LES N DITS ITALIENNES
Ee visitant des villes antiques on rencontre des monuments, c'est dans l'ordre; on s'attend à les y voir. Les Romains, ces grands politiques, construisaient des amphithéâtres pour amuser les peuples vaincus; ces peuples échangeaient leur liberté contre les jeux du cirque, et ils croyaient gagner à ce trafic.
On voit aussi des temples dans ces mêmes villes, les Romains en haussaient partout. C'est donc sans étonneraent qu'on trouve au milieu de nos rues modernes, et parmi les cartonnages de nos petits édifices, ces magnifiques débris séculaires, œuvres imuiortellos d'un peuplemort.
Mais là, devant le pont du Gard, c'est ù être foudroyé de surprise : vous marchez dans un désert où rien ne rappelle l'homme; la culture a disparu : ce sont des ravins, des bruyères, des hlocs de rochers, des touffes de jonc, des chênes amoncelés, un torrent qui passe, une grève mélancolique, des montagnes sauvages, un silence do Théhaïde.ct du milieu de ce paysage jaillit la plus magnifique chose que la civilisation ait faite pour la gloire des beaux-arts. L'apparente futilité du but rehausse encore le prodige du moyen : il s'agissait simplement de donner un supplément d'eau à une ville où déjà l'eau abondait ; eh bien! pour arrondir une veine aérienne à une petite source, les Romains ont pris une montagne, ils l'ont fait fondre sons leurs sueurs, et l'ont façonnée en triples rangées d'arcades, avec un génie d'architecture mêlé de grâce incomparable et de majestueuse solidité.
Quel pont avait servi de modèle à ce pont? Aucun; co fut une création. Rome imitait les Grecs pour les ouvrages à dentelles, mais quand clic se donnait la peine de
L'iTALIK DES liAULEB. 831
créer, elle empreignait son œuvre d'un caractère spécial qui ressemble au sceau de l'éternité. Ainsi fit-elle pour le pont du Gard. Ne sachant où copier, elle inventa, sans, devis préalablo soumis aux édiles, sans hésitation. Avaitelle le temps d'hésiter'. 1 Son laborieux génie improvisait les merveilles; en courant dans ses provinces, il n'était pas de montagne à qui elle ne demandât la moitié de ses pierres pour s'adoucir une grande route, se décerner des arcs de triomphe, se bâtir des pavillons de repos. Et do quel cœur les enfants de Rome se mettaient à l'ouvrage ! Un poète nous a révélé en trois mots tout le secret de cette opiniâtre constance des légionnaires romains, de leur ferveur incomparable au soleil du chantier :
Vii. oïl amor pairia!.
Chaque soldat sacrifiait à Rome ce contingent de gloire qui lui revenait pour une œuvre accomplie ; c'était une abnégation universelle, un patriotisme modeste qui se concentraient dans ce seul mot : Home. Ils apportaient tous leur grain de pierre au monument, en pensant à l'honneur qui devait en rejaillir sur la cité capitolinc; ils jouissaient de l'admiration que la merveille bâtie excitait chez les peuples vaincus. La construction d'un édifice colossal était aussi fructueuse à Rome que la magie d'une victoire r il n'était pas un do ses soldats qui ne se recueillît au chantier pour écouter ce cri de stupeur que les siècles futurs pousseraient devant les œuvres de Rome ; et cet éloge lointain embaumait leurs sueurs; onne gravait point sur les dalles les numéros des légions qui les avaient équarries; c'était Rome qui faisait tout.
te pont du Gard n'est pas signé; dites-nous le nom de l'architecte? c'est Rome qui l'a LilLi.
Je tourbillonnais dans ce nuage de réflexions en tenant mes yeux collés sur l'édifice ; nous en étions ù cinquante pas ; et nous n'osions avancer davantage de peur de perdre les émotions présentes cl d'en trouver d'autres moins douées en touchant le pont de nos mains. Je brûlais de l'embrasser sur toutes ses faces, comme on fait de toute chose aimée; je gravis le sentier qui conduit au second portique, et la première arcade pu je me noyai me parut jaillir des pieds, comme une fusée que je suivis dans l'air et qui retomba plus Icin.
