‹ Les nuits italiennes contes nocturnesChapitre 41 sur 47 · IÎS LES NUITS ITALIENNES · texte numérisé non relu

IÎS LES NUITS ITALIENNES

d'habitants. D'ailleurs, après tout, le soleil d'un bal de Paris vaut bien le soleil de Naples. Les étoiles ne valent pas une gerbe de bougies qui scintillent sur un beau quadrille de jolies femmes, et j'aime mieux entendre la musique de Rossini, aux Italiens, que les stances que le gondolier chante à Venise, en supposant qu'il les chante. Pour être plus juste, le soleil, les bougies, les étoiles, les fleurs, les gondoliers, l'Opéra, toutes ces choses ont leur mérite; mais il faut varier.

C'est à Paris surtout qu'on aime à ressaisir, un à un, ses souvenirs de voyage et à s'en entourer comme d'autant d'amis qui vous font cercle dans votre solitude d'hiver : on peuple sa chambre vide de tout ce monde bariolé qui a défilé devant vous, qui vous a oublié, que vous avez oublié. C'est une longue arabesque confuse où, par intervalles, se détachent quelques ligures saillantes auxquelles vous souriez de souvenir et dont vous entendez encore les paroles avec leurs vibrations distinetives, à travers les montagnes, les mers et les routes démesurées qui vous séparent de ces amis d'un jour. C'est là un des grands privilèges do la vie de voyage. On no saurait trop faire provision de ces souvenirs, qui sont comme l'essence immatérielle des pays que vous avez visités, et qu'on rapporte comme une galerie de tableaux, visibles pour voua seul, et qu'on suspend aux murs de sa chambre, où le temps ne peut les effacer, parce qu'il n'a pas de prise sur eux, ce grand ravageur !

Heureusement pour moi, j'en ai beaucoup de ces souvenirs, et l'hiver me sera léger si je prends de l'ennui. Hier soir je me suis essayé à la saison; il faisait bien mauvais, hier soir! les noirs autans débutaient par une

souvenirs. 889 ouverture toute notée de ces formidables unissons que Weber a fait éclater dans le chœur des Chasseurs d'£urianle. La pluie se mariait au vent ; le ciel parlait la langue de l'hiver avec un accent do mélancolie qui faisait sourire les sphinx de mes chenets où jouait une flamme •vive; le tonnerre des voitures tenait sa partie dans la tempête, et ce triste opéra <le novembre venait se résumer à mon oreille en sifflant dans les persiennes de mon balcon. Je me levai pour aller aux Italiens, mais je m'assis encore. Vous savez qu'il est des jours ou des nuits qui apportent de la fadeur et de l'indécision à tous vos projets de plaisir: cela vient de je ne sais quelle disposition d'esprit, La solitude est friande parmoments: un fauteuil ressemble alors à un ami qui vous prie, les bras ouverts, de ne pas le quitter; je cédai au geste suppliant de cet ami. En ce moment mes vitres frissonnaient à l'orage; ce cliquetis n'avait rien de commun avec la place Saint- Marc, à Venise, et je ne sais pourquoi je pensai à Sun Marco. La rêverie n'a point de logique ; c'est une grandê erreur de croire que les songes no viennent qu'en dormant. La veillée du soir, à la bougie, est un sommeil orné de toutes les fantaisies incohérentes du rêve. De Saint- Marc, je passai subitement à la place do Venise, qui est à Rome, et le feu d'hiver, que j'avais à mes pieds, mé rappela un rayon de soleil... oh ! le plus beau rayon qui soit jamais descendu du ciel, pour moi! un rayon qui courut comme une étoile tombante et illumina un instant les yeux fixes d'une femme aveugle.

Celte femme était la mère de Napoléon.

On estheureux, n'est-ce pas, lorsqu'on peut se donner, un soir d'hiver, une pareille compagnie ! lorsqu'on fer-

mant les yeux, non pour dormir, mais pour veiller, on entre, par la pensée, dans le grand salon du palais Rinuccini, et qu'on recommence une scène comme celle que je vais vous conter?

Je me souviens que j'avais déjeuné ce jour-là au palais Colonna, chez M. de Latour-JIaubourg, notre ambassadeur à Home; après déjeuner, j'avais passé le pont jeté du palais Colonna au jardin, un beau jardin où j'aimais à mo promener, car il est empreint de cette singulière mélancolie qu'on ne trouve que dans ce pays. C'est l'Elysée, avec lo soleil et l'amour, avec la langueur méridionale, avec d'exquis parfums d'arbres et de fleurs. A travers les clairières des grands pins, ces parasols de Borne, vous apercevez Vara-cœti du Capitole eu îaee, et les ruines culminantes qui s'élèvent du Forum voisin, dans une poussière lumineuse. J'aurais passé ma vie dans ce jardin italien !

