‹ Les nuits italiennes contes nocturnesChapitre 23 sur 47 · G4 LES NUITS ITALIENNES · texte numérisé non relu

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n'avait conservé qu'un pâle épidermo : ses yeux, bien ouverts, erraient au hasard, mais ne semblaient point privés île l'usage de la vue. De la place que j'occupais, je voyais à la fois et la tète immobile de la mère de Kapoléon, et la haute tour du Capitolc. Quel assemblage de noms! La grandeur de la chose romaine luttait avec la grandeur d'une femme : le Capitole et la femme avaient eu la plus étonnante part de puissance dans les créations qui ne sont pas venues de Dieu ; et le hasard des révo" lutions humaines avait i'ait asseoir la femme à l'ombre du monument romain pour me les présenter ainsi associés, à moi, obscur pèlerin, qui n'avais reçu du ciel et do la fortune que des yeux faciles aux larmes devant ce grand spectacle, et uu cœur énergique pour le sentir.

Lorsque ses lèvres se rouvrirent avec effort pour parler, elle prononça le mot de France et le nom do son Mis. Jusqu'à ce moment clic avait été une femme ordinaire, une mère chargée d'ans qui demande avec simplicité au voyageur des nouvelles do sa famille absente. Mais après, à ses paroles, à ses gestes, à la miraculeuse énergie qui galvanisa tout à coup ce squelette de femme, je reconnus la mère de Napoléon. Un moment surtout elle me parut sublime. Non, il ne sera jamais donné à un autre homme d'entendre ce qui fut dit par une femme brisée par l'âge, la douleur, l'exil, et dit avec une fermeté d'accent, un bonheur d'expressions, une vigueur de ges les qu'on admirerait dans une héroïne de vingt ans. Je n'affaiblirai point ses paroles en les écrivant, parce que la froideur de la lettre ferait tort au sublime de l'image, et que d'ailleurs je ne crois avoir droit, ni mission pour les publier. Si ces paroles ont été prononcées pour demeurer secrètes,

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je me souviendrai que je les ai entendues à quelques pas du temple où Borne avait placé la statue qui tenait un doigt levé sur ses lèvres.

J'avais besoin de retomber aux familiarités de la conversation, car tout ce que j'entendais d'historique me faisait mal sortant des lèvres de la femme dans le sein de laquelle l'histoire s'incarna. Il me serait impossible de traduire mes impressions lorsqu'elle me parlait do son enfant, lorsqu'elle entrait dans ces minutieux détails de vie privée, d'anecdotes domestiques dont les histoires graves ne partent pas et qui, pour cela même, ont tant de charme. Oh ! il faut que le climat de cette île de Corse bronze l'épiderme de ses enfants et perpétue leur force intelligente jusqu'à l'heure précise de leur mort; car dans ce corps de femme où le mécanisme matériel du mouvement semble s'être arrêté, bouillonne encore tant de sang chaleureux, tant de puissance de facultés morales ! Les muscles se sont affaihlis, les nerfs détendus; la chair se dissout, parce que les ressorts d'organisation physique ne jouent que leur temps donné; mais c'est merveilleux devoir chez cette femme combien l'esprit est radieux de vigueur sur les ruines de la matière, combien la décrépitude se rajeunit sous ia virilité des idées, de la parole, des sensations, des souvenirs.

Ët en n-t-ellc vu, dans sa vie, de ces choses qui brûlent la vie ! A-t-clle souvent tremblé pour des fils, quand tous les boulets do l'Europe étaient lancés contre eux, à l'éternelle bataille impériale de quinze ans ! A-t-ellc parcouru l'échelle complète des émotions dévorantes, inouïes jusqu'à elle dans les fastes de la maternité, depuis le coup de canon du sacre impérial, depuis le Te

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Deum de Notre-Dame, jusqu'au Dies irœ de Waterloo et de Sainte-Hélène 1

L'autre jour encore, il n'y a pas bien longtemps, elle avait mis la plus grande part de ce qui lui restait, d'affections sublimes sur le plus beau des enfants des hommes, . sur le fils de son fils ; elle, prisonnière sur le Tibre, lui sur le Danube ; elle, envoyant chaque malin ses baisers maternels an roi de Rome, par le vent qui souffle du ('apitoie. Il ne lui avait jamais clé accordé, ce qui réjouit la vieillesse morose des aïeules, d'embrasser une seule , fois son petit-fils. On lui parlait de lui quelquefois à l'oreille ; on lui en parlait souvent, et elle tressaillait de joie, la pauvre femme! Un jour on ne lui en parla plus... C'est elle qui a pu dire alors r « 0 vous qui passez par ce triste chemin, voyez s'il est une douleur pareille à la mienne! )> Kiobé, Racliel.llarie, touleslcs mères inconsolables, voilà ses patronnes : et elle n'a pas fléchi sous la douleur ! Plus virile que son lils sur le roc de Sainto-liélène, elle s'est cramponnée au roe Tarpéicn; le désespoir ne l'en a pas précipitée : elle a voulu vivre longtemps, le front charge de la couronne du malheur; clic a voulu longtemps lutter avec les fortes ruines qui sont do l'autre coté du mont. La chair s'est éteinte ; mais la vie s'est réfugiée dans l'esprit. Chaque jour le génie rongeur qui va donner son coup dû faux, à la colonne de Phocas, passe devant la vitre impériale et s'incline. Pour cette femme, l'automne n'a plus de fièvres, les marais Ponlins sont à sec. On dirait que Rome entoure de toute sa puissance de conservation la mère qui créa le dernier des demi-dieux.

Je l'écoulais parler sous l'obsession de ces idées ; elles ne m'arrivaient pas une à une, méthodiquement formu-

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