‹ Les nuits italiennes contes nocturnesChapitre 18 sur 47 · LUS NUITS ITALIENNES · texte numérisé non relu

LUS NUITS ITALIENNES

tons plus maigres que lui ; ce sont les seules figures qui animent ces mélancoliques paysages.

On arrive à quelques maisons silencieusement habitées, qu'on appelle d'un nom empreint de misère, Torrinieri ; puis à Folderina, autre association de cabanes. Là, commence une route qui fait regretter tout ce qu'on -vient de voir; elle se resserre entre de hautes montagnes qui ont des formes sinistres ; la voie romaine devient un sentier de chèvres ou de bandits. Où conduit ce chemin? demandet-on au pâtre; sa voix sépulcrale répond « à Iîiccorsi, » et une main de squelette sort des plis du manteau et s'allonge pour recevoir le 'salaire de l'indication. Allons à Riccorsi I

Ce nom me rappelle un de mes malheureux jours, et n'écrirais-je ces lignes que pour donner aux voyageurs un charitable avertissement, je croirais avoir assez fait pour mes compatriotes qui passeront après moi dans ce val de désolation. J'étais parti à pied de Polderina, à pied et à jeun. Ce Riccorsi était pour moi la terre promise, où je ne m'attendais pas à trouver du miel, mais je comptais au moins sur du lait. Au fond do la, plus épouvantable vallée des Apennins, j'aperçus une chaumière que je pris pour une maison avancée de Eiccorsi; je descendis en courant le sentier rudo qui dissimulait le précipice, et je tombai devant la chaumière ; la chaumière était Riccorsi. Une petite enseigne collée sur la porte me l'annonçait : Osteria di Riccorsi, qui si fa la carrelta. J'entrai dans une pièce obscure, et puante à soulever le cœur; c'étaitle salon, la chambre à coucher, la cuisine et l'abattoir; deux jeunes filles sortirent d'un nuage de fumée; elles étaient belles, ces jeunes filles; que font-elles donc dans cet hor-

ribîc pays? .Te les priai de me servir à déjeuner, j'étais mort de faim. Elles exécutèrent une pantomime dolente, etmechantèrentenduo un niente homicide. Je me mis à leurs genoux.je leur récitai deux sonnets dePétrarque, je les conjurai de chercher dans leur hôtel du pain et des cours ; au moins des œufs, il y en a dans tout l'univers; elles me répondirent encore : Nous n'avons rien. Quelle osteria!

Un éclair do compassion passa sur leurs figures rosea et fraîches.

— Etes-vous seul? me dit l'aînée.

— Non, je suis avec deux amis qui me suivent, et qui vont arriver. Au nom de Notre-Dame de Iticcorsi, propa- '' rez-nous une ombre de déjeuner; mettez au moins une nappe sur une table, si tous avez une nappe et une table; nous nous reposerons, vous aurez alors peut-être quelque idée; voyez, tenez conseil; nous allonsàRome; nous vous en rapporterons un chapelet béni le samedi saint ; nous vous paierons vosœufs, comme des voyageurs anglais.

— EU bien! me dirent-elles attendries, nou3 vous ferons une soupe aux pigeons !

Une soupe aux pigeons! cela me fait frémir d'y songer.

— Mais, leur dis-je, puisque vous avez des pigeons, faites-les rôtir. sfett^^:

— Nous n'en avons qu'un, et nous le gardions pour en faire un agneau pascal, dimanche prochain.

— Enfin nous mangerons ce pigeon; mais où est-il?

— Ah! qui le sait? ,

Nous noua mimes en quête pour découvrir le pigeon, l'infortuné se promenait, en attendant Pâques, sur les

petites roches calcaires qui enclavent l'hôtellerie de Riccorsi; Use laissa prendre avec une résignation touchante, et une demi-heure après on nous le servit noyé dans un brodo clair comme l'eau. Nous sortîmes de ce famélique vallon, où depuis Enéo tous les voyageurs sont contraints à dévorer leurs tables, et nous reprîmes notre route, avec une défaillance de cceur qu'aggravait encore ta brise ironiquement apéritive des Apennins. Du sommet do la montagne, je jetai un dernier coup d'œil sur Riccorsi; j 'aperçus sur le seuil les deux j eunes filles dans une pose mélancolique.

