‹ Les nuits italiennes contes nocturnesChapitre 17 sur 47 · S LES NUITS ITALIENNE S · texte numérisé non relu

S LES NUITS ITALIENNE S

sacrifiée, descend enfin de son ermitage aérien, et reprend la route de Home. A peine arrive, il se remet à ses œuvres, comme si le pain de sa journée en dépendait, TJn visiteur frappe à la porte de l'atelier; ce visiteur, c'est le pape, c'est Paul III; après avoir béni la ville et le monde, il vient bénir Michel-Ange ; le pontife et l'artiste s'asseyent sur un bloc de marbre, et ils commencent un de ces sublimes entreliens qui réjouiront les beaux-arts, Paul livre la chapelle Sixline à Michel-Ange, il l'entraîne avec lui au Vatican, il le place devant un pan de muraille et lui dit ; Voilà la toile de ton jugement dernier.

L'artiste a trouvé enfin une peinture digne de lui : le Vatican est son atelier, sa toile une muraille immense; la basilique de Saïnt-Fierre est son chevalet ; sa palette est une' cuve pleine de couleurs; il y a plongé un pinceau gigantesque, et du premier élan d'une inspiration furieuse, il crée le ciel, la terre, l'enfer ; il fait poser devant lui toutes les générations; il tire des tombeaux les représentants de tous les âges; il matérialise, sur sa fresque prodigieuse, les mystères de l'Apocalypse, les visions de l'apôtre, les joies du ciel, les épouvantcmenls de Josaphat ; c'est bien le jour des jours, le jour de colère que David et la Sibylle ont prédit : c'est le tableau d'un monde en dis solution ; il est tout retentissant d'éclats de trompette, de mugissements de damnés, de chute de montagnes; c'est le jugement.

Quand le dernier coup de pinceau eut été donné à l'œuvre incomparable, Home, la ville artiste, tressaillit comme aux jours merveilleux des Ànlûnins; la foule se précipita sur le pont des Anges, le gonfanon papal fut arboré au Môle d'Adrien, la cloche de Saint-Pierre tonna

sur la basilique ; Michel- Ange fat porté en triomphe, comme un consul victorieux, sur ce même Tibre, sur ce môme sol qui avaient vu passer Paul-Émile et Trajan,

Le cri populaire le poussait au Capitole, là où finissaient les ovations; mais le Capitole n'avait conservé que son nom; il y manquait ces riches monuments qui servaient d'hôtellerie aux triomphateurs; il fallait rebâtir le Capitole pour Michel-Ange; le pape lui mit à la main la truelle et le marteau. Ce fut Michel-Ange qui rebâtit lo Capitole pour lui:

Alors les points culminants de Borne chantèrent la gloire du grand artiste sur un lumineux triangle; à gauche Sainte-Marie des Anges ; à droite le dôme de Saint- Pierre ; au bout de la ville, le mont Capitolin; il avait signé de son nom ces trois monuments; sa mission était remplie ; nul homme n'avait plus fait que lui; le ciel lui avait prodigué les jours, et l'artiste reconnaissant n'en perdit pas un seul, dans sa vie presque centenaire ; il n'a- •vait subi aucune des infirmités de notre nature; sa constitution fut si puissante qu'on aurait dit qu'il s'était sculpté lui-même, et que sa chair était laj chair des Statues; sa première maladie fut sa mort.

C'est en songeant à cette vie étonnante, si pleine d'œuvres et de jours, qu'on traverse les Apennins de Florence à Rome: le pied de Miel ici -Ange y est imprimé sur toutes les roches, l'artiste s'y est inspiré de toutes les imposantes scènes que Dieu y étale, comme dans une galerie digne de lui. Cette roule est le grand chemin de Michel-Ange; elle garde écrite en caractères éternels la pensée orageuse de l'artiste ; elle est ie symbole matériel de ces existences d'élite auxquelles il fut donné de connaître toutes les joies

et toutes les plaies, de cueillir des fleurs sur la cendre et la lave, d'avoir des nuits de tempêtes, après des jours pleins de sérénité. A l'extrémité do cette voie apennino sï tourmentée de contrastes et d'âpres accidents, on trouve une plaine calme, majestueuse; on trouve Rome ; Rome, pour l'artiste, c'est le but du,voyagc delà vie, c'est le paradis, le repos, l'immortalité.

Elle est féconde, joyeuse et dorée comme un rûve de jeunesse, cette campagne qui vous, conseille le voyage des Apennins; il y a des fleurs agrestes qui bordent la route, de beaux arbres qui s'arrondissent sur le pèlerin endormi, des torrents de vignes qui coulent de collines en collines jusques à l'horizon, de jolis villages qui adossent leurs maisons coloriées sur le vert éclatant des pins, des couvents solitaires, réfugiés dans les bois, des métairies avec des peupliers qui tremblent sur les fontaines : ce grand paysage vous suit complaisamment et vous fôte comme si vousétiez cent mille à le contempler; ou s'étonne de se trouver seul, admis à tant de magnificences. Quelle joie de suivre à pied, le bâton a la main, cette ravissante décoration qui se perpétue à l'infini, qui vous sourit avec tant de grâce, et semble vous promettre de vous accompagner toujours !