Nous escaladâmes la montagne pour nous mettre à niveau du sommet du pont, et bientôt nous nageâmes en plein air, l'aqueduc sous nos pieds, passant d'une montagne à l'autre, comme la source tarie, suspendus entre un double précipice d'arcades à pic. Nos yeux plongeaient sur un horizon immense: c'était glorieux pour nous à voir se rapetisser les œuvres do la nature du haut d'un piédestal créé par l'homme. Tout, au bas, me paraissait nain en courant sur cette ligne horizontale jetée entre deux montagnes comme un trait d'union.
Là, quelqus vestiges de ruines trahissent le passage du peuple ravageur ; cette fois le Sarrasin y a perdu ses griffes; la téte du monument n'a reçu qu'une égratignure; c'est imperceptible sur un si grand corps.
Nous descendîmes du côté oppose, dans la forêt de chênes, pour jouir de quelque aspect nouveau. ,
Cette fois ce fut mieux que delà surprise; vous le dirai-je, depuis deux heures nous étions avec le pont du tiard, et... nous no l'avions pas vu!
C'est dans celte autre face qu'il est lui, qu'il est le mo.« numcnt romain, qu'il s'épanouit dans sa radieuse éternité ! les siècles ont créé une teinte exprès pour cette face. Quinze cents fois le soleii d'été a incrusté dos couches d'or sur ces pierres, et ni les pluies d'hiver, niîcs brumes du fleuve, rien n'a pu détacher cet éblouissant vernis de points lumineux, CO voile oriental tissu do rayons. Pour le voir en artiste de ce côté, il faut se laisser tomber, par des broussailles, sur le lit do sable quo le Gard prépare au voyageur. Il faut se coucher sur ce duvet d'argent, aux plaintes du fleuve, au chant d'oiseaux inconnus, aux roulades du vent qui fait entre-choquer les glands et les feuilles des chênes druidiques ; c'est comme une sauvage ouverture de "Weber qui prélude à quelque inattendue apparition. On ouvre alors ses yeux à la merveille qui ne pose que pour vous, et l'on se replonge encore dans l'a- Lime d'une pensée avec une pluie de lumière sur le -visage, le fleuve à l'oreille, les bois partout, et devant, trois rangs d'arcs de triomphe qui découpent au ciel des portiques en plein azur.
C'est le paysage le plus grand, le plus complet qui soit au momie; car où retrouverait-on cet heureux concours d'accidents, cette harmonieuse combinaison du travail de l'homme avec le travail de Dieu? tout cela si hien arrangé fortuitement ou par calcul du génie romain, qu'on ne suppose pas d'époque où l'aqueduc manquait à ce paysage; on se dit que tout ee délicieux ensemble remonte aux jours primitifs de la création.
-De ces pensées qui fatiguent on retombe, par délassement , sur quelque détail frivole avec lequel l'esprit rêveur badine; c'est un figuier sauvage qu'on
se plaît à regarder s'clançant d'une arcade comme d'une roche, et qui fait tomber en pluie la poussière romaine avec ses âpres feuilles, larges comme des mains : c'est une tige de chêne suspendue à la voûte comme une couronne murale; c'est un oiseau qui su précipite do l'aqueduc desséché pour s'abreuver au fleuve ; c'est un vieux bûcheron qui passe depuis soixante ans sur ce pont sans l'avoir examiné une seule fois, et qui nous humilie de son sourire moqueur, nous, insensés venus de la ville pour visiter un aqueduc sans eau.
Eh ! qui sait, après tout, si co n'est pas ce bûcheron qui pense et voit juste; si notre admiration n'est pas de la folie; si son insouciance n'est pas de la raison?
Un de mes amis eut une idée malheureuse : il me pria d'adresser des vers au pont du Gard, là même, sur le salle du fleuve, en face du monument. J'eus la faiblesse de lui obéir. J'emprunte aujourd'hui ces pâles alexandrins à notre album de voyage. Nous les avons jetés, en guise d'adieux, au véritable écho romain qui roule d'arcade en arcade. I! ne les répéta qu'à regret dans cette langue sourde que nous lui parlions, et qu'il ne comprenait pas. lin peu avant je lui avais récité le carmen seculare d'Horace, et quand je prononçai le nit urbe Rama viserp, ma jus, les pierres elliptiques retentirent comme Ses bouchers des kaslati frappés par les javelots.