Ces deux malheureuses ont souvent rappelé au voyageur indifférent ce proverbe latin qui a été inventé dans leur pays : Sine. Cerere et Bacchn Venus friyet. Le paysage qui les entoure ne peut avoir sa copie ou son modèle quo dans ces royaumes du vide où la Sibylle conduit les héros; on y voit des gouffres ;bôants de cataractes épuisées, où l'eau est représentée par des touffes de lichen, blanchâtre comme la barbe d'un vieillard; on y voit des lits de torrents desséchés qui roulent des roseaux et du gravier, avec des bruits remplis de plaintes; au nord, une épouvantable vallée s'enfonco et se perd dans de lointains et mystérieux abîmes; eu hiver, cette vallée est un fleuve, qui emporte, Dieu sait où, des quartiers déroche, des troncs d'arbres, des forêts de roseaux, des ponts de bois ; l'hôtellerie do Riccorsi assiste à ces bouleversements, ù ces tempêtes, à ces inondations, en attendant l'été qui arrive tard, et les voyageurs qui n'arrivent jamais. Pauvre Riccorsi ! pauvres filles !

Enfin, voici un village à peindre, vu de loin, car de près il est bien noir et indigent : c'est San-Quirico; il s'est re-

. DE FLORENCE A HOME. 137 tiré sur une montagne, aGn de respirer un air pur, précaution excellente pour des habitants qui vivent de l'air; j'aime San-Quirico, étreint dans sa belle ceinture d'oliviers, et que domino une haute cour carrée. La tristesse retombe après sur la grande route ; la campagne se dépouille encore; tout annonce la montagne volcanique, le village noir et ferrugineux do Kadicoffani.

Radicoffani pleure dans les nuages ; c'est un Etna qui a éteint ses fournaises parce qu'il n'avait plus de villes à ensevelir, plus de campagnes à brûler. Le mystère de ses antiques éruptions n'est pas expliqué par les géologues; en général, la science n'explique que ce qui est déjà compris ; ici, elle vous dit : Iladicoffani était autrefois un volcan. — Mais quel volcan ! Il avait pour domaine toutes les montagnes amoncelées qui courent d'horizon en horizon jusqu'à Bolsena. C'était une traînée incendiaire dont les laves, so divisant, allaient s'éteindre dans la Méditerranée et l'Adriatique. Alors n'était venu ni Evandre, ni Romulus, ni Porsenna ; l'Italie était en fusion ; la Péninsule était une langue de feu qui croisait ses flammes avec la Sicile, par dessus Charybde et Scylla.

Un jour tout cela fut glacé par unsouEo d'en haut tout cet embrasement s'éteignit comme une lampe qui n'a plus d'huile. Les torrents de laves, les roches bouleversées, les scories ardentes, les montagnes fondues gardèrent la forme qu'elles avaient quand le souffle glacial vint à les saisir ; c'est là le merveilleux spectacle que Radicoffani donne au voyageur. En se précipitant de ce pic sauvage et noir comme un brasier éteint, on tombe sur un domaine sans nom et sans maître ; c'est une terre neutre ■dont personne n'a voulu, ni le grand-duc qui possède peu, S.

ni le papo qui prend tout. On ne trouverait, jo erois, que dans la lune un sol pareil à celui qui s'abaisse sous Itadicoffani; jusqu'à la dernière portée du regard, le terrain est bouleversé de laves et de scories, comme s'il venait do s'éteindre ; on dirait qu'une immense convulsion souterraine a lancé les montagnes on l'air, et qu'elles sont retombées en lambeaux.