A une heure après midi, je pris congé de M. de I,atonr- Maabourg pour aller au palais Itinuccini.

L'ambassadeur me dit en riant :

— Jo ne veux pas savoir où vous allez; je suis censé l'ignorer.

— Je vais voir une femme, lui répondis-je; ce n'est pas compromettant.

— Regardez-la un peu pour moi.

Je descendis la via San-Romoaldo, et j'arrivai, quelques minutes après, sur la place de Venise. Cette place était déserte et pleine de soleil. Le palais de Venise était si resplendissant, qu'il avait perdu le sombre caractère do prison que l'architecte lui donna. C'est là que le Corso finit; il est sïlcncieax à ses deux extrémités, à la place dn

soDVENins. 261 Peuple et à la place de Venise ; il est bruyant et animé aux alentours de la place Antonine, ce forum moderne des belles boutiques et des étrangers.

Le palais Hinuccini, où j'entrai, me parut le temple du silence ou du sommeil. La porte, eu se refermant sur moi avec un bruit ménagé, mit en rumeur une multitude de petits échos, qui coururent de marche en marche et d'ellipse en ellipse au sommet de l'escalier. Le vestibule était frais comme l'intérieur d'une pyramide, malgré la chaleur intolérable du dehors. Un domestique me fit traverser beaucoup d'appartements, et ouvrit respeclneusemcntla porte dorée d'un salon, en m'annouçant à l'illustre exilée impériale, à la mère de l'Empereur.

Je m'assis, à l'invitation d'une jeune femme qui faisait compagnie à l'auguste malade, et j'attendis qu'on m'adressât la parole pour parler à mou tour. Notre entretien commença bientôt par un échange de phrases ordinaires sur l'Italie, Rome et les voyages. La fermeté de l'organe de madame Laetitia me frappa singulièrement. Je la voyais si faible, si décharnée, si souffrante, si dévastée par les chagrins, la maladie et l'âge, qu'il me semblait que chacune de ses paroles devait être la dernière; et que cette galvanisation d'organe était comme une lueur qui éclato plus vive dans une lampe qui s'éteint. Lorsque j'entrai, l'auguste malade était couchée sur un petit lit étroit d'où elle n'était plus descendue depuis sa fatale chute à Villa- Borghèse, depuis quatre ans! Insensiblement, et avec l'aide de sa caméristo, elle parvint à s'asseoir sur son lit en s'étayant de larges carreaux. Elle garda cette position tout -le temps que dura ma visite. Ses yeux, ouverts et fixes, se portaient ça et là dans le salon, comme s'ils i'ù.

eussent cherché quelque chose; et je vous assure que je ne la plaignais pas d'être aveugle, ear ce qu'elle aurait yu dans ce salon ne l'aurai l pas consolée! Presque tous les tableaux et toutes les statues de Gros, de Girodet, de David, d'Isabey, de Bosio, de Canova, qui peuplaient cette solitude, ne rappelaient que des catastrophes inouïes, des morts violentes, des triomphes que le dénoùmcnt avait fait lugubres, des auréoles d'or changées en couronnes d'épines, des ïhabor devenus Golgotha ! Moi, qui voyais ce cortège éblouissant de héros, ce panthéon domestique encadré ou sur un piédestal, autour d'une mère aveugle, proscrite, agonisante, je me sentais des pleurs dans la vois, et j'appelai à mon secours une assurance factice, de peur de dénoncer par uno parole tremblante la cause de mon émotion, et de rendre visibles à la mère aveugle tant de tableaux, où ses fils et ses petits-fils lui souriaient dans leur joie impériale et leur bonheur des anciens jours! Deux incidents m'ont paru dignes d'être rapportés, do cette entrevue avec la mère dû Napoléon.

— Eticz-vous à Paris, me dît-elle, lorsqu'on a replacé la statue de mon (ils sur la colonne Vendôme ?

— Oui, Madame?

— Quel effet cela a produit dans Paris?

— Ce fut un véritable jour de fêle pour toute la population parisienne. Il semblait qu'on assistait à la résurrection de l'Empereur.

— Ce devait être tien beau !... Mon secrétaire m'a lu, dans les journaux, les détails de cette journée, mais tous ces récits étaient Lien courts... Ils auraient été plus longs, que je les aurais trouvés toujours incomplets... Une mère.'

J'ai été étonnée qu'on n'ait pas donné à la statue de mon fils le costume impérial.

