‹ Les nuits italiennes contes nocturnesChapitre 19 sur 47 · ISO LES NIT1TS ITALIENNES · texte numérisé non relu

ISO LES NIT1TS ITALIENNES

apennino sur les rives du lac; des milliers d'oiseaux volent en nuages sur celle Méditerranée tranquille; des bois d'oliviers la couronnent; deux îles verdoyantes flottent sur ses eaux, comme deux navires à l'ancre; ses petites vagues dorées se brisent devant les haies vives des beaux jardins de Dolsena, au pied d'un château du moyen fige qui laisse pendre de ses ruines le genêt jaune, le saxifrage et l'alocs.

C'est une surprise délicieuse; elle vous réconcilie avec les Apennins; on ne saurait la payer par trop de volcans et de scories; le lac de Bolseua rafraîuhit l'imagination desséchée par les tableaux de la veille; on se plonge, avec extase, dans celte nouvelle et magnifique nature, où les ombrages, les eaux vives, la lumière d'Italie, les suaves contours des collines, s'associent enfin pour vous donner un peu de joie. Bolsena et ses campagnes ont posé devant Poussin; la reposent lous les originaux du grand paysagiste ; il y a puisé à pleine palette ; il y a établi son atelier.

C'est un rniraclo qui a donné à Buisena ces bois, ces eaux, ces belles montagnes. A. lu place de ce lac bouillonnait autrefois un terrible volcan: un jour le volcan ko fit lac et se remplit de poissons Trais; Dieu veuille qu'il ne reprenne pas sa première profession ! On ne peut compter sur rien de stable dans ces terres volcanisées. En attendant, jouissons du lac; il a vingt lieues do circonférence, le cratère en avait autant; c'était humiliant pour le Vésuve et l'Etna.

A l'hôtellerie, on nous servit des poissons du lac ; ils n'ont rien de volcanique; à Bolsena, on commence à dîner; le jeûne des Apennins cesse; l'hôte vous apporte

pompeusement le via du Moule-Fiasco no ; la volaille et le gibier sont connus à Bolsena ; on y fait même du pain ; il est vrai que les habitants n'ont pas l'air de s'en douter, car ils paraissent bien misérables. Cette indigence, cette lèpre, ces haillons, ces rues hideuses, sont dissimulés au voyageur par l'éclat opulent de l'hôtellerie, la beauté de la campagne et des jardins. Il faut entrer dans les villages pour voir un affligeant contraste, mais personne ne prend cette peine, l'hôtellerie est située extra muros.

On passe devant Monte-Fiascone, village perché sur une montagne, et dontjo ne connais que la coupole ; ensuite, l'histoire des volcans et des lacs sulfureux recommence; n'importe, on a pris da courage à Bolsena; on peut se permettre quelques observations de géologie; on flaire le bitume dans l'air, on ramasse le premier caillou venu, on en tire da feu comme Achate, non pas pour rôtir des cerfs, mais pour allumer son cigare; il est doux d' allumer son cigare à des volcans éteints, quand on a. bien déjeuné à Bolsena. Bientôt, à l'extrémité de l'horizon, à une portée de vue pénible à l'œil, on distingue nébuleusement des atomes blancs qui sont la ville de Viterbe. On a toute une plaine à traverser, la plus longue et la plus large des plaines. Le voyageur quitte un instant ces éternels Apennins, qui le suivent partout en Italie avec une obstination désespérante. Enfin, il peut dire: Je suis en plaine jusqu'à Vitorhc: après six heures de marche, Yiterbe, petite ville ennuyeuse et sans caractère, vous reçoit au pied de sa montagne, et vous offre une table où l'on mange peu et un lit où l'on ne dort pas. Qu'importe? encore dix-sept lieues et Rome est au bout.

1S2 LES WUITS ITALIENNES.

Il faut traverser la célèbre forêt de Viterbe, domaine des tragédiens de nos boulevards ; c'est un long et funèbre chemin connu des bandits et redouté des voyageurs. Pendant la nuit, à la clarté brumeuse des étoiles, les arbres prennent des poses de mélodrame, les buissons se hérissent de canons de fusil, l'air murmure des syllabes effrayantes; les vers luisants se changent en lames de poignard; le voyageur récite la prière des agonisants ; il tient sa bourse d'une main et sa vie de l'autre, tout prêt à jeter la première pour retenir la seconde : les arbres et les buissons ne lui demandent rien ; on passe aujourd'hui avec moins de péril, à minuit dans la foret do Viterbe, que sur le boulevard du Temple à midi. La civilisation est à Viterbe. L'imposante et majestueuse forêt couvre la montagne; on la visite dans ses secrètes et mystérieuses horreurs; elle vous accompagne quatre heures, tantôt impénétrable au regard, comme un voile funéraire partout déployé, tantôt entr'ouvrant ses rideaux pour vous révéler ses abîmes, ses vastes cavernes, ses pics chevelus, ses croix tumulaires inclinées par le vent.