A cet aspect, le cœur se crispe d'ennui ; il semble que ce deuil est commun à toute la nature, que tout ce qu'on a vu jusqu'à ce moment, de frais et doux paysages, n'est qu'un rêve de ia dernière nuit, et qu'une erreur de voyage vous a fait tomber sur une terre inconnue, inhabitée, où vos pieds vont réveiller les volcans. On ne peut se figurer que la verdure puisse renaître au bout de cet horizon incendié, de ces montagnes fondues, de cette plaine de hronze qui ne permet pas qu'un seul brin d'herbe rassure le pèlerin. Pour moi qui me laisse aller à l'impression des objets extérieurs, je fus accablé de ce spectacle, comme d'un malheur, sur la route de cette Home, le paradis de l'artiste, je regrettai le sentier de ronces et d'épines annoncé par l'Evangile, car les ronces et les épines ont au moins elque vie, et ressemblent de loin à des fleurs des champs.

De tous les sommets volcaniques, jo cherchai rapidement dans le nouvel horizon un fantôme d'arbre, un sillon cultivé, une pierre bâtie par l'homme; toujours rien, toujours le néant, la mort, toujours des landes métalliques, des plaines labourées par la lave, des pyramides de charbons éteints, des puits de cratères, des cônes de granit polis par les flammes. Enfin, vers le soir, -la lisière de cette campagne de l'enfer se fondit dans des maréca-

ges ; j'aperçus un^tâtre et quelques brebis qui assurément ne broutaient pas des laves ; la j oie me revint ; un vague rayon de soleil giissa sur des massifs do roseaux, et les mit en relief sur une rivière luisante comme un miroir. Je reconnus les eaux torrentielles de la Pagïia ; j 'allais entrer sur les terres de Home; ce petit hameau à gauche était Ponte-Centino ; à droite, s'adossait au flanc d'une montagne l'ancienne capitale des Volsques, la cité de Porsenna. En ce moment, un aigle planait sur Ponte- Ccntino; je saluai l'augure, et j'oubliai les horreurs de Radieoffani.

Ici les détails prosaïques de la douane, de cette terrible douane qui fait l'autopsie du voyageur, qui so plonge dans ses malles, qui se rue sur les livres, les albums, les manuscrits, pour y découvrir Voltaire, Rousseau, Volney, ces formidables ennemis du Vatican. J'avançai en tremblant vers cette douane spoliatrice ; le bureau était fermé; le bureau d'ailleurs est toujours fermé ; les douaniers se promènent sur le plateau de Ponte-Centino, en chantant des airs de Rossini, et ils tiennent constamment leurs yeux fixés sur la roule volcanique do Radieoffani ; dès qu'ils aperçoivent des voyageurs, ils ferment le bureau ; alors ils sont fondés à exiger un droit qui est intitulé fuori ora, hers l'heure; ce droit est laissé à la bonne grâce du voyageur, lequel ne demande pas mieux que ' d'obtenir son visa, après la fermeture du bureau, fuori ora, moyennant une sorte d'amende qui n'excède jamais vingt-deux sous. Si on demande aux douaniers à quelle heure se ferme le bureau, ils vous répondent toujours que si vous étiez arrivé cinq minutes plus tôt, vou3 l'auriez trouvé ouvert.

On introduit avec dignité le voyageur dans une salle ornée de trois bureaux. Sur le pupitre du milieu, on lit ministro primo, à gauche ministro II, à droite minislro III. La salle est tapissée de sénatus-eonsultes, scellés de la tiare, et signés par ïo cardinal Somaglia. Les trois ministres prennent place solennellement, et lisent les passeports, ou font semblant; pendant cette cérémonie le voyageur a la ressource de contempler la capitale des Volsques et de songer à Mutius-Scawola. Le visa donné, on procède à la visite des malles ; voici le terrible I

J'ouvris mon porte-manteau, sur l'invitation gracieuse du premier ministre. Je n'avais que deux livres, mon Virgile et mon Horace du collège; ils étaient en forlmauvais état, ils avaient un air suspect. Deux livres noirs comme ceux d'un carbonaro. L'interrogatoire commença ; le ministre me dit :

— Quel est ce livre?

— C'esU'ouvrage de l'un de vos compatriotes, lui répondisse, d'un nommé Virgile Maro qui vivait à Rome sous un empereur, avant qu'il y eût des souverains pontifes.

— Que trouve- t-on dans ce livre?