— Les avis ont été partagés là -dessus. On a pensé qu'il fallait représenter l'Empereur sous la physionomiela plus populaire, avec son habit de prédilection, celui que l'Europe connaît. Cet avis a prévalu.

Madame Lœu'tia garda quelque temps le silence comme pour réfléchir; elle revint sur ce sujet pour me demander ce que je pensais, moi, du costume qu'on avait donné à l'Empereur sur la colonne- .

— Je reconnais, lui dis-je, qu'on a pu donner d'excellentes raisonspour représenter ainsi l'Empereur ; il fallait perpétuer à jamais cette héroïque figure dans tout ce qu'elle avait de pittoresque pour le peuple et le soldat, afin que les siècles à venir la vissent telle que nous l'avons vue, et plutôt dans celte simplicité de costume, d'un vulgaire suhlime, que dans une enveloppe idéale ou de convention. Maintenant, je vous avouerai. Altesse, que C6 costume serait peut-être mieux u sa place sur un autro monument. Il fallait faire un autre piédestal pour cette statue moderne. L'art est une chose sévère et qui ne s'accommode pas de toutes ces raisous, si honnes qu'elles soient. En copiant ies colonnes de Trajan ou d'Antonin, on se condamnait à les copier jusqu'au hout. Il est dans nos habitudes invétérées d'art et de goût de regarder notre colonne de bronze comme un monument romain ; c'est une forme admise que nous ne séparons pas de l'idée antique. Or, un simulacre moderne, enté sur l'antique, aura toujours quelque chose de choquant, d'incompatible avec les exigences de l'art. Celte nuit, en sortant d'Argentina, je traversais la place- Antonine, et j'ai cru, dans l'obscu-

rite, traverser la place Vendôme, tant l'illusion est complète, car le marbre noirci d'Antonin ressemble à du bronze, surtout la nuit. La colonne romaine a perdu la statue qui la surmontait; mais la nouvelle statue de l'Apôtre qui aremplacé l'Antonin, s'harmonise toujours parfaitement avec li! marbre antique. L'Apôtre yst drape comme l'empereur païen: voilà qui est bien trouve! Quanta nous, il est possible que nous avons fait une faute d'art ; main elle trouve 8011 honorable escuse dans une pensée nationale: à choisir entre le raisonnement d'artiste et le sentiment du peuple, il fallait donner la préférence au dernier.

La femme vénérable secoua la tète d'un air d'approbation, et poussant un long soupir, elle dit :

— Je ne verrai jamais cela... jamais!... On m'a envoyé de Paris plusieurs gravures delà colonne... Ah! mes pauvres yeux ! comme je les ai regrettés ! J'ai vu ces dessins en les touchant... je les ai vus avec les doigts. Si j'avais été à Paris, Dieu m'aurait donné la force de monter sur la colonne, pour bien m'assurer... Il me semble qu'on a voulu tromper uue pauvre mère exilée et aveugle... Do quoi vous étonnez-vous? L'âge et le malheur rendent défiant !

Tout cela fut dit péniblement, à mots entrecoupés de soupirs, avec des pauses' de silence, avec des efforts convulsifs. ïl me semblait que chaque parole était la dernière qui devait sortir de cette bouche, tant la forme pale que je voyais paraissait plutôt appartenir à la tombe qu'à la terre des vivants.

Quand elli eut repris un peu de force, elle me dit :

— Il est bien cruel, bien cruel de vivre comme je vis, là, couchée et souffrante, loin de nies enfants ! Je n'ai

pas de distraction, et je pense toujours! Quand je pouvais marcher, j'allais quelquefois à, la messe à Sainte-Marie du Portique ou à San Lorenzo in Lueina, en suivant le Corso; j'allais me promener à Yilla-Borghèse : c'est un quartier français, Villa-Borghèse, n'est-ce pas ? Ce sont les Français, qui ont fait la belle promenade de Mante Pincio? Il semble qu'on respiro l'air de France sur cette collino charmante. Il ya notre palais de l'Ecole, notre église de la Trinité, que j'aime mieux que Saint-Louis. .Te trouve Saint-Louis mal place, dans un quartier obscur; la Trinité est dans une belle position... ils sont bien heureux ecuxqui montent en ce moment l'escalier de la place d'Espagne pour aller aux vêpres do la Trinité du Mont ; il fait si beau temps aujourd'hui ! Je sens qu'il y a beaucoup de soleil dans mon salon; il me semble que jele vois briller sur nies vitres. Le soleil est mon dernier ami ! '

J'employai toutes les formules de respect pour la prier d'éloigner de son esprit les idées désolantes, et de ne songer qu'à la gloire qui environnait son nom !

