L'ATELIER DE BA.BTOLINI
— A quoi amant destinez-vous cette belle maîtresse? demandai-je ù Bartolini.
— Au duc de Davonshiro, me répondit-il.
— Ce duc est bien heureux ! Me permettez-vous de la revoir, car je sens que ma visite est trop longue, et que votre temps est de l'or pur.
— Venez quand vous voudrez.
— Je n'y manquerai pas, croyez-le bien. Maintenant, accordez-moi une faveur.
— Laquelle?
— La faveur d'embrasser votre fille.
Le sculpteur étendit sa main droite vers elle avec un geste de paternel conseutement.
Ma lèvre effleura les lèvres de la Baccbante. Je sortis heureux, comme on sort à vingt ans d'un premier et pudique rendez-vous.
Je me lançai dans Florence, la ville dos statues. La Sabine de Jean <lc Bologne me parut lourde, la Niobé m'attendrit, la Vénus pudique ine trouvaglacé; j'en demande pardon à l'ombre de Praxitèle. Oh ! sans doute, lorsque sa Vénus sortit de sou ciseau, pure, blanche, lumineuse comme le marbre de Paros dont elle est faite, elle mérita les baisers de tous les jeunes gens de Cypris et d'Amathonte ; elle était suave aux yeux et aux mains comme l'ivoire des lits du gynécée; sa chevelure exhalait encore les parfums de la mer Ionienne, comme la déesse dont elle est la divine image; sa radieuse nudité donnait des extases d'amour au prêtre qui la couronnait do myrte, à la veillée de ses fêtes. La Grèce entière avait passé, amoureuse et ravie, devant le sacré piédestal, quand la céleste
image, inclinée à demi, souriant à l'adorateur, laissait mollement tomber un do ses bras pudiques, et de l'autre cachait le plus beau sein qu'un œil de mère ait pu voir. Mais aujourd'hui, après tant de siècles d'inhumation, comment nous l'a-t-cllo rendu, le corps divin, cotte villa d'Adrien dévastée par les soldats do Thoodorie ? A Borne, les Visigoths ont violé la statue sainte, et quinze cents ans après ils ont trouvé des dignes imitateurs à Paris, chez les Tartares du Don. Quelle destinée ! Au moins son frère, l'Apollon du Vatican, a traverse les siècles, en conservant sa pureté native ; dans la rotonde bâtie pour lui, il se lève encore splendido et virginal, comme sur l'autel de Claros; mais elle, cette Vénus mutilée, comme ils nous l'ont faite les saccageurs de Théodoric et d'Alexandre ! Cadavre jauni par la terre grasse delà fosse; cadavre morcelé, plein de souillures ; il a fallu que de pieuses mains en réunissent les membres épars pour reconstruire un corps: et pourtant l'œil de l'artiste, s'il se ferme un instant sur les cicatrices du simulacre; s'il ne s'ouvre que sur les grâces divines de l'ensemble; s'il surprend encore la palpitation du marhro à travers le vernis du sépulcre, eli bien ! c'est encore pour lui la Venus do Praxitèles et de Médicis, la statue aimée de Périclès et d'Adrien.
Le lendemain, à sept heures du matin, je repris le chemin de l'atelier de Bartolini.
Florence est bien la ville des arts ; en aucune autre cité vous ne trouverez ces brillants accessoires qui vous accompagnent poétiquement jusquo sur le seuil du peintre, du musicien, du sculpteur. Dans la rue, à la promonade, sur les quais, sur les places publiques, rien ne vous distrait de votre religieuse pensée de visite. Chemin faisant.
l'atelier de BAB.TOLINI. 45 vos réflexions courent dans une atmosphère imprégnée du parfum des beaux -arts. En me rendant chez Bartolini, je passai devant le palais Strozzi, bâti pour dévorer le temps : je m'inclinai devant la colonne apportée des thermes d'Antonin; je traversai le magnifique pont que Michel-Ange fit à Itome, et qu'il envoya, dit-on, dans une lettre, au grand-due qui le lui avait demandé. Vue de là, sous la transparente lumière d'une matinée d'avril, Florence était suave et gracieuse comme son nom; l'Arno coulait comme de l'azur fluide entre ses deux rives radieuses de soleil, semées do palais et de dômes. A gauche, je voyais s'avancer la colonnade sombre des Offices; auprès, le pont vieux où Hercule terrasse Nessus par ordre de Jean de Bologne; au fond du tableau, la délicieuse colline de San ïliniato; à ma droite, je suivais l'Arno qui deseendaitavecravissementsous]esarbTesdesCascines;du . centre des grands bois, je voyais-surgir un groupe de pins gigantesques dont les tètes s'arrondissent en parasol et dominent les vastes ailées ; vis-à-vis, sur l'autre rive, montait la villa Strozzi, avec ses cyprès et ses m élan e oh' que s ombrages.