— Pas grand' chose ; votre compatriote y donne des conseils aux laboureurs pour marier la vigne à l'ormeau, et ensuite il a fait une grande quantité de sonnets sur un. certain Énèe, surnommé le Dévot, qui a fondé la ville de Rome, où Dieu vous a fait la grâce de vous donner le jour.

— Est-ce un écrit en italien?

— Oui, en italien latin.

— Et cet autre ?

— C'est un ami de Virgile qui l'a écrit; il se nommait

DE FLORENCE A. ROME. 141 Horace ; il a fait dus chansonnettes sur le vin de Falerne, et sur une petite Yilla qu'il possédait à Tivoli.

— C'est bien; vous n'avez rien autre à déclarer ?

— Non, Excellence.

— Vous pouvez sortir.

Alors une escouade de soldats pontificaux, le caporal en tête, vint se recommander à notre générosité; ils n'étaient pas fort exigeants ; nous leur distribuâmes des baïoques, et nous donnâmes un modeste pour-boire aux trois ministres qui se confondirent en salutations. La formidable visite se termine ainsi. L'auberge est vis-à-vis; elio n'a rien de repoussant, elle est propre et blanche, elle a même une cuisine, mais on y soupe fort mal. Heureusement la cameriere parle un français correct, et vous raconte ses campagnes; il a servi sous l'Empire ; il aime les Français, et leur donne secrètement du vin de Monteuascone. Les chambres de cette auberge ont des portes, mais elles n'ont ni clefs, ni serrures. Janus, qui a inventé les clefs et les serrures, n'a pas visité cette partie du Latium. Pourtant on ne peut concevoir aucune crainte dramatique; la garde pontificale veille devant l'auberge, et chante des chœurs du Barbiare avec un ensemble parfait. Après quelques heures de douteux sommeil sur un lit plat, on se met en route pour Aquapenûcnte.

Qui n'a pas vu Aquapendcnte ne connaît la misère que de réputation.

Aquapeudente est un village en putréfaction liquide, sur une crête des Apennins. C'est la capitale du monde misérable: une lèpre mousseuse couvre toutes ses masures ; des baillons suintants pendent à toutes les lucarnes; des omhres transparentes d'hommes presque humains se

traînent sur le sol gluant des ruelles ; une atmosphère grasse, un parfum d'hospice, une haleine de poitrine fiévreuse, une odeur de grabat, tous les miasmes endémiques de la faim et île l'indigence, environnent le voyageur dans ce pays agonisant. On s'y console avec un des plus magnifiques paysages que la nature ait exposés dans son musée des Apennins. L'œil plane sur un horizon circulaire d'abîmes, do montagnes bouleversées, de forêts suspendues aux nuages, de cascades lumineuse.'!, de ponts agrestes jetés sur les torrents. Mais tout cela ne donne pas une once do pain à l'affamé village.

Aquapendente est fortifié de faibles murailles ; c'est une précaution très-inutile contre un siège; personne au monde no songe à s'appauvrir d'une pareille conquête. A la porte, un fantôme douanier vous demande votre passeport, selon l'usage; ce n'est pas qu'il se soucie de votre passe-port; tout Aquapendente se cotiserait pour en déchiffrer une phrase qu'il no saurait y parvenir ; mais c'est au droit fiscal qu'on en veut, et, il faut leur rendre justice, cet impôt continuel est tracassior, mais n'est pas onéreux. L'octroi donne souvent au voyageur la faculté de le voter lui-même à sa discrétion. Le fisc d' Aquapendente nous demanda deux pauls pour mes deux amis et moi : nous donnâmes à l'employé une pièce de cinq pauls, en le priant de vouloir bien nous en rendre trois. Là était la difficulté.

La caisse du fisc était à sec : nous étions les seuls voyageurs qui avaient pris la route do Viterbe. Toutes les caravanes anglaises qui se rendent à Rome, vers les fûtes de Pâques, s'étaient jetées sur la route de Perugia. Un accident tragique tout récent avait déterminé ee choix; une

famille anglaise venait d'être arrêtée par trois brigands vers Eonciglione. C'était une fatalité pour les aubergistes, les douaniers et les mendiants do la roule de Yiterbe.