— Vous avez été choisie entre toutes les femmes, lui dis-je, pour donner au monde ce que le monde a reçu de plus grand. Gela console de tout.

Un sourire contracta l'épiderme flétri de sa noble ligure.

— Oui, me dit-cllc, oui. .. c'est bien aussi le souvenir de mon Qls qui me console un peu : je le vois continuellement devant moi. Ce n'est pas l'Empereur, le grand homme que. je vois, c'est mon enfant, mon Bonaparte enfant, lorsqu'il n'apparie liait qu'à moi, qu'à sa mère. Alors personne ne le connaissait... Beau temps!.,. Un

soir... un soir... il avait huit à neuf ans, je crois, ilee promenait dans notre jardin, comme un homme qui médite quelque chose ; c'était un enfant alors, je vous dia. Il pleuvait beaucoup ; ses frères étaient rentrés, et jouaient dans le salon à l'abri. Je frappai à la vitre plusieurs fois et lui fis signe do venir me trouver. Il fit un mouvement d'épaules, un mouvement de mauvaise humeur, et continua sa promenade. La pluie collait ses cheveux sur son front et ses joues. Il n'avait pas l'air de s'inquiéter de l'orago, et il continuait sa promenade, tête nue, et les yeux Usés sur la terre. Quelquefois il s'arrêtait devant la petite fontaine du jardin, et semblait prendre plaisir à la voir couler, ot à couper le filet d'eau avec sa main. I! y eut quelques coups de tonnerre qui le firent tressaillir plutôt par secousse nerveuse que par peur. Alors il regardait le ciel et croisait ses petits bras pour attendre courageusement l'autre coup de tonnerre. Je lui avais envoyé mon domestique pour lui ordonner de renlrer.il répondit froidement mais avec respect : Dites à ma mère (/«'il fait chaud et que je prends le frais. Sur une nouvelle instance du domestique, il lui tourna brusquement le dos et précipita son pas de promenade. Ce ne fut qu'à la fin do l'orage qu'il rentra au salon, trempé jusqu'aux os.

— Co n'est pas bien, mon enfant, lui dis-je, vous m'avez désobéi.

— J'ai désobéi malgré moi, me répondit-il; je ne sais pas ce qui me relient dans ce jardin, et puis, si je veux être soldat, il faut que je m'habitue à la pluie et au mauvais temps. Je no suis pas une .fille, je suis un homme.

— Vous êtes an enfant, mon ami, et un enfant déaohéie-

bOdvenirb. 267 eant. Si vous -roulez être soldat, vous saurez qu'il faut savoir obéir.

— Mais jo co m manderai, moi! s'écria-t-il avec une expression qui nous lit rire aux larmes.

— Avant de commander, lui dis-je, vous serez bien forcé d'obéir, et longtemps. En entrant au service, on ne vous fera pas gênerai.

Il s'avança vers moi, me prit la main, et la serra comme pour me dire que j'avais raison, et pour se dispenser de l'avouer de bouche. Il était si fier à cet âge, déjà !

— A quoi pensiez-vous donc en vous promenant comme vous faisiez tantôt? lui dis-je en l'embrassant sur ses cheveux mouillés.

— Je ne sais pas; je ne me souviens plus; je pensais à beaucoup de choses. Ah! aussi, je cherchais à me rappeler un rêve que j'ai fait cette nuit... un rêve qui me. plaisait; j'ai rêvé que j'étais évêque; c'est beau, n'est-ce pas, un èvêque? Les évèques vont-ils à la guerre ?

— Non, mon enfant, cela leur est défendu.

— Alors, je veux, être soldat, quand je ne serai plus enfant. A quinze ans, on n'est plus un enfant, n'est-ce pas, ma mère?

— On l'est encore un peu.

11 se recueillit en regardant le plancher, et dit :

— A quinze ans, je veux être un homme, moi!

Et il s'échappa de nies bras pour courir au jardin...

L'auguste mère qui venait Je me parler ainsi s'arrêta, et ses lèvres s'agitaient encore après le récit; je compris qu'elle se complaisait dans ces souvenirs qui avaient toute la sérénité du bel âge, et que de toutes les phases que son

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fils avait parcourues, il n'eu était pas do plus chère à ce cœur maternel que l'enfance du grand homme. Je la remerciai avec une émotion bien vive, de ce qu'elle avait bien voulu donner à ma visite une intimité d'épanchement qui me touchait aux larmes ; je lui baisai la main, et je sortis le cœur serré violemment, et pourtant joyeux de tout ce que j'avais vu chez celte femme, et de tout ce qu'elle m'avait dit. ' '

Je remontai le Corso jusqu'à la place Àntouine.et eetto fois je regardai avec un intérêt beaucoup plus grand la colonne d'Antonin. C'est alors que je compris combien l'Empereur, avait été bien inspiré, lorsqu'il voulut donner le costume antique à sa statue do la place Vendôme. Il y a des contradictions monumentales qui ne peuvent subsister, me dis-je; un jour peut-être, on mettra les deux bronzes, colonne et statue, en harmonie parfaite, selon l'idée de l'immortel fondateur.

