‹ Les nuits italiennes contes nocturnesChapitre 28 sur 47 · LES TOMBEAUX DES SCIPIONS · texte numérisé non relu

LES TOMBEAUX DES SCIPIONS

il n'y avait ni tombeau, ni Scipion. La jeune fille nous dit que le sarcophage était au Vatican'; elle nous avait montré la place où était le tombeau.

Et elle se remit à marcher. À dix pas plus loin elle s'arrêta de nouveau, en répétant son Ecco un sepolcro di Scipione. Nous ne vîmes rien du tout; elle ajouta avec le même sang-froid, que le tombeau de cet autre Scipion était à 13 galerie du Vatican. C'est toujours de cette manière qu'elle nous montra dix ou douze tombeaux absents. Il est vrai que nous découvrions quelquefois sur les murs des lettres hiéroglyphiques, des caractères indéchiffrables, des en, des coss, des^c : nous surprîmes aussi un monogramme S. P. Q. R. qui se cachait derrière un éboulcment; mais de tombeau, pas l'ombre. Ce souterrain a deux issues, nous en sortîmes sans avoir la douleur de revenir sur nos pas; nos bougies étaient près de s'éteindre quand nous revîmes la campagne et le jour.

La hideuse mère nous attendait à la porte : elle nous présenta sa main osseuse et brûlée, pantomime éloquente, et, en Italie, toujours comprise des voyageurs; il était bien cruel de payer une promenade souterraine, et de récompenser une mystification; il fallut pourtant se résigner. Nous donnâmes trois pauls.

— Ce n'est pas pour les Scipions, dis-jo à la mère, c'est pour les trois bougies, qui ne valent pas trois baïoques.

Je m'attendais à une explosion de remerciements.

— Trois pauls ! s'écrièrent en duo la mère et la tille (et les furies de Virgile n'ont jamais été plus effroyables de colère), trois pauls! jamais nous no montrerons pour ce prix les tombeaux des Scipions! On ne nous fait pas la charité à nous : nous sommes Ilomaines ; les tom-

heanx des Scipions! trois pauls, vous n'avez pas honte, ô étrangers !

— Mais où sont-ils vos tombeaux des Scipions? leur dis-je en riant.

— Ils sont ici, répondit la mère dans tout le délire de la colère; ils sont ici ! Oui, c'est écrit dans les livres; tout le monde le sait; vous êtes ignorants comme des étrangers; mais vous ne sortirez pas, vous paierez; voyons, payez-moi. Nous ne montrons les tombeaux des Scipions que pour un écu ; donnez-moi un écu.

Nous 'fûmes obligés d'user de violence pournous frayer un libre passage jusqu'à noire calessino, stationné sur la voie Appia. Notre cocher, qui dissimulait sous un maintien d'insouciance, sa complicité dans cette affaire, nous laissa exposés un quart d'heure aux feux croisés do la mère et de la fdlc. Elles s'étaient penchées comme les harpies de Virgile, sur la muraille, et leur duo de malédictions, leurs anatlièmes entremêlés de pauls et de Scipions, nous suivirent longtemps sur la grande route. Les chevaux du calessino allaient le pas; le cocher perfide ne voulait pas nous faire perdre une seule note de cet ouragan de syllabes italiennes, qui soufflait sur nous du tombeau dus Scipions.

A notre retour du cirque d'Anlonin, il nous fallut nécessairement repasser devant la ferme lumulaire des Scipions. Les deux mégères n'avaient pas quitté leur place; elles nous avaient aperçus de loin dans notre calèche découverte. Cette fois nous enjoignîmes au cocher do passer au galop sous la batterie des malédictions. Le cocher souriait malignement en affectant de ne pas comprendre notre italien. Nous nous attendions à une grèlo

LES TOMBEAirs DUS ÏCIFIONS, 17a

do pierres, sur celte même place où tant de martyrs ont élé lapides; nous fûmes ' assez heureux pour n'essuyer qu'un feu roulant de pauli, de forestùH, de birbauti, de Svipioni et de sepulcri, qui ne blessèrent aucun de nous.