Le préposé d'Aquapeudente prit notre pièce de cinq pauls et nous pria de le suivre chez le receveur général. Ce fonctionnaire s'habillait ; il avait des culottes do satin à boucles et des bas de soie, tout cela de la plus haute antiquité; il portait une perruque poudrée et la queue; sa figure était joviale et fiévreuse : après nous avoir poudrés de salutations, le receveur général nous dit qu'il n'avait pas de monnaie à nous rendre, mais qu'il allait nous en trouver dans le voisinage. Nous le suivîmes dans les quartiers opulents d'Aquapeudente, nous heurtâmes à toutes les maisons qui avaient des portes; le receveur général, à notre tête, élevait le phénomène monnayé et conjuguait à grands cris le verbe baratar dans tous ses temps ; les contribuables reculaient de stupéfaction devant la monstrueuse pièce d'argent et secouaient la tète avec des signes rapides de refus. Il fallut que douze notables concourussent ù cette affaire de bourse, et la pièce de cinq pauls fut changée par actions.

Nous demandâmes une hôtellerie; c'était un mot inconnu : en courant la ville, nous aperçûmes une espèce de porte à vitres grasses, surmontée d'une enseigne avec ces mots: Cajfs di Bum Gusto. Nous entrâmes au Café du Son Goût. Notre voiturier nous affirma qu'on y était fort bien. ,

La salle avait cinq pieds carrés ; quatre guéridons larges comme la main ornaient les angles. Doux fashionables, en haillons fraîchement restaurés, buvaient une liqueur inconnue, debout devant un guéridon; car on avait banni

le luxe des tabourets et banquettes. La jeunesse d'Aquapendente se pressait extérieurement contre le vitrage, et contemplait avec des yeux d'envie les deux compatriotes heureux qui dépensaient largement leur baïoque dans l'opulente vie de café. Le maître avait revêtu l'habit dominical, c'était un vêtement de toutes pièces; sa cravate s'éparpillait en charpie sur son gilet onctueux; son pantalon révélait des formes de squelette, mais ses yeux noirs, son nez italien, sa large bouche, ses joues tiraillées par le jeu des muscles, représentaient plus de gaieté intérieure qu'il n'en rayonne sous le chapeau d'un cardinal.

— Qu'avez-vous à nous donner à déjeuner ? lui dis-je. Avec un long et délicieux sourire, il me laissa couler de

ses lèvres un niante désespérant.

— Comment ? vous n'avez rien dans ce café, le premier etle dernier caféd'Aquapendenle! Vous n'avez pas même du café !

— Du café, répondit-il, oui, mais je n'ai pas de sucre; ma provision est ûnie, j'en attends de Viterhe.

— Avez-vous du chocolat?

— Oui, Monsieur, mais cru.

— Eh bien ! faites-le cuire.

— Tout de suite; si Vos Excellences veulent attendre un petit moment (momentino).

Le maître souleva un pesant rideau qui cachait une porte, et appela toute sa famille à son secours ; il s'agissait de faire trois tasses de chocolat; son laboratoire était glacé;. ses fourneaux paraissaient vierges de feu. Il fallait d'abord créer du feu ; je crus un instant qu'on allait avoir recours à l'expédient des sauvages, qui roulent du bois sec et en font jaillir de la 0anime par le frottement ; nous

DE FLORENCE A" ROME. i\a

avions, par bonheur, un briquet de voyage ; à cette vue le maître tressaillit de joie; en un clin d'œil la flamme étineela sur la cheminée...

Les deux fashionables donnaient des signes expressifs d'impatience. Notre présence les gênait ; ils jetaient par intervalles un regard brûlant et sombre sur le rideau de la porte ; ce rideau s'agita, et je les vis se roidir de fierté, de joie, d'espoir satisfait; ils caressèrent rapidement leurs baillons, leurs cheveux, leurs favoris ; une femme entrait dans la salle : c'était la maîtresse du Café du Bon Goûl.