Cet espoir était bien illusoire, nous étions en 18Ï54, et pourtant il me consola. L'espoir est le meilleur des amis.

J'avais quitté l'auguste agonisante, en me promettant de la revoir bientôt pour rouvrir l'entretien sur un sujet moins triste. Je tins cette promesse fidèlement. La mère de l'Empereur me fit l'honneur de m'admettre presque journellement dans son intimité. Dans ces conversations que ne saurait jamais oublier l'oreille qui les entendit une fois, toutes les grandes journées de l'épopée impériale reprenaient leur caractère de vérité que l'histoire a plus ou moins tronquée, sous des plumes ignorantes ou oublieuses. Et puis que do détails nouveaux, presque inconnus, intimes ! Un jour j'écrirai la campagne d'Egypte

bûoveijihb, 2150 telle que je la tiens de la bouche do madame Lœtitia. Rien de beau comme l'ascension aux Pyramides deBonapartc et de ses lieutenants!

Rien dans le palais Rinuccini ne témoignait de cette opulence que l'on prêtait à la mère de l'Empereur. Certes, le palais qu'elle habitait et qui fait l'angle du Corso et de la place de Venise, est un somptueux bâtiment, mais il passe inaperçu dans celte ville do palais magnifiques; ce n'est plus qu'une maison ordinaire, et elle s'efface complètement devant cet imposant palais de Venise qui a été bâti avec une rognure du Colisée.

Au reste, rien de triste à voir comme une demeure vaste à contenir un peuple et qui, par la médiocrité de fortune, ou par la philosophie du propriétaire, est déserte comme une ruine, silencieuse comme un tombeau. Quelques domestiques sans livrée, une dame de compagnie, un vétéran de la garde impériale, tels étaient les seuls hûtes du palais Rinuccini. Un seul appartement, composé de plusieurs salons ou chambres, et d'une galerie, avec des meubles et des tentures superbes. Les croisées du côté du Corso étaient toujours fermées. Les pièces habitées regardent le midi, sur la place de Venise. Le salon réservé à la mère de l'Empereur brillait de tout le luxe impérial. C'est là que l'auguste malade retrouvait dans toute saison le climat restaurateur de son île natale; un printemps éternel y régnait même pendant la cultiva stagione; un air toujours pur descendait du Capitole voisin, se glissait à travers les persiennes, et donnait chaque jour un supplément d'existence à cette femme forte quelamort semblait avoir oubliée.

Aujourd'hui le beau palais Rinuccini a perdu cette oni-

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mation puissante que lui donnait le dernier souffle d'une femme; il est désert comme tant d'autres palais romains qui ont perdu leurs maîires ; c'est comme une de ces pyramides qu'on eut soin do faire grandes, pour micus renfermer leur dernier locataire : le néantl

Junior 183S.

Un jour do novembre dernier, j'étais avec quelle» amis au Jardin des Fiantes de Toulon ; le ciel donnait au calendrier un démenti magnifique; la végétation orientale nous entourait; elle n'était pas venue là, frileuse, étiolée, collée à la vitre des serres, comme une convalescente, parodiant son existence équinoxiale, à côté du poêle de Buffon; elle vivait à son aise dans ce jardin ; les orangers avaient repoussé d'un pied dédaigneux les vases de terre cuite; ils vivaient fraternellement avec nos arbres; le liquidambar se baignait dans les fontaines; le caquier nous jetait ses jolis fruits, savoureux comme la pèche; la vigne américaine dessinait des rouges arabesques sur une haute et mélancolique muraille; et des pal-

miers, de vrais palmiers, féconds et vigoureux comrao leurs parents d'Egypte, enchantaient ce jardin de toute la grâce de leur tige, de toute la poésie de leur feuillage. 11 fallait voir comme paraissaient bourgeois et plébéiens auprès d'eux quelques modestes marronniers, ailleurs si hautains, et qu'on laissait vivre là par commisération.

