UNE VISITE A LA MÈRE DE L'EMPEHEUR
lées, mais toutes ensemble, toutes d'un bloc, comme une flamme à mille rayons, et je me demandais par quelle fatalité heureuse je mo trouvais là, le dépositaire des réflexions suprêmes de celte femme; à quel litre j'étais assis à sa gaucho comme un confident, lorsque le pavé de la place grondait sous le tonnerre continuel de tant de brillants équipages qui avaient le droit de s'arrêter partout dans Home, hormis devant le seuil de ce palais. Aussi, après plusieurs heures d'entretien, je regardai ma visite comme excédant les bornes des convenances et je me levai pour sortir.
— ,Vous parlez déjà ? me dit-elle avec un accent plein debonté; vous allez sans doute aux fonctions de la semaine sainte ?
— Oui, Madame, je vais à la chapelle Sixline I
— Avez-vous vu Fesch. ?
— Je n'ai pas encore eu cet honneur.
— Ah , je vous recommanderai à Fesch; vous aurez du plaisir à lo connaître : il vous montrera sa belle galerie de tableaux. Croyez-vous trouver une place à la chapelle Sixtine ?
— Je l'espère, eu y arrivant un dos premiers.
— Si vous aviez eu le temps de voir Fesch, il vous aurait fait placer, mais il est un pou malade aujourd'hui; je crois même qu'il n'ira pas aux fonctions.
— Je me ferai un devoir d'aller chez le cardinal Fesch après les fêtes de Pâques.
— Oui, oui, il aura plus de loisir.
Elle me salua de la main ; je m'inclinai on balbutiant quelques mots décousus de rcmcrcïmcnt. Son secrétaire, officier français de beaucoup d'osorit et do belles manié-
res, M. Robaglia, qui était entre vers le milieu de notre conversation, m'accompagna jusqu'à la porte et médit:
— Eh Lien ! comment l'avez- vous trouvée ?
Je ne répondis que par les signes expressifs de l'étonnement et de l'admiration.
Délivré d'un bonheur qui m'était devenu cuisant, tant je suis faible pour supporter des crises de ce genre, je remontais lentement et avec fatigue, la rue du Corso. En jetant au hasard les yeux sur l'angle de la rue délie Murale, je vis une affiche de spectacle. Elle annonçait la prochaine ouverture du théâtre di Vallc, et l'opéra l'Elixir d'amour, de Donizetti. Pour la première fois de ma vie, je fus insensible à l'annonce d'une première représentation d'un opéra nouveau. C'était un autre spectacle, un autre théâtre qu'il me fallait. Par lus rues sinueuses qui rayonnent du cirque agonale, je me dirigeai vers Saint-Pierre. Le jour était propice aux douleurs d'un grand deuil ; Rome portait un crèpe; ses mille cloches étaient muettes ; son peuple courait aux églises, c'était le vendredi saint. Le hasard ne pouvait mieux choisir mon jour : il me fallait toutes les lamentations des prophètes, tous les gémissements de la mélopée hébraïque pour accompagner mes plaintes intérieures. Lorsque j'entrai à Saint-Pierre, un son lugubre de l'orgue répondit à ma pensée ; une vois chantait dans la chapelle du chœur, et, dans le cri de latinité sonore qui roula sous les voûtes, je distinguai ce verset mélancolique : Elle pleure, et personne ne vient pour la consoler !