Tous les visages collés aux vitres s'animèrent de plaisir; un murmure d'admiration éclata parmi les. groupes des jeunes gens. La jeune dame, accourue au secours de son mari pour l'œuvre du chocolat, fit plusieurs révérences à la société; les deux, fashionables s'inclinèrent profondément, et un léger sourire de pudeur enfantine courut entre leurs épais favoris noirs.

La Pénélope d'Aquapendcnte est d'une laideur remarquable ; un peigne colossal planait sur sa chevelure extravagante, avec son teint pâle, ses mains décharnées, sa robe d'une blancheur terreuse et froissée, elle ressemblait à une âme en peine échappée, en suaire, de la fosse. Le maître du café avait le maintien d'un époux heureux et envié ; il affectait de prendre avec'sa femme certaines familiarités qui faisaient frissonner sous ses haillons toute la jeunesse d'Aquapcndeute. Les deux fashionables rongeaient leurs poings, et détournaient les yeux pour ne pas voir tant de bonheur conjugal, cruellement étalé en public pour le désespoir d'une ville entière. Cependant notre chocolat se trouvait compromis au milieu de ce tourbillon d'intrigues, nous nous en plaignions hautement,

mais la jeune dame s'excusait do ses lenteurs avec une mignardise si voluptueuse, avec tant d'oscillations de tôte, de cou, de bras, qu'il fallait céder et attendre. Le momentino dura une heure.

Les trois tasses de chocolat terminées enfin, on s'aperçut qu'il n'y avait pas de tasses ; la dame y suppléa ingénieusement avec des verres. Le chocolat versé, point de pain; l'époux allait se dévouer et courir au boulauger, lorsqu'une idée le retint : laisser ainsi sa femme seule au milieu de ce paroxysme universel d'Aquapendente! Quelle imprudence! Envoyer sa femme c'était l'exposer à être dévorée sur place; pourtant, il nous fallait du pain. Au, mot pane cent fois répété, le rideau de la porte intérieure se leva, et nous vîmes poindre dans l'obscurité une forme blanche de petite fille de dix ans; c'était le squelette humain dans sa moindre dimension; une chemise en lambeaux découvrait la pauvre enfant; la souffrance delà faim desséchait sa ligure, éteignait ses yeux; la mère fit un geste de fureur et le rideau tomba sur l'apparition.

Nous avions envoyé notre voiturier à la découverte du pain ; c'était fort heureusement un dimanche, jour où l'on mange dans quelques maisons d'Aquapendente; le pain arriva. Chacun de' nous s'empara d'un guéridon et se mit à déjeuner. A ce spectacle le nombre des curieux s'accrut encore; chaque vitre de la porte était un tableau à trois visages; leurs yeux éblouis lançaient des regards de flammo au luxe de nos tables, aux collets rouges de nos manteaux, aux deux fasbionables heureux qui se posaient fièrement comme nos convives, et surtout à la femme adorée, plus séduisante encore dans ce jour de triomphe et de bonheur.

LE FLOHEXCE A ROUE, 147

Le mdître pleurait de joie; il joignait dévotement Bes maiiis devant l'image de sa madone, comme pour la remercier, dans une courte prière mentale, d'une prospérité inouïe dans les fastes du caré du Bon Goût; de ta madone, il passait à, sa femme, et lafaisait entrer en participation de ses ferventes actions de grâces; puis, doucement tourmenté d'attendrissement et de joie, il prodiguait des regards bienveillants à. la foule ébahie de la porte, et semblait lui demander pardon de son bonheur; il tombait ensuite dans une douce rêverie; un magnifique avenir se révélait à lui, sans doute; il prêtait l'oreille au retentissement de notre déjeuner sur toutes les voies romaines; il voyait son café envalii par les voyageurs, son enseigne ornée de deux renommées, sa femme couverte de joyaux comme une madone, sa fille mariée à un commis voyageur de Paris, sa maison visitée par un cardinal ; toutes les allégresses spirilucllcs et temporelles entrant dans sa boutique à la suite de nos trois tasses de chocolat.