Au milieu de cette famille d'étrangers auxquels notre soleil a donné des lettres de naturalisation, nous faisions des projets de voyage ; l'Italie nous souriait surtout; c'était le pays à voir, ou à revoir pour quelques-uns de nous ; nous n'avions qu'à franchir le ruisseau qu'on appelle golfo de Gènes, une enjambée de vingt-quatre heures.

Mais après l'élan poétique vint la réflexion froide; après avoir causé du Forum, des thermes d'Antonin, du Vatican, do Venise, de Vérone, d'Herculanum, nous parlâmes des douaniers, des passe-ports, des mauvaises auberges, des voituriers qui vont au pas, des batteries autrichiennes qu'on trouve, chemin faisant, sur la route d'une antiquité; des avanies qu'il faut subir, des interrogatoires auxquels on doit répondre, des mille contrariétés, plus redoutables que les périls, où le voyageur s'enchevêtre à chaque pas sur cette terre des beaux-arts, du génie et de l'antique civilisation.

Un de nos amis nous contait que dernièrement, tout meurtri d'un voyage en Italie, il s'était élancé joyeux du port de Gênes, en criant : Galliam! Galliam! son brick avait déjà fait trois lieues; Gênes se noyait à l'horizon ; il bénissait le ciel. Tout à coup un canot courut sur le brick à force de rames; c'était la justice qu'on envoyait en pleine ruer; les sbires avaient eu des scrupules d'inquisition; ils avaient vérifié le passe-port d'un voyageur, mais ils IV

l'italie des gaules. 273 vaient mal vérifié. Pour mettre leur conscience en sûreté devant Dieu e! le roi Je Sardaigne, ils couraient dans le golfe sur une coquille de noix, à la poursuite d'un visa : en vain le voyageur leur dit fièrement qu'il était sur les terres de France, les sbires lui prouvèrent que cette mer appartenait au roi de Sardaigne, et qu'ils étaient en droit de prendre ce brick à l'abordage. Il fallut donc se mettre en panne, et perdre trois heures avec les sbires qui cherchèrent une conspiration dans toutes les malles de^l' équipage, et ne trouvèrent rien.

Ainsi nous ajournâmes notre voyage en Italie à de meilleurs temps, meliûTibus onnts, comme dit Virgile, qui était du pays.

Mais la passion de ce voyage nous échauffait encore la tête; le vent du golfe nous apportait un parfum de ruines italiques tout fraîchement cueilli; nous vivions dans la lumineuse atmosphère où nage le Colisée, nous baignions nos pieds dans des vagues qui, le matin mémo, roulaient pontificale ment sur le môle d'Ostic, ou détachaient l'algue de la ceinture d'Ischia. Un de nous proposa un terme moyen.

« Nous avons tout près d'ici, dit-il, une Italie à notre » disposition, nous pouvons y coucher demain; c'est une n Italie qui est dans le département du Gard, une Italie « où flotte le drapeau tricolore, une Italie où l'on voit un » préfet constitutionnel, où les routes sont sûres, les au- » berges bonnes et les lits fort doux. Allons voir Nîmes, » la Rome gauloise ; allons voir en courant son colisée, » ses temples, ses ruines et le pont du Gard; c'est une « promenade de deux jours. »

Et une heure après, nous étions en voiture, et à minuit,

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par un clair do lune aussi beau que le soleil de j uillet à Paris, nous traversions le pont du llhône, à Bcaucaire. L'Italie des Gaules est encadrée par le pont de Beaucaire et le pont du Gard, ces deus miracles de l'industrie moderne et du génie antique.

A sept heures du malin, nous entrâmes à Borne avec le soleil. Cette ville était habitée ce jour-là par des Nfmois. Le pape et les cardinaux étaient probablement dans leur bonne ville d'Avignon. Home gauloise nous parut déserte, elle semblait méditer sur ses ruines.

Les maisons prosaïques, les boutiques numérotées, les hôtels bourgeois, s'étaient enfin retirés à l'écart, comme de respect, pour faire place immense a l'immense colisée. Il respirait enfin ce prodigieux monument, libre de l'entourage sacrilège qui l'étoufiait ; il renvoyait au soleil ses rayons comme une planète romaine, il nous humiliait de tout l'orgueil de ses ruines; il étalait avec une fierté souveraine les cicatrices qu'il avait reçues du temps et des hommes, des hommes surtout, carie temps, malgré la réputation de démolisseur que nous lui avons faite, laisserait vivre éternellement de pareils ouvrages, s'il n'avait pas les hommes pour collaborateurs dans toute œuvre de destruction.