Je trouvai Bartolini comme je l'avais vu la veille, devant sa Bacchante ; à cinq heures du malin, il prend le ciseau et ne le quitte qu'à la nuit ; c'est ainsi qu'on se fait grand.
— Comment ayez-vous trouvé la Vénus de Médicis, me dit-il?
— Froide, lui répondis-je, je venais d'embrasser votre Bacchante.
Il sourit, comme un roi à une parole de courtisan : le génie est la première des royautés; l'adulation n'est per-
mise que devant lui. Il m'offrit de me faire -visiter les salles de son atelier, j'acceptai avec joie.
Il me montra sa galerie de bustes; il en a fait six cents, presque tous portraits do femme. Toutes les belles Anglaises ont posé devant lui; pas une dame opulente et voyageuse no passe à Florence sans en rapporter son buste de marbre cisolé par Bartolini; le platro resto à l'atelier. C'est la plus curieuse collection de nobles et belles tôtes qu'on puisse voir. Voilà le délassement du sculpteur florentin; son travail est réservé aux colosses.
Depuis plusieurs années il a fondu des blocs pour son mausolée du seigneur Demidoff, ce riche des Mille et une Nuits, qui avait des mines d'or dans ses terres, qui aurait acheté à la mort une semaine de vie do plus, si cent millions eussent pu la payer. De grandes et belles statues, de magnifiques bas-reliefs orneront le tombeau du Lucullus moscovite; cet ouvrage prodigieux n'avance qu'avee lenteur, parce que de bons modèles manquent souvent au scrupuleux artiste; il faudra peut-être une vie d'homme pour achever le mausoléo de ce riche mort. Florence a donné des regrets à Demidoff. Ce Russe intelligent n'avait pas adopté pour devise ces deux vers :
Nescio qw natale solum dulcedine eunetos Ducit, et immemores non sinitessesui.
Il pensait, sans doute, que la patrie n'est chère qu'à ceux qui ont une patrie habitable ; il avait vu Florence et l'avait préférée à Moscou. On conçoit difficilement le Samoïède qui regretterait dans le midi sa patrie d'ours blancs, de glaçons et d'éternelles nuits; on comprend mieux Pota-
l'atelier de bartolini. 47 veri, le jeune sauvage, qui demandait, à Paris, ses doux palmiers et son Océan Pacifique, où il donnait des rendezvous à sa maîtresse sur une belle vagua d'écume et d'azur. Demidofl" avait plante trois tentes sur le Thabor florentin, et il ne tournait jamais ses yeux ni vers le Kremlin, ni vers la Neva, ni vers la cité polaire que Pierre le Grand a eu le courage de bâtir en plein hiver. Le palais du Pusse converti au culte du midi s'enveloppait de l'ombrage des Caséines; on y dansait, on y chantait, on y riait éternellement; c'était le véritable Paradis terrestre, moins l'arbre du mal et le serpent. Demidoff était grand-duc de Toscane, il ne lui manquait que l'éeu d'or et les cinq tourteaux de gueules ; sous son règne, Florence était plus Florence que jamais, line nuit où la ville entière avait été appelée à la fèto, un spectre jaloux, qui n'avait pas reçu sa lettre d'invitation, entra sans se faire annoncer, c'était la mort. Le lustre s'éteignit et ne B'est plus rallumé. Bartolini travaille aux décors de cette dernière fête; il cisèle le tombeau.
Au milieu de ces lugubres imagos, un portrait suspendu à la muraille me frapp3 vivement; il n'était ni de Rembrandt, ni de Van Cycle, ni de Titien ; c'était une œuvre toute fratche ; si cette toile avait eu le plus léger vernis séculaire, je l'aurais volontiers attribuée au premier grand nom de l'école de Florence qu'on m'aurait cité; j'aurais cru que Mazaccio était tout eiprès sorti de la tombe pour peindre Bartolini dans son atelier.