Avant cette journée j'avais un culte secret pour la mémoire des Scipions; depuis je ne prononce ce nom qu'en frémissant. Quand je lis la bataille de Zama, ou la ruine de Cartilage, ou la continence de l'Africain, je songe toujours aux trois bougies, aux deux sibylles, aux trois pauls, aux tombeaux absents ; je suis même fùelré qu'Annibal n'ait pas battu Scipion à Zama; je garde rancune au peuple de Borne, qui n'a pas lapidé le concussionnaire Scipion, lorsqu'au lieu de régler son budget des finances, il proposa aux sénateurs une promenade au Capitole, pour rendre grâces aux dieux immortels, lesquels n'avaient rien à démêler avec les chiffres du budget. C'est ainsi que les haines s'établissent dans le cœur contre les hommes les plus vénérés, les plus illustres. Toutefois je serais désolé que la même cause amenât les mômes effets pour d'autres voyageurs qui viendront, après moi, courir la voie Appienne, sous la conduite des cochers stationnés sur le Munie Citorio, devant la Curia inmeenliano; ils sont tous payés par les mégères du tombeau des Scipions. A l'exemple des" marins qui marquent d'un point, sur la carte, un écucil nouveau qu'ils ont découvert, je signale aux touristes futurs la ferme des sibylles ; c'est qu'il y a bien plus qu'une mystification à subir ; on affronte une chance très-probable d'ébouleinent, comme aux catacombes. Userait pénible, en cherchant un tombeau qui n'existe pas, d'être écrasé par la voûte et de creuser le sien.

La Vatican. — La Semaine sainte. — Le Forura.

Il n'est pas aisé, en France, de se faire une idée juste du clergé de Rome; d'abord cela intéresse fort peu de personnes; ensuite, celles qui peuvent y prendre quelque intérêt, sont forcées do s'en rapporter aux observations contradictoires des voyageurs; ceux-ci, le plus souvent, n'ont pas pris la peine d'étudier cette classe puissante, qui commence au souverain pontife, et descend par mille échelons au prolétaire, clérical qui dit sa messe pour avoir du pain, et n'en a que fort peu. En général, on reproche au clergé de Borne son fanatisme intolérant, son amour do la domination, sa cupidité, son ignorance. La philosophie du siècle dernier avait inventé des Romains pour ses tragédies, elle inventa aussi des papes, des car-

dinaux, des prêtres pour ses libelles d'athéisme et d'impiété ; ce n'est pas qu'il n'y eût heauoqup à fronder, avec une certaine justice, mais dans cet immense redressement d'abus qui était la mission des encyclopédistes, il ne fut tenu aucun compte de tout ce qu'il y avait de sublime, de merveilleux, d'incompréhensible autour de cette Rome chrétienne qui se constitua l'héritière de l'autre, et fit bien plus avec une tiare et une croix, pour la civilisation et les arts, que n'avait fait son aînée avec ses aigles et son épée de soldat. Dieu seul peut savoir quelles eussent été les destinées de Iîome, depuis dixhuit siècles, entre les mains d'un empereur, ou d'un roi, sons un gouvernement profane. Ce que nous savons, nous, c'est que le reliquaire antique a été religieusement gardé; c'est que les nobles traditions d'Auguste et des Antonins ont été recueillies par les papes ; c'est que Michel-Ange et Haphaël out été reçus au Vatican, comme Zcnodorc et Apulius sur le mont Palatin. Dans les orgies d'une époque sanglante, ceux qui chantaient Allons

Retiiilir le Capitole Des dobris du Vatican,

auraient détruit le Vatican, c'est incontestable, mais à coup sûr ils n'auraient pas rebâti le Capitole. Eh bien! Rome chrétienne a mieux fait, elle n'a rien démoli, elle a rebâti le Capitole, et fondé lo Vatican; le Vatican, c'est un monde; le Vatican, c'est commo une planète inconnue, avec sa population de marbre, ses portiques de jaspe, d'agate, de porphyre, sa îiasilique prodigieuse, ses fresques incomparables, ses galeries, ses jardins, ses cloîtres, ses terrasses, ses balcons. Si les grands artistes

qui ont bâti le palais des Césars, ]es thermes de Dioclétien, le Panthéon d'Agrippa, revenaient au monde, et qu'on leur dît, après leur avoir montré le Vatican : quels sont, depuis dis-huit siècles, les empereurs ou les rois connus qui auraient ainsi continué votre Rome? Les papes seuls pouvaient faire ce qui a été fait, répondraient les architectes d'Auguste, de Dioclétien, de Titus.