Nous demandâmes la carte ù payer. C'était le moment solennel; le maître prit une pause grave, se recueillit comme pour un calcul important, et, se fortifiant de toute son audace, il demanda douze baïoques, quatre sous environ par consommateur.

La dame, épouvantée de l'effronterie de son époux, pâlit et baissa les yeux; les deux fasbionables se récrièrent sourdement contre l'énormiié des prétentions du maître; leurs signes télégraphiques, en passant par le vitrage, apprirent à la foule que le mari jaloux écorchait les voyageurs; nue sédition faillit éclater en notro faveur parmi la jeunesse d'Aquapendente; le maître persista courageu-

sèment, et répéta douze ba'ioques. Cette fois la dame ne put supporter la secousse, elle s'assit plus pâle que de coutume; les deux habitués lancèrent au maître un regard foudroyant, et se placèrent derrière nous, comme pour nous soutenir dans la discussion inévitable qui allait s'engager. Nous donnâmes les douze ba'ioques, autant pour Je garçon; il n'y avait pas de garçon, tout revenait au maître.

Quel triomphe pour le maître! Son œil d'aigle nous avait sondés et compris; sa femme s'était relevée rayonnante, et rendait hommage à ia sagacité de son époux; les doux fashionablcs, vaincus par cette audace heureuse, s'étaient retirés à l'écart; la foule contemplait de loin le trésor monnayé que le maître faisait ruisseler sur le comptoir. A notre sortie, toutes les têtes se découvrirent, toutes les poitrines s'inclinèrent, toutes les mains touchèrent au marche-pied de notre berline stationnée devant le café. De toutes les avenues, débordaient sur la place de nouveaux habitants qui venaient voir les voyageurs aux douze ba'ioques; les mères nous montraient aux petits enfants. Pour accomplir la fête, nous laissâmes pleuvoir par le store une vingtaine de sous en quatre-vingts pe^ tites pièces de monnaie; oh! alors l'enthousiasme fut au comble; les applaudissements éclatèrent; on parla de dételer les chevaux; la berline partit dans une salve d'acclamations italiennes ; l'ivresse volait autour des roues ; on jeta sur notre passage toutes les palmes bénies du dimanche des Hameaux; un improvisateur nous poursuivit longtemps avec un sonnet, où j'étais compare àPlulus; nous ne fûmes délivrés de celte tyrannie de reconnaissance que dans le chemin vieux qui conduit à Saint-Lau-

rent le Ruiné: on pourrait donner ce surnom à tous les villages de la route.

La campagne reprend sa tristesse; le sol se dépouille; on marche encore à travers des débris volcaniques ; la végétation so rabougrit; de vieux arbres, au tronc miné, au feuillage malingre, s'isolent de loin en loin sur des piédestaux de ruines ou de scories; il semble que le spectacle de Kadicolfani va recommencer; le découragement saisit le voyageur. Toujours des couches de laves, des amas de scories, des torrents altérés, des cataractes sans eau, des volcans sans feu, des campagues sans verdure; c'est à vous accabler de mélancolie, lorsqu'on n'est pas géologue. On est tenté de retourner à Florence et de s'avouer victime d'une mystification; car on ne suppose pas que Rome soit au bout de cette série de volcans, dont les auteurs latins n'ontjamais parlé. ■

Non, ce" ne sont point là les marais qui prirent un œil à Annibal, les arbres étrusques qui ont écouté les secrets de Catilina, les gorges, fauces Elruriœ, où Jlanlius et ses conjurés se prosternaient devant J'aigle d'argent. Ce n'est qu'un désert de tout temps inhabitable ; c'est une terre sans ressource, qui n'a jamais punourrir ni l'armée carthaginoise, ni les soldats do Sylla, ni les cinquante mille prolétaires de Catilina; un pâtre a de !a peine à vivre aujourd'hui dans ce domaine de la famine! Tout à coup, du sommet de la montagne Saint -Laurent, on voit se dérouler un horizon inattendu, comme le mirage du désert.

On voit éclater, sous ses pieds, le lac de Bolsena, éblouissant comme le miroir immense dû soleil; une forêt vigoureuse semble se précipiter avec vous de la crête

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