En a-t-il reçu des secousses, ce géant de Rome gauloise ! Voyez tout ce coté de portiques, comme il est noir d'un incendie qu'on dirait être éteint de celte nuit ! Le Vandale a passé par là, secouant sa torche qui brûlait la pierre. Les peuples qui n'ont pas le génie des bâtiments ont le génie de la destruction; ils s'irritent contre les monuments après avoir égorgé les hommes. La barbarie -vagabonde se croyait insultée par une colonne, un tem-

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pie, une Btatuo; en passant devant le colisée de Nîmes, la barbarie no put pardonner aux beaux-arts les colossales épigrammes de ses portiques! Alors elle coupa la forêt de lauriers qui couronnait la cité gauloise, elle jela la foret dans le gouffre de l'amphithéâtre et souffla le feu. Le ciment romain se fondit à la flamme, l'incendie ébranla ces monstrueuses dalles, le colisée trembla toute une nuit sur son bûcher de lauriers. Heureusement les incendiaires avaient du travail partout ; il leur fallutsans doute partir le lendemain pour ravager ailleurs, et ils allèrent se mettre à l'ouvrage dans quelque cité -voisine. Si l'incendie a jeté ses teintes noires de ce côté, de l'autre ces larges brèches sont l'œuvre des sièges: hélas! les Nîmois qui avaient le malheur de vivre dans ce moyen âge si poétique pour nous, si tracassier pour eux, se confiaient par un instinct naturel ou de tradition à ces impérissables murailles ; ils se revêtaient de leur colisée comme d'une cuirasse romaine pour se défendre contre l'ennemi.

Honneur aux édiles de Rome gauloise ! ils ont enfin déblayé l'intérieur de l'amphithéâtre : l'argent du questeur ne pouvait être mieux employé. Cette montagne circulaire de ruines est maintenant pure de tout alliage profane. Les marchands avaient trouvé bon de s'installer là, de s'abriter de la pluie et du vent, d'avoir des dalles romaines pour comptoir, des portiques pour croisées, des vomiloires pour escaliers. Il a fallu bien des siècles pour chasser les "vendeurs du temple saint ; enfin la purification est faite, on a versé des flots d'eau lustrale ; il y a soixante grilles de fer et un ostiaire. On interdirait l'eau et le feu à quiconque polluerait désormais cette majestueuse relique. Pour moi, je fus saisi d'un saint respect, lorsqu'en levant

les yeux sur un pilastre extérieur, j'aperçus le timbre de Rome, la louve allaitant les jumeaux I

Par les -vomitoires béants, nous nous élançâmes au sommet des ruines ; le soleil les inondait d'une trombe de lumière, car le voile de pourpre ne se déroulait pas sur l'arène : il ne reste plus aux. corniches que les trous profonds où l'on plantait les supports du voile impérial. Toute folie d'antiquaire à part, il est impossibleau moins artiste des hommes de regarder cet amphithéâtre sans une émotion ; là chacun est ému selon le degré d'intelligence, de sensibilité, d'instruction qu'il apporte à ce spectacle. Nous étions quatre, tous étendus sur une même dalle que nous couvrions de nos corps, le coude sur la pierre , la tfitc sur la main, laissant vagabonder nos idées, nos impressions, nos souvenirs, sans essayer d'en faire entre nous un échange pédantesque et babillard, sans nous parler de tout ce que tout le monde sait, ni des gladiateurs, ni des animaux, ni des belluaires, ni des courtisanes, sans établir d'oiseuses discussions sur la date du monument, sans décider s'il nous vient d'Auguste , ou du despotisme libéral et fécond des Antonins.

L'histoire précise tue la Heur de l'émotion ; on doit garder les dates et les noms propres pour le cabinet; devant la ruine, rien n'est délicieux comme le vague de l'ignorance; c'est alors que l'imagination vous emporte avec toutes ses folies, ses rêves, ses caprices, ses tournoyantes visions. Voilà un monument d'origine romaine! c'est bien, c'est assez; et on se plonge dans une antiquité nébuleuse, on rebâtit la ruine , on comble le vide des brèches, on peuple tous ces gradins d'un monde de fantaisie, on remplit de courtisanes demi-nues cette loge mysté-

