S LES NUITS ITALIENNES
Nous arrivions par centuries bourgeoises, avec un fracas inouï de roues et de chevaux, par la route d'Anxur, par le lac de Trasimènc, par les gorges de l'Étrurie, par les antiques domaines de Porsenua, et par ia mer Tyrruénienne sur des galères à roues qui fumaient comme des volcans. C'était un concours immense comme aux fêtes d'Olympie; on eût dit que le monde entier était invité par Rome à l'inauguration d'un cirque, d'une naumachie, d'un tombeau. Les hôtelleries regorgeaient de barbares, les étabies manquaient aux chevaux ;les plus indigents de ce pèlerinage universel avaient établi leurs pénates d'argile sous les portiques des dieux.
Le jour que j'y arrivai, avec deux do mes meilleurs amis, Home n'avait pas un seul lit à nous donner; et cela me fit éprouver un sentiment bien agréable : il me fut doux de penser que je ne profanerais point mon arrivée à Rome par les soins vulgaires de la table d'hôte et de la chambre à coucher. Des hôtelleries, il y en a partout à Rome ; il y a dix lieues de chambres à coucher sous les arches des aqueducs; c'est un dortoir généreusement offert au premier arrivant, un vaste caravansérail d'aleôveS ruinées, plus solides que nos monuments neufs. Ainsi mon souci d'arrivée fut bientôt calmé. Si les mille ma' sons dont parlo Ovide me refusaient l'hospitalité d/ e nuit, mon parti était pris ; je me couchais sous un U™ 11 de lierre, sur 'quelque matelas granilique tomV" une ruine, ou bien je montais au Capitole, je m'ep^ 0Dnai3 de mon manteau comme César, et je m'enoV* 13 ' 3 ' P lus heureux que lui, malgré les ides de mars,/^ 6 ^ 065 ? 39 de la statue de Pompée, sous l'alcôve mA^chel-Ange avait bâtie pour moi. /
USE VISITF, A LA MÈRE !>Ë L'EMPEnEUE, 189
H à tait fort tard, et je me promenais dans Home comme Bi je l'eusse habitée tonte ma vie, tant celte -ville m'était connue. J'avais laissé mon modeste matériel de voyageur eous le péristyle d'Ànlonin lo Pieux. Pardon, Àntonin ! ta basilique est une douane ! Je n'avais gardé que mon manteau; car la nuit était fraîche, et serpentant de rues en rues, j'étais arrivé sur la plaec de Venise, au pied du Capitole. Là, je m'arrêtai.
Voila, me dis-je, la San-Romoaldo, qui conduit à l' ambassade française; voila le palais do Venise, édifice immense, bâti avec une rognure du Colysée; et voilà... non, je ne me trompe point... à l'angle du Corso et de la place... vorlà lo palais de la mère do Napoléon.
Et je me mis ù regarder l'imposante prison où .dormait lapins illustre des mères, celte femme que la mort semble avoir oubliée, cet'te ruine vivante si majestueuse dans la ville des ruines! La place était déserte; la lune la remplissait de sa clarté douce : le palais de Venise, moitié dans l'ombre, moitié blancbipar la lune, avec son architecture sévère, ses sombres murailles à talus, sa corniche de château-fort, contrastait singulièrement avec l'élégance italienne des autres édifices. Rien ne ressemblait moins à ma ville de Pioino que celte décoration do place publique. Un bruit de cloche descendit du haut d'une tour jusqu'à moi, c'était la cloche du Capitole; le murmure de l'airain roula quelque temps le long des murs du palais de Venise, un silence sublime revint ensuite. Ni la majesté de ce silence, ni la cloche qui me parlait du Capitole, ni lo fracas lointain des grandes eaux où Piome, s'abreuve, ni la pleine lune aimée de Home, astre qui ne semble avoir été créé que pour elle, rien dans cette
première nuit tant désirée ne me jeta dans ces rêveries d'antiquité, dans ces chaudes extases auxquelles je m'étais préparé toute ma vie : je ne pensais qu'à la femme qui fit Napoléon, je sentais quelque orgueil à me dire que, celte nuit, j'étais lo seul homme qui prononçait le nom de cette femme devant la maison où elle dormait, à l'heure où quelque rêve lui monirait son Dis vivant et son jeune pclil-fils, malheureux prince que la cloche de ce Capitolo avait salue roi comme le canon des Invalides. Par intervalles, quand les rayons de la luno ne resplendissaient plus sur les vitres du palais, je suivais les mouvements d'une lumière intérieure qui venait subitement éclairer quelque niUL'iiifiquc salon, quelque boiserie éclatante, quelque large cadro de tableau, ou faisait tournoyer au plafond l'ombre delà rampe dans lanudiié grandiose d'un immense escalier. Il y avait bien du charme pour moi à cette curiosité d'enfant ; j'étais si heureux do mon espionnage, que je craignais de voir s'entr'ouvrir une des larges croisées et apparaître un fantastique majordome qui me crierait le Perge viam en italien. J'avais peur des sbires aussi : on m'avait tant parlé des sbires : ma station sur cette place, ù heure indue, devait être suspecte aux sbires. Les sbires ne parurent pas. La liberté romaine me laissa rêver toute la nuit sur la place de Venise. Noble veillée , ;qui me préparait à la visite du lendemain I
Le jour que je quittai Florence, le prince de Monlfort m'avait remis une lettre de recommandation pour M. le chevalier Bohle, à Rome. Cette leLtre m'était bien précieuse, parce que j'avais lieu d'espérer qu'elle me donnerait accès auprès de la mère de l'Empereur. Je me rendis