Le soir ou arrive a Sienne, la Florence des Apennins, ville charmante oubliée dans un désert; là, on retrouve l'élégance de la cité toscane, l'architecture de diamant, les rues pavées de dalles, les palais forteresses, les écussons de Strozzi ; une population calme et heureuse qui parle eu musique, et fait éclater dans les rues le murmure argentin de l'italien siennois. Tout en marchant sur le pavé, qui conduit à Rome, on respire un parfum

d'église, on entend le son d'une cloche qui vous attire à droite; c'est la cathédrale; elle vous sert d'hôtellerie, elle se révèle à vous dans toute sa splendeur. La cathédrale de Sienne appartient encore à ce bienheureux siècle où l'art ne travaillait que pour la foi, où l'architecte, le peintre, le sculpteur, rendaient à Dieu en chefs-d'œuvre tout ce qu'il en avait reçu en talent,

L'Italie est semée de ces belles églises de marbre; elles sont ouvertes à tout arrivant; le voyageur échauffé par la route, hlanc de poussière, numide de sueur, trouve un délicieux abri dans leurs nefs toujours fraîches. C'est uue balte précieuse : on secoue la poussière de ses pieds sur le parvis, on rafraîchit son front avec l'eau du bénitier, on s'agenouille devant Dieu ou devant Raphaël, en chrétien, ou en artiste ; puis on se relève, et on descend encore sur la voie romaine, aujourd'hui silencieuse et triste, autrefois animée par cette caravane de peintres, de sculpteurs, d'architectes qui ont bâti partout ces merveilleuses églises, et les ont remplies d'images saintes et de tableaux.

Un jour, sous cette porte de Sienne, deux cavaliers se rencontrèrent; l'un sortait de l'hôtellerie deToggi-Bonzi, l'autre allait à Florence. L'un grand, athlétique, avec do grands yeux noirs, un teint basané, des ciieveux bruns et crépus; l'autre un enfant, avec un visage rose et virginal, comme une jeune lille sous un costume qui n'est pas le sien. Ils se serrèrent la main cordialement, du moins en apparence :

« Je vais à Florence, tailler du marbre, » dit l'un des cavaliers.

«—Je vais travailler à la sacristie de Sienne, h dit l'autre. C'était Michel-Ange et Kaphael.

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Le pâtre siennois qui -vit cette rencontre fut bien heureux. Sous cette môme porte, on ne trouve plus qu'un douanier qui vous demande votre passe-port,

La sacristie où travaillait Raphaël fait oublier l'église; on ne regarde qu'avec distraction ces nefs magnifiques écartelées de marbre blanc et noir, cette chaire élevée sur des animaux de l'Apocalypse, sur des colonnes dejaspe et deporphyre, et ce pavé du sanctuaire, sans égal au monde, et celte corniche du chœur composée des têtes de tous les papes depuis saint Pierre jusqu'à Alexandre ni; on passe rapidement devant touteela, on ne songe qu'à la sacristie voisine, tout illustrée de fresques par Raphaël; un cicérone en soutane vous introduit dans la sacristie; là on est un peu désappointé d'entendre dire que Raphaël n'a peint qu'une seule de ces fresques naïves qui servent de tapisserie aux quatre murailles ; c'est lui pourtant qui en a fait tous les dessins; Rernard Perugin les a terminées : elles représentent les actions historiques du pape Pie LT. Au milieu de la sacristie, le clergé siennois a donné une hospitalité généreuse et touchante aux trois Grâces; elles sont décentes parce qu'elles sont nues; en Italie, de quelque religion qu'il vienne, l'art est toujours saint et béni.

Sienne laisse d'heureuses et riantes pensées dans la mémoire du voyageur; on aime à se rappeler son élégante et gracieuse physionomie, ses édifices modernes de brique rouge, si gaie au soleil; sa place Bel Campo, dont le pavé concave ressemble à une immense enve. Il y a une chose encore qui m'a frappé à Sienne, et dont aucun voyageur, je crois, n'a parlé ; Siennea reçu probablement en héritage la Louve romaine ; on y trouve partout la

DE FLORËSCE A HOME. 1311 fauve nourrice allaitant les Gémeaux; c'est le blason de la ville ; Rome, en adoptant la tiare et les clefs, a cédé à Sienne ses antiques armoiries, afin qu'il ne fût pas dit qu'on les eût effacées du sol latin. L'écusson de Romulus, incrusté à l'angle des carrefours, vous sert comme d'indicateur, pour vous désigner la double ornière qui mène aux sept collines. On sort dans la campagne, avec un cœur joyeux, car il semble que Home est à l'autre bout du chemin.

Cette illusion dure peu ; insensiblement le paysage s'assombrit, les arbres s'éclaircissent, les collines se nivôlent à la plaine ; on sent que la Toscane vous échappe, que la vie s'éteint, qu'un nouveau domaine commence. C'est comme le [premier nuage du désenchantement après l'ivresse du jeune âge. La campagne se déroule vide et monotone ; par intervalles, des rochers calcaires se hérissent du milieu des blés, comme les premiers chaînons d'une montagne volcanique quel'on croit distinguer parmi les brumes de l'horizon. Il y a bien encore, çà et là, quelques villas aux croisées vertes qui s'épanouissent dans une oasis et semble protester contre la tristesse de la plaine, maïs elles passent et ne repassent plus ; la verdure maigrit, le sol se pétrifie, le grand chemin se couvre d'une poussière noire ; un vent triste siffle dans les roseaux des maremnes, et vous apporte une légère odeur de soufre, ou des miasmes fiévreux. Les petits hameaux qu'on trouve sur la route ont un aspect désolé; leurs rares habitants ont des mines souffreteuses et sauvages; ils font peur ou pilié ; quelquefois on distingue assis sur un quartier de roche, parmi les bruyères, un pauvre pùtre, couvert d'un manteau rouge, et surveillant quelques mou-

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