Le portrait n'est pas signé; un portrait d'Ingres n'est jamais anonyme. Ingres est l'ami du sculpteur florentin; Ingres et Bartolini sont deux talents fraternels; à l'un la toile, à l'autre le marbre. L'Odalisque est sœur de la
48 LES NOITS ITALIENNES.
Bacchante. Ingres, passant à Florence, il y a quelques années, entra dans la maison de Bartolini comme dans son hôtellerie naturelle. Ces deux hommes de génie eurent entre eux de beaux et solennels entretiens sur l'art; personne no parle de l'art comme Bartolini ; il s'exprime dans notre langue avec une facilité merveilleuse, toute pleine de la grâce toscane. Les idées neuves jaillissent avec abondance dans sa parole de flamme. Il a médité sur tous les secrets de la nature et de l'école ; il ne répète pas les théories écrites, il improvise les siennes, comme ferait un maître devant tics élèves intelligents. Bien peu d'hommes ont autant d'esprit que lui; il a des saillies sérieuses qui prennent en naissant la rondeur concise de l'axiome: c'est l'artiste complet qui a toujours à sa disposition la parole éloquente pour défendre son art. Ingres était fait pour comprendre Bartolini : il a payé la noble hospitalité reçue en suspendant sou portrait dans l'atelier du sculpteur, comme Titien chez François I". Aujourd'hui que le grand peintre est dans son palais du Monte-Pïncio, où il dirige notre jeune école romaine, il fera sans doute asseoir l'artiste florentin au foyer de la colonie française. Cela rappellera ces beaux jours des illustres migrations où l'artisto grec, débarqué à Tarente, traversait l'Italie, son bâton à la main, et venait frapper au seuil d'Apulius ou d'Apolïodore, qui peignaient les fresques du palais d'Auguste sur le mont Palatin.
Il est une statue qui remplit l'atelier de toute sa grandeur, do tout son majestueux éclat; c'est l'image qu'on trouve partout à Floreuee, et dans le monde; mais là, elle est de la taille que Eléber donnait au vainqueur d'Aboukir; c'est la statue de Napoléon ; il a l'héroïque pose,
l'atelier de bartolini. 49 et le poétique vêtement de Trajan et d'Àntonin ; les beauxarts ne connaissent pas la redingoto à Florence. Le marbre impérial a dix-huit pieds de hauteur; si tout autre nom était attaché à cette image, elle paraîtrait colossale ; mais comme elle se nomme Napoléon, elle semble de grandeur naturelle. Ajaccio marchande pour l'acheter; Bartolini veut être dignement rémunéré do son œuvre, et ses prétentions sont fort modestes. Eu échange de quatrevingt mille francs, le sculpteur prend la statue, s'embarque avec elle, et va la placer lui-même sur le môle d' Ajaccio. Il vaut mieux èlro obélisque de Luxor que statue de Napoléon; la gigantesque image languit dans l'atelier de Bartolini.ct nul brick ne sort de Toulon pour la conquérir. On parle de la suppléer par une statue de bronze; on prétend que le marbre se brise à coups de pierre, ce qui est incontestable; mais quel est le Corse qui jetterait sa pierre au simulacre do son empereur? Cela ne s'est vu qu'à Orgon, et Orgon en a pris le deuil depuis. A Florence, on ne conçoit pas qu'on prenne tant de souci pour la vie du marhre ; Florence, elle qui expose, en pleine rue, les géants de ifichcl-Ange, de Donatello, de Jean de Bologne, et qui ne s'est jamais repenlio de sa confiance dans le respect du peuple. Là, un Guelphe laisserait vivre éternellement un Gibelin, si la balle de son mousquet devait effleurer une statue. Ajaccio fera ses réflexions.
Avant de partir, je voulus revoir une fois encore IaBacchante; Bartolini rouvrit le boudoir secret; elle me parut encore plus femme que la veille. Céleste enfant ! Comme elle vafrissonner dans les brumes du duché de Devonshire, elle née dans les rayons italiens ! J'espère que Bartolini la gardera ; il lui en coûterait trop de se séparer d'elle, je
n'ai jamais conçu le père qui livrola plushelledcses filles aux caresses d'un étranger : l'Épithalame de Manlius et de Junie l'avait déjà dit avant moi, en magnifiques vers latins.