Eu dehors do Rome, qu'es t-il arrivé depuis Jésus-Christ? les hommes se sont massacrés, les empires se sont suicidés, les monuments ont croulé ; on a inventé la poudre ! lorsqu'il a fallu faire de l'art, on a copié Rome ; un art seul a été perfectionné, la guerre; on en a usé avec délices, pendant dix-huit siècles : toutes les chimères qui passent dans la tète de l'homme, ont été changées en cartels do naLion à nation; le sang a jailli de toutes les veines de l'univers. Rome seule a conservé sa noble quiétude d'artiste; sans douto elle a eu ses mauvais jours, ses égarements, ses paroxysmes de persécution, ses heures de fanatisme; il s'est rencontré des hommes sous la tiare; mais à travers ces crises de religion, que do nobles et sublimes choses! que d'admirables créations I Chez les autres peuples, le sang et le crime sont restés sang et crime; dans Rome chrétienne, toute période coupable s'est effacée sous un éblouissant rideau de mosaïque, de marbre et do rayons. Rome païenne se déchirait souvent ses propres entrailles, comme Caton; ce n'est pas le Tibre seul qui a renversé les lambeaux des rois et le temple de Vesta, le peuple-roi s'associait quelquefois au Tibre; chaque cité moderne a des crimes de eo genre sur la conscience; les villes les plus civilisées ont démoli, en un jour, des monuments qu'un siècle avait.

bâtis; Rome chrétienne est pure de tels excès; elle a gardé ses vieux joyaux, comme ses jeunes richesses; elle a posé la crois sur les temples païens afin de les protéger. Quand clic fut saccagée au xv° siècle, les Espagnols respectèrent le Panthéon d'Agrippa, parce que lePanthéon s'était fait catholique.

Ces magnifiques débris, ces belles ruines qui couvrent le sol de Rome, ce n'est point Rome qui les a faits; il est venu de partout des gens qui tuaient et ravageaient, par plaisir; non point les Gotbs, les Huns, les saccageurs de Théodoric et d'Attila, ceux-ci ont seulement écaillé les colosses; mais d'autres qui avaient des noms chrétiens, et qu'un prêtre avait baptisés ; d'autres qui suivaient un chef d'illustre lignée, un Rourbon, un connétable, un plagiaire d'Attila; que la malédiction des siècles eoit sur lui !

H courait le monde, le misérable! il allait ça et là, avec ses Espagnols et ses lansquenets, race stupide! il pillait, violait, égorgeait; peu lui importait la nation et le pays, pourvu qu'il lïrùt des coups do canon, et qu'il bût du sang! Un jour, il eut une fantaisie; il s'ennuyait, le connétable; il se dit : Allons brûler Rome; j'en aurai pour six mois de plaisir ; allons : et il vint camper sur le Tibre. Il ouvrit une tranchée devant Rome, comme devant une ville ordinaire; il pointa ses couleuvrines contre les saints remparts; ses boulets tombaient en pluie sur les portiques, les cirques, les basiliques, les cotisées; Rome l'attendait à l'assaut; Rome n'aurait pas été la ville des miracles, si elle l'eût laissé vivre après tant d'affronts soufferts; une balle, la balle la mieux méritée qui ait jamais cassé un front vil, l'étendit mort sur la brèche;

Llî VATICAN. ■ 131

son habit blanc lui servit de suaire; il avait bien choisi sa toilette d'assaut. Mon sang marseillais bouillonno d'orgueil, quand je songe que nos vieilles mères phocéennes l'ont chassé à coupde fourche sur leur boulevard, ce connétable bandit 1

Les voilà ceux qui ont mutilé Rome ; elle, la ville deas fois sainte, a toujours eu du respect pour elle; elle n'a fait que soigner ses. ruines, ses ossements, sa poussière, et tout à côté des ruines, elle a bâti. Oui, les papes ont eu la soif des richesses, mais l'or de la chrétienté ne s'est pas tout dépensé dans les bacchanales des Borgia; cet or a payé tout le marbre, tout le porphyre qu'on a ciselé dans le monde; il a fait de beaux loisirs, de douces existences à des artistes immortels; il a été prodigué en échange de tous les chefs-d'œuvre accomplis depuis deux mille ans. Les basiliques de Trajan et d'Anloniu le Pieux s'élant écroulées, ce sont les pontifes qui les ont rebâties sous d'autres invocations; la basilique s'est retrouvée dans Saint-Jean de Latran, dans Sainte- Mari e-Jîaj eu re", dans Saint-Paul, avec ses colonnes de porphyre, et sa charpente de cèdre, dans Saint-Pierre, qui a épuisé Carrare et Paros. C'est l'or de la chrétienté qui a fouillé la villa d'Adrien, ce grand cimetière de statues; la terre du Forum, toute pleine de reliques ; le vallon du Capitolc au Palatin, et la vase limoneuse du Tibre où se rouillent encore tant de trésors. Les papes ont continué l'œuvre des consuls .et des emperours, ils ont rouvert aux sources des montagnes leurs aqueducs 1 triomphaux ; ils en ont soudé les lignes, ils ont Greusô mille réservoirs, et fait jaillir mille fontaines; ils ont changé la place Navone en cirque naval, comme une an- H

Page 1