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l'italie DES G A CLES. 277 pieuse où la pensée impudique est traduite en relief de granit; on se roule dans .l'orgie antique en plein soleii, on prête l'oreille aux rires homériques, aux grincements des chars d'airain, aux clairons qui sonnent l'air do Jules César partant pour les Gaules. La volupté du sang, la volupté des femmes, la volupté de la gloire, tout l'enivrement qui courait sur ces gradins, aux jours des fêtes impériales, vous le respirez quinze siècles après, s'exhalant do cette poussière de ruines : alors, si un coup de soleil occitanique vous endort subitement sur votre lit de dalles, il n'est pas d'arabesque d'Herculanum plus ravissante que les rêves liés à ce sommeil ; l'odeur des arènes vous initie, endormi, dans des mystères d'antiquité inconnus a la menteuse histoire; vous dansez on rond, au cirque, avec toute la mythologie vivante; vous parlez d'amour aux femmes modèles qui ont posé devant les statuaires anciens ; vous buvez les vins du Ilhône à pleine amphore avec des rhéteurs, des consuls, des édiles, des centurions. Ce rêve de vérité vous révèle un monde tout nouveau de mœurs, de costumes, de visages, monde bruyant, mobile, amoureux, passionne, qui s'engoulfre, comme un nuage de laticlaves, sous les larges vomitoircs, qui bat des mains aux tigres, excite les gladiateurs , invoque les dieux immortels," remplit l'amphithéâtre d'un murmure harmonieux, comme un torrent de dactyles, comme la grêle qui tombe sur des feuilles d'airain.

C'est au réveil, après un tel rêve, que l'esprit a de la peine à se retrouver dans la vie réelle; on regarde avec des yeux vitrés et slupides le dortoir étrange où l'on a fai l Bon lit, on s'efforce de s'expliquer sa position'; on contemple, effrayé, tout ce bouleversement de pierres, ce

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cercle d'abîmes, cette majestueuse poussière, ce néant solennel qui s'iiarmonient si bien avec le songe envolé; seulement le calme a succédé au fracas, la solitude à la foule, la mort à la vie.

De l'amphithéâtre il nous fallait rebondir an pont du Gard, sans passer par de petites admirations intermédiaires : ainsi nous négligeâmes un peu la Maison-Carrée, ce délicieux joyau corinthien , et les bains de Diane, où régnent encore tant de fraîcheur, tant de mystère pudique et de pieux recueillement, et la Tour-Magne, qui, debout sur la colline, proclame la gloire de Roma-comme un héraut triomphal.

Notre proraenado au vol dans l'Italie des Gaules n'avait pour but eetto fois que des colosses; il nous en coûte si peu de recommencer vingt fois cette promenade dans un pays dont nous sommes si voisins. Nous renvoyâmes à une auirc course les visites subalternes, la minutieuse investigation des détails.

Nous sortîmes de Rome gauloise par la voie vespasienne ; elle était autrefois bordée de tombeaux ; on en a fait des maisons pour loger les vivants. Sacrilège d'économie industrielle! En courant au pont du Gard, nous nous rappelâmes les phrases d'enthousiasme que Jean- Jacques Rousseau a écrites sur co monument, la seule chose' qu'il ait admirée , dit-il, et que sa riche imagination n'aurait pu concevoir.

Au village voisin nous quittâmes la voiture pour achever à pied notre pèlerinage.

La route est ouverte entre deux haies de chênes ; ces arbres sacrés montent de la base au sommet des collines

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pour dominer le monument romain, et l'étreindrc au Front comme une couronne triomphale digne de lui.

Eu doublant un promontoire de rochers, nous revîmes le Gard, qui descendait avec une grâce mélancolique sur des rives sablonneuses toutes pailletées d'argent. Quelques arcades supérieures du pont commençaient à poindre dans le ciel ; encore quelques pas, et les soixante portiques éclatèrent à la fois devant nous.

Je l'avoue, je fus saisi de terreur comme devant une apparition ; un incident m'avait prédisposé aux émotions étranges; quelques minutes avant je venais de courir une sorte de danger d'origine mystérieuse ; mes habits étaient en lambeaux; je retenais en éebarpe ma main droite meurtrie et ensanglantée. Mes jeunes compagnons de promenade, péniblement affectés, s'étaient assis sur la pelouse riveraine, et nul de nous n'osait saluer le pont du Gard par une parole étrangère à notre singulière situation. Mais l'air était si limpide, la lumière si ondoyante, le fleuve si gracieux, le paysage si inattendu que la gaieté nous revint.

Il était bî d'ailleurs pour nous absorber tout entiers, l'aqueduc sublime jeté sur la terre comme l'escalier des deux ; il nous versait l'enthousiasme à pleine arcade ; il nous enlaçait avec toutes ses écharpes aériennes !

Je fus honteux le premier de songer à moi devant tant de grandeur. Mes compagnons étaient des hommes qui savent voir et sentir; nous nous abandonnâmes sans réserve à l'admiration, non pas pour la formuler en termes vocabulaires, car le plus emphatique mot de louange aurait honte de monter dans l'atmosphère du pont du Gard.

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