L'ATELIER DE BARTOLINI
Quand on entre à Florence par la porte de Pise, ou passe dans une rue triste et sombre qui fait contraste avec la ravissante vallée de l'Arno qu'on vient de quitter; à quelques pas de cette porte, une façade monumentale do maison arrête un instant vos yeux par son caractère artistique; c'est l'atelier de Bartoliui, le Fkïdias -toscan.
Tout le monde n'est pas admis a visiter ce palais du grand sculpteur; les princes et les lords, qui ne sont que princes ou lords, ont souvent fait antichambre à la porte de l'atelier; mais l'artiste voyageur, le pèlerin amant de l'Italie, le poète fervent, ont leurs libres entrées, de droit, chez Bartolini. II leur crie comme la mère d'Aristée :
Fas Doits limina divum.
Bien ne rappelle mieux les ateliers antiques de Praxitèlea ou de Seopas que cette demeure tout empreinte de la majesté de l'art ; les plafonds des salles s'élèvent à soixante pieds pour laisser respirer à leur aise les statues gigantesques qui viennent de jaillir du bloc ; des masses énormes de marbre vous arrêtent à chaque pas; de jeunes élèves, enfants de la campague 'voisine, comme Giotto, travaillent à tous les angles, pour dégrossir le marbre, et le jeter au ciseau du maître. Le sol est jonché d'une poussière blanche et lumineuse, plus douce aux pieds do l'artiste que le gazon des Caséines, que les pelouses de l'Arno. Moi, pauvre et inconnu comme le Scythe Anacharsis, j'entrai là, comme lui chez le sculpteur d'Athènes, avec un saint respect dans le cœur, le frisson aux cheveux, la flamme au visage; une petite porte s'ouvrit, porte sacrée, interdite aux profanes, et j'eus le bonheur de surprendre Bartolini en flagrante obsession de l'art; il était couvert d'une auréole de fumée de marbre; les bras nus, la tète nue, les yeux cLincelants d'esprit.
Il me reçut avec une simplicité grave, sans aucune dépense de gestes et de propos; j'aimai cette intelligente fierté du grand artiste, qui, en vous initiant dans les plus grands mystères de son cénacle, vous accorde une faveur qui ne pourrait plus être qu'affaiblie par de vaincs phrases et de fades compliments de réception. Il était muet et debout, le ciseau" à la main , devant la plus récente et la plus aimée de ses créations, sa liacchante, sa Bacchante déjà célèbre en Italie, quoiqu'elle ne soit pas encore sortie de son boudoir, la ravissante fille. Je ne vis plus rien de ce qui m'entourait, la divine statue m'absorba; je fus saisi d'une telle illusion, que je me retirai, comme on ferait
l'atëlieh de bartolini. 41 par respect devant une jeune femme nue, et surprise au lit.
Bien de suave, rien de gracieux d'ondulations comme la pose de la Bacchante ; elle est mollement renversée sur le côté gauche ; la partie supérieure du corps se replie voluptueusement, et dans ce délicieux abandon, elle se tra-. hit tout entière. Que déjeunes fdles toscanes ont donné leur contingent de beauté spéciale à ce marbre ! H s'est enrichi, et s'esl rendu parfait avec les dons épars de tant de modèles, Que de femmes il a fallu pour en composer une seule !
Le sculpteur Bartolini admire l'antique, mais il ne ]e copie pas: il copie ia nature qui vaut mieux que l'antique. Si j'avais à faire un Apollon, me disait-il, je chercherais un homme physique, comme Diogène cherchait l'homme moral ; je n'irais pas au Belvédère du Vatican, devant la plus belle statue de ce dieu : je chercherais des formes divines chez l'humanité mortelle. La nature ne trompe pas le ciseau; je suis sûr que l'Apollon du Belvédère se briserait en morceaux, s'il venait à. marcher. Mais les modèles parfaits n'existent pas : la nature laisse tomberune perfection sur un corps entre deux défauts ; et puis notre choix est restreint dans une seule classe de modèles, ceux qui posent par métier. Je ne néglige aucune peine, je n'épargne rien, ni argent, ni recherches pour avoir d'cxceUenta modèles ; quelquefois je suis obligé de les deviner, par instinct, à la promenade, à la campagne, et sous des vêtements, dans un costume qui ne flatte pas leurs beautés do détail. Regardez cette jeune fille (il me montra une enfant de treize ans assise sur un lit) ; comment la trouvezvous ? (Je fis un signe d'hésitation.) Ses yeux vous sem-
Lient morts, n'est-ce pas ? son regard éteint ? vous allez la voir.
Il ordonna au jouno modèle de prendre la pose de la prière; l'enfant s'agenouilla et laissa pencher sa tète sur l'épaule .droite. Elle devint sublime: ses joues s'enluminèrent de pudeur, ses grands yeux noirs parlèrent au ciel; ce fut la personnification de la prière dans tout son beau idéal do sainte et douce violence, de séraphique ferveur.
La nature ! poursuivit le grand artiste, la nature c'est toujours elle qu'il faut étudier dans notre art. Nous avons beaucoup de chefs-d'œuvre parmi nos statues antiques, je n'en copierais pas un orteil pour le pied do rua Bacchante. Tant qu'il y aura des femmes, je lâcherai de découvrir chez une d'elles la perfeeiion, dans un ongle, un pli de chair, une racine de cheveu, et jo m'approprierai cette beauté minutieuse de détail. Voilà tout mon secret.
Mes oreilles étaient toutes aux paroles deBartolini; mes yeux ne pouvaient se détacher de sa fille do marbre; elle aussi semblait écouter son père, et le regarder avec amour, dans l'ivresse des bacchanales ; on aurait cru voir la ûlle de Loth méditant son inceste. La chambre était éclairée par un jour tendre; de légers rayons couraient avec leurs atomes sur le corps de l'adorable statue, et semaient sur ses belles formes une teinte molle qui les in^ carnait. La Bacchante, noyée dans cette flottante lumière, semblait perdre parfois son immobilité ; à force de la regarder fixement, je croyais saisir la vie, et le jeu des muscles, dans ses bras arrondis, dans son dos si souple, dans son col moelleux qui donnait un frisson magnétique à mes lèvres. Je compris la folie do Pygmalion.