Tombé plutôt que descendu do la montagne, le voyageur arrive à Ronciglione, triste village, ravagé par les Français, et qui garde encore les traces de l'incendie, Notre nom n'est pas béni à Ronciglione ; il est de la prudence d'y parler anglais. On ne s'y arrèto que pour admirer, dans la grande rue, un paysage étonnant, creusé dans le roc; c'est un abîme ténébreux sur lequel les maisons se penchent, avec la perspective d'y tomber un jour. On trouve à Ronciglione un poste de dragons pontificaux; ils ne sont pas déplacés sous la forêt do Viterbe.

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On peut dire que la campagne de Rome commence à la porto de ce village.

Campagne toute nue et silencieuse, elle invite au recueillement et non plus à la mélancolie. Quelque chose de grave et de solennel semble luire à l'horizon. La plaine ne peut plus vous distraire avec des arbres, des chaumières, des villages. C'est le désert: du sommet d'une montagne, on aperçoit un immense bassin circulaire, couronné do montagnes radieuses; c'est comme un lac de verdure; une seule maison blanche se perd au milieu ; elle fut un temple do liacchus, elle est aujourd'hui Baccano, simple hôtellerie, dernière étape du pèlerin. Baccono franchi, on court dans un chemin creux, ou monte sur une éminence, et toutes les voix de l'air crient : Voilà Rome!

La ville sainte ne se révèle encore que par des points blancs et lumineux, amoncelés aux limites de la plaine, comme une constellation. On distingue la croix de la baeiliquo de Saint-Pierre, cette huitième colline que la religion a ajoutée à la cité de Romulus; lo mont Soraete S'élève comme un nuage. Je voyais tout cela bien confusément, avec des yeux humides. Moi, qui n'avais connu que les joies du collège, jamais les ennuis, je me trouvais enfin devant la ville qu'habitèrent les premiers et bons amis que j'avais aimés en entrant au monde. Cette Rome dont je savais l'histoire à dix ans; ces poètes dont je récitais par cœur tous les vers à l'âge où l'on bégaie; ces consuls sous lesquels j'avais livré tant de batailles dans les rêves ou les jeux du collège ; toutes ces grandes images, ces œuvres sublimes, ces héros de mes affections primitives, tout mon univers était là. Le moindre

objet qno je rencontrais sur cette route me fondait dans l'esprit un impérissable souvenir; le pâtre couché sous l'arbre, le cavalier qui me couvrait de poussière, le petit pont jeté sur un ruisseau, la cabane isolée, la borne milliairo où je lisais via Cassia, rien de cela no m' était indifférent.

J'avançais avec la fièvre ; à chaque instant je fermais les yeux pour avoir cent fois le bonheur de les ouvrir sur l'horizon où Rome grandissait à chacun de mes pas. Aussi, Home, qui voyait on moi son plus fervent adorateur, me recevait dans toute sa magnificence; elle ma donnait une de ces splendides journées qu'elle tient en réserve pour ses amis, sous les ides orageuses de mars ; la lune se levait sereine sur le mont Soracle: le soleil s'inclinait, sans nuage, à l'horizon maritime; l'air était tièdo, embaumé, transparent; un ciel pur faisait saillir les édifices lointains du "Vatican et du Janicule ; la majesté de la campagne entourait la ville sacrée d'une auréole immense et lumineuse. J'étais fier do sentir que j'étais pour quelque chose, peut-être, dans cotte féto do la ville et du ciel, que cette atmosphère de rayons et de sérénité m'avait été réservée, afin qu'un seul nuage no vînt pas ternir mes émotions d'enfant; jo saluai le Tibre, comme un vieil ami ; je courus sur le pont, jo traversai le faubourg avec autant de hàlo que si lîome allait m'écliapper; la porto du Peuple- m'arrêta: jo no m'attendais pas à cette magnificence, honneur à ceui qui ont ainsi annoncé Rome au pèlerin 1 il fallait cette entrée à Rome.

J'aime ces portiques superbes, cet obélisque porté par des sphinx; j'aime cette colline d'arbres et de fleurs qui monte aux jardins de Lucullus, ces statues colossales

qui gardent l'Hémicycle, les statues de Rome, du Tibre, de l'Anio, de Neptune, avec ces marbres qui jettent l'eau à torrents; j'aiaae ces églises catholiques mêlées aux simulacres pafens, le signe du Christ sur l'obélisque de " Rhamsès, 1* tiare à côté de Neptune : oui, c'est ainsi que la place d> Peuple devait annoncer Rome. Entrons maintenant; heureux, ceux qui n'en sortent plus ! car cette Tille ie P eu t être abandonnée qu'avec regrets et larmes, t 0U fles voyageurs l'ont déjà dit. C'est là quo l'artiste surtout, l'homme de poésie et de sentiment, aime à fonder ,on tabernacle; Raphaël songeait au bonheur calme et serein que Rome seule peut donner, lorsqu'il peignit la Transfiguration. Michel-Ange mit en œuvre d'architecture la théorie du Thabor; il bâtit à Home trois tentes : Sainte-Marie des Anges, le Capitole, le dôme du Vatican ; une pour lui, une pour Virgile, une pour Dieu.

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