibal, pour ses autels et ses foyers. Michel-Ange est à Florence, il a repris son ciseau dans la chapelle do Saint- Laurent; il taille, de verve, une statue de femme; le bloc

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sera trop court pour la forme colossale qu'il a imaginée, que lui importe ? L'artiste ne s'abaisse pas aux puérils calculs des dimensions : si le marbre manque aux pieds do la statue, l'ouvrage restera inachevé, voilà tout. Machel- Ange a-t-il le loisir de mesurer ses blocs? il se rue sur eux, il en extrait l'imago rêvée, et part.

Cette fois la route des Apennins lui est fermée. Iîome a été prise d'assaut; Rome a été violée; Espagnols, Allemands et Milanais inondent la belle Toscane et menacent Florence; Michel-Ange ferme ses ateliers, il prend l'arquebuse et l'épée, il se fait soldat : il se place en sentinelle devant le Palais-Vieux, et sert ainsi de pendant à la statue de David, haute de dix coudées, et moins grande que lui, Les ravageurs s'approchent; ils occupent les hauteurs de San-Miniato et de la villa Strnzzi ; ils campent sur les collines du Val-d'Arno; ils étreignent Florence : le péril est grand : Michel-Ange est nomme inspecteur général des fortifications ; l'acclamation du peuple confirme ce choix. Après avoir produit ses chefs-d'œuvre avec son ciseau, il faut maintenant que l'artiste les défende avec son épôo; il a sa noble famille do marbre à protéger contre les stupides saccageurs de Borne, car les lansquenets et les Espagnols ne respectent rien; comme les Perses de Camhyse, ils mutilent l'homme et la pierro ; mais Dieu et Michel- Ange sauveront la ville des îlédicis, Florence sera plus heureuse que Rome, les Huns baptisés ne la violeront pas.

C'est Paul III qui siège au Vatican; Rome est revenue de sa stupeur; les ateliers se rouvrent; les chantiers reprennent leur mouvement accoutumé; Michel -Ange, qui s'est reclus dans un clocher à Venise, après la capitulation de Florence, et qui pleure sur la liberté toscane indignement

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